«Lorsque, dans quelques années, on retracera l’histoire de la

peinture au XIXe siècle, le nom de Paul Cézanne sera mis en

vedette, comme celui d’un précurseur; on le rappellera un peu

comme, lorsqu’on étudie le romantisme, on parle de Bernardin de

Saint-Pierre et de Chateaubriand.--Né à Aix, en 1839, Cézanne a

vécu sa longue existence tout entière, _en beauté_, je veux dire

absorbé par son rêve qui était d’exprimer sur ses toiles les

complexes aspects d’une nature insaisissable. Lorsqu’on lui parlait

de son art il entrait rapidement dans une sorte d’état d’exaltation

qui marquait bien à quel point ce peintre était tout plein de

noblesse de son terrible métier. Alors que tant de médiocres se

déclarent satisfaits pour peu de chose et arrivent bientôt à la

seule _perfection_ qu’ils puissent obtenir, Cézanne a passé sa vie

à chercher, à chercher sans cesse. Il ne s’est jamais douté qu’il

avait trouvé quelque chose et quelque chose de grand et de

définitif; car si l’école du plein air existe, si nous avons Monet,

Pissarro, Sisley, si les peintres ont compris la valeur de

l’atmosphère et les mystères de la clarté qui baigne leurs

paysages, c’est à Cézanne qu’ils le doivent parce que Cézanne est

_le premier qui ait peint comme cela_.

«Bien loin de ceux qui se figurent que la brutalité est le signe de

la force, que la crudité remplace la lumière, Cézanne a été le

peintre des gris. Il a su discerner l’âme des paysages et

simplifier sa peinture en lui laissant cependant toutes ses

qualités essentielles.

«Depuis le fameux _Mardi-Gras_ du premier Salon d’Automne,

jusqu’aux derniers envois de cette année; jusqu’aux étranges

aquarelles dont la simplicité puissante attestait un effort

admirable, rien de l’œuvre du vieux maître n’est indifférent,

rien n’est méprisable, rien n’est _médiocre_. Il est permis de haïr

ce peintre, il n’est pas possible de le négliger. Il est permis

aussi de l’aimer, de se souvenir de cette existence inquiète, toute

passée dans l’angoissante recherche de la vérité, de cette œuvre

qui marquera le point de départ d’une nouvelle période dans

l’histoire de l’Art.

«Paul Cézanne est mort des suites d’une congestion pulmonaire

contractée devant sa toile, en plein air, alors qu’il s’acharnait à

peindre, insoucieux du reste, comme il fit toute sa vie durant.

Nous l’avons accompagné à sa dernière demeure, par un de ces temps

gris qu’il aimait tant et dont il savait si merveilleusement rendre

toutes les délicatesses. M. le sénateur Leydet a prononcé de nobles

paroles rendant hommage au maître disparu.

«Je voudrais que la ville d’Aix se souvînt de Cézanne, dont les

toiles sont à Paris, au musée du Luxembourg, à Berlin, dans les

principales grandes collections d’Europe et dont ni Aix ni

Marseille ne possèdent la moindre esquisse. Il y aurait là un

hommage tardif et si juste à rendre à la mémoire d’un peintre dont

la renommée ne fait que grandir, dont l’influence sur son époque

s’affirme de jour en jour. De même que nous conservons à la Méjanes

des manuscrits de Zola, de même nous devons pouvoir montrer aux

hôtes de notre beau musée que nous sommes ni des ingrats, ni des

ignorants, ni des sectaires, ni des arriérés et que, lorsqu’un de

nos compatriotes fait honneur à notre ville, notre ville à son tour

est soucieuse de s’en souvenir.»

Considérer Cézanne comme un maître dans la ville qui n’avait jamais cru

à la gloire du peintre, malgré tous les racontars venus de Paris,

c’était vraiment l’acte d’un déplaisant fantaisiste; et, aussi bien,

quand, un jour, il fut proposé au Conseil Municipal d’Aix de changer le

nom de la rue Boulegon en celui de Paul Cézanne, un tel hourvari

explosa que la proposition ne put même être développée.

Il me fut dit aussi que, dans son délire, Cézanne avait laissé échapper

cette plainte: «Ah! ce Pontier!... ce Pontier!...» Elle visait l’actuel

conservateur du Musée des Beaux-Arts de la Ville d’Aix, M. Henri

Pontier, sculpteur, qui, quoique ou parce que condisciple de Paul

Cézanne, ne voulut jamais admettre une toile de lui dans son Musée. Et

pourtant les Musées de Paris, tous les plus grands musées de l’Europe

possèdent des toiles de Cézanne, lui qui en eût donné avec joie dix,

vingt, cinquante.

Certes, je sais que, dans les dires de Paris, se glissaient des injures,

des incompréhensions totales, des affirmations catégoriques qualifiant

Cézanne de raté, d’impuissant, de peintre voyant tout de guingois à

cause de son diabète, etc. Je sais que des peintres d’Aix et de

Marseille vociféraient leur admission dans les Salons Officiels de

Paris, alors qu’on y refusait Cézanne. Tout de même, le fait était là:

Cézanne vendait, vers ses dernières années, très cher ses tableaux; on

était venu de Paris à maintes et maintes reprises pour en emporter, et

cela au vu et au su du plus borné des Aixois; alors, comment ces

gens-là, pour qui l’argent compte double, laissaient-ils la Commission

de leur Musée se désintéresser de Cézanne?

Je n’arrivais pas à m’en donner une explication raisonnable; il fallait

sans doute interroger Mlle Marie Cézanne.

Un ami m’ayant ménagé une entrevue avec Mlle Marie Cézanne, je me

rendis place Saint-Jean, où demeure, en face du Musée, celle qui eut

pour Cézanne une affection si dévouée et si attentive.

Il est très malaisé de rendre visite à Mlle Marie Cézanne. «Ces

messieurs de Paris» (les marchands), ont trop joué pour elle des rôles

de ravageurs, venant râfler jusque dans les coins les plus cachés des

toiles de son frère. Elle n’a jamais voulu recevoir l’un d’eux. Très

religieuse, ai-je déjà dit, elle tient à suivre tous les offices chaque

jour, à écouter son confesseur le P. Desnoyelles; et, seules, une

vieille bonne et une autre vieille fille, nommée Victorine Turc,

troublent à peine le silence de la pieuse maison.

J’ai vu, toutes trois ensemble, trois toiles de Cézanne, au-dessus de la

cheminée de la salle à manger.

D’abord, une admirable Montagne Sainte-Victoire; puis une copie d’un

tableau, faite par Cézanne fort jeune; enfin, un troisième tableau

quelconque représentant une jeune fille qui contemple un oiseau dans une

cage.

J’ai interrogé discrètement Mlle Marie Cézanne. Elle m’a écouté; elle

m’a laissé parler. Clairement, elle n’avait rien à me dire ou elle ne

voulait rien me dire sur son frère. Pourtant, comme je me levais pour

prendre congé, et comme je m’étonnais du petit nombre de tableaux

conservés par elle, elle m’a dit, l’esprit ailleurs: «Oh! Monsieur, j’ai

cette _Sainte-Victoire_ parce que mon frère m’a forcée à la prendre, et

pour ne pas lui faire de peine!.. Je n’ai jamais rien compris et je ne

comprends encore rien à la peinture de mon frère!.. et, cependant, il me

répétait assez: Marie, je te dis que je suis le plus grand peintre qui

existe!»

Elle ne l’a pas cru--ni M. Henri Pontier,--les Aixois pas davantage;--et

voilà pourquoi on ne voit pas une seule toile de Cézanne au Musée

d’Aix-en-Provence!

Paris a tout de même moins malmené la gloire de Cézanne.

Le Salon des Indépendants, en 1899, 1901 et 1902 s’était rehaussé en

exposant des toiles de Cézanne; et à l’exposition du Salon d’Automne de

l’année 1905, Cézanne reparut, très magnifique. Mais ce fut surtout,

dès l’année 1907, qu’une exposition rétrospective d’un certain nombre de

ses œuvres illustra le jeune Salon d’Automne d’une forte renommée. Au

moins une élite honorait la Peinture.

On vit exposées cinquante-six peintures et aquarelles, la plupart

prêtées par M. Auguste Pellerin, les autres œuvres appartenant à MM.

Cézanne fils et Gangnat.

Parmi ces cinquante-six œuvres on peut citer: l’_Avocat_; l’_Homme à

la blouse blanche_; la _Tentation de Saint-Antoine_; la _Femme au boa_;

_Le Veau d’or_; la _Pendule_; la _Taverne des Brigands_; _Paysage en

montagnes_; _Léda_; _Les joueurs de cartes_; le _Portrait de M. Gustave

Geffroy_; les _Baigneuses_; la _Paysanne_; la _Table de cuisine_; la

_Dame en noir_; _Le Bassin du Jas de Bouffan_; la _Vallée de l’Arc_; les

_Deux Promeneurs_; la _Montagne Sainte-Victoire_; _Paysage d’Auvers_; la

_Bouteille de cognac_; l’_Arlequin_; la _Montagne rocheuse_; _Le Grand

Arbre_; la _Carafe_; le _Compotier_; la _Femme au chapelet_; le

_Château noir_; _Un vieillard_; _Madame Cézanne_; _Arbres et roches_;

_Paysage bleu_; _etc._, _etc..._

[Illustration: LA TENTATION DE SAINT ANTOINE

(_Collection Auguste Pellerin)]_

Depuis, on sait quel sort a été réservé aux œuvres de Cézanne. Nul

n’est plus enviable; nul n’est plus noble, puisque si Cézanne n’est pas

représenté au Musée d’Aix-en-Provence, sa ville natale, des œuvres de

lui figurent à Paris aux Musées du Louvre--et du Luxembourg (salle

Caillebotte); et, à l’étranger, aux Musées de Christiana, d’Helsingfors,

d’Elberfeld, de New-York, de Mannheim, de Munich, de Berlin, etc., etc.

Quant aux grandes collections particulières (la plus opulente est, on le

sait, celle de M. Auguste Pellerin), elles se glorifient toutes de

posséder des tableaux de Cézanne. Un seul et cuisant regret à exprimer:

Les toiles et les aquarelles de Cézanne ayant sauté d’un bond à une cote

extraordinaire, tous les marchands se sont rués sur les moindres

esquisses pour satisfaire la clientèle attardée et abêtie des amateurs.

On a recherché--Dieu sait où!--les bouts de toiles, les esquisses

interrompues, les crayonnements lavés de trois tons, tout l’embryon

abandonné d’une œuvre, tout ce que le feu n’avait pas dévoré; et, de

tout cela on a _entretenu_ la gloire de Cézanne. On a fait pis encore:

on a complété des dessins, des esquisses; et toutes ces ignominies, tout

ce mercantilisme, contre lequel personne ne proteste, s’étale au grand

jour, aux vitrines les plus connues; et les amateurs béats, bâillent,

admirent ce dévoiement d’une œuvre, ce honteux trafic qu’attisent

d’immodérés profits!

IX

LA TECHNIQUE DE CÉZANNE

Celui que Huysmans appelle «l’auteur des vigilantes et sagaces critiques

d’avant garde», M. Théodore Duret, le premier critique en tout cas par

qui nous connûmes les Impressionnistes, a écrit dans son livre: Les

_Peintres impressionnistes_, un chapitre dont je vais reproduire

d’utiles extraits; car il est impossible d’exprimer, plus simplement, ce

que Cézanne est venu dire, à côté et au milieu du groupe, baptisé de ce

seul nom imparfait et incomplet: Les Impressionnistes.

«Il est probable (dit M. Théodore Duret) qu’on ne verra jamais se

déchaîner contre quelques peintres que ce soient, l’hostilité que les

Impressionnistes ont eue à subir. Pareil phénomène ne saurait se

répéter. Le cas des Impressionnistes, où la flétrissure première a fait

place à l’admiration, a mis l’opinion en garde. Il servira sûrement

d’avertissement, et devra empêcher qu’un soulèvement, tel que celui que

nous avons connu, ne se produise jamais plus contre les novateurs et les

originaux qui pourront encore survenir. S’il doit en être ainsi, Cézanne

aura fourni un exemple appelé à demeurer unique. Si les Impressionnistes

sont destinés à rester les peintres qui auront été de tous les plus

maltraités à leur apparition, Cézanne, qui, au milieu d’eux, a été sans

comparaison le plus honni, aura eu ainsi l’honneur d’être de tous les

artistes originaux, jamais apparus dans le monde, celui qui aura le plus

fait rugir les Philistins. En lui l’originalité et la physionomie à part

se seront manifestées de manière à trancher, plus qu’elles ne l’avaient

encore fait auparavant, sur les formules courantes de l’art facile,

admis de tous. Il faut voir d’où venait ce fait.

«Cézanne devait d’abord sa physionomie à part, à la circonstance qu’il

n’était entré dans l’atelier d’aucun peintre en renom pour y apprendre à

produire selon la formule courante. Sa manière offrait par cela même un

aspect insolite et aux traits déconcertants. Les ateliers parisiens sont

arrivés à former en nombre illimité des peintres, qui travaillent

d’après des règles si sûres, qu’on peut dire de leurs œuvres qu’elles

sont impeccables. Des centaines se montrent tous les ans aux Salons,

dessinant des contours et peignant des surfaces sans défauts. On n’a

rien à reprocher à leurs envois, on n’y découvre aucun manquement.

Seulement tous ces gens-là se ressemblent, ont même facture, même

technique. Leurs œuvres finissent par exciter le dégoût de ceux qui

recherchent en art l’originalité et l’invention, mais avec leur

correction routinière, elles donnent une régularité générale du dessin,

un aspect convenable des formes, qui ont si bien pris les yeux, que tout

ce qui en diffère paraît au public fautif, mal dessiné, mal peint. Or

Cézanne, par sa manière à part très tranchée, venait heurter violemment

le goût banal, habituel du public. Il était avant tout peintre et ne

dessinait pas, en arrêtant des lignes et des contours à la manière des

autres. Il appliquait, par un procédé personnel, des touches sur la

toile, les unes à côté des autres d’abord, puis les unes par-dessus les

autres après. On peut aller jusqu’à dire que, dans certains cas, il

maçonnait son tableau, et de la juxtaposition des touches colorées, les

plans, les contours, le modelé, se dégageaient pour ceux qui savaient

voir, mais pour les autres, restaient noyés dans un mélange uniforme de

couleur. Cézanne avant tout _peintre_, dans le sens propre du mot,

recherchait avant tout la qualité de la substance peinte et la puissance

du coloris. Mais alors, pour ceux qui ne comprennent le dessin que par

des lignes précises et arrêtées, il ne dessinait pas; pour ceux qui

demandent à un tableau d’offrir des motifs historiques ou anecdotiques,

les siens, ne présentant rien de pareil, étaient comme non existants;

pour ceux qui veulent des surfaces recouvertes également, son faire, par

endroits rugueux et ailleurs allant jusqu’à laisser des parties de la

toile non couvertes, paraissait être celui d’un impuissant; sa touche

par juxtaposition de tons colorés égaux ou se superposant, pour arriver

à de fortes épaisseurs, semblait grossière, barbare, monstrueuse.

«Il existait cependant une particularité d’ordre tout à fait supérieur

dans ses œuvres, mais aussi précisément de telle sorte que le public

en général, les littérateurs et même le commun des peintres ne peuvent

d’abord ni comprendre, ni apprécier, puisque d’abord ils ne peuvent même

pas la saisir, c’est la valeur en soi de la matière mise sur la toile,

la puissance harmonieuse du coloris. Or les tableaux de Cézanne offrent

une gamme de coloris d’une intensité très grande, d’une clarté extrême.

Il s’en dégage une force indépendante du sujet, si bien qu’une nature

morte--quelques pommes et une serviette sur une table--prendront de la

grandeur, au même degré que pourra le faire une tête humaine ou un

paysage avec la mer. Mais la qualité de la peinture en soi, où réside

surtout la supériorité de Cézanne, n’étant point accessible aux

spectateurs, tandis que ce qu’ils tenaient pour monstrueux, leur crevait

les yeux, les rires, les sarcasmes, les injures, les haussements

d’épaules, étaient les seuls témoignages que ses œuvres leur

parussent mériter, et qu’aussi bien ils leur prodiguaient.»

* * * * *

«Il continua à peindre de la façon la plus assidue, la plus tenace. Son

cas est ainsi remarquable dans l’histoire de la peinture. Voilà un homme

qui, en montrant ses œuvres, a été tellement maltraité, qu’il

s’abstient de les remettre de nouveau sous les yeux du public. Rien ne

peut lui laisser entrevoir que l’opinion changera à son égard dans un

avenir prochain ou même jamais. Ce n’est donc pas pour ce qui miroite au

regard de tant d’autres, le renom, les honneurs à acquérir qu’il

travaille, puisque ces avantages lui paraissent définitivement refusés.

Ce n’est pas non plus en vue d’un profit, puisque après l’horreur causée

par ses œuvres, il n’a aucune chance d’en vendre, ou s’il en vend

quelques-unes exceptionnellement, il n’en obtient qu’une somme infime.

D’ailleurs, il n’a pas besoin de produire pour vivre comme tant d’autres

qui, une fois engagés dans la carrière ont à lutter contre la misère. Il

jouit, lui, d’une pension de son père qui l’alimente, en attendant le

jour où l’héritage paternel le fera riche. Il ne continuera donc à

peindre par aucun de ces motifs, qui décident généralement de la

conduite des autres. Il continuera à peindre par vocation pure, par

besoin de se satisfaire lui-même. Il peint parce qu’il est fait pour

peindre. On a ainsi avec lui l’exemple d’un homme que son organisation

mène à faire forcément une certaine besogne. Evidemment les yeux qu’il

promenait sur les choses lui procuraient des sensations tellement

particulières, qu’il éprouvait le besoin de les fixer par la peinture et

qu’en le faisant, il ressentait le plaisir d’un besoin impérieux

satisfait.

«Puisqu’il peint maintenant uniquement pour lui-même, il peindra de la

manière, qui lui permettra le mieux d’obtenir la réussite difficile

qu’il conçoit. Il n’y aura donc dans sa facture aucune trace de ce que

l’on peut appeler le virtuosisme, il ne se permettra jamais ce travail

facile du pinceau, donnant des à peu près. Il peint de la manière la

plus serrée. Il tient au travail les yeux obstinément dirigés sur le

modèle ou le motif, de manière à ce que chaque touche soit bien mise,

pour contribuer à fixer sur la toile ce qu’il a devant les yeux. Il

pousse si loin la probité à rendre sincèrement l’objet de sa vision, il

a une telle horreur du travail fait de _chic_, que lorsque dans son

exécution, il se trouve par endroits des points de la toile non

couverts, il les laisse tels quels, sans penser à les recouvrir, par un

travail postérieur, de reprises des parties d’abord négligées, auquel se

livrent tous les autres.

«Son système le contraint à un labeur en quelque sorte acharné. Ses

toiles en apparence les plus simples demandent un nombre considérable,

souvent énorme de séances. Ses procédés ne lui permettent non plus

d’obtenir cette réussite moyenne certaine, à laquelle les autres

arrivent. Il abandonnera en route nombre de ses toiles, qui resteront à

l’état d’esquisses ou d’ébauches, soit que l’effet recherché n’ait pu

être obtenu, soit que les circonstances aient empêché de les mener à

terme. Mais alors les œuvres parvenues à la réussite complète

laisseront voir cette sorte de puissance, que donne l’accumulation d’un

travail serré cependant resté large, procurant l’expression forte et

directe.»

D’un autre côté, j’ai noté, d’après Huysmans, pour la manière de Cézanne

«un hourdage furieux de vermillon et de jaune, de vert et de bleu, une

peinture maçonnée avec une truelle, rebroussée par des roulis de pouce.»

Environ jusqu’à l’année 1880, Cézanne empâta, en effet, singulièrement

ses toiles. Il s’acharnait dans des amas de couleurs, dans des reliefs

de ton. Il cherchait la forme en entraînant sous sa brosse des limons de

pâte. Aussi, disposait-il, près de son chevalet, des petits camions de

couleurs pour pouvoir toujours accrocher à sa brosse de suffisantes

boules qu’il forait, qu’il râtissait ensuite en fonçant vraiment dans la

toile. Puis, las de «modeler cette sculpture», comme il disait lui-même,

Cézanne, pendant une longue période, peignit doucement, lentement, en

juxtaposant les tons les plus précieux (de la couleur toujours au bout

de sa brosse), en les recouvrant aussi quelquefois de glacis très fins;

ce qui ne l’empêcha point de revenir encore, plus tard, à la peinture

en épaisseur.

Sa méthode de travail, vers 1899, par exemple, (au moment où il peignait

le _portrait de M. Vollard_), elle est expliquée tout au long dans le

chapitre que M. Vollard a intitulé: _Mon portrait_. C’est un chapitre

très amusant et qui, quoique respectueux, détaille fort complètement

tous les tics de Cézanne, toutes ses manies, toutes les circonstances

favorables qui étaient nécessaires pour qu’il travaillât: bonne

situation politique et militaire générale; état pacifique des entours de

son atelier, sis alors rue Hégésippe-Moreau; les chiens muselés, M.

Vollard, pendant la pose, immobile comme une pomme, etc. Sans doute,

Cézanne, ainsi, n’apparaît pas comme un homme très sur de lui-même; il

est très loin d’être un Olympien ou un rude lapin, comme M. Bonnat, par

exemple; il a des colères soudaines et des angoisses inexpliquées;

enfin, il est incivil et crédule. Certes; mais c’est qu’il était ainsi,

vraiment; et tout cela à la fois. Rendons cet hommage à M. Vollard et à

la Vérité!

Si vous voulez d’autres détails touchant la façon de peindre de Cézanne,

sa palette, ses couleurs, etc., vous les trouverez dans le livre de M.

Vollard: _Paul Cézanne_. Vous trouverez tout cela, et bien d’autres

choses encore, qui font assurément de ce livre une sorte de roman très

attachant et très substantiel.

De son côté, Octave Mirbeau a écrit: «Oui, nous avons en Cézanne le plus

peintre de tous les peintres, un peintre qui jamais n’embarrassa son

œuvre de préoccupations étrangères à la peinture, qui répudia comme

une malhonnêteté tous les vains et faciles ornements, tous les

escamotages, tous les truquages et qui respecta la nature jusqu’au point

de paraître, comme elle, quelquefois enfantin, naïf et impuissant. Il

chercha dans la vérité innombrable la source unique de son inspiration,

et fit son unique et merveilleuse joie d’une discipline sévère et d’un

travail acharné. Et sa discipline, la vraie, la seule qui ne soit pas

dégradante, n’était que la plus inquiète recherche, que l’acharnement

d’un esprit jamais satisfait et qui ne peut jamais l’être. Car, s’il est

facile de suivre les dogmes d’un art, la joie cruelle de ceux qui ont la

nature pour maître est de savoir qu’ils ne l’atteindront jamais.

[Illustration: BAIGNEURS]

«Ceux qui ont transformé le classicisme de Cézanne en une sagesse

scolaire n’ont pas deviné que l’incomparable joie qu’il eut à peindre, à

peindre toute sa vie, était singulièrement proche du supplice de

Tantale.»

Ailleurs, Octave Mirbeau a dit: «Il est toujours absurde de commenter

les peintres. Et quand il s’agit de celui-là (Cézanne), le plus grand

entre les plus grands, cela devient une sorte de sacrilège. Lui prêter

des intentions littéraires, imaginer même que la littérature--ne

fût-elle pas d’un critique d’art ou d’un esthète--puisse faciliter la

compréhension de son œuvre, en restituer--si lointainement que ce

soit--la pensée ou le sentiment, c’est plus qu’ignorer Cézanne, c’est le

blasphémer.»

Pourtant, qui de nous peut résister à commenter l’œuvre de Cézanne?

Et ils abondent déjà, ces commentaires. De quelles épithètes n’a-t-on

pas surchargé cette œuvre! Les uns ont vu en Cézanne un constructeur,

un amoureux des volumes, un ordonnateur de rythmes et de sonorités, un

hypersensible--c’était cette sensibilité extrême, disent ces uns, qui le

poussait à déformer, pencher, déséquilibrer ses natures mortes!--Les

autres ont écrit qu’il «avait recommencé» Nicolas Poussin; qu’il n’avait

point peint la Provence, mais des paysages éternels, surnaturels, de

tous les temps et de tous les lieux; que, peintre, il était aussi

architecte; qu’il avait exprimé pour la première fois des paysages

vierges; et, enfin--j’omets à dessein d’autres opinions

savoureuses--qu’il avait peint, pour tout dire comme Dieu avait créé le

Ciel et la Terre! On ne peut plus, n’est-ce pas? après cela, parler de

rythme, d’harmonie, de décor ou de style! C’est bien là un dernier

commentaire qui les résume tous.

Pourtant, l’on peut dire que si la plupart des vrais peintres sont de

parfaites brutes, Cézanne fut, lui, un peintre intelligent, raisonnable

et entêté. Il ne laissa jamais rien au hasard; il voulut continuellement

que sa peinture fût disciplinée, allât à son résultat par des moyens

honnêtes, sans surprise, sans mensonge. Il peignit comme un mosaïste

place ses petits dés de couleur, un à un. Quand on aime la peinture de

Cézanne, on vomit la peinture qui doit tant d’apparentes réussites à de

condamnables procédés. Aujourd’hui, l’«infernale commodité de la

brosse», que Delacroix exécrait, nous accable d’innombrables tableaux

dont le sort est fixé d’avance. Il faut haïr de toutes ses forces les

virtuoses, et surtout les peintres que j’appellerai: les professionnels

de l’essence. Toute peinture doit avoir apparence d’émail. La peinture

de Cézanne est, au premier chef, une exaltation raisonnée et

intelligente des couleurs, ces fleurs de la palette.

X

SES PAYSAGES

Gardons-nous donc de tout commentaire philosophique, littéraire et

nuageux; et notons seulement quelques aspects des paysages que Cézanne

représenta depuis le moment de l’Académie Suisse jusqu’à sa mort, en

l’année 1906.

Paul Cézanne · 第 5 / 7 段