Elle s’accompagne de phénomènes qui attestent une dislocatio

=Structure de l’Algérie=

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COULOMMIERS

Imprimerie PAUL BRODARD.

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E.-F. GAUTIER

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=Structure de l’Algérie=

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PARIS

SOCIÉTÉ D’ÉDITIONS GÉOGRAPHIQUES ET SCIENTIFIQUES

LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DE GÉOGRAPHIE

184, BOULEVARD SAINT-GERMAIN

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1922

AVANT-PROPOS

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On croit devoir rappeler que nous avons sur l’Algérie une très belle

collection de cartes topographiques, à 1:50000e pour le Tell, à

1:200000e pour les territoires du Sud, et même à 1:100000e pour quelques

coins de ces territoires, encore très rares, il est vrai.

Par surcroît l’Algérie a un service géologique depuis près d’un demi-

siècle : le nombre des cartes géologiques à 1:50000e publiées à la date

de novembre 1920 atteint le chiffre de 49 et les études techniques de

détail publiées par les membres du Service font une bibliothèque

importante. Nous ne sommes aussi bien documentés ni sur le Maroc,

naturellement, ni même sur la Tunisie, où le travail des géologues n’est

pas aussi avancé que celui des topographes. Cette situation privilégiée

de l’Algérie nous permet de risquer une esquisse de sa structure.

Assurément on ne peut pas oublier que le Maroc et la Tunisie sont des

prolongements latéraux de l’Algérie et qu’ils font avec elle partie d’un

même tout, la chaîne de l’Atlas. Et on ne s’est pas interdit d’aller

chercher au delà de la frontière des points de comparaison. Mais,

essentiellement, le pays, dont on essaie de disséquer l’anatomie, c’est

l’Algérie. C’est-à-dire la seule partie de la Berbérie française sur

laquelle nous avons d’ores et déjà une accumulation suffisante de

documents. C’est de ces documents qu’on va essayer ici une synthèse ;

c’est la première tentative de ce genre et elle est donc dangereuse ;

mais il était souhaitable apparemment que la lacune fût comblée.

Le livre a pu paraître grâce à la générosité de M. le Gouverneur général

d’Algérie, du Conseil de l’Université d’Alger, et de la Caisse des

Recherches scientifiques au ministère de l’Instruction publique.

STRUCTURE DE L’ALGÉRIE

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LIVRE I

LE CADRE

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CHAPITRE I

L’ATLAS ET LE PLISSEMENT ALPIN

La structure de l’Algérie se résume très exactement en un petit membre

de phrase : un morceau de l’Atlas.

La France se décompose au premier coup d’œil en grandes régions tout à

fait différentes, les Alpes, les Pyrénées, le Plateau Central, etc. Mais

il n’y a pas un coin de l’Algérie qui soit autre chose que de l’Atlas ;

du moins en gros, dans les lignes générales. Cette simplicité fera

précisément la difficulté du problème quand il s’agira de décrire,

puisque décrire c’est distinguer des parties. Avant d’en arriver là il

faut dire ce qu’est l’ensemble, c’est-à-dire l’Atlas.

L’Atlas est une chaîne de montagnes très connue, pas seulement en elle-

même, par les études dont elle a été directement l’objet, mais encore

par le reflet des études Alpines. Les Alpes sont à la surface du globe

la chaîne de beaucoup la mieux connue, tous les efforts des géologues se

sont concentrés sur elles, c’est sur les bases d’observations faites

dans les Alpes qu’ont été édifiées toutes les théories orogéniques, à

l’aide desquelles on cherche à comprendre les autres chaînes

planétaires. Or l’Atlas n’est pas une chaîne autonome, elle est un

rameau du système Alpin, du consentement universel des géologues, sans

contestation.

On sait très bien comment la chaîne nord-africaine se prolonge sur le

sol européen à ses deux extrémités, la marocaine et la tunisienne (fig.

1).

Au Maroc le Rif, qui est la dernière coulisse occidentale de l’Atlas, se

continue en Andalousie par la Cordillère Bétique.

De part et d’autre du détroit les deux colonnes d’Hercule, le rocher de

Ceuta au sud, et celui de Gibraltar au nord, sont un pendant exact l’un

de l’autre ; mêmes calcaires, affectés des mêmes plis ; le détroit n’est

qu’une gorge envahie par la mer à travers la Cordillère Riffaine-

Bétique.

[Illustration : FIG. 1. — LE SYSTÈME ALPIN ET LA TYRRHÉNIDE.

L’Atlas fait partie du système alpin (Cordillère Bétique, Rif, Atlas,

Apennins, Alpes).

La Corse et la Sardaigne sont les témoins d’un continent effondré, la

Tyrrhénide, dont d’autres débris sont restés accolés aux côtes de

Provence, d’Italie méridionale, et d’Algérie (Kabylies). —

L’effondrement Tyrrhénien a laissé sur les côtes de la Méditerranée

occidentale un chapelet de roches volcaniques, cicatrices de la cassure.

Le môle résistant de la Tyrrhénide a déterminé l’allure serpentante du

système alpin, et a refoulé tous les plissements dans le même sens, vers

l’extérieur, c’est-à-dire en ce qui concerne l’Atlas vers le Sud.

Ceci se rapporte à la structure de l’Atlas vu du Nord, de la

Méditerranée. Pour comparaison voir la figure 6, chap. 4.]

A l’autre bout de l’Atlas, le bout tunisien, la rupture est plus

importante. Cependant les géologues sont unanimes à dire que, par le cap

Bon, à travers la Sicile, l’Atlas se prolonge par l’Apennin, qui lui-

même dans la région de Gênes va se souder aux Alpes proprement dites. La

chaîne des coulisses plissées est continue depuis le Danube jusqu’à

l’Andalousie, à travers toute l’Italie et toute l’Afrique du Nord.

Cet ensemble est le système Alpin, le cadre général dans lequel rentre

l’Atlas.

Le dessin de ce système est très contourné, la chaîne a d’un bout à

l’autre une allure gyratoire. La Cordillère Riffaine-Bétique a la forme

d’un hameçon. Le complexe Atlas-Apennin se recourbe de la même façon sur

soi-même. L’ensemble fait une ceinture à la Méditerranée occidentale sur

les trois quarts de son pourtour. A l’autre extrémité du système Alpin,

sur le Danube, les Carpathes ont la même allure enveloppante autour de

la plaine hongroise.

Le système Alpin tout entier, d’un bout à l’autre, à travers toute

l’Europe, ne cesse pas de serpenter ainsi ; c’est son originalité

propre. Le cas n’est pas isolé à la surface de la planète ; on cite par

exemple les Antilles, qui sont une chaîne sous-marine à sommets émergés,

et qui dessinent autour du golfe du Mexique un enveloppement plus que

semi-circulaire.

Ces allures enveloppantes, serpentantes, suggèrent l’idée d’obstacles

contournés. Autour du bassin occidental méditerranéen, et à l’intérieur

de ce bassin, quelques grands faits dûment constatés précisent cette

idée.

Cordillère Bétique, Atlas, Apennin, ces trois tronçons d’une même chaîne

ne se contentent pas de serpenter autour de la Méditerranée occidentale,

ils lui tournent invariablement le dos. Il faut entendre de la même

façon que nos Alpes françaises familières tournent le dos à la plaine du

Pô, et déferlent sur la vallée du Rhône leurs plis et leurs nappes,

attestant une poussée qui s’est exercée d’Italie en France. De la même

manière exactement l’Apennin déverse ses plis vers l’est, vers

l’Adriatique ; l’Atlas vers le sud, vers le Sahara ; et la Cordillère

Bétique vers le nord, vers la Meseta ibérique. Il y a donc un centre de

refoulement périphérique vers le cœur de la Méditerranée occidentale,

vers la Sardaigne.

Qu’est-ce donc que la Sardaigne ? La Sardaigne, avec la partie de la

Corse qui lui fait suite, est un môle de vieilles roches cristallines. A

mesure qu’on l’étudie davantage, au dire de Suess, « elle possède à un

degré de plus en plus net les caractères d’une région extra Alpine » ;

Suess signale des analogies avec la Meseta ibérique[1].

On est donc conduit à l’idée qu’il a existé, sur l’emplacement de la

Méditerranée occidentale, un môle résistant, qui a refoulé autour de soi

les plis du géosynclinal. Cette ancienne terre ferme, abîmée

aujourd’hui, sauf le fragment Sarde, sous des épaisseurs d’eau qui vont

à 3000 mètres, les naturalistes lui ont donné le nom de Tyrrhénide : il

est à peine utile de rappeler qu’ils ont emprunté ce nom à la mer

Tyrrhénienne.

Sur les côtes de la Méditerranée occidentale, celles d’Andalousie,

d’Afrique, d’Italie, voire de Provence, la Tyrrhénide a laissé des

fragments de soi, et des traces de la rupture.

Dans notre Algérie par exemple, les vieilles roches cristallines sont

sur la côte, dans les Kabylies, et nulle part ailleurs dans tout

l’intérieur du pays. Dans la région d’Alger en particulier trois petits

pointements côtiers de schistes cristallins sont significatifs. L’un est

celui de la Bouzaréa, le promontoire sur lequel est construit la vieille

ville. Les deux autres, à droite et à gauche de la Bouzaréa sont ceux du

cap Matifou et du cap Sidi-Ferruch (fig. 32). Ces trois promontoires

voisins, parmi lesquels Matifou et Sidi-Ferruch sont tout à fait exigus,

sont construits de même. Chacun est un paquet hétérogène de vieilles

roches cristallines, collé à une côte de roches tertiaires récentes. Ce

sont des corps étrangers, des lambeaux ; puisqu’ils n’ont pas de rapport

intelligible avec la terre ferme, il faut chercher leur continuation et

leur explication au fond de la mer : ce sont des bavures détachées de la

Tyrrhénide.

En Italie les vieilles roches de la Calabre (monts Péloritains,

Aspromonte, Sila) font de même un contraste absolu avec tout le reste de

l’Apennin. D’après Suess on a trouvé en grandes quantités, éparpillés à

travers tout l’Apennin, « des blocs de granite, de syénite, de porphyre,

et d’autres roches », et on suppose « que leur pays d’origine se

trouverait dans la Tyrrhénide effondrée ». Tout confirme donc

« l’hypothèse qu’une grande chaîne en partie granitique, existait jadis

à l’ouest de la péninsule »[2].

En Provence les monts des Maures (Esterel, îles d’Hyères) font ce même

contraste de corps étranger avec les Alpes. En tout cas ils n’ont pas

« avec les plis provençaux une liaison intime ; ils affectent plutôt les

caractères d’un fragment d’avant-pays »[3].

Par les cassures le long desquelles la Tyrrhénide s’est abîmée, des

roches éruptives se sont fait jour, qu’on observe en chapelet tout le

long des côtes.

En Italie des volcans sont encore en activité, le Vésuve, le groupe

Etna-îles Lipari ; d’autres sont à peine éteints et d’aspect frais comme

ceux de la campagne Romaine, le Volture ; et tous ont un caractère

nettement Tyrrhénien. En Andalousie les caps de Gata et de Palos sont de

roche éruptive.

En Algérie le cas est très net. L’intérieur du pays est à peu près

complètement dépourvu de roches éruptives. Elles sont concentrées sur la

côte, où elles abondent.

La plupart des pointements sont des promontoires, cap de Fer, cap

Bougaroun, cap Djinet, cap Figalo, etc. ; une énumération complète

serait deux fois plus longue. Ou bien encore des îles ; sur cette côte

abrupte toutes les îles, je crois, sans exception sont de roches

éruptives : île Galite, Habibas, Rachgoun, Zaffarines, Alboran.

C’est vraiment très particulier. Cela seul suffirait à montrer qu’une

grande cassure longe la côte.

Et notez que toutes ces côtes sont secouées par des séismes. Inutile

d’insister sur l’Italie méridionale, ni même sur l’Afrique du Nord, on a

présent à l’esprit les tremblements de terre d’Oran, de Blida.

De la côte espagnole entre Almeria et Carthagène on nous dit qu’aucune

portion du littoral ibérique, sauf les environs de Lisbonne, n’est

exposée à de plus violents et de plus fréquents tremblements de

terre[4].

Pour établir l’existence de la Tyrrhénide, les zoologistes viennent en

aide aux géologues, et ils apportent eux aussi des arguments décisifs.

Le zoologiste anglais Forsyth Major les a groupés dans un article

intitulé Tyrrhénis[5].

Les îles de la mer Tyrrhénienne ont une faune subfossile et actuelle qui

n’a rien d’insulaire. On a identifié des ossements de cerfs dans la

petite île de Pianosa ; de même à Giannutri dont l’étendue ne dépasse

pas 200 hectares. Un grand nombre de trouvailles analogues ont été

faites à l’île d’Elbe. Sur les 16 espèces de mammifères qui vivent en

Corse et en Sardaigne on en compterait 7 qui manquent dans la péninsule

italienne, tandis que ces 7 espèces vivent toutes en Algérie. Il

s’agirait donc d’une terre fragmentée à une époque très récente.

La Tyrrhénide est donc une hypothèse très solidement établie. C’est même

plus qu’une hypothèse, on peut dire apparemment que c’est un fait. Mais

bien entendu cette ancienne terre est très floue ; elle a des contours

et un âge indécis.

D’ailleurs en résumant des arguments empruntés à des sciences naturelles

variées, on risque d’avoir commis des inexactitudes.

Le but qu’on se proposait pourtant est très simple et on espère l’avoir

atteint. On n’a pas songé à rendre de la Tyrrhénide un compte détaillé.

C’est de l’Atlas dont il s’agit ? Cette chaîne plissée ne serait pas

intelligible, si on n’eût pas dit un mot du môle résistant qui a borné

le géosynclinal au nord, et qui a joué le rôle de refouloir.

[Note 1 : No 116, t. I, p. 306.]

[Note 2 : No 116, t. III, p. 871.]

[Note 3 : _Id._, p. 899.]

[Note 4 : Suess, no 116, t. I, p. 295.]

[Note 5 : Cité par Suess, no 116, t. I, p. 446.]

CHAPITRE II

LA GRANDE FAILLE TOUAT. - ROUSSILLON

Le butoir correspondant à la Tyrrhénide, au sud de l’Atlas, c’est

naturellement la plate-forme Saharienne. Au rebours de la Tyrrhénide

elle n’a pas été soustraite à l’observation par l’effondrement sous la

mer. Et cependant ses rapports avec le plissement de l’Atlas n’ont pas

attiré l’attention des géologues au même degré, tant s’en faut, que la

Tyrrhénide. C’est tout naturel. Le monde méditerranéen a été

incomparablement plus étudié que le Sahara. Je me trouve m’être, depuis

une vingtaine d’années, familiarisé avec le Sahara, et je crois que, si

on prend en considération sa structure, on est conduit à comprendre

beaucoup mieux celle de l’Algérie. Il me semble d’abord qu’un très gros

fait a échappé à l’attention ; l’existence d’une grande faille, ou, si

l’on préfère une expression moins précise, un grand accident, qui, dans

la zone frontière entre Maroc et Algérie, intéresse à la fois la plate-

forme Saharienne, l’Atlas, et d’ailleurs aussi la Méditerranée. On le

suit, j’imagine, depuis le Tidikelt et le Touat jusqu’aux Pyrénées

orientales.

_Rue de Palmiers._ — Au Sahara Oranais le trait essentiel est

l’existence de ce qu’un chroniqueur arabe appelle une « rue de

palmiers ». Toutes les oasis, sans exception, se succèdent en ligne à

peu près continue, en rue, en route bordée et jalonnée de palmiers,

depuis l’Atlas jusqu’à In-Salah. Ce ruban de verdure a un millier de

kilomètres de long ; il est si mince que si on pouvait le dessiner à

l’échelle sur nos cartes, il faudrait un microscope pour le trouver. Ce

mode de groupement des palmeraies est vraiment très particulier.

Voici qui ne l’est pas moins ; la rue de palmiers, d’un bout à l’autre,

sur la totalité des mille kilomètres, est une limite géologique très

importante, elle sépare la pénéplaine primaire des plateaux crétacés et

tertiaires.

Au Touat, sur 200 kilomètres, il est admis que la rue de palmiers

coïncide avec une faille, le long de laquelle on constate des roches

éruptives et de la minéralisation.

Au delà jusqu’à l’Atlas, sur 300 kilomètres, le contact du primaire et

du crétacé est soustrait à l’observation par les dunes du grand Erg et

par l’énorme accumulation des débris arrachés à l’Atlas depuis

l’oligocène. Il est clair d’ailleurs que, sur cette énorme superficie

désertique encore très mal cartographiée, nos données géologiques sont

très lacunaires. Mais enfin, sous ces réserves, dans l’état actuel de

nos connaissances, tout se passe comme si la rue de palmiers devait sa

nappe d’eau, c’est-à-dire son existence même, à une ligne de contact

géologique ; et cette ligne de contact a un rapport plus ou moins marqué

avec une faille, ou un système de failles[6]. Cette grande faille, qui

serait le trait dominant de la structure dans le Sahara Oranais,

appelons-la, dans son ensemble, faille du Touat.

Cette faille du Touat, peut-on en indiquer la pénétration dans l’Atlas

Saharien ? Oui, sans hésitation, à mon avis du moins. Le point à

considérer de l’Atlas Saharien est assurément Beni-Ounif de Figuig. De

Beni-Ounif, quand on se tourne au sud, vers le Sahara, on voit à sa

gauche la Chebket Tamednaïa, qui est un plateau crétacé. A sa droite on

voit le Béchar, le Moumen, et le Mezarif, qui sont des saillies de la

pénéplaine primaire. Ce contact entre la pénéplaine primaire et le

plateau crétacé, qu’on suit depuis In-Salah, nous conduit à Figuig, qui

est bien en effet la tête de ligne de la rue de palmiers.

Figuig est, dans l’Atlas Saharien, à l’extrémité orientale d’une

coulisse qui s’appelle le Grouz. C’est la zone du Grouz qui est le nœud

de la question.

_Haute Zousfana._ — Le Grouz fait déjà partie politiquement du Maroc ;

mais il est aujourd’hui à peu près aussi connu que s’il était situé sur

territoire algérien. Nous en avons une bonne carte topographique au

200000e. Sur la géologie de la région, nos renseignements émanent de

savants algériens bien connus ; MM. Ficheur et Flamand.

Personnellement j’ai vu ce pays d’assez près à différentes reprises.

Le Grouz est une muraille, haute d’un millier de mètres, de calcaire nu

et abrupt ; cette muraille court d’est en ouest sur 80 kilomètres, et

sur toute cette étendue elle est pratiquement infranchissable.

[Illustration : FIG. 2. — VALLÉE DE LA ZOUSFANA A TRAVERS L’ATLAS DE

FIGUIG.

Tous les plis se ferment et se relaient de part et d’autre de la vallée,

qui apparaît donc un grand accident tectonique, un ensellement, à

l’extrémité orientale du Grouz.

Rapprocher de la figure 3 et de la figure 4.]

Les caravanes contournent le Grouz par ses extrémités, l’occidentale et

l’orientale ? Ce sont ces deux extrémités qui nous intéressent. Si la

faille du Touat traverse quelque part l’Atlas saharien, c’est là.

A l’extrémité orientale, celle où est Figuig, la haute vallée de la

Zousfana est tracée à travers toute la chaîne dans une puissante coupure

à peu près rectiligne, très large, dirigée nord-sud.

De part et d’autre les massifs montagneux sont, d’une part le Grouz et

le Maïz, d’autre part le Beni Smir et le Soffah. Ce qui frappe d’abord

c’est qu’il y a un relai de plis. A l’ouest les deux plis anticlinaux

parallèles du Grouz et du Maïz se ferment brusquement à la rencontre de

la haute Zousfana. A l’est le Beni Smir qui est un synclinal suspendu,

se ferme brusquement lui aussi à la même rencontre. Pas un seul des

trois plis ne passe. Ils sont arrêtés net tous les trois, sur la même

ligne, comme par un obstacle profond et invisible. Cette tendance des

plis à se fermer de part et d’autre de l’oued se rencontre en petit au

col de Tarla, une étroite bouche rocheuse, par laquelle l’oued jaillit

hors de la chaîne dans le Sahara. Le col est un ensellement entre deux

brachyanticlinaux ; dans les deux piliers de la gorge les plissements

s’enroulent en sens contraires.

Des brachyanticlinaux et brachysynclinaux qui se relaient, c’est la

structure de l’Atlas Saharien d’un bout à l’autre jusqu’en Tunisie. Il

n’est donc pas surprenant de la retrouver ici. Mais enfin il demeure

entendu que la haute vallée de la Zousfana n’est pas l’œuvre exclusive

de l’érosion. Le travail de l’érosion a été guidé par un ensellement de

la chaîne, qui a du rapport avec l’orogénie, avec la structure profonde

(voir la fig. 2).

Cette coupure de la haute Zousfana appelle d’autres observations.

De part et d’autre de la vallée, la roche change. Le Maïz et le Grouz

sont deux échantillons de la même montagne. Tous deux sont des

brachyanticlinaux de calcaire jurassique et surtout liasique. Dans l’un

et l’autre le pli est vivement déversé au sud, couché même. Des

calcaires jaune de miel, vivement redressés, nus, abrupts, déchiquetés

en aiguilles, particulièrement au sud, sur la surface où le pli est

couché : c’est le Maïz et c’est le Grouz. De l’autre côté de la vallée,

le Beni Smir avec son prolongement le Soffah est un autre monde. Les

altitudes seules sont comparables, au Beni Smir comme au Maïz et au

Grouz elles dépassent légèrement 2000 mètres ; c’est beaucoup pour

l’Atlas Saharien. Pour y retrouver des sommets dépassant 2000 mètres il

faut aller jusque dans l’Aurès. A tout autre point de vue le Beni Smir

s’oppose franchement au Maïz et au Grouz. C’est une masse homogène de

grès crétacé (Albien). Les couches de ce synclinal suspendu sont à peine

ondulées, d’allures tranquilles qui contrastent avec la stratification

bouleversée du Maïz et du Grouz. On a cherché à rendre ce contraste

sensible dans la figure ci-jointe (fig. 3).

[Illustration : FIG. 3. — MAIZ ET BENI-SMIR.

La figure fait ressortir le contraste entre les structures de l’Atlas de

part et d’autre de l’oued Zousfana. — Le Maïz est un hérissement de

pointes calcaires liasiques avec du trias accusé en creux. Le plissement

est très énergique. — Le Beni Smir est une feuille de grès albien

légèrement ondulée en cuiller, une ondulation synclinale suspendue.

Beni Smir est un nom de tribu, Taderent et Djattou sont des lieux

habités ; ici comme plus à l’Est le plateau gréseux est hospitalier à

l’homme (Gadas du djebel Amour. Les Beni Smir sont des Amour). — Le Maïz

est du même type que le Grouz. Nous sommes ici à l’extrémité orientale

du Grouz (voir fig. 4).

A Djattou belles gravures rupestres sur les blocs de grès albien tombés

de la falaise.]

Il y a des conséquences humaines. Le Maïz et le Grouz sont des déserts

de pierres. L’homme y passe ; on y voit des chasseurs de mouflons ; des

dénicheurs d’abeilles ; des gens qui viennent faire quelques litres de

goudron végétal avec les rares genévriers. Je ne crois pas qu’on y voie

jamais des tentes. A coup sûr pas une seule maison. Mais le Beni Smir

est anciennement aménagé par l’homme. Près de la source très abondante

de Djattou, à côté d’une petite palmeraie, il y a des gravures rupestres

qui sont parmi les plus belles. Jusqu’en haut de la montagne, sur le

plateau, il y a un village avec des cultures, Taderent. Le Beni Smir a

ses habitants propres, qui n’en sortent pas, qui en vivent, et qui lui

ont donné leur nom. Le groupe des Beni Smir fait partie d’une grande

tribu algérienne, celle des _Amour_. Ils mènent la même vie que les

autres Amour dans le même cadre. Une feuille de grès Albien légèrement

ondulée, c’est une structure très répandue dans tout le Djebel Amour.

Les « Gadas » bien connues d’Aflou sont des plateaux de grès Albien. Le

Beni Smir est la plus occidentale des gadas ; il a toutes ses affinités

de ce côté-là, celui de l’Algérie.

Il faut noter que, tout au rebours, le Maïz et le Grouz sont une

apparition nouvelle dans l’Atlas Saharien ; cette dernière coulisse ne

ressemble pas aux autres. A l’est de Figuig, dans toute la chaîne, c’est

le crétacé qui domine. Le jurassique et le lias ne sont pas inconnus,

mais ils apparaissent en pointements rares d’étendue limitée. De

puissantes coulisses, longues de près de 100 kilomètres, avec un relief

relatif d’un millier de mètres, tout entières en calcaires jurassique et

liasique du socle au sommet, c’est une nouveauté. On n’a pas encore vu

ça dans l’est.

Cette apparition en surface de roches plus profondes va de pair, comme

il est naturel, avec une intensité de plissement notablement accru. A

l’est de Figuig, dans l’Atlas Saharien tout entier jusqu’aux Syrtes, les

géologues décrivent ce qu’ils ont appelé des « plis ébauchés », de

simples ondulations. Mais dans le Grouz et le Maïz le plissement est

très énergique, les plis sont nettement couchés. Ce n’est donc pas

douteux. Des couches plus profondes de l’écorce terrestre sont

surhaussées et largement dénudées ; si bien que le lias se trouve amené

à la même altitude que le crétacé. Cette transformation se fait d’un

coup sur la rive droite de la haute Zousfana.

Elle s’accompagne de phénomènes qui attestent une dislocation. On sait

que le trias algérien, qui est de la boue plâtreuse et salée est un

terrain facilement lubrifié, et extraordinairement instable ; il est

connu pour foirer à travers les fissures avec des allures éruptives ; et

il est d’ailleurs souvent accompagné d’une roche éruptive, l’ophite. Or

le long de la haute Zousfana les pointements de trias et d’ophite

tiennent une place importante. Tout l’intérieur du Maïz à l’extrémité du

brachyanticlinal est évidé aux dépens du trias (voir fig. 3). Les

ophites du Maïz ont une minéralisation de cuivre dont on a projeté

l’exploitation. En amont sur l’oued, au point dit Mouiah Sfer, un

affleurement de trias et d’ophite est important, les indigènes y ont

fait une petite descenderie pour l’exploitation du sel.

La haute Zousfana est une rivière assez vivante, elle est pérenne dans

certains secteurs ; on ne sait pas si la réapparition de l’eau serait en

relation avec des suintements de nappe souterraine. Mais on connaît très

bien les sources de Figuig ; elles ont été étudiées par M. Ficheur.

Elles sont thermales, et elles jaillissent le long d’une cassure, dont

la lèvre inférieure est encroûtée de travertin épais[7].

Avec quelle abondance on en aura une idée, si on considère le nombre

d’hommes dont elles ont permis le groupement. Figuig a 10 ou 12000

habitants. Il n’y a pas d’agglomération urbaine comparable dans tout le

Maroc oriental ; Tell compris ; puisque Oudjda, la capitale

administrative, a 7000 habitants.

Quant aux autres oasis du Sahara Algérien, elles ne comptent leurs

habitants que par centaines.

Voilà bien des observations concordantes. Elles autorisent la conclusion

que la coupure de la Zousfana, à l’orient du Grouz, a quelque rapport

avec la faille du Touat, dans la prolongation de laquelle elle se

trouve.

Pourtant les phénomènes observés à l’autre bout du Grouz sont encore

plus concluants.

_Le Tamlelt._ — Sur ses 80 kilomètres de long, le Grouz tout entier est

parfaitement semblable à lui-même. Au centre il est bien, il est vrai,

d’épaisseur diminuée ; il y a une tendance à l’ensellement. Là se trouve

dans l’épaisseur de la montagne un évidement, le cirque de Djaïfa (fig.

4). En ce point on peut traverser le Grouz par le moins mauvais de ses

sentiers ; un canyon très long, très étroit, très obstrué de blocs, très

coupe-gorge ; à la rigueur une caravane chargée pourrait s’y écouler,

bête après bête, au compte-goutte, à ses risques et périls, presque

partout de plain-pied : ce qui serait assurément impossible partout

ailleurs dans la montagne. Au delà vers le nord, dans le prolongement de

cet ensellement du Grouz, l’Atlas Saharien est largement interrompu

entre le Djebel R’als et le Maïz. Il semble donc bien qu’il y ait ici

encore une tendance à coupure orientée nord-sud. Pourtant la continuité

du Grouz n’est pas interrompue. C’est à son extrémité occidentale qu’il

faut aller pour trouver la coupure nord-sud franchement réalisée, dans

des proportions grandioses.

Cette coupure s’appelle le _Tamlelt_.

[Illustration : FIG. 4. — LE TAMLELT.

Un coup d’œil sur la figure permet de distinguer la pénéplaine primaire

(la plaine) de la chaîne secondaire (les massifs montagneux). — La

limite entre les deux dessine un Z majuscule. — La branche centrale du Z

coupe à l’emporte-pièce la R’als et le Grouz. — C’est la coupure du

Tamlelt à travers l’Atlas Saharien à l’extrémité occidentale du Grouz

(voir fig. 2 et 3).]

Le Tamlelt est une plaine à perte de vue. Sur la carte que nous en

avons, et qui est bonne[8], on mesure exactement ses dimensions. D’est

en ouest elle a, suivant les points, de 30 à 60 kilomètres dans le sens

de la latitude. Du nord au sud elle a 50 kilomètres. Elle est tout

entière enclose dans l’Atlas Saharien, c’est-à-dire qu’elle en rompt

totalement la continuité. A proprement parler elle le supprime. Cette

substitution d’une plaine à une chaîne de montagnes se fait d’un coup,

suivant une ligne à peu près droite sur laquelle non seulement le Grouz,

mais aussi le R’als, s’arrêtent brusquement, comme tranchés net. La

disparition de l’Atlas Saharien est à peu près totale sous le méridien

du Tamlelt. Il n’en reste plus au nord du Tamlelt qu’une traînée de

chicots, Djebel Orak, Djebel Haouanit, Djebel Lakhdar, Djebel Bou Arfa

(fig. 4).

L’épaisseur de ce chaînon, mesuré sur la carte, n’excède pas 2

kilomètres. C’est tout ce qui subsiste d’une chaîne dont la puissance

atteignait une cinquantaine de kilomètres. Il n’y a plus d’Atlas ; on

passe ici du Sahara aux Hauts-Plateaux directement, sans intermédiaire.

Plus à l’est sur toute l’étendue de l’Atlas Saharien, il y a un autre

point, et un seul, où la chaîne disparaît brusquement d’une façon tout à

fait comparable ; c’est, entre les Zibans et l’Aurès, la brèche de

Biskra qui fait communiquer de plain-pied le Sahara et le Hodna.

A la seule inspection de la carte, le Tamlelt et la brèche de Biskra

apparaissent deux pendants, la reproduction en deux exemplaires du même

phénomène, remarquable à coup sûr.

Ce phénomène, au Tamlelt, apparaît plus remarquable encore, et, je

crois, plus intelligible, si on cherche à l’éclairer par une étude

sommaire des conditions géologiques.

Il faut distinguer ici entre les bords oriental et occidental du

Tamlelt. La bordure occidentale, du côté marocain, encore que nous en

ayons déjà une représentation topographique, nous est tout à fait

inconnue au point de vue géologique. On n’en parlera pas. Nous sommes

ici à la limite extrême du pays scientifiquement étudié. Sur la bordure

orientale en revanche, et sur le Tamlelt lui-même, nous avons déjà des

documents géologiques, autorisant des conclusions générales. Beaucoup de

fossiles et d’échantillons ont été rapportés aux laboratoires de MM.

Flamand et Ficheur, comme aussi au laboratoire de M. Barrois à Lille.

Personnellement j’ai vu et revu la région. On est certainement fixé sur

les grandes lignes. On sait en gros la composition et la structure des

reliefs importants. Une carte Flamand[9] au millionième, publiée en

1909, dit l’essentiel.

Ces documents géologiques et topographiques, on a cherché à les rendre

sensibles dans la figure 4.

Il s’agit de la limite entre la pénéplaine primaire, la même qu’au

Sahara, d’une part, et d’autre part les terrains secondaires, du crétacé

au lias, englobés dans le plissement de l’Atlas. L’ouest et le sud de la

figure (où la plaine domine) est pénéplaine primaire. Le nord et l’est

(la zone des hauts-reliefs) appartient à la chaîne secondaire.

Au sud du Grouz la pénéplaine primaire est bien connue depuis une

vingtaine d’années déjà. Elle est représentée surtout par des calcaires

dinantiens très puissants. Sur cette pénéplaine la transgression

cénomanienne a déposé des calcaires et des marnes en couche mince, dont

le contact inférieur avec la pénéplaine s’observe aisément. Cette

transgression cénomanienne si limitée atteste l’indépendance de la

pénéplaine par rapport aux mers secondaires.

Dans la région de l’Antar (exactement au Raknet-el-Betoum), on observe

directement, je crois, le pli du Grouz, couché sur la pénéplaine, comme

sur un avant-pays rigide. Que le Tamlelt soit lui aussi primaire, c’est

une acquisition récente. Nous la devons à M. Rey et au laboratoire de

géologie à l’Université de Lille[10].

Le Tamlelt est une plaine d’alluvions ; à travers les trous du manteau

alluvionnaire un substratum ancien apparaît composé de vieilles roches,

quartzites et schistes. M. Rey nous apprend que ces schistes contiennent

des fossiles du silurien supérieur, des graptolites.

D’autre part, si on consulte la carte Flamand[11] aux lettres S, Sq,

Sqr, on constate que les schistes et les quartzites s’étendent au sud

jusqu’au voisinage immédiat des affleurements dinantiens.

Tout se passe donc comme si tout le Tamlelt, d’un bout à l’autre, comme

le veut M. Rey, et comme le terrain en donne l’impression, était

silurien. Le contraste avec l’Atlas est donc, au point de vue

géologique, aussi vif qu’au point de vue topographique. Le contact entre

l’Atlas et le Tamlelt est d’une netteté brutale. La limite géologique

coïncide exactement avec celle de la plaine. Elle est jalonnée par des

affleurements miniers. Au Djebel Houanit, plomb et calamine, au Bou

Harfa, manganèse, au R’als une vieille mine de cuivre indigène, qui doit

avoir été importante. Il faut ajouter que cette limite géologique

dessine exactement un Z majuscule : deux cassures rectilignes orientées

est-ouest (sens de l’Atlas), sont raccordées à l’angle droit par une

cassure orientée nord-sud (sens de la faille du Touat).

Il faut souligner combien la présence du primaire largement étalé au

cœur et à travers toute l’épaisseur de l’Atlas Saharien est une

nouveauté surprenante. Cet Atlas Saharien est bien connu, dans toute son

étendue à travers l’Algérie et la Tunisie, depuis la frontière marocaine

jusqu’aux Syrtes. Il est tout à fait certain qu’on n’y voit pas à l’est

du Tamlelt le moindre pointement primaire. A l’extrémité occidentale du

Grouz, comme à son extrémité orientale, il y a vieillissement brusque

des couches affleurantes. Un accident nord-sud ramène d’un coup en

surface des roches de la profondeur.

_La Moulouya._ — Voilà les faits, tels qu’ils sont établis depuis peu,

mais sans conteste. Semblera-t-on excéder les conclusions qu’ils

autorisent si on dit ceci ?

La faille du Touat, celle de la rue de palmiers, rencontre l’Atlas

Saharien à la hauteur du Grouz. C’est elle qui a, de part et d’autre du

Grouz, les répercussions signalées plus haut, des accidents

grossièrement orientés nord-sud comme la faille elle-même. Le plus

important est à l’ouest du Grouz. Là tout se passe comme si le Tamlelt

était la prolongation pure et simple de la pénéplaine primaire

saharienne ; et comme si la faille en zigzag qui limite le Tamlelt à

l’est était la prolongation de la faille du Touat à travers l’Atlas.

Il faut noter l’importance du Tamlelt comme limite, au point de vue

orographique et humain.

Cet Atlas du Grouz et du R’als, que la faille du Tamlelt tronçonne

brutalement, ne s’arrête pas là ; il recommence au delà du Tamlelt à

l’ouest, mais il n’est plus le même ; ce n’est plus l’Atlas Saharien,

c’est le grand Atlas Marocain.

L’un est loin d’être aussi bien connu que l’autre. Pourtant nous avons

sur le grand Atlas de beaux travaux très détaillés de MM. Brives et

Gentil. Et ces travaux sont bien loin d’être aussi discordants qu’ils

l’avaient paru d’abord. Il est sûr que des morceaux considérables de

pénéplaine primaire font partie intégrante de la chaîne tout du long

jusqu’au voisinage de l’Atlantique[12]. Il est certain aussi d’ailleurs,

comme Gentil l’a fait ressortir, que ces deux chaînes qui se prolongent

l’une l’autre ont des analogies profondes de structure[13].

Ce sont bien deux parties de la même chaîne.

Seulement elles font entre elles un contraste très vif, non seulement au

point de vue géologique, mais aussi et davantage encore topographique.

Le grand Atlas mérite son nom, il est très élevé ; les sommets

avoisinent 4000 mètres. Il est deux fois plus haut que l’Atlas Saharien.

Par l’altitude et l’âge des roches ce sont des mondes montagneux tout à

fait distincts.

Le contraste est le même entre deux humanités.

Aux puits du Tamlelt viennent boire deux races voisines et ennemies. A

l’est sont les Beni-Guil, arabes de langue, cavaliers, nomades ;

apparentés par leur organisation et leur genre de vie aux nomades des

hauts plateaux Algériens, à leurs voisins les Hammeyan par exemple. A

l’ouest du Tamlelt commencent les Beraber ; dans toute l’Afrique du Nord

ils sont les seuls à qui la coutume populaire a conservé le nom des

Berbères ; leur dialecte est berbère et ils ne savent pas l’arabe ; ils

sont ruraux, sédentaires, montagnards, ils ont une organisation

démocratique de village ; ce sont les frères de nos Kabyles ; comme eux

ils ont pour leurs voisins de langue arabe une haine nationale plus que

millénaire.

Ce sont là des faits qu’il semble difficile de nier ; mais si on les

admet on ne peut pas s’y tenir ; il faut aller plus loin.

Au temps de Salluste, la Moulouya était déjà une frontière entre les

deux Maurétanies. On peut certainement dire qu’elle l’est restée, en

entendant la Moulouya moyenne, celle des hauts plateaux. Elle aussi

sépare les Béraber et les Arabes, les sédentaires et les nomades. Mais

ce n’est pas le fleuve lui-même qui est frontière. Il longe sur sa rive

gauche le pied d’un escarpement haut d’un millier de mètres, par lequel

le haut pays marocain, qu’on appelle ici le moyen Atlas, tombe à pic sur

les plateaux algériens deux fois moins élevés (fig. 6). C’est de tout le

Maroc le coin qui est resté le plus inconnu. Il faut en parler avec

prudence, et attendre les résultats d’une étude géologique qui n’est pas

commencée, et qui sera longue. Mais enfin on connaît bien aujourd’hui,

on a même à peu près cartographié la continuation des hauts plateaux

jusqu’à la Moulouya. De là, par delà la rivière, on voit, j’ai vu, le

massif abrupt du moyen Atlas barrer l’horizon, avec ses cimes encore

largement neigeuses à la fin du printemps, _djebel-es-theldj_ la

montagne de la neige, disent les Beni-Guil. Le contraste entre le moyen

Atlas et les hauts plateaux, de part et d’autre de la Moulouya, paraît

du même ordre qu’entre le haut Atlas et l’Atlas Saharien, de part et

d’autre du Tamlelt. C’est la même frontière qui continue dans les mêmes

conditions physiques.

Et alors cette grande faille de la « rue des palmiers » qui nous a paru,

au Tamlelt, tronçonner l’Atlas Saharien, on en suivrait donc la

prolongation, le long de la Moulouya, tout au travers des hauts

plateaux. Est-ce tout ? Dans son prolongement à peu près linéaire, tout

le massif espagnol s’abîme dans la Méditerranée : les géologues

admettent que la Sierre Nevada et les Pyrénées ont été tronçonnées par

ce grand effondrement.

Entre les côtes marocaine et espagnole, au large de la Moulouya, il est

d’ailleurs parfaitement certain qu’une grande faille franchit la

Méditerranée. Les cartes bathymétriques montrent un abrupt très accusé

duquel émerge l’île volcanique d’Alboran (fig. 39). Près l’embouchure de

la Moulouya, le cap des Trois-Fourches qui est de roches éruptives, fait

une saillie d’une quinzaine de kilomètres ; la plus aiguë et la plus

accusée de toute la côte nord-africaine ; dans la direction de l’île

Alboran, en parfaite symétrie avec la saillie correspondante que fait,

sur le rivage espagnol, le cap de Gata, lui aussi éruptif (fig. 1 et

29). Les basses vallées voisines de la Moulouya et de la Tafna

apparaissent d’un coup d’œil sur la carte, encombrées de roches

éruptives. Un archipel d’îles côtières volcaniques (Habibas, Rachgoun,

Zaffarines) : les appareils volcaniques les plus jeunes et les mieux

conservés de toute l’Afrique du Nord (le volcan de Tifarouïne[14] et

celui des Msirdas sur la frontière algéro-marocaine[15]) ; des restes

abondants de volcans primaires, carbonifériens, ou permiens (dans les

hauts de l’oued Isly, sur la même frontière[16]). Tout se passe comme

s’il y avait là un système de cassures qui n’a jamais été fermé depuis

la fin de l’ère primaire.

La même faille, ou, si l’on veut, le même grand accident se laisserait

donc suivre depuis le Roussillon jusqu’au Bas-Touat.

_Conclusion._ — Cette faille Touat-Roussillon serait une ride importante

sur la face de la planète. On se borne à signaler le problème. Pourtant

avec toutes les réserves prudentes qu’on voudra il reste un groupe de

réalités positives qu’il est légitime de coordonner.

Depuis le cœur du Sahara jusqu’à la Méditerranée, à peu près sous le

méridien de la frontière algéro-marocaine, dans une direction

grossièrement nord-sud, il court une ligne qui ne cesse pas un instant

d’être extrêmement importante au point de vue humain. Au Sahara, c’est

la « rue des palmiers ». Dans l’Atlas, c’est la limite entre les très

hautes montagnes marocaines et les montagnes moyennes ou les hauts

plateaux d’Algérie ; et du même coup entre deux langues, deux sociétés,

deux nations.

On a cru pouvoir prononcer le mot de faille ; on croit même reconnaître

le long de cette faille, le compartiment effondré, invariablement

l’oriental. Puisque enfin, pour qui vient de l’est, les roches primaires

apparaissent brusquement pour la première fois au point précis où on

franchit la faille.

Mais enfin mettons que ce mot de faille soit inexact. N’anticipons pas

sur des travaux géologiques de détail qui restent à faire. Il y a

quelque chose, de quelque nom qu’on l’appelle, qui est orienté dans le

sens du méridien, non seulement au Sahara, mais dans l’Atlas. C’est sur

la direction qu’on insiste. Dans cette Algérie, qui est une chaîne

plissée, la direction est-ouest, qui est celle du plissement, attire

d’abord l’attention. Nous avons saisi sur le fait qu’il y en a une

autre, croisant la première à angle droit, qui est extrêmement

importante, et qui a du rapport avec le Sahara.

[Note 6 : Dans un compte rendu de mission, déjà vieux d’une quinzaine

d’années (no 50), je n’ai pas mis cette faille en valeur. Son existence

m’est apparue évidente au cours d’une mission ultérieure et récente, en

1918.]

[Note 7 : No 49 _bis_, p. 457.]

[Note 8 : No 18, feuille no XLI.]

[Note 9 : No 17.]

[Note 10 : Rey, nos 88, 89, 90. Dollé, no 32.]

[Note 11 : No 17.]

[Note 12 : Nos 27, 16.]

[Note 13 : No 57, p. 126.]

[Note 14 : No 54, p. 324.]

[Note 15 : No 55, p. 331.]

[Note 16 : No 55, p. 24 et 331.]

CHAPITRE III

LA GRANDE DORSALE HOGGAR — LAGHOUAT — MÉDÉA.

Le grand accident que nous avons appelé la faille Touat-Roussillon n’a

jamais été signalé par les géologues. La raison en est qu’elle franchit

l’Atlas nettement en dehors de leur domaine, qui a été exclusivement

l’Algérie, le pays anciennement français, dont on a depuis longtemps

déjà de bonnes cartes topographiques, où depuis près d’un demi-siècle un

service géologique fonctionne. Le Tamlelt est politiquement sur le sol

marocain. Il n’est à peu près accessible que depuis une dizaine

d’années, dont cinq de guerre.

Dans leur domaine les géologues ont depuis longtemps et à maintes

reprises signalé la répercussion d’un autre grand accident saharien, qui

a lui aussi une direction grossièrement nord-sud où comme l’a dit l’un

d’eux, G.-B.-M. Flamand, « sub-méridienne »[17].

Dans ce qui va suivre, on s’appuie sur l’autorité de MM. Ficheur,

Alexandre Joly, R. Chudeau.

On se bornera à souligner l’importance et les conséquences géographiques

d’un fait admis unanimement par les géologues. On pourra donc passer

beaucoup plus rapidement.

Voici le fait (fig. 6).

Depuis le massif du Hoggar, au cœur du Sahara, une ligne de hauteurs

court nord-sud sur quelque chose comme 1500 kilomètres jusqu’à la

rencontre de l’Atlas. Elle est jalonnée par le Hoggar lui-même, avec des

sommets volcaniques au-dessus de 3000 mètres ; puis par l’éperon

septentrional du Hoggar, le Tifedest, et le Mouydir, qui atteint encore

1700 mètres ; au delà le dos du Tadmaït a 900 mètres, il se prolonge

jusqu’à Laghouat, au pied de l’Atlas, par ce qu’on appelle le plateau

des _Dayas_.

Le Mouydir est nettement un vieux pli hercynien de la pénéplaine

primaire ; plus au nord où la pénéplaine ne s’observe plus directement,

c’est évidemment un pli hercynien sub-méridien qui se continue sous le

crétacé du Tadmaït, imposant sa direction à la grande ondulation

anticlinale. Ce dos de sillon du Tadmaït, en calcaire crétacé nu, balayé

par le vent, domine à l’est et à l’ouest les dépressions où se sont

accumulées les deux grands ergs. A ce chemin de roc solide entre deux

mers de sable, les indigènes ont donné le nom de pont « el gantra ».

Le plateau des Dayas doit aussi sa particularité essentielle et son nom

à ce qu’il est un dos de terrain surélevé entre les deux grandes

cuvettes. Les « Dayas » ne sont pas autre chose que des têtes d’aven,

points d’origine de circulation souterraine, dans un terrain très

perméable (le mio-pliocène, accumulation des déchets de l’érosion sur le

versant de la grande chaîne). Il est naturel que les têtes d’aven se

multiplient à la surface d’un plateau de dirimation, où les eaux d’orage

stagnent incertaines de leur direction.

Cette grande dorsale si nette qui coupe en deux le Sahara Algérien

depuis le Hoggar jusqu’à Laghouat, les géologues en retrouvent la

continuation à travers toute l’Algérie jusqu’à la mer. Sur les hauts

plateaux, c’est le « plateau steppien » de Joly, « centre de dirimation

entre deux bassins de réception, les chotts oranais d’un côté, le Hodna

de l’autre ». Dans le Tell ce sont « les plateaux miocènes de Médéah qui

par leur altitude contrastent nettement avec les niveaux très bas

qu’occupent, dans la vallée du Chélif à l’ouest et dans celle de l’oued

Soumman à l’est, des dépôts du même âge ».

Il faut ajouter ce curieux pédoncule qui réunit, à Miliana, le plateau

de Médéa au Zaccar, dressant une cloison haute abrupte et étroite entre

les très basses vallées de la Mitidja et du Chéliff (fig. 5). Et il faut

noter, tout à côté, dans l’angle correspondant de la Mitidja, un curieux

affleurement de roche éruptive en forme de V[18]. Ce seuil de Miliana

est un des coins de l’Algérie où la croisée des deux directions nord-sud

et est-ouest, saharienne et méditerranéenne, s’accuse avec le plus

d’énergie.

Ces données que nous devons aux géologues, il est possible de les

éclairer et de les souligner avec des faits géographiques très

importants qui semblent avoir un peu échappé à l’attention.

Les géographes savent depuis longtemps que, dans le Tell, sous le

méridien d’Alger, à la Mitidja, deux Algéries tout à fait différentes se

relaient. Un géographe arabe, l’auteur du _Kitab le Istibçar_, appelle

déjà le seuil de Milianah « la porte du Gharb[19] ».

[Illustration : FIG. 5. — LE PLATEAU DE MÉDÉA.

Au-dessus de deux dépressions très profondes (moins de 400 mètres au-

dessus du niveau de la mer) ; la plaine du Chélif à l’Ouest, la vallée

de l’Isser à l’Est ; le plateau de Médéa se dresse à un millier de

mètres, attestant la persistance de l’orientation Nord-Sud dans la

chaîne plissée Est-Ouest. Les masses montagneuses de l’Atlas de Blida, à

l’Est, et du Zaccar à l’Ouest (1600 m. d’altitude) sont séparées par un

ensellement très accusé, le pédoncule de Miliana (600 m. d’altitude).

Par-dessus ce pédoncule et même à travers lui (tunnels) s’ouvre entre le

Chéliff et la Mitidja une communication d’orientation générale Nord-Sud.

Là passe la frontière géographique entre les deux Tells, celui des

plaines subcôtières et celui des Kabylies. Cette frontière est jalonnée

par un chapelet de villes actuelles ou défuntes, Achir, Médéa, Miliana,

Cæsarea (Cherchell), Alger. Le plateau de Médéa est l’extrémité

septentrionale de la dorsale Hoggar-Laghouat-Médéa, (voir fig. 6).]

D’une part, à l’est, une Algérie montagneuse, pittoresque, boisée,

presque exclusivement Berbère, l’Algérie des Kabylies. D’autre part, à

l’ouest, l’Algérie des plaines sub-littorales, bien plus sèche que

l’autre, nue, peuplée d’indigènes bien différents qui mènent une autre

vie, et parlent surtout l’arabe. Entre ces deux Algéries, c’est

l’extrémité nord de la grande dorsale qui fait limite. Et cette

extrémité nord est curieusement jalonnée d’agglomérations urbaines

actuelles ou fossiles. Il y a eu là à travers les siècles, jusqu’à trois

grandes capitales de toute l’Algérie. L’une s’est appelée « Achir » ;

c’est à peine s’il en reste des ruines ; son nom est aussi mort qu’elle,

parce que nul ne s’intéresse au moyen âge berbère. Mais les émirs

Zirides, chefs de la tribu Sanhadja, qui ont régné à Achir, dominaient

tout le pays entre la Tunisie et le Maroc. Achir était dans les monts du

Titteri, au sud immédiat de Médéa (fig. 5). Les deux autres capitales

sont maritimes. L’une était Cæsarea, notre Cherchell, centre de la

domination d’une dynastie berbère, celle de Juba, avant d’être celui de

l’administration romaine. Dans l’angle nord-ouest de la Mitidja, très

visible à 10 lieues à la ronde, se dresse le tombeau de Juba ou de sa

famille (tombeau de la chrétienne), attestant que la racine de la

dynastie était bien là, précisément au point où la grande dorsale

aboutit à la mer.

La troisième capitale est naturellement l’actuelle, Alger ; il faut

souligner combien elle est à un point naturellement indiqué par

l’histoire et la géographie pour dominer.

Structure de l'Algérie · 第 1 / 19 段