L’évidence d’un climat quaternaire beaucoup plus humide que l’actuel

s’impose à l’attention en Algérie. Il faut être en garde contre des

conclusions hâtives et incomplètes. En disant que le climat désertique

actuel a succédé à une ère pluvieuse on ne dit rien que d’exact, mais on

est extrêmement éloigné de rendre un compte complet du passé connu. Le

climat quaternaire lui-même, en Algérie, diffère de l’actuel en degré,

mais non pas en essence. Il ne s’est pas tout à fait dégagé des

influences steppiennes. Pour cette mise au point il faut rappeler

quelques faits dûment établis.

L’expression « faune du Zambèze » a été choisie parce qu’elle s’applique

à une faune mixte, comprenant à côté d’espèces tropicales comme

l’éléphant, des bêtes steppiennes comme la girafe. Le quaternaire

algérien a des autruches et des chameaux.

Pour nous mettre en état d’imaginer ce climat quaternaire le fait le

plus net, tout à fait probant, est celui-ci. L’oued Igharghar, qui

descend du Hoggar aboutit à la cuvette des grands chotts sud-tunisiens.

C’est là qu’il finit. D’une part aucune mer quaternaire ou néogène n’a

jamais pénétré dans cette cuvette, qui est restée domaine continental au

moins depuis la fin de l’éocène. D’autre part cette cuvette est

actuellement séparée de la mer par le seuil de Gabès. Or on a établi

après étude minutieuse qu’à travers ce seuil, qui eût été la seule voie

possible, la cuvette quaternaire ne s’est jamais vidée dans la mer[68].

A propos de cette région, partiellement située au-dessous du niveau de

la mer, on a rêvé de mer saharienne à créer industriellement ; la

mission Choisy y a fait des travaux topographiques de détail,

préparatoires de projets éventuels. Ce pays qui excite l’imagination et

qui est à portée immédiate de la Tunisie a tenté d’autres

travailleurs[69]. Il est tout à fait certain que l’Igharghar, même en

son plus beau temps, celui des silures et des crocodiles, n’a jamais

atteint la mer. Il se terminait entre Biskra et Gabès dans une cuvette

fermée. En ce temps, c’était apparemment l’affluent d’un lac Tchad

immense dont les chotts actuels sont un pauvre reliquat. Autour de ce

Tchad nous sommes à l’aise pour imaginer, comme autour de l’autre, du

véritable, une faune soudanaise et zambézienne. Entre un Tchad et un

chapelet de chotts il y a une immense différence de degré, bien entendu,

mais essentiellement l’un et l’autre sont la même chose, la zone

d’épandage d’un bassin fermé.

Pour interpréter la signification des atterrissements quaternaires il

faut noter un dernier trait, leur immensité ; sur la carte géologique

ils tiennent un bon tiers de toute la carte. Elle a vieilli sans doute

et, depuis sa publication, nombre de dépôts continentaux, classés jadis

quaternaires, ont été restitués à des étages plus anciens, pliocène,

pontien. La part du quaternaire demeure pourtant immense, à confondre

l’imagination, comme disait Pomel, notre imagination dressée par

l’exemple de la France, où la carte géologique ne montre rien de pareil.

C’est une preuve nouvelle d’un climat insuffisamment humide. Dans un

pays à climat normal et régulièrement drainé, comme la France, les

alluvions sont, pour la plupart, entraînées à la mer ; mais dans les

cuvettes fermées, les alluvions se juxtaposent et s’entassent en masses

énormes, parce qu’elles y restent toutes. L’immensité des

atterrissements quaternaires suffirait à établir, à elle seule, que la

période quaternaire a connu, comme les précédentes, ce régime steppien

de bassins fermés, qu’elle a transmis à l’actuelle.

[Note 51 : No 66, p. 814.]

[Note 52 : No 42.]

[Note 53 : No 45, p. 246, fig. 1.]

[Note 54 : No 38 _passim_. Voir bibliographie du sujet dans _Dalloni_,

no 31.]

[Note 55 : No 111.]

[Note 56 : No 70, p. 245.]

[Note 57 : No 70, p. 254.]

[Note 58 : No 70, p. 279.]

[Note 59 : No 70, p. 283.]

[Note 60 : No 41, p. 695.]

[Note 61 : No 87, p. 193.]

[Note 62 : No 70, p. 319.]

[Note 63 : No 28, p. 102.]

[Note 64 : 82 _bis_ et _ter_.]

[Note 65 : Voir la bibliographie no 64, t. I, p. 100 et suiv.]

[Note 66 : No 63, t. I, p. 44, fig. 11.]

[Note 67 : No 64, t. I, p. 74 et 108.]

[Note 68 : No 81, p. 70, 86 et 222.]

[Note 69 : No 83, p. 21 et suiv.]

CHAPITRE V

LA MÉDITERRANÉE SUBSTITUÉE A LA TYRRHÉNIDE

_L’effondrement._ — Cependant entre l’Algérie actuelle ou quaternaire

d’une part, et d’autre part une Algérie plus ancienne, celle des bras de

mer, il s’est produit un événement de conséquence considérable,

l’effondrement de la Tyrrhénide.

A partir du moment où la mâchoire septentrionale de l’étau s’est

écroulée, il n’y a plus étau. L’Algérie que nous avons décrite,

l’Algérie géosynclinale des bras de mer n’existe plus à proprement

parler. Une période tout à fait nouvelle commence.

Voici quelle en est la caractéristique essentielle. Une mer très creuse,

et très brusquement abyssale, la Méditerranée, a pris la place exacte

qu’occupait une surface continentale, la Tyrrhénide. Naturellement c’est

un événement immense.

L’Algérie des bras de mer, si, pour mieux se la représenter par

l’imagination, on lui cherche un pendant sur la planète actuelle, se

laisserait peut-être comparer avec la mer Rouge. L’une et l’autre sont

ou furent une mer longue, étroite et creuse ; un détroit, éventuellement

avorté en cul-de-sac, en golfe, entre de grandes étendues continentales

arides. Il n’y a pas besoin de souligner le contraste avec l’Algérie

actuelle.

Un secret qui est enfoui sous 4000 mètres d’épaisseur d’eau salée, est

nécessairement bien gardé. On a précisé pourtant la date de cette grande

catastrophe. M. Joleaud place au début du pliocène « l’effondrement

définitif du continent ancien[70].

Pour le général de Lamothe la formation de ces abîmes paraît postérieure

au pliocène ancien »[71].

En gros, tous les géologues sont d’accord là-dessus, le phénomène est

d’hier, à l’échelle de la chronologie géologique. La zone

méditerranéenne a le privilège des grands effondrements récents, elle a

vu celui du continent Égéen, celui de l’Atlantide. C’est précisément

dans cette catégorie-là que rentre approximativement l’effondrement de

la Tyrrhénide.

_Les conséquences._ — Les conséquences n’ont pas pu manquer d’être

considérables. Là-dessus les botanistes auraient eu peut-être leur mot à

dire. Il y aurait dans la flore de l’Afrique septentrionale beaucoup

d’espèces résiduelles qui sont un héritage du tertiaire.

Et par exemple le cèdre. C’est un arbre de sommets. Il témoigne que

l’Algérie tertiaire était déjà montagneuse. On sait que dans l’Algérie

actuelle il est en recul, il se défend mal. Il y a dans l’Aurès des

forêts mortes où les grands cèdres au bois incorruptible sont des

squelettes debout enracinés.

On cite aussi l’arganier. Chassé du reste de la Berbérie par la

concurrence vitale il est réfugié aujourd’hui dans un coin du Maroc. Il

s’y maintient à la faveur d’un climat assez particulier. La chaleur est

forte, correspondante à une latitude déjà quasi tropicale ; les pluies

sont rares, on est à l’orée du désert ; en revanche, au contact de

l’océan, l’air est constamment chargé de vapeur d’eau. C’est là un

climat qui aurait des rapports, du moins théoriques, avec celui de la

mer Rouge actuelle, où l’humidité de l’air fait un contraste violent

avec la sécheresse du sol. Faut-il imaginer qu’il pourrait en avoir avec

le climat de l’Algérie des bras de mer ?

Ce sont là des idées qu’un botaniste, M. Maire, exprimait oralement, en

passant, d’une manière tout à fait fugitive. Il y aurait là peut-être le

programme de recherches possibles qui n’ont pas été faites.

Un événement comme l’effondrement de la Tyrrhénide ne peut pas être

resté tout à fait sans conséquences climatiques, au moins dans des

nuances importantes, dont un changement de végétation aurait enregistré

les traces. On sait en effet déjà que la révolution n’a pas été

radicale. Le voisinage plus ou moins proche d’une surface continentale

immense et plus ou moins aride, notre Sahara, n’a jamais cessé de faire

sentir son influence plus ou moins directe.

Là où les conséquences du grand effondrement se laissent directement

constater et mesurer c’est dans le modelé. Il y a là une matière qui a

bien un rapport avec le climat ; mais elle en a surtout avec

l’apparition toute nouvelle d’un niveau de base marin général au nord de

l’Algérie. Les conditions de l’érosion s’en sont trouvées bouleversées

de fond en comble.

Les torrents méditerranéens, nés de la catastrophe, ont poussé leur

érosion de tête dans le vieux domaine des bassins fermés, suivant une

progression que les géologues ont cherché à préciser tout

particulièrement dans la province de Constantine.

D’après Joleaud « la région constantinoise formait certainement, au

début de la période quaternaire, un bassin fermé plus ou moins semblable

au bassin actuel du chott el-Hodna[72]. Graduellement, à commencer par

les plus voisins du littoral, les bassins fermés furent captés par des

cours d’eau tributaires de la mer, si bien qu’aujourd’hui non seulement

tout l’Atlas tellien, mais encore une partie des hautes plaines, a été

incorporée au bassin méditerranéen[73]. » Alexandre Joly a mis en

relief, à différentes reprises, cette idée que, si on observe la ligne

de partage des eaux entre les bassins fermés et le bassin méditerranéen,

les phénomènes de capture qui ont déplacé cette limite, l’ont toujours

fait dans le même sens, « au profit de la Méditerranée et aux dépens des

bassins fermés[74] ». Rien de plus normal d’ailleurs, c’est exactement

ce qu’on pouvait attendre.

A ces idées de géologues, par des méthodes purement géographiques, on

peut apporter une confirmation, qui en est en même temps l’illustration

graphique.

_Profils longitudinaux._ — On a dressé le profil longitudinal de quatre

oueds, le Chéliff, le Bou-Sellam, la Seybouse et le Rummel (fig. 14 à

19). Tous les quatre ont leur cours inférieur dans le Tell, et leur

cours supérieur sur les Hauts plateaux ; ce sont les seuls fleuves

d’Algérie qui soient franchement dans ce cas.

A différentes autres reprises, dans les chapitres suivants, on aura

recours à cette méthode des profils longitudinaux ; et il faut donner

ici, d’entrée de jeu, une fois pour toutes, quelques explications sur

les règles uniformes qu’on s’est imposées dans l’établissement des

profils longitudinaux.

Bien entendu il n’existe pas de profils techniques des rivières

algériennes, établis par le nivellement direct des berges. Il faut se

borner aux renseignements fournis par la carte de l’état-major. La carte

au 50000e donne les courbes de niveau de 10 mètres en 10 mètres. Mais on

ne se sent pas moralement certain que le cartographe, sur le terrain,

forcé d’aboutir dans un temps limité, ait pu établir partout sa cote

avec une exactitude suffisante à 10 mètres près. Vouloir à toute force

utiliser toutes les courbes de la carte au 50000e eût été peut-être

faire un travail d’une fausse précision. En revanche, avec les courbes

maîtresses (lorsqu’elles sont accusées par un trait fort) : avec les

cotes en chiffres, qui sont assez nombreuses, et avec le contrôle de la

carte au 200000e, on arrive à déterminer avec certitude où passent les

courbes de 50 mètres en 50 mètres ; l’équidistance de 50 mètres est

d’ailleurs celle de la carte au 200000e ; seul document que nous

possédions pour une partie de l’Algérie. C’était une raison de plus pour

s’y tenir partout.

C’est donc sur ces bases qu’on a établi, avec tout le soin possible, les

profils de quelques fleuves algériens. Il est évident que ces profils ne

serrent pas la vérité de très près. Beaucoup de petites irrégularités y

sont nécessairement masquées. Du moins, dans les limites des données, on

espère qu’ils sont exacts ; et, ces données ayant été les mêmes pour

tous, ils sont comparables entre eux.

Pour que ces profils aient quelque précision, malgré la petitesse de

l’échelle et pour qu’ils soient plus aisément contrôlables, on y a

joint, autant que possible, dans le dessin même, l’indication en

chiffres des éléments avec lesquels ils ont été construits. Pour chaque

tronçon du profil, des chiffres, disposés dans le sens des lignes

verticales, se rapportent au nombre de kilomètres qui correspond à une

dénivellation de 50 mètres, exception faite pourtant des tronçons trop

courts où la pente est très rapide : la place y manquait pour inscrire

des chiffres, et il était d’ailleurs moins essentiel de les donner avec

précision, puisque entre ces chiffres très faibles (2 ou 3 kilomètres,

par exemple) il ne peut y avoir que des différences encore plus faibles,

négligeables à l’échelle employée.

Il faut ajouter encore une observation préliminaire. Dans le chevelu des

branches supérieures il était indispensable et intéressant de choisir

celle qui serait considérée comme maîtresse. On n’est pas guidé, comme

en France, par l’onomastique et la tradition. Toutes les différentes

branches d’un cours d’eau portent ici un nom différent ; les oueds n’ont

pas d’état civil et ne naissent pas officiellement en un point précis,

comme la Loire au mont Gerbier-des-Joncs. Comme critérium unique on a

donc adopté la longueur ; il était impossible d’en trouver un autre ;

sur le débit, les renseignements que nous possédons sont lacunaires et

incertains. Par cette méthode on a donc dressé le profil longitudinal du

Chéliff, du Bou-Sellam, de la Seybouse et du Rummel. Ces quatre profils

sont étroitement apparentés, on le constate d’un coup d’œil ; chacun

d’eux est rompu en son milieu, il est composé de deux concavités assez

régulières, raccordées par une convexité plus ou moins angulaire. Ce

parallélisme ne peut être fortuit. Et d’ailleurs il est d’interprétation

très simple. Il y a nécessairement, pour chaque profil, deux rivières

primitivement indépendantes (les concavités) raccordées par une capture

récente (la convexité).

Voyons les cas particuliers.

_Chéliff._ — Le Chéliff, fig. 14 et 15, a 700 kilomètres de long, et il

est le seul fleuve algérien qui, ayant pris sa source dans l’Atlas

saharien, atteigne la mer. C’est le géant des Oueds algériens. Il est

composé de deux oueds mis bout à bout, dont l’indépendance apparaît sur

le profil, sur la carte, et jusque dans la nomenclature indigène. En

amont l’oued Touil traverse les hauts plateaux dans une direction sud-

ouest-nord-est, en aval le Chéliff proprement dit traverse le Tell du

sud-est au nord-ouest, presque d’est en ouest. Le coude de capture est

extrêmement marqué. Il est à Boghari, et c’est là aussi, bien entendu,

que le profil accuse une rupture de pente extrêmement nette. En amont,

dans la plaine marécageuse de Bou-Ghzoul, qui a 47 kilomètres de

diamètre, la pente est seulement de 1,6 p. 1000. En aval, dans les

gorges de l’Atlas, elle s’accélère du double, et, jusqu’à Amoura,

pendant 80 kilomètres, elle est de 3 m. 2.

Alexandre Joly a décrit l’instabilité de la rivière, la progression

phagédénique de l’érosion au voisinage de Boghari et de Bou-Guezoul. Il

a recueilli des traditions indigènes, confirmées par l’aspect du

terrain, sur des plaines jadis marécageuses et couvertes de roseaux, où

le Chéliff actuel est encaissé de plusieurs mètres. « En une vingtaine

d’années un canal d’arrosage, profond de quelques centimètres, a

transformé son lit en un canal large de plus de 2 mètres, profond de

plus de 3 mètres ; dans un seul hiver il a approfondi son lit de plus de

1 m. 30. » D’après les conducteurs des ponts et chaussées, qui ont à

défendre leurs ponts et leurs cassis contre la rivière, « il semble

certain que, depuis une dizaine d’années, le Chéliff a approfondi

annuellement son lit de près de 6 et 8 centimètres au voisinage de

Boghari[75] ». Tous ces ravinements sont en coup de scie, des fossés à

pic profonds de plusieurs mètres. Il n’y a rien là que de très naturel,

comme le montre un coup d’œil sur le profil, Boghari est précisément le

point de rupture de pente atteint par l’érosion régressive. C’est là

qu’est concentré tout l’effort de la rivière pour régulariser son

nouveau profil d’ensemble. Cette érosion si active s’exerce aux dépens

d’une grande plaine d’alluvions, semée de marais dont le drainage n’est

pas encore achevé ; il en reste les dayas de Bou-Guezoul visitées en

hiver par les canards sauvages.

[Illustration : FIG. 14. — PROFIL EN LONG DU CHÉLIFF.

Le profil en long du Chéliff montre deux courbes concaves, qui se

rejoignent à Boghari. Chacune d’elles correspond à un système fluvial

jadis indépendant : en amont l’oued Touil (oued Nahr Ouassel), qui a été

capturé par l’oued d’aval le Chéliff.

On verra le coude de capture sur n’importe quelle carte générale de

l’Algérie (voir même sur les fig. 7 et suivantes). L’angle est à peu

près droit.]

[Illustration : FIG 15. — LA RÉGION DE BOGHARI.

(Emprunté au 200000e du _Service géographique_, feuille 24.)

La figure 15 représente au 200000e le point précis où s’est fait la

capture, la région de Boghari. Le bas Nahr Ouassel (oued Touil), à bout

de course, stagne dans des marais (les daïas de Bou-Guezoul) : puis

brusquement il devient le Chéliff et il s’ouvre un chemin d’aspect

héroïque à travers l’Atlas de Boghari.]

Il y a donc bien deux oueds, l’oued Touil d’une part, et le Chéliff

proprement dit de l’autre, qui ont évolué à part chacun pour soi pendant

des âges, et qui ont été rattachés bout à bout par une capture récente.

Pour mettre en valeur l’autonomie ancienne de l’oued Touil, il faut le

comparer à son affluent le Nahr Ouassel ; qui prend sa source auprès de

Tiaret et qui rejoint l’oued Touil un peu en amont de Boghari. Dans

l’état actuel du climat et de l’hydrographie ce serait le nahr Ouassel

qui serait la véritable tête du Chéliff et non pas l’oued Touil. Il est

beaucoup plus court, il est vrai, et nous n’avons pas de chiffres précis

sur son débit. Mais nous sommes certains du moins que c’est une rivière

pérenne, au rebours de l’oued Touil qui est à sec. On a profilé le nahr

Ouassel à côté de l’oued Touil sur la figure, et la comparaison est

instructive. Le profil du nahr Ouassel est en dents de scie ; au

contraire celui de l’oued Touil est très régulier ; il n’accuse un

crochet insignifiant qu’en un point, aux environs de Taguin (le Taguin

où la Smala fut prise ; il y a là de très grosses sources en relation

avec une faille). Des deux rivières d’ailleurs c’est l’oued de beaucoup

qui a la moindre pente, et qui coule à l’altitude la plus basse, c’est-

à-dire dont l’œuvre totale d’érosion a été la plus considérable. C’est

lui qui a les caractères non seulement d’une artère maîtresse, mais

encore d’un vieux fleuve.

Qu’était-il, ce vieux fleuve, avant d’être devenu par capture la branche

supérieure du Chéliff ? Sur la carte et sur le terrain il est impossible

de trouver trace d’un lit antérieur par lequel l’oued Touil puisse

s’être prolongé dans une direction générale autre que l’actuelle. La

plaine de Bou Guezoul est une grande cuvette fermée de tous les côtés ;

le fond marécageux de la cuvette est à 630 mètres d’altitude ;

abstraction faite de l’étroite coupure, par où la rivière s’échappe

aujourd’hui, la cuvette est régulièrement encerclée de tous les côtés

par la courbe de 700 mètres ; que cette cuvette, toute tapissée de

dépôts continentaux, ait été une sebkha sans écoulement, zone d’épandage

de l’oued Touil, c’est l’hypothèse qui s’impose.

_Oued Bou-Sellam._ — L’oued Bou-Sellam est bien plus humble que le

Chéliff. Ce n’est même pas un fleuve indépendant, c’est un simple

affluent de l’oued Sahel ; on peut même constater sur son profil que le

raccord de sa vallée avec celle de l’oued Sahel, en amont d’Akbou, n’est

pas encore tout à fait régularisé. Pourtant les 270 kilomètres de long

du Bou-Sellam, s’ils le laissent loin derrière le Chéliff, lui donnent

encore un rang honorable parmi les rivières d’Algérie.

[Illustration : FIG. 16. — PROFIL EN LONG DU BOU-SELLAM.

Le profil accuse une double concavité. La pointe de la partie convexe

est en amont des gorges du Guergour, à la limite de l’Atlas Tellien et

de la haute plaine (Sétif).]

Quoi qu’il en soit le Bou-Sellam est un pendant exact du Chéliff, à une

échelle réduite (fig. 16 et 17).

Son profil aussi est nettement cassé en deux par une bosse convexe,

séparant deux guirlandes concaves. La rupture de pente est au Guergour.

Tandis que, en amont, dans la plaine de Sétif l’oued coule assez

lentement, avec une pente de 3,1 p. 1000, dans les gorges très

encaissées du Guergour la pente triple, et atteint 12,5. C’est le point

où la capture s’est produite, et où l’érosion de tête de l’oued

conquérant conserve sa violence ?

Au crochet du profil longitudinal correspond sur la carte un coude de

capture très accusé. Le Bou-Sellam prend sa source au djebel Megriss et

il coule d’abord nord sud, ce qui l’amène rapidement sur les hauts

plateaux de Sétif, il y conserve d’abord sa direction méridionale, vers

le Hodna ; puis, après quelques hésitations, il vire brusquement cap

pour cap, prend franchement le chemin du nord, rentre dans le Tell et

aboutit à Bougie.

Les deux sections ainsi raccordées ont des profils très différents. La

section amont, celle de Sétif, est évidemment de beaucoup la plus

vieille et la plus évoluée ; son profil est une concavité très accusée

et très régulière. La section aval au contraire a un profil à peine

concave et en crémaillère ; c’est un profil de jeune torrent. Ce

contraste suffirait à lui seul à établir l’indépendance ancienne des

deux sections. Ce sont deux oueds restés longtemps distincts, deux

individualités.

[Illustration : FIG. 17. — LE COUDE DE CAPTURE DU BOU-SELLAM.

(Carton emprunté à la carte au 200000e, no 16. Sétif.)

Sur la figure 17 on voit le Bou-Sellam prendre sa source sur le versant

Sud de l’Atlas Tellien, en amont de Sétif. Il se dirige d’abord droit au

Sud et arrive dans un bas-fond marécageux. Là il tourne brusquement cap

pour cap, et prend le chemin du Nord celui des montagnes natales. Il les

traverse aux gorges profondes du Guergour (à une dizaine de kilomètres

en aval hors de la figure).

Aujourd’hui les marais du Bou-Sellam ne communiquent plus avec le Chott

el-Malah, dont ils ne sont séparés par aucun obstacle. La capture est

évidente.]

La carte laisse deviner de quelles façons a pu finir l’oued d’amont,

avant la capture. En aval de Sétif, la région, où le Bou-Sellam, après

des tergiversations, retourne décidément en arrière, est le fond

marécageux d’une très grande cuvette. Un coin du marais porte sur la

carte le nom de chott el-Malah, toute la région inscrite dans la boucle

de l’oued porte aussi sur la carte ce nom de Malah, qui signifie

« sel », et qui suggère donc l’idée d’un ancien bassin fermé encore

insuffisamment traîné. On conçoit aisément que ce chott el-Malah ait pu

être, dans la période antérieure à l’actuelle, zone d’épandage du haut

Bou-Sellam. Pourtant dans la prolongation exacte de sa vallée au sud une

longue et large trouée d’érosion coupe en deux les montagnes du Hodna.

Le village de Colbert s’y trouve. Cette grande vallée est aujourd’hui

parcourue par deux oueds, qui coulent en sens inverse : au nord, l’oued

Melah va rejoindre le Bou-Sellam, il a très peu de pente et il est semé

de fondrières ; au sud, l’oued Soubilla se précipite brusquement vers le

Hodna par des gorges très profondes. Le seuil de séparation entre ces

deux oueds est à une centaine de mètres au-dessus de la vallée actuelle

du Bou-Sellam. Par cette grande vallée de Colbert on peut concevoir que,

à un moment donné du passé, le Bou-Sellam prenait le chemin du Hodna. Il

est vrai que le seuil est encore moins élevé (une cinquantaine de

mètres) entre la cuvette de Sétif et la région des Sebkhas (Sebkhas

avoisinant le village d’Ampère, chott el-Beida).

Pour concevoir le passé du Bou-Sellam avant la capture on a donc

l’embarras du choix, entre hypothèses qui peuvent avoir été réalisées

successivement ou alternativement. Mais ces hypothèses ont toutes un

point commun, et se ramènent au fait suivant : Le Bou-Sellam aboutissait

dans une cuvette fermée, quelle qu’elle fût, jusqu’au moment assez

proche de nous où il fut capturé par l’érosion de tête d’un torrent

tellien.

C’est donc bien un pendant du Chéliff.

_La Seybouse._ — C’en est un aussi de la Seybouse (fig. 18), qui est un

oued classé par son débit puissant au premier rang des rivières

algériennes, mais non par la longueur de son cours. Elle a 223

kilomètres de long entre son embouchure, qui est à Bône, et sa source

qu’elle prend, sous le nom d’oued Cherf, auprès d’Aïn-Beïda.

[Illustration : FIG. 18. — PROFIL EN LONG DE LA SEYBOUSE.]

[Illustration : FIG. 19. — PROFIL EN LONG DU RUMMEL.

La Seybouse est le fleuve qui a son embouchure à Bône. Le Rummel est le

fleuve de Constantine.

Structure de l'Algérie · 第 5 / 19 段