Entre le Titteri et Alger, Médéa et Miliana font jalons, villes fortes,

pitonnantes, qui gardent chacune une importante croisée de chemins, les

communications à la fois du nord au sud et de l’est à l’ouest. Les

premières années de la conquête française autour d’Alger sont remplies

par ces noms de Médéa et de Miliana. Au temps des Turcs, le beylick

d’Alger avait pour subdivision militaire principale le beylick de

Titteri, dont Médéa était capitale. Dès la fondation d’Achir, le premier

émir, au dire des historiens arabes[20], eut pour premier soin de

rétablir, d’organiser et de prendre en main Alger, Miliana et Médéa. Les

trois villes sont toujours étroitement associées. C’est un bloc. A côté

de leur importance militaire, impériale, il faut aussi faire la part du

commerce. Toutes ces villes furent ou sont des marchés sur une frontière

économique entre pays qui échangent des produits différents, ceux de la

plaine et de la montagne, du champ et du verger, de la tente et de la

maison.

Il y a en Algérie un certain nombre de régions de ce genre, qui ont

cherché à travers les âges et plus ou moins réussi à devenir des

centres, par exemple celles de Constantine, Tiaret, Tlemcen. Il n’y en a

peut-être aucune qui ait plus de titres que celle-ci.

Cette ligne de contrastes et de domination qui va du Titteri à la

Mitidja est en relation évidente avec la grande dorsale de Laghouat. De

part et d’autre de cette dorsale des compartiments différents de l’Atlas

ont joué différemment, chacun pour soi, et des conditions diverses sont

nées.

[Note 17 : Ficheur, dans ses cours et ses conversations. Cf. en outre no

77, p. 238 ; no 29, p. 60 ; no 41, p. 777.]

[Note 18 : No 2.]

[Note 19 : No 33, p. 39.]

[Note 20 : No 67, t. II, p. 6.]

CHAPITRE IV

LA BRÈCHE DE BISKRA ET LA CROISÉE DU DJÉRID

_Brèche de Biskra._ — La dorsale Hoggar-Laghouat sépare au Sahara les

cuvettes du Touat et de l’Igharghar.

L’une et l’autre sont de très longs sillons synclinaux, symétriques de

l’ondulation anticlinale centrale, la grande dorsale, à peu près

parallèles à elle et à peu près aussi longs ; ils viennent tous trois du

cœur du Sahara jusqu’au point où ils rencontrent l’Atlas à angle droit.

Le sillon oriental est suivi par un grand oued quaternaire, l’Igharghar,

qui vient du Hoggar en ligne à peu près droite. Au nord il est jalonné,

lui aussi, par une autre rue de palmiers, quoique infiniment plus courte

que l’occidentale ; c’est celle de l’oued R’ir. Il est de structure très

simple ; c’est essentiellement une feuille de calcaire crétacé ondulée

en cuiller. Quoique les pentes soient très lentes, il y a une différence

de plusieurs centaines de mètres entre le fond du sillon et les crêtes

de ses épaulements. Sa longueur totale est d’un millier de kilomètres.

C’est un très grand accident, tout à fait comparable aux deux autres, un

trait de structure essentiel.

Au point précis où cet accident rencontre la chaîne, que trouvons-nous ?

Une brèche énorme, interrompant de bout en bout la continuité de la

chaîne. C’est la brèche de Biskra entre le Zab et l’Aurès ; par cette

large porte on passe de plain-pied du Sahara dans la cuvette du Hodna.

Il n’y a rien de comparable dans tout l’Atlas Saharien, sauf, comme on

l’a dit, la brèche du Tamlelt.

Le lien entre les deux phénomènes (sillon de l’Igharghar et brèche de

Biskra), s’il n’a jamais été, à ma connaissance, encore signalé, c’est,

je suppose, par inadvertance, parce qu’on ne s’est jamais occupé de la

question.

Je n’imagine pas qu’on puisse le nier, il apparaît à la seule inspection

de la carte (fig. 6).

[Illustration : FIG. 6.

LES SILLONS SAHARIENS ET L’ATLAS.

La structure du Sahara Algérien est très simple : de grands sillons

parallèles courant Nord-Sud. Au centre Hoggar, Tadmaït, Gantra, plateau

de Laghouat. A l’arête la plus nette de cette dorsale les indigènes ont

donné le nom de Gantra (le pont) parce qu’il domine à droite et à gauche

les dépressions profondes et encombrées de dunes de l’Igharghar et du

Gourara. Au delà, aux limites de la carte, les arêtes Nord-Sud

symétriques des Matmata et d’Ougarta. — L’Atlas orienté Est-Ouest semble

arrêter ces grands accidents Sahariens comme une barre de T. Mais si on

y regarde de plus près les domaines respectifs des accidents Nord-Sud et

des plissements Est-Ouest se pénètrent mutuellement. — Au Sahara la

direction Est-Ouest est importante : (Gourara, falaises Sud du Tadmaït,

oued Botha). Et dans l’Atlas les grands accidents Sahariens se

prolongent, à angle droit avec la direction de la chaîne. — Dans le

prolongement des Matmatas tout l’Atlas tourne court vers le Nord. A la

rencontre du synclinal de l’Igharghar, l’Atlas a les reins cassés, avec

un coude de cassure accusé et l’indentation profonde du Hodna. Dans le

prolongement de la faille (?) Touat-Oued Saoura, l’Atlas est coupé du

Nord au Sud par un gradin en zigzag le long duquel le Maroc (de 3000 m.

d’altitude) tombe d’un coup aux hauts plateaux Algériens (voir fig. 4 et

aussi fig. 29). La répercussion sur l’Atlas de la grande dorsale

centrale Hoggar-Laghouat apparaît moins nettement sur une carte à petite

échelle : elle est pourtant considérable (voir fig. 5). — Si on ne se

contente pas d’envisager l’Atlas sur sa face nord méditerranéenne et si

on le considère sur sa face sud Saharienne on voit donc apparaître de

nouveaux traits de structure, essentiels. — Il y a croisée orthogonale

de deux directions.]

La brèche de Biskra existait déjà au miocène, elle était un détroit de

la mer miocène (fig. 10), qui d’ailleurs, au Sahara et dans l’Atlas

Saharien, ne s’est pas avancée au delà dans l’ouest. Cette mer reste en

retrait sur celle de l’éocène inférieur dont on retrouve des dépôts le

long de l’oued Djedi jusqu’auprès de Laghouat (en deçà de la grande

dorsale que la mer éocène n’a franchie nulle part (fig. 8). On a déjà

noté à propos de la haute Zousfana et du Tamlelt, ce vieillissement

brusque des affleurements géologiques, lorsqu’on va d’est en ouest. La

loi se vérifie à la grande dorsale de Laghouat et à la brèche de Biskra.

Sur cette brèche, du côté de l’Aurès, se trouve la plus monstrueuse

montagne de sel de toute l’Algérie, celle d’el-Outaya ; un bloc homogène

de sel gemme qui a 300 mètres de relief et 6 kilomètres de grand

diamètre, célèbre depuis el-Bekri. El-Outaya est flanqué d’une autre

montagne de sel, beaucoup plus petite, mais de même type, Metlili. On

sait que ces pointements triasiques accompagnent des cassures. Les

géologues admettent au contact du Hodna et de l’Aurès une faille. Et

notez qu’une troisième montagne de sel, celle de Djelfa, se trouve

exactement sur le passage de la grande dorsale Laghouat-Médéa.

L’Aurès et les monts du Zab, qui se font face et pendant de part et

d’autre de la brèche, n’ont pas de rapport l’un avec l’autre ; non pas

qu’ils diffèrent essentiellement par leur structure, mais leur

importance n’est pas comparable. Les monts du Zab sont une petite chaîne

de collines dont aucune n’atteint 1000 mètres, mais l’Aurès a le sommet

le plus élevé de toute l’Algérie (Chélia, 2329 m.). En largeur aussi il

est deux fois plus puissant que le Zab, le faisceau de ses ondulations

parallèles et régulières déborde au nord sur les hauts plateaux

Constantinois et n’en laisse pas subsister grand chose. Enfin c’est

l’Aurès, la chaîne peut-être la plus puissante, la mieux individualisée,

la plus célèbre de toute l’Algérie. Le même nom lui est resté attaché

depuis 2000 ans, sans contestation, Aurasius ; le cas est rare parmi les

massifs de l’Atlas et peut-être unique.

Cette brèche, qui est un trait si important de la structure, tient une

place immense dans l’histoire de l’Algérie et dans sa géographie

humaine.

Ç’a été la grande voie de communication entre le Sahara et l’Oranie, la

voie des grands nomades chameliers. L’histoire atteste des relations

étroites, séculaires, entre des régions aussi différentes que Tiaret

d’une part, et d’autre part Cedrata, près d’Ouargla, le djebel Nefouça

en Tripolitaine. Ç’a été les points importants du royaume Berbère

ibadhite. Dans ces mêmes limites un peu vagues, entre la Tripolitaine et

Tiaret, nous voyons d’après Ibn Khaldoun jusqu’au XIVe siècle une race

Zénète homogène, groupée. L’axe de l’ibadhisme et de la Zénétie passe

par le seuil de Biskra. C’est seulement par cette voie de communication

entre le nord-ouest et le sud-est qu’on arrive à imaginer la

distribution des Ibadhites et des Zénètes.

Le seuil de Biskra fut la porte d’entrée de toutes les invasions arabes.

Sidi Okba, qui conduisit la première, est enterré à Biskra, où il fut

tué. La seconde, celle des bédouins Hilaliens au XIIe siècle, a repris

le même chemin. La capitale du royaume Berbère, qui les tint le plus

longtemps qu’elle put en échec, fut la Kalaa des Beni-Hammad ; elle

dressait son « fanar », sa tour de guet, encore debout, juste en face du

seuil de Biskra, de l’autre côté du chott, sur les pentes sud du

Maadid[21].

Contre les Arabes, l’Aurès fut la citadelle berbère ? Il l’est resté. Le

seuil de Biskra est une limite linguistique et nationale. Il n’a jamais

cessé, depuis deux millénaires, d’être une frontière entre pays

diversement habités, puisque, sous la domination romaine, le limes y

passait, approximativement[22].

Ce n’est donc pas douteux, le grand accident saharien de l’Igharghar,

comme les deux précédents, pénètre dans l’Atlas ; et il y devient lui

aussi un principe extrêmement important de différenciation. Il faut

simplement noter une nuance. Cette puissance de différenciation, la

dorsale de Laghouat se trouve l’avoir exercée surtout dans la zone du

Tell, et le sillon de l’Igharghar dans celle des hauts plateaux.

Ajoutons enfin qu’un quatrième accident saharien se comporte comme les

trois autres. C’est l’épaulement oriental du troisième.

_La croisée du Djerid_ (fig. 6). — Le synclinal de l’oued R’ir et du bas

Igharghar, a pour épaulement oriental la crête des Matmatas qui court

nord-sud sur la frontière de la Tunisie et de la Tripolitaine. La

dénivellation comme dans le reste du Sahara algérien, est lente,

progressive, mais considérable au total. Touggourt est à 60 mètres

d’altitude, dans les Matmatas un sommet atteint 750 mètres. Cette

ondulation anticlinale, lente et puissante, de calcaire crétacé, est un

pendant exact du Tadmaït. Or cet accident saharien se continue à travers

toute la Tunisie par une série de coulisses sub-méridiennes, qui passe

immédiatement à l’est de Kairouan, et qu’on peut suivre par le Zaghouan

jusqu’au golfe de Tunis[23].

Ce serait à la rigueur en dehors de notre sujet, mais il serait dommage

de ne pas dire combien la croisée des deux directions nord-sud et est-

ouest ressort d’une façon éclatante au voisinage du chott Djerid. Elle

est marquée dans le dessin des chaînons montagneux ; ceux qui longent le

chott et qui sont très puissants (de 500 à 1000 mètres) sont franchement

est-ouest ; ils font un angle droit avec la direction des Matmatas.

L’ensemble des chotts tunisiens et constantinois depuis le Melr’ir

jusqu’au Djerid est une dépression tectonique, en grande partie au-

dessous du niveau de la mer. Cette dépression a 400 kilomètres d’est en

ouest, elle est mince et rectiligne. A son extrémité orientale elle est

coupée court et séparée de la mer par le seuil de Gabès, d’orientation

exactement perpendiculaire.

La croisée des deux directions s’accuse d’ailleurs dans le dessin même

de la petite Syrte. A la direction des accidents sahariens la Tunisie

doit celle de sa côte entre Gabès et Tunis, c’est-à-dire son

individualité même, qui est d’être la porte du Maghreb sur la

Méditerranée orientale.

[Note 21 : No 25, _passim_.]

[Note 22 : No 63, carte _in fine_.]

[Note 23 : Voir dans no 84, p. 336, figure 42, croquis tectonique de la

Tunisie centrale.]

CHAPITRE V

CONCLUSIONS GÉNÉRALES

Dans les pages qui précèdent on n’a pas étudié l’Algérie en soi et pour

soi ; on a cherché à la placer dans son cadre planétaire et à montrer

les liens qui existent avec ce cadre.

Que l’Atlas Algérien soit une partie du système Alpin, et qu’avec

l’Apennin il tourne autour de la Tyrrhénide, c’est extrêmement et

anciennement connu. On s’est borné à le rappeler.

On a dû insister beaucoup plus longuement sur la partie saharienne du

cadre.

D’une façon très générale il n’est rien de plus connu, il est vrai, que

l’importance planétaire des grands accidents nord-sud sahariens et nord

africains.

Le plus célèbre est la faille immense, la plus notoire du globe peut-

être, qui est jalonnée par les grands lacs africains, la fosse de la mer

Rouge, et qu’on suit par l’effondrement de la Mer Morte jusqu’en Asie.

Une autre, à peine moins connue, est celle qui a imposé au Nil sa

direction à travers le désert. D’après les dernières explorations

scientifiques, le trait essentiel, dans la structure de la Tripolitaine,

ce sont deux failles parallèles d’orientation nord-sud[24].

Ces grands accidents ont une parenté certaine avec les sillons sub-

méridiens du Sahara algérien.

D’autre part on a signalé depuis longtemps que ces grands accidents

nord-sud croisent à angle droit de grandes cassures est-ouest et par

exemple celle qui détermine la direction de la côte sud dans la

Méditerranée orientale.

Il est donc bien entendu que l’attention est attirée depuis longtemps

sur un grand quadrillage, à travers toute l’Afrique septentrionale,

d’accidents démesurément longs, se recoupant à angles droits. Chudeau,

après Green, mentionne, à titre d’hypothèse explicative, une « torsion

du géoïde »[25].

Notre grande faille Roussillon-Touat, la dorsale Hoggar-Médéa, le sillon

de l’Igharghar, tout cela rentre donc dans un cadre général d’accidents

analogues et authentiquement constatés.

D’autre part, G.-B.-M. Flamand d’abord, et à sa suite tous les géologues

algériens ont plus ou moins insisté sur le retentissement posthume des

plis hercyniens dans le gauchissement des plis atlasiques.

Pourtant quand il s’est agi de disséquer la structure de l’Algérie, on

n’a jamais fait à ces grands accidents sahariens la part qui leur

revient.

Nous avons essayé de montrer que cette part est immense à propos de

quelques grands exemples.

Dans l’analyse des régions naturelles nous retrouverons souvent cette

direction nord-sud, dont on a voulu simplement établir dans ce livre Ier

la valeur discriminative.

[Note 24 : No 23, p. 412, fig. 19.]

[Note 25 : Chudeau, no 29, p. 69.]

LIVRE II

L’HISTOIRE GÉOLOGIQUE

* * * * *

CHAPITRE I

LES TEMPS PRIMAIRES

Sur le passé de l’Algérie les géologues ont recueilli un grand nombre de

données précises. On se propose de les résumer en les rapprochant les

unes des autres, en les massant.

A vrai dire on glissera très rapidement sur les temps primaires. Sur le

sol Algérien proprement dit, les confins Algéro-Marocains mis à part, on

n’a jamais trouvé un seul fossile primaire.

Les affleurements de cet âge ne sont pas tout à fait inexistants, mais

ils sont de trop faible étendue et trop épars, pour qu’il y ait un

intérêt géographique à essayer d’en reconstituer l’histoire. L’étude

géologique, encore assez peu avancée pourtant, des régions voisines, le

Sahara et le Maroc, fait bien entrevoir quelques traits généraux de

cette histoire. Il est certain que cette portion de l’écorce terrestre,

à l’époque primaire, a été plissée en une grande chaîne très importante,

d’âge hercynien. Cette chaîne hercynienne avait en gros une direction

subméridienne.

On a déjà dit au livre précédent combien cette direction hercynienne,

qui réapparaît de façon posthume en croisée orthogonale avec les plis

Alpins, est une chose importante pour la dissection et l’intelligence de

l’Algérie. On n’a rien de général à ajouter sur le sujet.

On a déjà dit aussi, dans ce même livre I, que, dans la même Algérie

proprement dite, les vieilles roches primaires et archéennes étaient

concentrées, avec les roches éruptives, dans la zone littorale des

Kabylies, où ils représentent le culot resté adhérent de la Tyrrhénide

effondrée (fig. 1).

Là-dessus non plus on ne croit pas avoir à ajouter grand’chose. Sur les

roches anciennes des Kabylies il y a bien eu un petit conflit d’opinions

entre MM. Termier, directeur du Service de la carte géologique et

Ficheur, directeur de la Subdivision algérienne du même service[26].

On ne croit pas que cette divergence d’opinion présente un intérêt au

point de vue qui nous occupe.

M. Termier estime qu’en certains points on a classé dans les schistes

anciens des dépôts éocènes métamorphisés. Nierait-il donc l’existence

d’une Tyrrhénide constituée de schistes anciens ? Mais lui-même, d’autre

part, dans une étude sur la Sardaigne, et à une époque aussi récente que

1914, insiste sur « ce massif Corso-Sarde, qui a résisté d’une façon

générale au mouvement Alpin » ; aujourd’hui en grande partie ruiné et

effondré sous les flots de la Méditerranée ; « entouré de tous côtés par

des éléments de la chaîne tertiaire, ébranlé lui-même au crétacé, puis

au tertiaire, mais n’ayant subi en somme, depuis les temps Permiens, que

des contre-coups, des soubresauts, des ébranlements sans nouveaux

plissements »[27].

Sur l’existence d’une Tyrrhénide effondrée, tout le monde est donc

d’accord sans exception et sans restriction. C’est le seul point qui

nous importe. Dans quelle mesure les vieux schistes kabyles

appartiennent-ils tous au culot de cette Tyrrhénide, il est vrai que là-

dessus les techniciens de la géologie ne sont pas d’accord. Mais leurs

discussions ne sont pas à l’échelle du présent travail géographique.

Aux réserves près qui viennent d’être formulées, la paléogéographie de

l’Algérie ne commence à nous intéresser qu’à partir de l’ère secondaire.

A ce moment elle prend pour la première fois une forme qui a un rapport

vraiment direct avec l’actuelle.

[Note 26 : No 117, p. 130 et no 37, p. 407.]

[Note 27 : No 119, p. 43 et 56.]

CHAPITRE II

L’ALGÉRIE BRAS DE MER

Au Secondaire, l’Algérie commence à être ce qu’elle est restée, la

chaîne plissée de l’Atlas.

On voit apparaître les deux môles résistants du nord et du sud, le môle

tyrrhénien et le saharien.

Entre ces deux mâchoires d’étau, l’Algérie tend à s’écraser. Elle

devient ce que les géologues appellent un géosynclinal, une charnière de

l’écorce terrestre, une ligne de moindre résistance et par conséquent de

plissement.

Géosynclinal, partie déprimée de l’écorce terrestre, et par conséquent

bras de mer, où les sédiments s’accumulent et par leur poids

incessamment accru détruisent éternellement l’équilibre, empêchent la

cicatrisation de la cassure et récréent sans cesse l’instabilité.

Un bras de mer, un détroit, avec des rivages changeants, avec des

alternatives d’émersion et d’immersion partielles ou totales ; c’est une

définition acceptable de l’Algérie depuis le début du secondaire à peu

près.

Son histoire depuis ce temps-là est pour une bonne part (la part des

immersions), l’histoire des bras de mer successifs qu’elle a été. Or ces

bras de mer successifs, ou du moins beaucoup d’entre eux, les géologues

les ont reconstitués et en ont tracé des cartes paléogéographiques. Les

reproduire, les comparer, voir ce qui résulte de leur rapprochement,

c’est l’objet du présent chapitre[28] (fig. 7 à 11).

_Bras de mer crétacé._ — Les étages du lias et du jurassique sont

représentés en Algérie par des dépôts à tout le moins très apparents. Ce

sont surtout des calcaires massifs, durs, que l’érosion accuse en

relief, et qui constituent des pitons saillants, des abrupts

pittoresques (le Djurdjura, les causses de Saïda). Ils tirent l’œil dans

le paysage. Mais la superficie qu’ils recouvrent au total est trop

faible pour qu’on puisse essayer d’imaginer ce que fut l’Algérie

liasique et jurassique. A coup sûr pourtant elle fut envahie par la mer.

Elle commence dès ce moment là sa carrière de bras de mer. On n’en sait

pas plus long.

Sur le bras de mer crétacé nous sommes au contraire très bien

documentés. L’Algérie presque tout entière est encroûtée des dépôts de

cet âge d’une immense épaisseur. Ce sont eux qui prédominent largement,

et qu’on a le plus de chance d’avoir sous les pieds ; ils recouvrent une

superficie qui doit être supérieure à la moitié de l’Algérie.

Aussi les géologues ont-ils pu représenter, dans des cartes

paléogéographiques, les états successifs du bras de mer aux différents

étages du crétacé. Ces cartes ne sont pas assez différentes les unes des

autres pour qu’on ait cru nécessaire à notre point de vue géographique

de les donner toutes.

On a pensé qu’une suffirait, celle par exemple du crétacé inférieur[29]

(fig. 7).

Ce n’est pas que les limites du bras de mer soient restés immuables à

travers tout l’étage, tant s’en faut. Parfois il s’est avancé très loin

sur la plate-forme saharienne, y déposant les calcaires cénomaniens et

sénoniens qui constituent les plateaux du Tadmaït.

Une autre fois, à l’albien, le rivage s’est retiré assez loin pour que

le coin sud-ouest de l’Algérie soit resté longtemps exondé ; les

montagnes des Oulad-Naïl, le djebel Amour[30] ; l’Albien y est

représenté par une formation continentale, ce sont des grès rouges de

facies très uniforme, à « dragées » de quartz roulé, et à petites

concrétions sphéroïdales, la roche préférée des graveurs rupestres ?

Ces grès à dragées, qui contiennent pour tout fossiles des bois

silicifiés, sont une des roches algériennes les plus particulières et

les mieux individualisées ; et ils sont bien une formation crétacée

continentale.

Mais c’est la seule : à cet intermède près le bras de mer crétacé n’a

jamais cessé de recouvrir la totalité de l’Algérie comme la carte ci-

jointe en donne correctement l’idée.

Cette carte distingue, au sud, des dépôts littoraux ou de mer peu

profonde, « néritiques » ; au nord, des dépôts de mer profonde,

« bathyaux ». Cette distinction est valable pour tout l’étage crétacé,

inférieur, moyen et supérieur ; et elle est essentielle. Tous les dépôts

crétacés ont des facies différents suivant qu’on les étudie au sud ou au

nord, sur les hauts plateaux ou dans le Tell. Par exemple, les grès à

dragées Albiens ont pour contemporains, dans le nord : des schistes

puissants, intercalés de quartzites. Le Cénomanien, depuis la limite

méridionale du Tell jusqu’à In-Salah, constitue une formation très

uniforme ; à la base, des marnes gypseuses ; au sommet, des calcaires

durs à nombreux fossiles côtiers, Ostréa et Oursins, qui représentent le

sous-étage Turonien. Dans le Tell il devient impossible d’individualiser

le Turonien ; les deux étages confondus sont représentés par des marnes

schisteuses à bancs de calcaires marneux, riches en céphalopodes. Le

Sénonien méridional est franchement calcaire avec fossiles côtiers ;

dans le nord, ce sont des masses confuses de schistes, avec petits blocs

calcaires jaunâtres très particuliers, et rares inocérames. D’une façon

générale toutes les formations méridionales sont des dépôts de mer peu

profonde, de plages, de lagunes, voire continentaux, avec fossiles

terrestres ou littoraux : les septentrionales sont surtout des schistes,

avec rares fossiles pélagiques ; l’uniformité des facies dans les

formations crétacées du Tell, et leur pauvreté en fossiles, font le

désespoir des géologues.

Cela revient à dire que dans le bras de mer crétacé, la bande nord, à

peu près correspondante à notre Tell, était le véritable géosynclinal,

au sens strict du mot, la mer profonde où les dépôts « bathyaux », les

argiles, les vases, s’accumulaient dans une mer au fond instable où les

forces plissantes atteignaient leur intensité maximum. La charnière

mobile du géosynclinal était là. Le reste, la partie méridionale,

correspondant vaguement à nos hauts plateaux, participait déjà dans le

bras de mer crétacé aux caractères d’un socle continental inondé, voire

partiellement exondé, socle relativement rigide.

On va voir que ça n’a jamais cessé d’être ainsi jusqu’au bout, à travers

toute la série des âges. La charnière du géosynclinal est restée dans le

Tell. Ce trait de structure est demeuré acquis depuis le moment où nous

le voyons se manifester. Et par exemple il a persisté dans le bras de

mer éocène.

[Illustration : FIG. 7. — MER CRÉTACÉE.

(Voir légende explicative des fig. 7 à 11.)]

[Illustration : FIG. 8. — MER DES PHOSPHATES.

(Voir légende explicative des fig. 7 à 11.)]

[Illustration : FIG. 9. — MER OLIGOCÈNE.

(Voir légende explicative des fig. 7 à 11.)]

[Illustration : FIG. 10. — MER CARTENNIENNE.

(Voir légende explicative des fig. 7 à 11.)]

[Illustration : FIG. 11. — MER SAHÉLIENNE.

Structure de l'Algérie · 第 2 / 19 段