Série de cartons paléogéographiques représentant les invasions et les
retraites du bras de mer dont les dépôts émergés constituent l’Atlas. —
Ce bras de mer est coincé entre deux continents, le socle Saharien au
Sud, et au Nord la Tyrrhénide, dont l’effondrement a lieu seulement au
début du pliocène.
Il y a émersion totale du bras de mer à l’époque oligocène comme à
l’époque actuelle. — A l’époque crétacée le bras de mer a sa plus grande
puissance. Mais il est large et profond à l’étage des phosphates et à
l’étage cartennien. Toutes les fois qu’il est normalement développé il
est mer profonde, à dépôts bathyaux, dans la partie Nord, Tellienne — et
socle continental inondé, à dépôts néritiques, dans la partie Sud (hauts
plateaux). — A travers cette évolution 4 compartiments de l’Atlas se
sont comportés différemment. — Sur les hauts plateaux le compartiment
occidental (hauts plateaux oranais) est anciennement émergé sans retour
oscillatoire de la mer. Il n’en est pas de même du compartiment
oriental, et particulièrement du Hodna. — Dans le Tell c’est au
contraire le compartiment oriental, qui a une tendance ancienne à
l’émersion. Le Tell oranais, des plaines sub-littorales, est la partie
où la mer a le plus longtemps séjourné, jusqu’à l’époque de beaucoup la
plus récente.
Noter que cela souligne l’importance de la grande dorsale Laghouat-
Médéa, de part et d’autre de laquelle les compartiments de l’Atlas ont
une paléogéographie différente.]
_Bras de mer éocène._ — Les géologues sont d’accord pour en dresser la
carte, au moins en ce qui concerne l’éocène inférieur (le suessonien),
l’étage fameux en Algérie par ses phosphates.
Cette carte (voir fig. 8) dressée d’abord par M. Savornin[31], a été
reproduite par M. Joleaud[32] avec quelques modifications qui portent
sur des nuances. Entendons, bien entendu, nuances au point de vue qui
nous occupe. Sur les traits généraux il n’y a pas le moindre désaccord.
Ces traits ressortent au premier coup d’œil sur la carte. Et d’abord le
bras de mer suessonien est beaucoup plus grêle que le crétacé, très
aminci. Le quart sud-ouest de l’Algérie est émergé ; c’est l’Atlas
saharien à l’ouest du Hodna, le coin des grès à dragées ; notez que
l’émersion est, cette fois, définitive ; la mer n’y est jamais revenue,
c’est parfaitement authentique. Cette région étendue qui englobe les
cuvettes des chotts oranais, tout le bloc des hauts plateaux à l’ouest
du méridien d’Alger, tout cela est resté subaérien, continental, sans la
moindre interruption, depuis la fin du crétacé. Dans un pays comme
l’Algérie, qui est dans son ensemble un géosynclinal tertiaire, c’est
une originalité puissante. On ne l’a pas assez dit, et, par exemple, on
l’omet par prétérition lorsqu’on réunit dans cette même formule générale
« les hauts plateaux », à la fois ceux de l’ouest, de l’Oranie, et ceux
de l’est, cuvette de Hodna et hautes plaines Constantinoises.
Il est curieux de constater d’ailleurs que ces deux groupes de hauts
plateaux, qui s’individualisent au Suessonien par l’immersion de l’un et
l’émersion de l’autre, sont justement séparés par la grande dorsale
Laghouat-Alger.
Sur leurs cartes paléogéographiques de la mer Suessonienne, comme de la
mer Crétacée, les géologues distinguent soigneusement les dépôts
« néritiques » et « bathyaux ». Ici la distinction n’est pas seulement
d’intérêt théorique, mais aussi pratique, ainsi que MM. Jollaud et
Collet le font ressortir[33]. Dans les dépôts de zone abyssale, c’est-à-
dire de la zone septentrionale, Tellienne, on ne trouve pas de
concrétions phosphatées, parce que « les os des animaux marins ont été
dissous avant d’atteindre le fond ». Les phosphates se rencontrent dans
la zone des faibles profondeurs, dans le sud par conséquent ; là en
effet les cadavres « sont tombés sur le fond et s’y sont décomposés ».
Dans ce bras de mer éocène, « à une époque qu’il est difficile de
préciser exactement, le géosynclinal tellien a fortement rejoué »[34].
Des plissements intenses ont beaucoup modifié le tracé des rivages. Il
est certain qu’à l’éocène moyen et surtout supérieur, le bras de mer
n’avait plus le même tracé. Mais les géologues ne nous disent pas avec
précision lequel, ils ne se croient pas encore outillés suffisamment
pour l’oser[35]. Ils affirment pourtant qu’à l’éocène supérieur toutes
les hautes plaines Constantinoises étaient exondées, comme aussi l’Atlas
saharien à l’est du Hodna, l’Aurès ; le bras de mer se renfermait dans
les limites du Tell. Il y a déposé des roches qui sont d’une extrême
importance géographique. C’est un complexe d’argiles et de grès
siliceux. Certains géologues lui appliquent, par analogie avec les
Alpes, le nom de « flysch », dont l’exactitude est contesté par
d’autres, mais qui est commode. Ce flysch algérien a deux facies
gréseux, le medjanien aux grès rougeâtres fins et durs, le numidien aux
grès jaunes grossiers et assez tendres[36]. Cette formation, tout
particulièrement avec son facies numidien, est associée aux boisements
superbes des Kabylies, par les réserves d’eau que lui vaut la porosité
des grès combinée avec l’étanchéité des argiles ; les grès attirent et
groupent les arbres calcifuges et silicicoles, les chênes-lièges par
exemple. Ils ont ainsi une importance immense au point de vue
pittoresque et économique. Ils portent les grandes forêts aux arbres
énormes, qui ont dans un pays généralement dénudé le charme de
l’inattendu. C’est à eux que l’Algérie doit d’occuper un rang
intéressant parmi les rares pays producteurs du liège. Et si on songe
aux phosphates suessoniens il faut conclure que la Berbérie a vraiment à
l’Éocène des obligations particulières.
Les géologues donnent au flysch une épaisseur totale d’environ 700
mètres ; c’est une masse puissante, dépôt d’un bras de mer encore
profond, d’un géosynclinal où les plissements orogéniques se sont
continués jusqu’à la fin de l’éocène.
_La mer oligocène._ — L’éocène, qui a vu en Europe se dresser les
Pyrénées, est un âge important pour la surrection de l’Atlas. A la fin
de l’éocène, c’est-à-dire à l’oligocène, l’Atlas existe déjà, ou du
moins un Atlas, qui s’est depuis plus ou moins démoli et reconstruit,
mais qui est constitué, tout brandi, dressé hors des eaux. La
substitution de la chaîne de montagnes au géosynclinal est parachevée.
Le long de cette charnière instable de l’écorce terrestre qu’est
essentiellement le bras de mer algérien, la compression latérale des
deux mâchoires a produit dès ce temps-là, et provisoirement, son effet
normal ; elle a supprimé le bras de mer à peu près complètement, et
dressé à sa place un haut-relief.
Les géologues sont d’accord pour affirmer que l’Algérie oligocène était
exondée, une surface continentale. Ceci est certainement un point ferme,
soustrait aux discussions, comme en témoignent les esquisses,
concordantes sur l’essentiel, qu’ont publiées MM. Savornin[37],
Joleaud[38], Dalloni[39]. Non seulement on a reconnu l’âge oligocène de
dépôts continentaux, cailloutis torrentiels, alluvions lagunaires
gypseuses, épars sur le sol de l’Algérie. Mais encore, comme contre-
épreuve, on a identifié les dépôts marins de l’étage, et on a pu tracer
sur la carte les rivages de ce qui subsistait sur le sol Algérien de la
mer oligocène (fig. 9). C’est une obligation qu’on a particulièrement à
M. Dalloni. On connaît anciennement sur le littoral de l’Algérie
actuelle quelques traces de mer oiigocene, un petit golfe par exemple
dans la région de Dellys. Le bras de mer oligocène subsistait donc au
large des côtes actuelles dans l’Algérie occidentale. M. Dalloni[39]
nous a révélé récemment que le bras de mer envoyait un autre
prolongement très curieux dans cette même Algérie occidentale, mais très
loin à l’intérieur des terres, depuis l’embouchure de la Tafna par Sidi-
Bel-Abbès, Mascara, nord de Tiaret, Boghari, sur la lisière sud de
l’Atlas. C’était un fjord, si on peut dire, long de 400 kilomètres, sans
largeur et sans profondeur, un dernier rappel du géosynclinal sur
l’emplacement même de sa charnière, au contact précis du Tell et des
hauts plateaux. Notez que ce fjord se fermait dans la région de Boghari
au passage de la grande dorsale Laghouat-Médéah, de part et d’autre de
laquelle les Tells, oriental et occidental se diversifient. Un intérêt
de cette carte paléogéographique est justement de faire apparaître pour
la première fois l’originalité du Tell occidental, Tell Oranais. Cet
Atlas d’âge pyrénéen, édifié par les plissements de l’éocène, exondé à
l’oligocène, c’est dans le Tell Oranais qu’il conserve encore dans ses
plis des digitations du bras de mer. Et c’est là en effet surtout que
nous allons le voir aux âges suivants se démolir pour se reconstruire,
s’abîmer presque tout entier sous l’eau, pour émerger de nouveau.
_Bras de mer miocène inférieur._ — Plusieurs géologues, MM.
Savornin[40], Joleaud[41], Dalloni[42] ont tracé des bras de mer
miocènes des cartes successives aux étages inférieur et moyen. Ils sont
tous d’accord à des nuances près qui ne sont pas de notre ressort ici.
La carte qu’on reproduit ci-joint est celle du miocène inférieur,
l’étage qu’on appelle généralement cartennien, celui qui succède
immédiatement à l’oligocène.
Au cartennien, l’Algérie devient de nouveau un bras de mer, large et
profond, où le géosynclinal rejoue avec intensité ; et ces conditions
durent à l’étage suivant l’helvétien. Des plissements d’une grande
importance rajeunissent et réédifient partiellement l’Atlas, des
plissements d’âge alpin cette fois. De part et d’autre de l’oligocène,
_grosso modo_, en simplifiant, en schématisant, ce sont eux qui ont
construit l’Atlas algérien. L’éocène en a fait le dessin général, que le
miocène a plus ou moins complètement remanié.
Parmi les parties de l’Atlas Algérien actuel, on peut à la suite des
géologues distinguer celles qui sont d’âge Pyrénéen et celles qui sont
d’âge Alpin. On le peut du moins dans certains cas, dans une certaine
mesure, avec beaucoup de prudence, en suivant les géologues pas à pas.
Nous trouvons par la suite que cette distinction est d’une grande
importance pour l’intelligence du pays, dans certains de ses coins.
Le bras de mer cartennien rappelle un peu par sa forme générale le
suessonien (fig. 10). Il est d’étendue à peu près équivalente, bien plus
réduit par conséquent que le bras de mer crétacé, mais il recouvre tout
de même une bonne moitié de l’Algérie.
Quand on y regarde de plus près, des différences importantes
apparaissent avec le bras de mer Suessonien.
Cette fois c’est le Tell Oranais qui s’est abîmé sous les flots, à peu
près tout entier, sauf quelques îlots, et à de grandes profondeurs ; les
dépôts cartenniens et helvétiens dans l’Algérie occidentale sont surtout
des marnes et des argiles, de facies très uniformes, en masses énormes,
des dépôts abyssaux.
Dans l’est, au delà de la grande dorsale de Médéa, l’allure du bras de
mer cartennien est bien différente, assez exactement inverse. Le Tell
oriental est resté émergé, à peu près tout entier, à sa bordure
méridionale près. C’est au sud du Tell que le bras de mer cartennien
s’est étalé très largement.
Il s’est répandu sur les Hauts plateaux Constantinois jusqu’en Tunisie
dans une mesure encore mal précisée ; mais surtout dans la cuvette du
Hodna, sur le seuil de Biskra. Là hors du géosynclinal Tellien, sur le
socle inondé des hauts plateaux, il a laissé des dépôts néritiques ; des
calcaires à lithotamnium, par exemple, dont la présence accuse des
profondeurs maritimes d’une vingtaine de mètres au maximum.
_Golfes sahélien et pliocène._ — Restent enfin les mers du miocène
supérieur (sahélien) et du pliocène (fig. 11). Le détroit, exondé à
moitié, est devenu golfe. Les golfes sahélien et pliocène se continuent
et se recouvrent l’un l’autre à peu de chose près, dans le même coin
nord occidental de l’Algérie[43]. Ils y occupent toute la zone des
plaines sublittorales et des Sahels, d’où le nom de Sahélien.
Celui-ci touche ou a touché aux préoccupations de l’opinion publique par
certains côtés. Dans le Dahra, la « farine siliceuse » ou « kieselguhr »
est un amas de diatomées, dans des dépôts sahéliens d’eau douce ou
saumâtre. Et les fameuses grottes où Pélissier enfuma les Frechih sont
sculptées dans une lentille de plâtre d’une formation sahélienne.
L’étage pourtant est surtout représenté par des argiles, très
puissantes, célèbres par leur instabilité, et qui témoignent d’une mer
profonde.
C’est la mollasse pliocène qui constitue les environs d’Alger, avec
leurs ravissants chemins creux, entre des murs vivants et sous des
voûtes d’oliviers sauvages. Des grès pliocènes couverts de lentisques
portent le tombeau de la Chrétienne et les ruines charmantes de Tipaza.
La grande banlieue d’Alger, familière aux touristes est surtout
pliocène. Ces formations ont beau être littorales : elles n’en
intéressent pas moins une portion considérable du Tell occidental et
nous verrons qu’elles ont été, au fond des mers sahéliennes et
pliocènes, affectées de mouvements orogéniques très importants, jusqu’à
une époque si rapprochée de nous qu’il faut déjà presque l’appeler
quaternaire.
Ce dernier tableau s’accorde bien avec les précédents et complète la
figure d’ensemble. L’histoire du bras de mer se termine dans le Tell
occidental, c’est là qu’il a séjourné en dernier lieu, et qu’il a fait
enfin sa retraite définitive. Le compartiment du Tell Oranais est resté
mer, et mer profonde bien plus longtemps que le reste.
_Conclusion._ — Cette série de cartes paléogéographiques, donnant les
états successifs du bras de mer algérien permet peut-être d’imaginer
l’instabilité du sol. Un pays qui est tout entier et qui n’a jamais
cessé d’être depuis le crétacé un géosynclinal : ce pays-là est instable
par définition. L’Algérie en effet est périodiquement visitée par les
tremblements de terre.
L’Atlas algérien, depuis le crétacé, n’a jamais cessé jusqu’à nos jours,
jusqu’au quaternaire, d’être dans le devenir ; il est d’âge pyrénéen,
alpin, post-alpin même ; il n’a jamais cessé de s’édifier, de s’écrouler
et de se réédifier par quelque bout, tantôt ici et tantôt là.
On conçoit donc bien qu’il soit difficile de comprendre l’Atlas et d’en
rendre compte. Dans une tentative de ce genre, à laquelle il faut bien
se résoudre pourtant, une extrême prudence s’impose. Sous cette réserve
il semble bien qu’on voie déjà se dégager quelques grands compartiments.
Dans l’Atlas tellien, de part et d’autre de la grande dorsale, le
compartiment occidental et l’oriental ont chacun son histoire de plus en
plus distincte depuis l’oligocène déjà. Dans l’Atlas saharien et la zone
des plateaux la grande ligne de démarcation essentielle, c’est le seuil
de Biskra ; l’importance de cette ligne de démarcation est immense
depuis le cartennien, et même il faut dire depuis l’albien. Dans la
série de nos cartes, et, à mon sens, dans la réalité géographique et
humaine, il n’y a pas peut-être, dans toute l’Algérie, de ligne de
démarcation plus importante.
Par-dessus tout, la grande division essentielle, primordiale, qui
apparaît déjà, avec une netteté parfaite, sur la plus ancienne de nos
cartes, celle du bras de mer crétacé, et qui se retrouve dans toutes les
autres, c’est la division éternelle de l’Atlas algérien en géosynclinal
tellien au nord et socle des Hauts plateaux au sud. Cette grande
division est tout à fait populaire et précisément pour cela on s’en est
méfié, on l’a même contestée. Il faut souligner au contraire combien
elle est en accord avec le résultat des recherches géologiques les plus
techniques.
[Note 28 : Les premières en date, qui sont, de M. Savornin, ont été
publiées dans un article de E.-F. Gautier. Cf. nos 113 et 46.]
[Note 29 : No 26, p. 248 et no 70, p. 189. Les réserves formulées par M.
Savornin, no 115, p. 409, ne sont pas à l’échelle de notre travail
géographique.]
[Note 30 : No 26, p. 286, fig. 43.]
[Note 31 : No 46, p. 90, fig. 23 et no 115, p. 417, fig. 90.]
[Note 32 : No 70, p. 213, fig. III.]
[Note 33 : No 70, p. 222.]
[Note 34 : No 26, p. 399.]
[Note 35 : Voir pourtant Savornin, no 115, p. 418, fig. 91.]
[Note 36 : Cf. no 70, p. 198.]
[Note 37 : No 115, p. 419, fig. 92.]
[Note 38 : No 70, p. 279, fig. IV.]
[Note 39 : No 31, p. 107, fig. 1.]
[Note 40 : No 46, p. 92, fig. 24 et no 115, p. 421, fig. 93.]
[Note 41 : No 70, p. 280, fig. V.]
[Note 42 : No 30, p. 434, fig. 1.]
[Note 43 : No 70, p. 285, fig. VII et p. 288, fig. VIII ; No 30, p. 447,
fig. 2.]
CHAPITRE III
LE TRIAS
Sur le passé de l’Atlas saharien, l’étude des dépôts marins, qui conduit
à l’établissement de cartes successives du bras de mer, n’est pas la
source unique de renseignements. L’étude des dépôts continentaux n’est
pas moins importante. Il ne doit pas y avoir beaucoup de pays au monde
où les dépôts continentaux soient aussi abondants et aussi intéressants.
En première ligne vient le trias.
A la fin des temps primaires et au début des secondaires, juste avant
l’établissement des conditions géosynclinales qui annoncent l’Atlas,
quand, sur l’emplacement de l’Afrique du Nord, il y avait une pénéplaine
hercynienne, que nous entrevoyons confusément dans le passé, il est du
moins parfaitement net et certain que cette pénéplaine est restée
exondée pendant des âges géologiques. L’Algérie du bras de mer a un long
prologue d’émersion totale, pendant lequel elle s’est couverte de dépôts
continentaux.
Les plus anciens et les moins intéressants appartiennent au permien,
dernier étage du primaire ? Cet étage est représenté en Algérie par des
dépôts de faible étendue ; ce sont invariablement des poudingues
attestant un ruissellement subaérien. On n’en sait pas davantage. Il
faut considérer surtout le trias ; premier étage du secondaire. Il est
pour l’intelligence de la structure d’une importance immense, et on
devra y insister longuement.
Du gypse ; du sel gemme ; des marnes bariolées de couleurs vives, dans
les tons rouges et violets ; des roches éruptives du type ophitique.
C’est une formation très constante dans sa variété qui a fait couler
beaucoup d’encre. Pendant longtemps on y a vu une formation éruptive.
Depuis 1896 on admet unanimement l’attribution au trias[44]. Mais on
discute encore entre géologues sur le rôle de ce trias dans la formation
des nappes. C’est le terrain d’Algérie le plus passionnant, et si on
peut dire le plus retentissant.
On se gardera bien de suivre les géologues dans leurs discussions. Ce
qui nous intéresse exclusivement ce sont les points sur lesquels ils
sont tout à fait d’accord, soustraits définitivement à la controverse.
Il est certain que ces terrains gypso-salins sont d’âge triasique. Ils
se retrouvent avec le même facies non seulement dans tout l’Atlas, de la
Tunisie au Maroc, mais dans l’Andalousie, le sud-est de l’Espagne et aux
Pyrénées. Il y a donc eu pendant l’âge triasique sur l’emplacement de la
Berbérie et de l’Espagne un continent émergé, où régnaient des
conditions de climat steppien ou désertique, parsemé de lagunes et de
chotts.
_Rochers de sel._ — Quoique le trias algérien conserve partout son même
facies remarquablement constant, caractérisé par la présence des trois
éléments, sel, plâtre, argile ; cependant la proportion des trois
éléments est variable.
Quand le sel prédomine le résultat est particulièrement curieux. Il y a
une catégorie de dépôts triasiques que les géologues ont pris l’habitude
d’appeler rochers de sel. Ce sont, au sens littéral du mot, des
montagnes de sel, des reliefs considérables tout en sel gemme.
On a dressé une carte à grande échelle d’un rocher de sel, celui de
Djelfa (fig. 12)[45]. Il est donc possible d’indiquer les dimensions
avec une grande précision. Des falaises y ont des abrupts qui atteignent
100 mètres, exactement de la cote 922 à la cote 1022. Or, ces abrupts
tout entiers, de la base au sommet, sont du sel gemme, en assises bien
litées, sans intercalation d’argile. Comme on ne voit pas le substratum,
l’épaisseur du sel gemme peut être beaucoup plus considérable.
[Illustration : FIG. 12. — LE ROCHER DE SEL DE DJELFA.
La figure est une réduction photographique au 20000e des courbes de la
carte au 5000e publiée dans 48 (et à laquelle on renvoie pour plus de
détails).
Tout le centre, le dédale d’entonnoirs, est du trias, et essentiellement
du sel gemme.
Dans la partie gauche et centrale de la figure la haute falaise d’un
seul jet, d’une centaine de mètres, est tout entière en sel gemme, pur,
nu, et guilloché.
Autour de ce cœur triasique et tranchant nettement avec lui court une
auréole, régulièrement circulaire, à bords vivement relevés, de terrains
normalement drainés. Elle serait à peu près continue sur tout le
pourtour, n’était l’érosion de l’oued Melah qui en a fauché un pan au
bas de la figure.
L’ensemble a la forme d’une pustule au centre crevé.]
Il y a aussi des argiles salées très dures, maintenues par une armature
d’infiltrations et de filonnets de sel. Dans le rocher de Djelfa elles
sont groupées à part, elles occupent toute la partie méridionale du
rocher, en masses puissantes, pas du tout litées. On peut supposer que
les bancs de sel et les argiles étaient interstratifiés au moment du
dépôt ; cela paraît vraisemblable. Les formidables pressions, dont nous
avons d’autres témoignages, peuvent avoir séparé mécaniquement ces deux
éléments en faisant fuser l’argile. Quoi qu’il en soit cette séparation
est aujourd’hui complète. Le sel forme une masse compacte d’une
puissance énorme. Même dans la partie sud, où les boues salées sont
presque tout ce qu’on voit en surface, il est probable qu’elles reposent
partout, à une profondeur plus ou moins faible, sur des assises de sel
gemme. En effet, sous la couche des boues, on voit souvent apparaître,
au fond des puits, le sel massif, découpé sur les parois en tuyaux
d’orgue polis. En tout cas, même dans la seule partie nord, le bloc de
sel, largement étalé, est d’une puissance indéniable qui confond. Il y a
là une surface d’un kilomètre carré environ, sur une épaisseur d’une
centaine de mètres.
Ce n’est rien cependant à côté de ce qu’on voit à El-Outaya (station de
chemin de fer entre El-Kantara et Biskra). Le rocher de sel d’El-Outaya
est beaucoup plus grand ; il se trouve sur la première feuille publiée
de la carte d’Algérie au 100000e[46]. On peut donc donner sur ses
dimensions des chiffres précis. De la base, qui est une grande plaine
d’alluvions au sud jusqu’au signal géodésique du sommet, la
dénivellation est de 300 mètres. La pente extrêmement abrupte ne permet
l’ascension que par un très petit nombre de sentiers difficiles. A une
échelle triple, c’est un pendant exact de la grande falaise du rocher de
Djelfa. Ici comme là, c’est le même sel gemme, massif sur toute
l’épaisseur à ce qu’il m’a semblé, sans une seule intercalation
d’argile. En plan la montagne est longue de 6 kilomètres, et large de 3,
alors que, à Djelfa, le rocher de sel n’a que 1500 mètres de diamètre.
Le rocher d’El-Outaya est le géant de l’espèce.
Dans la même région, à une trentaine de kilomètres au nord-ouest d’El-
Kantara, un autre rocher de sel, celui de Metlili, est, au contraire,
beaucoup plus petit. Il a 500 mètres environ de diamètre ; mais il est,
lui aussi, un relief abrupt de sel massif.