Aussi bien, écrire autre chose, ce serait retomber dans le charabia

prodigieux (volumes, sonorités, science et hypothèse, force et matière,

etc...) dont s’orne la prétentieuse nullité de la plupart des jeunes

peintres d’aujourd’hui.

Quand Cézanne va peindre, en compagnie de Guillaumin, dans l’ancien parc

d’Issy-les-Moulineaux, alors il est sous l’influence--qui lui laisse

cependant de larges coudées--de Courbet. Il peint des paysages serrés,

gravement, religieusement. Aucune virtuosité, aucune envie d’étonner.

Et dès ce moment son humeur pictural--si je puis ainsi dire--est fixé.

Devant la nature, il sera toujours grave, méditatif, sérieux. Alors que

ses camarades réaliseront pour la plupart du temps des paysages gais,

triomphants, dans la joie de vivre et de peindre, lui, il demeurera

toujours, avec le plus grand amour de peindre qui fût jamais, un triste,

un silencieux, têtu devant un paysage comme devant un problème à

résoudre.

Depuis ce moment encore, il tâtonnera fortement, angoissé de voir, de

deviner tant de vie secrète nourrissante, au plus profond des arbres, au

plus lourd humus de la terre. Au début, il voudra suivre Guillaumin,

Pissarro qui peignent vite; ses essais, en ce sens, seront stériles. Il

sortira de cette tâche fourbu, épuisé, le cœur vide, avec un dégoût

profond de la peinture.

Aussi, il n’insistera pas. Et dès son arrivée à Auvers-sur-Oise, où il

rejoint Pissarro, Guillaumin et Vignon, il est plus que résolu à peindre

comme un bœuf laboure, puisque, sans le vouloir, sans faire le

moindre effort, sa nature est stabilisée, et qu’il peint maintenant

lentement, patiemment, sans même s’apercevoir que quelqu’un à côté de

lui peint d’une tout autre manière; ce qui ne l’empêchera pas, par

délassement, de copier plusieurs fois des tableaux de son ami Pissarro.

_La maison du pendu_, que vous voyez au musée du Louvre, est de cette

période-là. Feu le comte de Camondo, banquier juif et portugais, était

très fier de posséder cette toile. Un jour, Claude Monet, l’en ayant,

par une lettre, félicité,--la dite lettre fut gardée dans une poche

cousue derrière la toile; et, aux visiteurs du dimanche, le comte,

rassuré devant l’opinion publique par la lettre venue bien à point de

Monet, en donnait lecture, avec de béats et triomphants sourires. Malgré

tout, cette toile ne l’emportait pas sur les autres toiles que le père

Tanguy vendait, toutes de cette période-là, en deux piles, l’une à

quarante francs, l’autre à cent francs le tableau.

«M. Cézanne, en peignant, _plaquait!_» m’avait dit un paysan d’Auvers.

Et, en effet, la touche en carrés se différenciait singulièrement du

métier épinglé, en hachures, en virgules de Pissarro, de Sisley et de

Monet. Pissarro, aussi, était bien parti de Courbet, comme les autres,

comme Renoir, comme Sisley; mais, inquiet dès le premier jour, instable

comme il le restera sa vie durant, il affectionnait maintenant ces mille

petites touches, ce travail de tapisserie au petit point, pour aider à

la vibration, au poudroiement de la lumière, à l’exaltation du pigment

coloré. Et cela constituait du flou continuel, mangeait les contours,

noyait tout le paysage, maisons, arbres, champs, animaux et paysans,

dans une poussière blonde, qui n’était assurément point sans charme,

venant après tant de peintures conventionnelles et arrêtées; mais qui,

aujourd’hui, nous fatigue, tant nous avons soif de précision, de

contours et de choses construites.

Or, Cézanne que certaines gens accusent encore maintenant de «n’avoir

jamais fait un tableau», voulut, toute sa vie, et chaque fois qu’il

était devant son chevalet, faire un tableau. Jamais il ne sacrifia rien

à «la commodité--je le répète--infernale de la brosse». Il songea

toujours à «construire», à «peindre solide»; quand il bâtissait des

maisons sur sa toile, à dessiner, à arrêter nettement leurs arêtes; et

les verticales apparaissent peu verticales au sol, et les horizontales

peu horizontales, uniquement à ces gens que la rigidité du cordeau a

abêti; et qui n’ont jamais vu que, lorsqu’on domine un paysage les

maisons s’élargissent à la base, tandis que les horizontales

s’infléchissent ou se courbent. Les jeunes peintres d’aujourd’hui (ils

viennent presque tous de Cézanne) appellent cette «infraction» à la

géométrie pure: un excès de sensibilité; et c’est pourquoi ce sont eux

surtout qui multiplient dans leurs toiles les lignes de travers, les

maisons pochardes et les toits bancroches.

Or, quelle injure picturale c’est là à ce peintre qui était si sincère,

si conscient du lourd devoir qu’il avait à remplir, puisqu’il avait

choisi sciemment cette profession de peintre, très noble, très héroïque,

mais aussi très décriée par toute une ville provinciale, si orgueilleuse

de ses négociants et de ses magistrats.

Cézanne n’a pas «recommencé le Poussin»; et cela est bien pour l’un et

pour l’autre; mais, comme chez le Maître des grands paysages

historiques, quelle gravité ordonnée chez Cézanne! De quelle beauté

silencieuse sont imprégnés ses paysages; et quelle étrangeté et quelle

totale originalité!

Quand on entre pour la première fois dans une salle où sont rassemblés

des tableaux de Cézanne, on ne les voit pas tout d’abord. Ils n’ont rien

à vous dire, si vous avez l’intention de les regarder à la dérobée. Ce

ne sont pas des tableaux de Salon; encore moins des tableaux qui

raccrochent. N’importe quel vil barbouilleur en sait plus sur ce

chapitre-là que le maître d’Aix. Il est facile, somme toute, de faire

hurler les couleurs; d’opposer des contrastes fulgurants, des

arcs-en-ciel de marchands de couleurs. Les étalagistes aussi dressent

avec éclat des vitrines de bas de soie. Les fleuristes enfin savent

étaler d’aveuglantes crudités de ton. Cézanne, lui, est toujours morose

d’apparence; sa peinture est souvent rébarbative; elle ne livre ses

lointains secrets d’enchantement et de joie qu’à ceux qui s’attachent à

elle. Elle ne se fait aimer que de ceux qui ont le loisir de l’amour.

Au rebours, un paysage de Claude Monet, un paysage de Renoir peuvent

tout de suite vous plaire. Ils jettent d’un coup leur fanfare de

couleurs, et déjà vous la connaissez toute. Aucun besoin de méditation;

c’est un charme des yeux, un charme complet, surtout s’il s’agit d’un

paysage de Renoir,--et c’est tout! Vous n’avez pas besoin de revenir

devant le tableau; il vous a enchanté, d’un coup; et vous devinez qu’il

a été peint sans fatigue, sans émoi; et que, demain, un autre paysage de

Renoir vous causera à peu près identiquement la même joie.

Ce n’est pas que Cézanne ait eu plus d’imagination que Renoir; mais il a

un autre sens de l’étrangeté; et, dans l’analyse comme dans la synthèse,

il va autrement loin que le peintre charmant.

Souvent Cézanne fait penser au Greco. Il en a toute la noirceur

tragique, toute l’angoisse immatérielle, toute la construction barbare.

Surtout dans ses paysages de maisons: villes et villages.

Je ne veux point décrire les toiles célèbres qui me font songer à cet

auguste souvenir. La photographie a vulgarisé ces amoncellements de

toits, ces clochers baignant dans les ténèbres d’un ciel funèbre, ces

maisons toutes échafaudées en oraisons de pierres, ces fenêtres

pesantes closes ou ouvertes sur la tristesse de la vie comme des yeux

résignés à force d’épouvante.

Sans doute, il y a de nombreux autres paysages de Cézanne; ceux-ci plus

tranquilles, et comme tout graves de sérénité. La campagne d’Aix lui a

fourni maints tableaux de ce genre. Il a su, cette fois, chérir d’un

amour attendri les champs, les murs, les arbres, les petites bastides

éparses çà et là comme des bornes blanches de la campagne romaine. Il a

recherché les arbres qui viennent de naître, les frêles arbrisseaux si

verts sur la terre rouge. Il a exprimé, en ardent amoureux de l’azur,

les vols éperdus des pins, les contorsions que le mistral impose à ces

arbres du vent. Il a chanté aussi les masures qui prennent racines au

profond de l’humus; il a plongé dans l’onde de l’Arc ou de la Marne les

reflets lourds des arbres gonflés de sève; il a aimé les marronniers du

domaine paternel, la douce immobilité de la pièce d’eau du Jas de

Bouffan; il a gîté dans des arbres caressants de paisibles maisons

toutes blanches au chapeau tout bleu; il a peint des rues, où, devant

des parcs, des maisons heureuses viennent s’offrir au passant; il a

glorifié les collines, les hautes herbes, les panaches, les branches qui

retombent comme des palmes; il a, au bord de la mer bleue, étagé de gais

villages aux toits rouges; il a noirci de mystère des allées de parcs

anciens; il a, lui aussi, peint des sous-bois où, le long des étroits

chemins, se pressent comme à une procession les jeunes bouleaux et les

tendres acacias; il a, sur des routes défoncées par les charrois,

abandonné des maisons, tristes, comme de pauvres vieilles; il a élancé

dans la nue la flamme des peupliers; il a bâti le roc qui plonge dans la

mer et le toit de la maison ployé par la colère de l’ouragan; il a peint

le grand arbre qui est comme le père de la campagne endormie, apaisée

sous sa sollicitude; et, toujours brûlé par sa passion, toujours sous la

morsure de la chimère, il a cheminé, dressé partout son appareil de

supplice, sentant sa vie s’en aller brutalement par tout son sang dont

il nourrissait les arbres et les champs, lui qui criait, jurait,

sacrait, de les voir toujours superbes, impassibles; même le chant

incessant des cigales n’était-il pas comme une dérision à son effort

toujours borné, à tant de tentations pas abouties, à sa sacrée peinture

dont un jour il crèverait bien, enfin pacifié?

[Illustration: BAIGNEUSES

PHOTO DRUET]

XI

SES NATURES MORTES

Si l’on appelle _tableaux_ les solennelles, compliquées et fastueuses

natures mortes dont nous surchargèrent sans trouble les peintres des

Flandres et certains Français des dix-huitième et dix-neuvième siècles,

à coup sûr, alors, les natures mortes de Cézanne ne sont pas des

_tableaux_.

Mais si, dégagé de ce fatras de mille objets disparates--ne voit-on pas

représentés dans les tableaux susvisés des fruits, des fleurs, des

tapisseries, des coupes d’orfèvrerie, des animaux, des instruments de

musique, des armes et des armures, des paysages et des fonds de ville,

des statues et des colonnes, des meubles et des vêtements, etc.

etc.?--si, dis-je, libéré de cet invraisemblable amas de choses

saugrenues, on ne veut considérer que l’éloquente simplicité d’une

toute petite partie de la nature _naturelle_ et _confectionnée_--puis-je

ainsi dire!--à coup sûr les natures mortes de Cézanne sont des tableaux.

Et comme il ne nous opprime pas, lui! Une serviette, des fruits, un

compotier, quelquefois, en plus, un pot, une bouteille--et voilà, grâce

à la magie de son admirable métier de peintre, une attachante œuvre.

Je ne nie point, certes, les réussites d’un Chardin et ses natures

mortes toujours apprêtées, toujours précieuses; je ne mets pas davantage

en doute les majestueuses avalanches de tons d’un Snyders; je reconnais

qu’un Johan Van Kessel a su disposer pour le plus vif plaisir des yeux

un groupement ingénieux et riche; enfin, dans notre dix-neuvième siècle,

Delacroix, ce peintre universel, et, tout près de nous, l’extraordinaire

Van Gogh, ont enchaîné notre admiration perpétuelle au dessus de

certaines de leurs natures mortes; mais les natures mortes de Cézanne

ne sont-elles pas plus émouvantes que toutes les autres natures mortes?

ne dépassent-elles pas en étrangeté même les plus inouïes, les plus

barbares, les plus rares natures mortes de Van Gogh?

Elles ont un accent particulier, inconnu jusqu’alors, qui vient

peut-être de l’incroyable «solidité» qu’affirment les objets

représentés. Remarquez ses pommes, ses autres fruits, pétris, modelés

chacun comme pour une vie éternelle. Autant de petites sphères, de

petits cônes, de petits cylindres baroques, qui sont recréés, à l’abri

cette fois de toute fermentation. Et si la diversité infinie de la

nature a bien été comprise par un peintre, ce fut à coup sûr par

Cézanne. Certes, on reconnaît toujours son style--parbleu! puisqu’il l’a

fait si fortement le sien!--mais pour chaque fruit, Cézanne, patiemment,

recommence à dessiner, à peindre, comme s’il découvrait pour la première

fois l’espèce de fruit qu’il a à représenter. En comparaison, revoyez

toutes les natures mortes des Musées: les fruits toujours dessinés,

toujours peints de la même manière; aucune _physionomie_ différente de

fruits; un modèle unique, un type invariable; quelques changements de

place dans la composition du tableau; et c’est tout, on ne compte que

sur la virtuosité du pinceau qui fera le tapage nécessaire pour fixer

dans une béatitude émerveillée le passant.

Cézanne, lui, peignit chaque fois avec une peine infinie--c’est toujours

la même chanson dès qu’il s’agit de lui!--ses natures mortes. On se

plaît à raconter que, souvent abandonnées, il les reprenait et que, de

nouveau abandonnées, pour être reprises plus tard, ce manège durait des

années. L’anecdote connue des fleurs en papier, qui lui servirent une

année durant de modèles et qui, au bout de quelque temps, avaient tout

de même «changé»,--ce qui l’indigna fort!--symbolise, précise le lent

acharnement de Cézanne à la conquête de la vérité. Au fond, c’est

lui-même qui a été--pour les esprits de travers--le propre artisan de

leurs tenaces incompréhensions actuelles. Ne répétait-il pas sans cesse,

à propos de ses natures mortes, que c’étaient là de simples études, et

qu’un jour il réaliserait, ayant beaucoup travaillé, le bon tableau? Les

esprits de travers ont pris à la lettre ce dire d’un peintre toujours

mécontent de soi, détruisant à plaisir de nombreuses œuvres; et,

niaisement, ils en concluent que Cézanne n’a jamais produit que des

essais, que des ébauches ou autres commencements d’œuvres. Eh bien!

essayez seulement de confronter avec n’importe quelles natures mortes du

Musée du Louvre _la Nature morte à la Commode_ (aujourd’hui à la vieille

pinacothèque de Munich), la _nature morte au châssis_, la _nature morte

à la statuette_, etc., etc. et vous discernerez de quel côté il convient

de fixer votre admiration, si vous n’avez pas, vous aussi, l’âme et les

yeux de travers!

Je concède, d’ailleurs, que l’imagination de Cézanne n’est pas allée,

dans ses natures mortes comme dans ses paysages, au-delà de toute

fantaisie. Pour lui, toute imagination se borna à l’invention pour son

propre compte d’un métier fort singulier, et à la découverte de quelques

«petites sensations», lui, Cézanne, prétendant même qu’il n’avait en

tout et pour tout à son compte qu’une _seule_ «petite sensation»;--et

encore, accusait-il Gauguin de la lui avoir ravie. C’est Mirbeau qui

raconte ainsi cette douce plainte de Cézanne: «Un jour il nous disait:

«Ce monsieur Gauguin, écoutez un peu... Oh! ce monsieur Gauguin...

J’avais une petite sensation, une toute petite, toute petite sensation.

Rien... ce n’était rien... ce n’était pas plus grand que çà... Mais

enfin, elle était à moi, cette petite sensation. Eh bien! un jour, ce

monsieur Gauguin, il me l’a prise. Et il est parti avec elle. Il l’a

trimballée sur des paquebots, la pauvre!.. à travers des Amériques...

des Bretagnes et des Océanies, dans des champs de canne à sucre et de

pamplemousses... chez les nègres, est-ce que je sais? Est-ce que je sais

ce qu’il en a fait? Et moi, maintenant que voulez-vous que j’en fasse?

Ma pauvre petite sensation!» Et Cézanne soupirait, gémissait comme un

enfant.»

Qu’eût-il dit, alors, du pillage qui suivit sa mort? de cette clique de

peintres abattus sur son œuvre, et la plagiant, la volant, la

détroussant! Voilà douze ans, treize ans que Cézanne est allé rejoindre

aux Champs-Elysées les souveraines ombres du Greco, de Delacroix, de

Rembrandt; et encore maintenant des peintres, ayant dépassé la

quarantaine, le plagient, lui volent, non plus sa «petite sensation»

déjà volée une fois, mais _toutes_ ses sensations, jusqu’à sa façon si

personnelle de dessiner, jusqu’à ses indications par taches d’aquarelle,

jusqu’à ses constructions de maisons, jusqu’à ses formes d’arbres,--et

quels massacres en résultent!

Pour ses natures mortes, le pillage est encore plus absolu. En

avons-nous vu--et en voyons-nous de ces pommes dans des compotiers ou

dans des assiettes sur une serviette blanche! A-t-on assez ressassé

«l’éloquence» des trois pommes, _simplement peintes!_ Et l’on a copié

encore ici jusqu’aux prétendues déformations de Cézanne! Car, des

peintres très capables de tracer une ligne à peu près droite ou un ovale

acceptable, ont systématiquement imité Cézanne, se sont obligés à

dessiner comme lui, sans comprendre, par lourde impudeur de paresseux

plagiaires.

J’ai dit qu’il _reprenait_ souvent ses natures mortes. Oui, pour lui,

ces _études-là_ n’étaient jamais finies. Combien d’entre elles restaient

des mois retournées contre les murs, ou dormant sur des chevalets ou

même abandonnées dans des coins noirs de ses ateliers successifs! C’est

ainsi que s’est établie la légende des toiles laissées par Cézanne en

pleine campagne, parce qu’il était mécontent de son travail. En vérité,

il avait beaucoup de toiles en train; et, comme il avait ordonné une

fois pour toutes de ne toucher à rien dans son atelier, souvent des

arrangements de natures mortes s’y éternisaient; et l’on devine dans

quel regrettable état il retrouvait un beau jour, entêté et rageur, ses

fruits, ses fleurs et jusqu’à l’ancienne blancheur de la serviette

passée maintenant au gris sale de toute la poussière accumulée.

En tout cas, un modèle de nature morte, c’était muet; et il était tout

seul avec ce modèle-là, dans son atelier. Double condition pour qu’il

fît un bon travail. On s’explique alors qu’il ait peint tellement de

natures mortes: celles qu’il a laissées en _vie_ et celles, en très

grand nombre, qu’il a fait brûler par Mme Brémond, vigilante

exécutrice des impitoyables autodafés qu’il ordonnait.

Il peignait, surplombant ses natures mortes; quelquefois même elles

étaient placées sur le sol. Van Gogh a peint aussi très fréquemment de

cette façon-là. On obtient ainsi de nouvelles rencontres de plans et

des aspects inédits de volumes. C’est la manière toute moderne de

peindre des natures mortes opposée à celle des natures mortes d’hier, où

les objets sont vus presque toujours en géométral. Mais c’est la manière

aussi qui fait dire à tant de gens que les natures mortes de Cézanne

sont le plus souvent de guingois. Huysmans lui-même a écrit cette

bêtise-là. Alors qu’il est si simple de regarder la nature et de voir

que Cézanne a merveilleusement et exactement peint ce que nous pourrions

voir nous-mêmes par nos propres yeux, s’ils devenaient enfin

clairvoyants. Ce sont encore ici les jeunes peintres qui, dans leur

sottise infinie, ont exagéré, dénaturé les vérités picturales révélées

par Cézanne; et les amateurs, ignares, naturellement s’en prennent à

Cézanne.

Chaque nature morte de Cézanne, quant à la couleur générale, diffère de

celle qu’il peignit hier et de celle qu’il peindra demain. On a, chaque

fois, pour ses grandes natures mortes au moins, un attrait nouveau.

Claude Monet, Pissarro, Renoir se répètent; Cézanne ne se répète jamais.

C’est que chaque fois il se donnait la vraie peine de «faire un

tableau», tandis que pour Renoir, par exemple, un tableau, ajouté à

celui qu’il a peint hier, représente un peu un devoir charmant, une joie

sans heurts, sans à coups, qu’il se donne pour le plaisir de joliment

réassortir les mêmes tons à des objets continuellement répétés.

Aussi Cézanne, morose, reste-t-il à part, très à part; tandis que

Renoir, à tout instant, va rejoindre la compagnie joyeuse des peintres

heureux de peindre et de vivre!

[Illustration: LES JOUEURS DE CARTES

(_Collection Auguste Pellerin_)]

XII

SES COMPOSITIONS

Sous l’influence des Musées, des parlottes du café Guerbois--et le

Romantisme régnant encore,--Cézanne, avant et aux environs de l’année

1870, peignit un certain nombre de compositions, dont quelques-unes

seulement trouvèrent, par la suite, grâce devant lui.

On peut citer parmi ces compositions: _Le Jugement de Pâris_ (1860);

_Une tentation de Saint Antoine_ (1870); _La Femme à la puce_ (Tableau

aujourd’hui disparu, dit M. Vollard, et qualifié par lui de «pochade

drolatique et pseudo réaliste»); _Un après-midi à Naples_ ou le _Grog au

vin_ (1863); Scène en plein air (1870); La Promenade (1871);

l’_Enlèvement_ (1867); le _Festin_ (1868); _La Léda au Cygne_ (1868);

etc.

Rubens et Delacroix étaient alors ses influences les plus directes;

mais, toutefois, Cézanne ne témoignait d’aucune servilité envers ces

maîtres, si l’on veut bien se souvenir des tableaux que je viens de

nommer,--et qui constituèrent à l’époque ce que l’on peut vraiment

appeler de «beaux scandales»!

Plus tard, d’ailleurs, Cézanne reviendra à son goût des compositions,

puisque l’on peut encore citer: _La nouvelle Olympia_ (1872);--_une

nouvelle Tentation de Saint Antoine_ (1873); le _Déjeuner sur l’herbe_

(1878),--_La lutte_ (1885).

Toutefois, il faut bien dire que ce ne sont point là, en général, ses

œuvres préférables. Je concède même que les détracteurs de Cézanne

peuvent d’abord rayonner quand ils considèrent seulement la photographie

du tableau dénommé: _Le Triomphe de la Femme_.

Ces hommages d’un peintre, d’un évêque mîtré, de joueurs de trompette,

etc., à une jeune femme étendue nue en plein centre du tableau, il faut

bien répéter, encore une fois, que c’était là, dans l’esprit de Cézanne,

non pas un tableau, mais une esquisse amusante, divertissante, qui, bien

entendu, s’il s’agissait d’un autre peintre, ne serait pas à grief, mais

à triomphe! car la couleur encore ici est précieuse: le corps si nacré

de la femme et le bel évêque rouge et or.

La toile intitulée _Le Pacha_, constitue également une plaisante

œuvre de Cézanne. Cette femme nue, en boule (mais encore quel joli

incarnat de la chair!), devant un gros monsieur tout noir, barbu et

chevelu, qui contemple une négresse agitant une palme, je ne donne point

cet ensemble pour une œuvre considérable, pas plus que la toile

intitulée: _La lettre_ et celle des _Brigands au bord de la mer_; mais

quel attrait rare et insoupçonné!

_L’autopsie_ déconcerte beaucoup d’admirateurs même de Cézanne. Et

pourtant le corps de l’homme étendu est admirable. On a souri un jour

devant cette _Tentation de Saint Antoine_, constituée par une femme nue

qu’escortent une ribambelle d’enfants nus. Et pourtant, encore, on

remarque dans ces diverses _Tentations_, une œuvre attachante, celle

où le saint est dominé par le Diable. Et, dans une autre œuvre: _Le

Christ et Madeleine_, il y a une très belle mise en scène; et le Christ,

qui étend le bras au-dessus de la tête d’un vieillard à genoux, est une

superbe figure. Je connais peu de tableaux religieux, dans les Musées,

qui soient aussi bien composés et aussi émouvants.

Il faut donc, dans ce chapitre des Compositions proprement dites, se

montrer encore équitable. A côté de «pochades» (dit M. Vollard) je

dirais, moi, plutôt: à côté de tableaux amusants, peints dans un moment

d’expansion joyeuse,--il arrive aux plus sombres d’être soudainement,

brutalement déridés--à côté, dis-je, de ces tableaux-là, il faut

distinguer ces compositions qui, comme _La Lutte_, constituent un des

plus rares tableaux de l’École française de tous les temps. Et,

d’ailleurs, tenons pour certain que Cézanne, lui-même, eût fort bien

fait le tri de son œuvre, et détruit beaucoup de toiles qu’il tenait

pour peu importantes, la Providence lui accordant seulement les tardives

années réservées à ses camarades Monet et Renoir, et pendant lesquelles,

comme on ne peut plus que se rabâcher, il convient impérieusement de

réserver à la Postérité le seul dessus du panier de son œuvre.

Aussi bien, Cézanne lui-même ne se sentait vraiment apte qu’à comprendre

et mettre en action le mot de Courbet: «Il ne faut peindre que ce que

l’on voit!» et, sans modèles directs, il était mal à l’aise.

Paul Cézanne · 第 6 / 7 段