Ces rochers de sel algériens sont des individualités géographiques tout

à fait à part. Leur rôle économique est médiocre. L’exploitation du sel

à El-Outaya, dès le temps des Fatimides, est mentionnée, il est vrai,

par El-Bekri. Et d’ailleurs tous les rochers de sel sont exploités

aujourd’hui par les indigènes. Mais cela signifie que, de temps en

temps, on y voit un bourriquot ou un chameau chargé de blocs de sel

arrachés à coup de pioche, pour la consommation d’une famille ou

l’approvisionnement d’un petit marché voisin. D’exploitation européenne

il n’est encore nullement question. Dans le paysage les rochers de sel

sont un coup d’œil extraordinaire. Ils sont d’une aridité absolue. On

distingue de loin leur nudité claire, au milieu des verdures pourtant

médiocres qui les entourent. La pauvreté végétale fait contraste avec la

richesse de la faune. Il est vrai qu’il y a peu de variété. Ce qui

frappe surtout, c’est la gent ailée. Il n’est pas possible de substituer

à cette périphrase le mot oiseaux ; parce que la chauve-souris y tient

une place, elle accumule son guano dans les galeries des avens. On voit

surtout des rapaces et des pigeons en quantités incroyables. Au sommet

des grands escarpements on voit certains jours autour de soi les oiseaux

de proie voltiger comme des moineaux dans un jardin public parisien. Ils

sont chez eux, nichent sur les aiguilles de sel et dans les

anfractuosités des précipices. Les pigeons sont encore beaucoup plus

nombreux ; on les voit par essaims. Ils habitent comme les chauves-

souris dans les puits et les galeries d’avens dont les orifices et les

longs boyaux étroits sont impassables pour les grandes ailes des

rapaces.

Animés par toute cette vie, qu’on se représente ces immenses murailles

et ces cirques de sel gemme rubané, décapé, verni, avec des arches, des

pyramides, des guillochages ; ou même, dans les parties argileuses, ce

hérissement absurde de crêtes en boue durcie grisâtre, crevée de trous,

paysage lunaire. Ce sont des spectacles uniques.

_Facies tellien et steppien._ — Je ne connais guère que ces trois

rochers de sel, Djelfa, El-Outaya, Metlili, qui méritent vraiment ce nom

de rocher ; ce sont les seuls affleurements triasiques, où le sel gemme

se présente en masses puissantes faisant saillie. Or tous les trois sont

dans l’extrême sud ; dans l’atlas saharien. Les dépôts continentaux

triasiques, comme les dépôts marins crétacés et d’ailleurs d’âges

divers, ont donc un facies différent dans le nord et dans le sud ? Dans

le nord, c’est le gypse et non pas le sel qui tend à prédominer.

Cette différence de facies peut s’expliquer par les conditions

différentes du dépôt, à l’âge triasique. C’est du moins ce qu’admet, à

titre hypothétique, M. Joleaud[47] ; sur le continent triasique les

lagunes méridionales, plus voisines du Sahara, et plus éloignées de la

mer, seraient celles où le sel se déposait en plus grande abondance.

On peut imaginer une autre explication, qui n’exclut pas la première. Le

climat actuel dans le sud de l’Algérie est beaucoup plus favorable à la

conservation du sel que dans le nord. Qu’un rocher de sel gemme, si

massif et si dur soit-il, fasse saillie, on ne conçoit pas bien que

c’eût été possible sous un climat pluvieux comme celui du Tell.

Puisqu’enfin le sel fond, incontestablement.

Quelle que soit l’explication le fait est curieux, il y a donc du sud au

nord, dans les dépôts triasiques, une tendance à la différenciation des

facies. La différence est encore plus accusée dans l’allure des

affleurements.

_Allure des affleurements._ — Cette allure est très particulière, parce

qu’elle est invariablement absurde. Le trias n’apparaît presque jamais à

sa place stratigraphique, là où on l’attendrait, à la base du lias. Il

voisine avec n’importe quoi, au petit bonheur, dans les associations les

plus hétéroclites. A son voisinage les roches encaissantes ne sont pas

seulement inattendues, elles sont toujours bouleversées, avec des

allures acrobatiques, catastrophiques. C’est pour cela que, jusqu’en

1896, les affleurements gypsosalins ont été considérés comme des venues

éruptives.

Aujourd’hui les géologues sont unanimes pour expliquer le phénomène. Ce

terrain gypso-salin est extrêmement sensible à l’influence de l’eau, il

s’y dissout. En surface, dans le paysage les marnes bariolées du trias

sont toujours accusées en creux ; si accusées parfois qu’un lac s’y

installe. C’est le cas d’Aïn-Ouarka (à une quarantaine de kilomètres à

l’est d’Aïn-Sefra). Une source thermale très chaude et très abondante y

jaillit des calcaires liasiques au contact du trias ; c’est une source

vauclusienne, un véritable petit ruisseau tout formé dès sa sortie du

sol. Par sa masse et sa température elle a un pouvoir de dissolution

considérable. Elle l’a exercé aux dépens du sel et du gypse contenus

dans les boues. Il en est résulté un lac qui a plusieurs dizaines de

mètres de creux. Un véritable lac d’eau douce et vive, poissonneux,

envahi aux roseaux[48]. Il faut le replacer par la pensée dans le

paysage du sud, à demi désertique, pelé, déchiqueté, aux tons fauves, où

les marnes bariolées mettent des tons vifs, rouges, violets, blancs, et

les ophites des tons verts. Ce paysage merveilleux voisine d’assez près

avec le rocher de Djelfa ; dans le même pays, sous le même climat, c’est

le même terrain triasique qui a donné ces formes opposées un relief de

sel gemme et un lac d’eau douce, cela souligne son instabilité absurde

dès que l’eau exerce son influence. Quand les marnes bariolées sont en

contact prolongé avec de l’eau, à défaut d’un lac, elles donnent souvent

des fondrières susceptibles d’être dangereuses. L’oued Touil (Haut-

Chéliff), tout près du point où il va sortir des montagnes pour entrer

dans la plaine des Zahrez, traverse un affleurement de trias, et,

pendant quelques kilomètres, cet oued à sec, subitement et absurdement,

devient plus impassable qu’un grand fleuve.

D’après l’exemple précis de ces formes que prend le trias en surface on

peut essayer d’imaginer comment il a dû réagir en profondeur. Dans

l’épaisseur de la croûte terrestre, à travers les âges, le trias a

baigné dans des nappes d’eau tiède, il y est devenu une pâte lubrifiée,

molle, caverneuse. Dans cet état il a supporté le poids des roches

superposées, et les formidables pressions orogéniques. Que vouliez-vous

qu’il fît ? par toutes les issues, tous les décollements, toutes les

fissures, il s’est insinué, il a foiré, giclé, jailli, à la manière en

effet d’une roche éruptive ; souvent accompagné d’ailleurs d’une

véritable roche éruptive. Ces allures, qui ont longtemps égaré les

géologues, ne sont donc pas surprenantes le moins du monde, elles sont

au contraire toutes naturelles.

Cette allure éruptive le trias l’a partout, à travers toute l’Algérie au

sud comme au nord. Pourtant, à ce point de vue là aussi, entre le sud et

le nord les géologues font une distinction importante.

Dans le nord, c’est-à-dire dans le géosynclinal tellien, les fantaisies

du trias sont au maximum ; il est impossible de rien préciser, de

dégager une loi. Dans le sud au contraire, dans le domaine du socle

continental, le trias se montre assez régulièrement dans des conditions

déterminées toujours les mêmes, au cœur d’un dôme.

_Dômes évidés._ — Cette structure apparaît du premier coup d’œil sur la

carte du rocher de Djelfa (fig. 12). Autour du cœur troué d’avens, qui

est le rocher de sel proprement dit, affleurement de trias, court un

cadre régulièrement circulaire d’un terrain tout différent, de modelé

normal. L’ensemble constitue un dôme régulier, au centre duquel le trias

a giclé ; cela suggère l’idée d’une pustule crevée. Il y a dôme non

seulement au point de vue topographique, par la retombée des pentes

circulairement vers tous les points de l’horizon, mais aussi au point de

vue géologique, par a plongée des couches de toutes parts vers

l’extérieur.

Cette disposition n’est pas particulière au rocher de Djelfa. Elle se

retrouve, exactement pareille dans les deux autres, celui d’El-Outaya et

celui de Metlili. Tous trois sont construits de même. Notez qu’ils le

sont avec des matériaux différents ; sauf le cœur triasique tout le

reste, le pourtour de la pustule, est d’âge quelconque. A Djelfa ce

pourtour est de l’oligocène et du néocomien. A El-Outaya c’est de

l’oligocène encore et du miocène marin. A Metlili du cénomanien. C’est

ainsi que le trias reste fidèle à ses habitudes de contact

perpétuellement anormal.

[Illustration : FIG. 13. — LES DOMES NEMENCHAS.

(Carte au 200000e, no 39.)

Deux ovales réguliers, parallèles et accolés, un détail orographique

étrange par sa régularité. Le centre est du trias, des argiles salées

que l’érosion a accusées en creux. La parenté de forme et de structure

avec la montagne de sel est évidente.]

Mais si la composition varie, la structure ne change pas. Une quantité

considérable de gisements triasiques, dans tout le sud algérien, ont

cette allure en dôme. Flamand qui l’a observé dans les monts des Qçour

l’appelle une allure de laccolithe[49]. Un dôme elliptique d’énorme

diamètre, plusieurs dizaines de kilomètres, ou, si l’on préfère une

boutonnière anticlinale à centre très largement évidé, comblé

d’alluvions récentes, et au milieu de cette plaine un pointement

triasique. C’est une forme de relief que Blayac a décrite au plateau des

Nemenchas[50]. Elle est très fréquente dans le sud algérien, on en

citerait des exemples par dizaines (fig. 13) si éloignée qu’elle

paraisse au premier abord des rochers de sel, elle en est très voisine.

Les deux structures se laissent ramener l’une à l’autre, c’est le dôme

au centre crevé.

Il s’agit toujours de ce terrain triasique instable et semi-fluide. Là,

où il se trouve en profondeur sous la croûte solide des formations

géologiques plus récentes, il lui arrive souvent de déterminer dans cet

épiderme des sortes de furoncles, au sommet et au cœur desquels il

trouve une issue, si l’on peut se permettre, pour la commodité, l’emploi

de cette métaphore pathologique.

Les géologues sont d’accord pour faire de cette forme de relief bien

individualisée une caractéristique du socle continental. Dès qu’ils

rencontrent la forme dôme, ils déclarent reconnaître à ce signe qu’ils

ont franchi la limite entre les deux régions distinctes, le géosynclinal

tellien et le socle continental. A propos du trias nous retrouvons cette

distinction qui ressort de toutes les cartes paléogéographiques.

[Note 44 : Voir l’histoire de cette discussion dans Blayac. No 26, p. 71

et suiv.]

[Note 45 : No 48.]

[Note 46 : No 5, feuille de Mrhaier.]

[Note 47 : No 70, p. 86.]

[Note 48 : No 41, p. 298, fig. 29.]

[Note 49 : No 41, p. 367.]

[Note 50 : No 26, p. 116, 119, fig. 22, 23, 24.]

CHAPITRE IV

LES DÉSERTS SUCCESSIFS

Quoique le trias algérien soit apparenté plus particulièrement avec

l’espagnol, le sel triasique se retrouve dans toute l’Europe, de

Lorraine en Galicie ; sur une portion considérable de la planète

l’époque triasique a déposé du sel ; le sel est la spécialité de cet

étage, comme la houille du carboniférien.

Chez nous en Europe le trias, parmi les dépôts continentaux, est le seul

qui atteste des influences désertiques. En Algérie tout au rebours la

succession tout entière des dépôts continentaux semble bien montrer la

pérennité d’un climat sec, désertique ou steppien, avec de rares

interruptions oscillatoires.

_L’albien._ — On a déjà mentionné les grès albiens, la seule formation

continentale crétacée. Ils contiennent pour tout fossile des bois

silicifiés. Ils ont constitué une matière de choix pour les graveurs

rupestres, ou peut être faut-il dire qu’ils ont, mieux que d’autres

roches, conservé leur ouvrage ? On les nomme souvent grès à dragées, ou

encore grès à sphéroïdes. Ils couvrent des espaces immenses dans l’Atlas

saharien et d’ailleurs aussi dans le Sahara algérien. Ce sont des grès

rouges, extraordinairement uniformes, comme couleur et comme texture.

Ils ont été attribués à l’albien à cause de leur situation

stratigraphique à la base du cénomanien très fossilifère. Les couches de

base du cénomanien sont très chargées de gypse. Au Sahara, près

Temassinin[51], exactement dans le Djoua, Roche et Foureau ont signalé

au-dessous du cénomanien, « des argiles rouges et vertes, quelquefois

blanches, avec intercalation de bancs gypseux » ; le sol de la

dépression est souvent couvert de gypse remanié. On a pris d’abord ces

formations lagunaires pour du trias. Mais Foureau y a recueilli des

fossiles (dinosauriens, tortues, poissons), que Haug a étudiés ; et

qu’il rapporte à l’albien. Ce seraient là des raisons déjà suffisantes

pour établir que le climat de l’Afrique septentrionale à l’époque

albienne était steppien. Mais il y a une autre raison, plus directe.

Les grès rouges, de même facies que les grès albiens, sont très répandus

au Sahara et au Soudan ; les grès dévoniens des plateaux Touaregs par

exemple, les grès du Sénégal dont l’âge éocène est établi, ressemblent

beaucoup aux grès albiens. Il faut en dire autant des grès de Nubie.

J’ai recueilli moi-même en Égypte et rapporté à Alger des sphéroïdes,

qui sont indiscernables des sphéroïdes albiennes. Or voici ce que dit du

grès nubien un géologue égyptien, M. Fourtau[52]. Il constate que ces

grès rouges sans fossiles ont été attribués par les différents auteurs

aux étages les plus divers, albien ; sénonien, carboniférien, etc.

« Tous les auteurs ont raison pour la localité qu’ils ont étudiée.... En

réalité nous devons considérer la formation gréseuse qui couvre de si

vastes espaces de terrain, depuis la Palestine jusqu’au Soudan égyptien,

comme un véritable désert fossile semblable au désert actuel.

Aujourd’hui s’il se produisait une nouvelle transgression marine,

l’immense mer de sable qui arrêta Zittel et Rohlfs donnerait sans nul

doute, naissance à une nouvelle bande de grès. »

Tout porte donc à croire que le grès albien de l’Atlas saharien

représente un erg désertique pétrifié.

_L’oligocène._ — Dans l’Algérie, sur de grands espaces, on trouve en

couches épaisses des dépôts continentaux qu’on a confondus longtemps

sous le nom général d’oligocène. Ils ont été l’objet de vives

discussions entre géologues. Une école, qu’on peut appeler parisienne,

conteste l’attribution de certains dépôts à l’étage oligocène. Ce qui a

été classé sous cette rubrique serait du tortonien et surtout du

pontien.

D’autre part il y a tel gisement, que j’ai vu[53], récemment décrit[54]

avec beaucoup de détails, où l’âge pré-miocène et par conséquent

oligocène de la formation ne peut pas être sérieusement mis en doute

(figure 30). Il ne s’agit pas de suivre dans le détail une argumentation

sur des points contestés : on désire ne s’appuyer que sur le consensus

des géologues. Il est facile à propos d’oligocène, de dégager les points

sur lesquels ce consensus est réalisé. L’école algérienne, opposée à la

parisienne, maintient, en général, l’existence de l’oligocène. Mais dans

certains cas, dans un cas bien déterminé au moins (au polygone de

Constantine), elle ne conteste pas que des couches faussement attribuées

à l’oligocène soient en réalité tortoniennes et pontiennes. Qu’on

emploie donc le mot oligocène ou celui de pontien, avec tous les points

d’interrogation qu’on voudra, il est entendu que ces dénominations

s’appliquent à des dépôts continentaux, d’âges mal déterminés, mais

certainement postérieurs au trias, certainement divers, et de facies

assez uniformes. S’ils avaient été nettement contrastés on ne les aurait

pas confondus dans une dénomination commune.

Or ce qui apparente leur facies ce sont des caractères qui semblent se

référer à un climat sec, désertique ou steppien. L’oligocène (?) est

généralement composé de couches rouges ; souvent ce sont des argiles

interstratifiées de gypse, et la présence de gypse est significative :

d’autres fois ce sont des cailloutis sans presque aucun mélange de

terre, et cela aussi est significatif ; le cailloutis pur, croulant sous

les pieds, vanné par l’action prolongée du vent, est une formation

désertique bien connue.

Là-dessus les géologues des deux écoles sont d’accord. D’après

Savornin[55] « la grande épaisseur des dépôts torrentiels n’est

conciliable qu’avec un climat subdésertique.... »

Les couches rouges fréquemment gypsifères sont un « véritable dépôt de

sebkha ». Aussi « une grande partie du sol était occupée, jusqu’assez

près du littoral actuel, par des bassins fermés plus ou moins

distincts ». Et M. Savornin, d’accord avec M. Ficheur, retrouve

l’emplacement de ces vieux chotts oligocènes (?) : « Médéa, Hodna-nord,

chotts sétifiens, région constantinoise, etc. » Cette disposition

hydrographique offrait d’étroites analogies avec le régime actuel.

M. Joleaud, de l’école parisienne dit absolument la même chose. Il

analyse les poudingues rouges et les argiles à gypse du polygone auprès

de Constantine, ces couches même qui, classées jadis oligocènes, sont

aujourd’hui pontiennes de l’avis général. Il y trouve des fossiles

(hélices) « d’un caractère franchement halophile. Ces mollusques

habitaient certainement le bord de grandes lagunes, de véritables chotts

probablement très étendus. Ce milieu devait ressembler beaucoup à celui

des steppes de l’Algérie actuelle[56]. »

Et plus loin à propos de fossiles trouvés à Smendou (ligne de

Constantine à Philippeville) ; « la présence des _Cytherea_ et des

_Melania_ indique un milieu laguno-saumâtre. Les cours d’eau tributaires

de ces chotts pontiens[57], etc. » Entre les deux écoles de géologues il

n’y a donc sur ce point aucune discordance. Que les couches rouges

soient oligocènes ou pontiennes elles se sont déposées en tout cas sous

un climat steppien.

Notez d’ailleurs que M. Joleaud qui traite un peu l’oligocène en ennemi

personnel a publié une carte paléogéographique de cet étage où il a fait

figurer des chotts sur l’emplacement du Hodna[58]. Il tient à ce que les

vieux dépôts de chott au voisinage de Constantine soient restitués au

pontien. Mais que d’autres vieux dépôts de chotts, en d’autres parties

de l’Algérie continuent à être attribués à l’oligocène il ne semble pas

s’y opposer. D’autre part dans sa carte paléogéographique du

tortonien[59] il fait aussi une part importante aux formations

lagunaires.

Sans prendre parti le moins du monde, dans les discussions entre

géologues sur l’attribution de telle couche à tel étage, il semble donc

qu’on ait le droit de dire avec l’assentiment universel : aux étages

oligocène, tortonien, pontien, exactement comme au trias, l’Algérie dans

ses parties émergées était un pays de chotts.

_Pliocène._ — Au pliocène aussi elle a un climat désertique. Localement,

il y a des cailloutis et des poudingues attribués au pliocène ; auprès

de Beni-Ounif, par exemple, s’étend une mer de cailloux plus ou moins

roulés, croulant sous le pied, que les géologues attribuent au pliocène,

indice d’un climat sec aux orages rares et torrentiels, sur des pentes

dénudées. Ce qui est surtout caractéristique de l’étage ce sont les

dépôts calcaires continentaux ; dans cette même région de Beni-Ounif

(Figuig), un peu plus à l’ouest, vers Bou-Aiech, le cailloutis pliocène,

cimenté par du calcaire, fait un poudingue sur lequel les marteaux se

brisent. Les calcaires pliocènes sont parfois lacustres (région de

Constantine), attestant de grandes étendues d’eaux tranquilles,

stagnantes, soumises à une forte évaporation.

Ce qui donne plus particulièrement à l’étage son cachet calcaire, ce

sont les encroûtements. Ils sont immensément développés sur les versants

de l’atlas saharien, sur le versant sud, en particulier ; la carapace

des hammadas recouvre à peu près tout ; pratiquement continue sur une

superficie qui a des centaines de kilomètres de diamètre en tout sens,

et pourtant d’une épaisseur insignifiante de 1 à 10 mètres. Cette

formation si particulière a été beaucoup étudiée par Flamand ; il y a

trouvé des fossiles, étudiés par Depéret, qui en affirme l’âge

pliocène[60]. Pomel a le premier décrit cette carapace, et il a fourni

de sa formation une explication qui, reste incontestée. « Elle résulte

d’une sorte d’incrustation stalagmitique superficielle par suite de

l’évaporation des eaux plus ou moins salées et séléniteuses qui

remontent par capillarité[61]. » La croûte calcaire continue à se former

de même sous nos yeux, dans maintes régions de l’Algérie, et même dans

les parties sèches du Tell, dans le Chéliff, par exemple, où elle a été

étudiée par Brives. Elle fait le désespoir des agriculteurs, parce qu’il

faut la briser et que la charrue y parvient à peine. Dans cette Afrique

du Nord où le sous-sol perce partout au soleil, à travers des lambeaux

insuffisants de sol, la croûte calcaire est une des rares catégories

existantes de sol, une catégorie fâcheuse. Par la croûte calcaire le

climat pliocène s’apparente à l’actuel. La formation n’est possible que

dans un pays très sec, où l’évaporation est intense.

Voici d’autre part ce qu’écrit Joleaud comme conclusion d’une étude sur

le pliocène continental de Constantine. « Vers la fin du pliocène, les

dépressions existant aux environs de Constantine constituaient des

bassins fermés, et leurs eaux se concentraient en des lacs où vivaient

des hippopotames, tandis que des chevaux, des antilopes, etc.,

habitaient les steppes voisines[62] »

Bassins fermés, steppes, et cela jusque dans le nord de Constantine,

c’est bien toujours la même note. Sur la nature du climat pliocène le

consensus des géologues est réalisé.

Voilà une belle série : trias, albien, oligocène, tortonien, pontien,

pliocène, autant de moments du passé où il est établi sans contestation

que l’Algérie fut désertique ou steppienne, domaine de chotts, de

bassins fermés. Il faut insister là-dessus parce qu’il y a une bonne

raison pour qu’on l’oublie. A la période qui a précédé immédiatement la

nôtre, au quaternaire, il s’est produit une oscillation du climat dans

le sens de l’humidité. Ce passé immédiat qui est très connu, très

apparent, risque de nous voiler le passé plus lointain.

_Quaternaire._ — Le quaternaire ne mérite pas en Berbérie, comme en

Europe, le nom d’époque glaciaire. Mais ç’a été, ici comme là, un climat

beaucoup plus humide que l’actuel. Au sud de l’Algérie de très grands

fleuves l’Igharghar, le Tafassasset, la Saoura, établissaient une

communication avec l’Afrique tropicale. Dans les _bihour_ de l’oued R’ir

et du Zab, aux portes de Biskra, on retrouve aujourd’hui des poissons

soudanais et nilotiques, des _chromys_, et des « silures[63] ». On les

retrouve conservés par miracle et atrophiés dans des conditions qui

attestent leur caractère de faune résiduelle. Le représentant le plus

miraculeux de cette faune résiduelle est le crocodile de l’oued Mihero,

qui subsiste péniblement dans quelques trous d’eau des plateaux

Touaregs ; on sait qu’Erwin de Bary avait vu ses empreintes, et que le

capitaine Nieger, des Méharistes sahariens, en a rapporté un échantillon

à la Faculté des Sciences d’Alger[64]. De pareils faits n’établissent

pas seulement l’existence d’une communication par eau à travers le

Sahara quaternaire ; ils attestent que cette communication a dû se

maintenir jusqu’à une époque rapprochée de nous.

Par cette voie l’Algérie quaternaire a été peuplée d’une faune

quaternaire, éléphants, rhinocéros, etc., que les paléontologistes ont

étudiée, et que M. Boule appelle « Faune du Zambèze[65] ».

Là-dessus d’ailleurs nous n’en sommes pas réduits au seul témoignage des

paléontologistes. Il faut invoquer celui des gravures rupestres. Sur des

parois de grès albien, dans l’Atlas saharien, on trouve profondément

gravées des figures assez parlantes, représentant des échantillons de la

« faune du Zambèze » : des éléphants, en particulier, et de grands

buffles aux cornes immenses (_bubalus antiquus_[66]).

Il faut aller encore plus loin et invoquer le témoignage des historiens.

Il est bien établi que l’éléphant Carthaginois vivait en liberté dans ce

même atlas saharien où on retrouve son effigie gravée. C’est là que les

chasseurs venaient le capturer pour l’enrôler dans les armées

carthaginoises. Il fut jusqu’à l’Empire romain la plus grosse pièce de

la faune résiduelle[67].

Structure de l'Algérie · 第 4 / 19 段