à fait à part. Leur rôle économique est médiocre. L’exploitation du sel
à El-Outaya, dès le temps des Fatimides, est mentionnée, il est vrai,
par El-Bekri. Et d’ailleurs tous les rochers de sel sont exploités
aujourd’hui par les indigènes. Mais cela signifie que, de temps en
temps, on y voit un bourriquot ou un chameau chargé de blocs de sel
arrachés à coup de pioche, pour la consommation d’une famille ou
l’approvisionnement d’un petit marché voisin. D’exploitation européenne
il n’est encore nullement question. Dans le paysage les rochers de sel
sont un coup d’œil extraordinaire. Ils sont d’une aridité absolue. On
distingue de loin leur nudité claire, au milieu des verdures pourtant
médiocres qui les entourent. La pauvreté végétale fait contraste avec la
richesse de la faune. Il est vrai qu’il y a peu de variété. Ce qui
frappe surtout, c’est la gent ailée. Il n’est pas possible de substituer
à cette périphrase le mot oiseaux ; parce que la chauve-souris y tient
une place, elle accumule son guano dans les galeries des avens. On voit
surtout des rapaces et des pigeons en quantités incroyables. Au sommet
des grands escarpements on voit certains jours autour de soi les oiseaux
de proie voltiger comme des moineaux dans un jardin public parisien. Ils
sont chez eux, nichent sur les aiguilles de sel et dans les
anfractuosités des précipices. Les pigeons sont encore beaucoup plus
nombreux ; on les voit par essaims. Ils habitent comme les chauves-
souris dans les puits et les galeries d’avens dont les orifices et les
longs boyaux étroits sont impassables pour les grandes ailes des
rapaces.
Animés par toute cette vie, qu’on se représente ces immenses murailles
et ces cirques de sel gemme rubané, décapé, verni, avec des arches, des
pyramides, des guillochages ; ou même, dans les parties argileuses, ce
hérissement absurde de crêtes en boue durcie grisâtre, crevée de trous,
paysage lunaire. Ce sont des spectacles uniques.
_Facies tellien et steppien._ — Je ne connais guère que ces trois
rochers de sel, Djelfa, El-Outaya, Metlili, qui méritent vraiment ce nom
de rocher ; ce sont les seuls affleurements triasiques, où le sel gemme
se présente en masses puissantes faisant saillie. Or tous les trois sont
dans l’extrême sud ; dans l’atlas saharien. Les dépôts continentaux
triasiques, comme les dépôts marins crétacés et d’ailleurs d’âges
divers, ont donc un facies différent dans le nord et dans le sud ? Dans
le nord, c’est le gypse et non pas le sel qui tend à prédominer.
Cette différence de facies peut s’expliquer par les conditions
différentes du dépôt, à l’âge triasique. C’est du moins ce qu’admet, à
titre hypothétique, M. Joleaud[47] ; sur le continent triasique les
lagunes méridionales, plus voisines du Sahara, et plus éloignées de la
mer, seraient celles où le sel se déposait en plus grande abondance.
On peut imaginer une autre explication, qui n’exclut pas la première. Le
climat actuel dans le sud de l’Algérie est beaucoup plus favorable à la
conservation du sel que dans le nord. Qu’un rocher de sel gemme, si
massif et si dur soit-il, fasse saillie, on ne conçoit pas bien que
c’eût été possible sous un climat pluvieux comme celui du Tell.
Puisqu’enfin le sel fond, incontestablement.
Quelle que soit l’explication le fait est curieux, il y a donc du sud au
nord, dans les dépôts triasiques, une tendance à la différenciation des
facies. La différence est encore plus accusée dans l’allure des
affleurements.
_Allure des affleurements._ — Cette allure est très particulière, parce
qu’elle est invariablement absurde. Le trias n’apparaît presque jamais à
sa place stratigraphique, là où on l’attendrait, à la base du lias. Il
voisine avec n’importe quoi, au petit bonheur, dans les associations les
plus hétéroclites. A son voisinage les roches encaissantes ne sont pas
seulement inattendues, elles sont toujours bouleversées, avec des
allures acrobatiques, catastrophiques. C’est pour cela que, jusqu’en
1896, les affleurements gypsosalins ont été considérés comme des venues
éruptives.
Aujourd’hui les géologues sont unanimes pour expliquer le phénomène. Ce
terrain gypso-salin est extrêmement sensible à l’influence de l’eau, il
s’y dissout. En surface, dans le paysage les marnes bariolées du trias
sont toujours accusées en creux ; si accusées parfois qu’un lac s’y
installe. C’est le cas d’Aïn-Ouarka (à une quarantaine de kilomètres à
l’est d’Aïn-Sefra). Une source thermale très chaude et très abondante y
jaillit des calcaires liasiques au contact du trias ; c’est une source
vauclusienne, un véritable petit ruisseau tout formé dès sa sortie du
sol. Par sa masse et sa température elle a un pouvoir de dissolution
considérable. Elle l’a exercé aux dépens du sel et du gypse contenus
dans les boues. Il en est résulté un lac qui a plusieurs dizaines de
mètres de creux. Un véritable lac d’eau douce et vive, poissonneux,
envahi aux roseaux[48]. Il faut le replacer par la pensée dans le
paysage du sud, à demi désertique, pelé, déchiqueté, aux tons fauves, où
les marnes bariolées mettent des tons vifs, rouges, violets, blancs, et
les ophites des tons verts. Ce paysage merveilleux voisine d’assez près
avec le rocher de Djelfa ; dans le même pays, sous le même climat, c’est
le même terrain triasique qui a donné ces formes opposées un relief de
sel gemme et un lac d’eau douce, cela souligne son instabilité absurde
dès que l’eau exerce son influence. Quand les marnes bariolées sont en
contact prolongé avec de l’eau, à défaut d’un lac, elles donnent souvent
des fondrières susceptibles d’être dangereuses. L’oued Touil (Haut-
Chéliff), tout près du point où il va sortir des montagnes pour entrer
dans la plaine des Zahrez, traverse un affleurement de trias, et,
pendant quelques kilomètres, cet oued à sec, subitement et absurdement,
devient plus impassable qu’un grand fleuve.
D’après l’exemple précis de ces formes que prend le trias en surface on
peut essayer d’imaginer comment il a dû réagir en profondeur. Dans
l’épaisseur de la croûte terrestre, à travers les âges, le trias a
baigné dans des nappes d’eau tiède, il y est devenu une pâte lubrifiée,
molle, caverneuse. Dans cet état il a supporté le poids des roches
superposées, et les formidables pressions orogéniques. Que vouliez-vous
qu’il fît ? par toutes les issues, tous les décollements, toutes les
fissures, il s’est insinué, il a foiré, giclé, jailli, à la manière en
effet d’une roche éruptive ; souvent accompagné d’ailleurs d’une
véritable roche éruptive. Ces allures, qui ont longtemps égaré les
géologues, ne sont donc pas surprenantes le moins du monde, elles sont
au contraire toutes naturelles.
Cette allure éruptive le trias l’a partout, à travers toute l’Algérie au
sud comme au nord. Pourtant, à ce point de vue là aussi, entre le sud et
le nord les géologues font une distinction importante.
Dans le nord, c’est-à-dire dans le géosynclinal tellien, les fantaisies
du trias sont au maximum ; il est impossible de rien préciser, de
dégager une loi. Dans le sud au contraire, dans le domaine du socle
continental, le trias se montre assez régulièrement dans des conditions
déterminées toujours les mêmes, au cœur d’un dôme.
_Dômes évidés._ — Cette structure apparaît du premier coup d’œil sur la
carte du rocher de Djelfa (fig. 12). Autour du cœur troué d’avens, qui
est le rocher de sel proprement dit, affleurement de trias, court un
cadre régulièrement circulaire d’un terrain tout différent, de modelé
normal. L’ensemble constitue un dôme régulier, au centre duquel le trias
a giclé ; cela suggère l’idée d’une pustule crevée. Il y a dôme non
seulement au point de vue topographique, par la retombée des pentes
circulairement vers tous les points de l’horizon, mais aussi au point de
vue géologique, par a plongée des couches de toutes parts vers
l’extérieur.
Cette disposition n’est pas particulière au rocher de Djelfa. Elle se
retrouve, exactement pareille dans les deux autres, celui d’El-Outaya et
celui de Metlili. Tous trois sont construits de même. Notez qu’ils le
sont avec des matériaux différents ; sauf le cœur triasique tout le
reste, le pourtour de la pustule, est d’âge quelconque. A Djelfa ce
pourtour est de l’oligocène et du néocomien. A El-Outaya c’est de
l’oligocène encore et du miocène marin. A Metlili du cénomanien. C’est
ainsi que le trias reste fidèle à ses habitudes de contact
perpétuellement anormal.
[Illustration : FIG. 13. — LES DOMES NEMENCHAS.
(Carte au 200000e, no 39.)
Deux ovales réguliers, parallèles et accolés, un détail orographique
étrange par sa régularité. Le centre est du trias, des argiles salées
que l’érosion a accusées en creux. La parenté de forme et de structure
avec la montagne de sel est évidente.]
Mais si la composition varie, la structure ne change pas. Une quantité
considérable de gisements triasiques, dans tout le sud algérien, ont
cette allure en dôme. Flamand qui l’a observé dans les monts des Qçour
l’appelle une allure de laccolithe[49]. Un dôme elliptique d’énorme
diamètre, plusieurs dizaines de kilomètres, ou, si l’on préfère une
boutonnière anticlinale à centre très largement évidé, comblé
d’alluvions récentes, et au milieu de cette plaine un pointement
triasique. C’est une forme de relief que Blayac a décrite au plateau des
Nemenchas[50]. Elle est très fréquente dans le sud algérien, on en
citerait des exemples par dizaines (fig. 13) si éloignée qu’elle
paraisse au premier abord des rochers de sel, elle en est très voisine.
Les deux structures se laissent ramener l’une à l’autre, c’est le dôme
au centre crevé.
Il s’agit toujours de ce terrain triasique instable et semi-fluide. Là,
où il se trouve en profondeur sous la croûte solide des formations
géologiques plus récentes, il lui arrive souvent de déterminer dans cet
épiderme des sortes de furoncles, au sommet et au cœur desquels il
trouve une issue, si l’on peut se permettre, pour la commodité, l’emploi
de cette métaphore pathologique.
Les géologues sont d’accord pour faire de cette forme de relief bien
individualisée une caractéristique du socle continental. Dès qu’ils
rencontrent la forme dôme, ils déclarent reconnaître à ce signe qu’ils
ont franchi la limite entre les deux régions distinctes, le géosynclinal
tellien et le socle continental. A propos du trias nous retrouvons cette
distinction qui ressort de toutes les cartes paléogéographiques.
[Note 44 : Voir l’histoire de cette discussion dans Blayac. No 26, p. 71
et suiv.]
[Note 45 : No 48.]
[Note 46 : No 5, feuille de Mrhaier.]
[Note 47 : No 70, p. 86.]
[Note 48 : No 41, p. 298, fig. 29.]
[Note 49 : No 41, p. 367.]
[Note 50 : No 26, p. 116, 119, fig. 22, 23, 24.]
CHAPITRE IV
LES DÉSERTS SUCCESSIFS
Quoique le trias algérien soit apparenté plus particulièrement avec
l’espagnol, le sel triasique se retrouve dans toute l’Europe, de
Lorraine en Galicie ; sur une portion considérable de la planète
l’époque triasique a déposé du sel ; le sel est la spécialité de cet
étage, comme la houille du carboniférien.
Chez nous en Europe le trias, parmi les dépôts continentaux, est le seul
qui atteste des influences désertiques. En Algérie tout au rebours la
succession tout entière des dépôts continentaux semble bien montrer la
pérennité d’un climat sec, désertique ou steppien, avec de rares
interruptions oscillatoires.
_L’albien._ — On a déjà mentionné les grès albiens, la seule formation
continentale crétacée. Ils contiennent pour tout fossile des bois
silicifiés. Ils ont constitué une matière de choix pour les graveurs
rupestres, ou peut être faut-il dire qu’ils ont, mieux que d’autres
roches, conservé leur ouvrage ? On les nomme souvent grès à dragées, ou
encore grès à sphéroïdes. Ils couvrent des espaces immenses dans l’Atlas
saharien et d’ailleurs aussi dans le Sahara algérien. Ce sont des grès
rouges, extraordinairement uniformes, comme couleur et comme texture.
Ils ont été attribués à l’albien à cause de leur situation
stratigraphique à la base du cénomanien très fossilifère. Les couches de
base du cénomanien sont très chargées de gypse. Au Sahara, près
Temassinin[51], exactement dans le Djoua, Roche et Foureau ont signalé
au-dessous du cénomanien, « des argiles rouges et vertes, quelquefois
blanches, avec intercalation de bancs gypseux » ; le sol de la
dépression est souvent couvert de gypse remanié. On a pris d’abord ces
formations lagunaires pour du trias. Mais Foureau y a recueilli des
fossiles (dinosauriens, tortues, poissons), que Haug a étudiés ; et
qu’il rapporte à l’albien. Ce seraient là des raisons déjà suffisantes
pour établir que le climat de l’Afrique septentrionale à l’époque
albienne était steppien. Mais il y a une autre raison, plus directe.
Les grès rouges, de même facies que les grès albiens, sont très répandus
au Sahara et au Soudan ; les grès dévoniens des plateaux Touaregs par
exemple, les grès du Sénégal dont l’âge éocène est établi, ressemblent
beaucoup aux grès albiens. Il faut en dire autant des grès de Nubie.
J’ai recueilli moi-même en Égypte et rapporté à Alger des sphéroïdes,
qui sont indiscernables des sphéroïdes albiennes. Or voici ce que dit du
grès nubien un géologue égyptien, M. Fourtau[52]. Il constate que ces
grès rouges sans fossiles ont été attribués par les différents auteurs
aux étages les plus divers, albien ; sénonien, carboniférien, etc.
« Tous les auteurs ont raison pour la localité qu’ils ont étudiée.... En
réalité nous devons considérer la formation gréseuse qui couvre de si
vastes espaces de terrain, depuis la Palestine jusqu’au Soudan égyptien,
comme un véritable désert fossile semblable au désert actuel.
Aujourd’hui s’il se produisait une nouvelle transgression marine,
l’immense mer de sable qui arrêta Zittel et Rohlfs donnerait sans nul
doute, naissance à une nouvelle bande de grès. »
Tout porte donc à croire que le grès albien de l’Atlas saharien
représente un erg désertique pétrifié.
_L’oligocène._ — Dans l’Algérie, sur de grands espaces, on trouve en
couches épaisses des dépôts continentaux qu’on a confondus longtemps
sous le nom général d’oligocène. Ils ont été l’objet de vives
discussions entre géologues. Une école, qu’on peut appeler parisienne,
conteste l’attribution de certains dépôts à l’étage oligocène. Ce qui a
été classé sous cette rubrique serait du tortonien et surtout du
pontien.
D’autre part il y a tel gisement, que j’ai vu[53], récemment décrit[54]
avec beaucoup de détails, où l’âge pré-miocène et par conséquent
oligocène de la formation ne peut pas être sérieusement mis en doute
(figure 30). Il ne s’agit pas de suivre dans le détail une argumentation
sur des points contestés : on désire ne s’appuyer que sur le consensus
des géologues. Il est facile à propos d’oligocène, de dégager les points
sur lesquels ce consensus est réalisé. L’école algérienne, opposée à la
parisienne, maintient, en général, l’existence de l’oligocène. Mais dans
certains cas, dans un cas bien déterminé au moins (au polygone de
Constantine), elle ne conteste pas que des couches faussement attribuées
à l’oligocène soient en réalité tortoniennes et pontiennes. Qu’on
emploie donc le mot oligocène ou celui de pontien, avec tous les points
d’interrogation qu’on voudra, il est entendu que ces dénominations
s’appliquent à des dépôts continentaux, d’âges mal déterminés, mais
certainement postérieurs au trias, certainement divers, et de facies
assez uniformes. S’ils avaient été nettement contrastés on ne les aurait
pas confondus dans une dénomination commune.
Or ce qui apparente leur facies ce sont des caractères qui semblent se
référer à un climat sec, désertique ou steppien. L’oligocène (?) est
généralement composé de couches rouges ; souvent ce sont des argiles
interstratifiées de gypse, et la présence de gypse est significative :
d’autres fois ce sont des cailloutis sans presque aucun mélange de
terre, et cela aussi est significatif ; le cailloutis pur, croulant sous
les pieds, vanné par l’action prolongée du vent, est une formation
désertique bien connue.
Là-dessus les géologues des deux écoles sont d’accord. D’après
Savornin[55] « la grande épaisseur des dépôts torrentiels n’est
conciliable qu’avec un climat subdésertique.... »
Les couches rouges fréquemment gypsifères sont un « véritable dépôt de
sebkha ». Aussi « une grande partie du sol était occupée, jusqu’assez
près du littoral actuel, par des bassins fermés plus ou moins
distincts ». Et M. Savornin, d’accord avec M. Ficheur, retrouve
l’emplacement de ces vieux chotts oligocènes (?) : « Médéa, Hodna-nord,
chotts sétifiens, région constantinoise, etc. » Cette disposition
hydrographique offrait d’étroites analogies avec le régime actuel.
M. Joleaud, de l’école parisienne dit absolument la même chose. Il
analyse les poudingues rouges et les argiles à gypse du polygone auprès
de Constantine, ces couches même qui, classées jadis oligocènes, sont
aujourd’hui pontiennes de l’avis général. Il y trouve des fossiles
(hélices) « d’un caractère franchement halophile. Ces mollusques
habitaient certainement le bord de grandes lagunes, de véritables chotts
probablement très étendus. Ce milieu devait ressembler beaucoup à celui
des steppes de l’Algérie actuelle[56]. »
Et plus loin à propos de fossiles trouvés à Smendou (ligne de
Constantine à Philippeville) ; « la présence des _Cytherea_ et des
_Melania_ indique un milieu laguno-saumâtre. Les cours d’eau tributaires
de ces chotts pontiens[57], etc. » Entre les deux écoles de géologues il
n’y a donc sur ce point aucune discordance. Que les couches rouges
soient oligocènes ou pontiennes elles se sont déposées en tout cas sous
un climat steppien.
Notez d’ailleurs que M. Joleaud qui traite un peu l’oligocène en ennemi
personnel a publié une carte paléogéographique de cet étage où il a fait
figurer des chotts sur l’emplacement du Hodna[58]. Il tient à ce que les
vieux dépôts de chott au voisinage de Constantine soient restitués au
pontien. Mais que d’autres vieux dépôts de chotts, en d’autres parties
de l’Algérie continuent à être attribués à l’oligocène il ne semble pas
s’y opposer. D’autre part dans sa carte paléogéographique du
tortonien[59] il fait aussi une part importante aux formations
lagunaires.
Sans prendre parti le moins du monde, dans les discussions entre
géologues sur l’attribution de telle couche à tel étage, il semble donc
qu’on ait le droit de dire avec l’assentiment universel : aux étages
oligocène, tortonien, pontien, exactement comme au trias, l’Algérie dans
ses parties émergées était un pays de chotts.
_Pliocène._ — Au pliocène aussi elle a un climat désertique. Localement,
il y a des cailloutis et des poudingues attribués au pliocène ; auprès
de Beni-Ounif, par exemple, s’étend une mer de cailloux plus ou moins
roulés, croulant sous le pied, que les géologues attribuent au pliocène,
indice d’un climat sec aux orages rares et torrentiels, sur des pentes
dénudées. Ce qui est surtout caractéristique de l’étage ce sont les
dépôts calcaires continentaux ; dans cette même région de Beni-Ounif
(Figuig), un peu plus à l’ouest, vers Bou-Aiech, le cailloutis pliocène,
cimenté par du calcaire, fait un poudingue sur lequel les marteaux se
brisent. Les calcaires pliocènes sont parfois lacustres (région de
Constantine), attestant de grandes étendues d’eaux tranquilles,
stagnantes, soumises à une forte évaporation.
Ce qui donne plus particulièrement à l’étage son cachet calcaire, ce
sont les encroûtements. Ils sont immensément développés sur les versants
de l’atlas saharien, sur le versant sud, en particulier ; la carapace
des hammadas recouvre à peu près tout ; pratiquement continue sur une
superficie qui a des centaines de kilomètres de diamètre en tout sens,
et pourtant d’une épaisseur insignifiante de 1 à 10 mètres. Cette
formation si particulière a été beaucoup étudiée par Flamand ; il y a
trouvé des fossiles, étudiés par Depéret, qui en affirme l’âge
pliocène[60]. Pomel a le premier décrit cette carapace, et il a fourni
de sa formation une explication qui, reste incontestée. « Elle résulte
d’une sorte d’incrustation stalagmitique superficielle par suite de
l’évaporation des eaux plus ou moins salées et séléniteuses qui
remontent par capillarité[61]. » La croûte calcaire continue à se former
de même sous nos yeux, dans maintes régions de l’Algérie, et même dans
les parties sèches du Tell, dans le Chéliff, par exemple, où elle a été
étudiée par Brives. Elle fait le désespoir des agriculteurs, parce qu’il
faut la briser et que la charrue y parvient à peine. Dans cette Afrique
du Nord où le sous-sol perce partout au soleil, à travers des lambeaux
insuffisants de sol, la croûte calcaire est une des rares catégories
existantes de sol, une catégorie fâcheuse. Par la croûte calcaire le
climat pliocène s’apparente à l’actuel. La formation n’est possible que
dans un pays très sec, où l’évaporation est intense.
Voici d’autre part ce qu’écrit Joleaud comme conclusion d’une étude sur
le pliocène continental de Constantine. « Vers la fin du pliocène, les
dépressions existant aux environs de Constantine constituaient des
bassins fermés, et leurs eaux se concentraient en des lacs où vivaient
des hippopotames, tandis que des chevaux, des antilopes, etc.,
habitaient les steppes voisines[62] »
Bassins fermés, steppes, et cela jusque dans le nord de Constantine,
c’est bien toujours la même note. Sur la nature du climat pliocène le
consensus des géologues est réalisé.
Voilà une belle série : trias, albien, oligocène, tortonien, pontien,
pliocène, autant de moments du passé où il est établi sans contestation
que l’Algérie fut désertique ou steppienne, domaine de chotts, de
bassins fermés. Il faut insister là-dessus parce qu’il y a une bonne
raison pour qu’on l’oublie. A la période qui a précédé immédiatement la
nôtre, au quaternaire, il s’est produit une oscillation du climat dans
le sens de l’humidité. Ce passé immédiat qui est très connu, très
apparent, risque de nous voiler le passé plus lointain.
_Quaternaire._ — Le quaternaire ne mérite pas en Berbérie, comme en
Europe, le nom d’époque glaciaire. Mais ç’a été, ici comme là, un climat
beaucoup plus humide que l’actuel. Au sud de l’Algérie de très grands
fleuves l’Igharghar, le Tafassasset, la Saoura, établissaient une
communication avec l’Afrique tropicale. Dans les _bihour_ de l’oued R’ir
et du Zab, aux portes de Biskra, on retrouve aujourd’hui des poissons
soudanais et nilotiques, des _chromys_, et des « silures[63] ». On les
retrouve conservés par miracle et atrophiés dans des conditions qui
attestent leur caractère de faune résiduelle. Le représentant le plus
miraculeux de cette faune résiduelle est le crocodile de l’oued Mihero,
qui subsiste péniblement dans quelques trous d’eau des plateaux
Touaregs ; on sait qu’Erwin de Bary avait vu ses empreintes, et que le
capitaine Nieger, des Méharistes sahariens, en a rapporté un échantillon
à la Faculté des Sciences d’Alger[64]. De pareils faits n’établissent
pas seulement l’existence d’une communication par eau à travers le
Sahara quaternaire ; ils attestent que cette communication a dû se
maintenir jusqu’à une époque rapprochée de nous.
Par cette voie l’Algérie quaternaire a été peuplée d’une faune
quaternaire, éléphants, rhinocéros, etc., que les paléontologistes ont
étudiée, et que M. Boule appelle « Faune du Zambèze[65] ».
Là-dessus d’ailleurs nous n’en sommes pas réduits au seul témoignage des
paléontologistes. Il faut invoquer celui des gravures rupestres. Sur des
parois de grès albien, dans l’Atlas saharien, on trouve profondément
gravées des figures assez parlantes, représentant des échantillons de la
« faune du Zambèze » : des éléphants, en particulier, et de grands
buffles aux cornes immenses (_bubalus antiquus_[66]).
Il faut aller encore plus loin et invoquer le témoignage des historiens.
Il est bien établi que l’éléphant Carthaginois vivait en liberté dans ce
même atlas saharien où on retrouve son effigie gravée. C’est là que les
chasseurs venaient le capturer pour l’enrôler dans les armées
carthaginoises. Il fut jusqu’à l’Empire romain la plus grosse pièce de
la faune résiduelle[67].