Car, il le répéta maintes fois les premiers temps, le monde, le

boulevard, l’esprit parisien, tout cela l’avait terrifié,--comme le

souci d’être vêtu à peu près proprement l’avait indigné. Cela datait de

longtemps que les gens «bien mis» l’exaspéraient; et puis enfin

qu’est-ce que Paris lui avait procuré en somme? Les théâtres? il n’y

avait jamais mis les pieds; ces industries-là lui faisaient horreur. Les

salons de peinture? Un amas de prétentieuses nullités, un cloaque de

mauvaises huiles, une honte, enfin! Les hommes politiques? Çà, il

pouvait se vanter de ne connaître aucun de ces malfaiteurs ou de ces

niais! Alors, imbéciles pour imbéciles, les Aixois ne dépassant pas les

Parisiens, autant retourner dans son coin, maintenant qu’il avait vu

qu’on ne peignait pas mieux à Paris qu’ailleurs!

Je sais bien qu’à Aix Cézanne donnera le spectacle, que tout le monde

alors peut voir, d’un vieillard qui «se laisse aller», et qui «n’a

aucun souci de l’opinion publique». Les Aixois même encore aujourd’hui

vous disent volontiers: «Cézanne! Il avait le regard en dedans; c’était

un bonhomme singulier. Il «ne fréquentait pas!» Il portait la moustache

sale, et le bouc mal tenu. Et il était chauve. Et puis, ceci encore, il

avait le nez violet et des yeux rouges qui pleuraient tout le temps!»

Et ils ajoutent avec non moins d’entrain:

«Et habillé! A croire qu’il était un pauvre de la ville, alors qu’il

était tout de même le fils du banquier Cézanne. Toujours crasseux, une

cravate devenue ficelle, une houppelande, l’hiver, de colporteur, et des

gros souliers de roulier; voilà le beau peintre que Paris avait renvoyé

à Aix!»

Soit! Aix le reçut et le garda.

Levé tôt, il partait, quand il n’allait pas au _motif_, pour son atelier

du chemin des Lauves (_Lauve_, pierre plate, espèce de marne).

Toute une histoire vraiment, la construction de cet atelier en pleins

champs et jardins, édifié près du canal du Verdon, et dans le haut de la

ville.

Cézanne, en se promenant sur le chemin de la Violette, qui est près de

l’Hôpital, avait, un jour, au bord du chemin des Lauves (qui conduit au

hameau de Puy-Ricard), découvert une cabane et un terrain à vendre:

5.000 francs.

C’était assez loin d’Aix. Là, on le laisserait en paix. Cézanne acheta

la cabane et le terrain.

Puis un architecte, nommé Mourgues, reçut mission de raser la cabane et

de construire un rez-de-chaussée avec, par dessus, un atelier de huit

mètres sur cinq.

Comme tous les architectes se ressemblent, le sieur Mourgues se lança

dans la construction d’une villa hurluberlue, avec toit découpé et

balcon de bois, enfin tout le falbala de la céramique et du bois verni.

Cézanne laissait faire. Mais quand le chef-d’œuvre fut terminé et

qu’il le vint voir, sa fureur éclata. Avec une telle impétuosité, qu’il

fallut démolir et construire simplement une bastide provençale, avec

corniche à la gênoise, et entourée d’oliviers et de figuiers. Coût:

30.000 francs.

Alors une autre comédie commença.

Rue Boulegon, j’ai déjà noté que Cézanne s’était plaint des reflets

rouges d’une cheminée voisine. Voici qu’à l’atelier du chemin des

Lauves, il tombe sur des reflets verts, projetés par les oliviers et les

figuiers! A son ami, M. Rougier, serrurier d’art (à qui l’on doit

maintes belles œuvres dans toute la Provence), et qui l’accompagne ce

jour-là, il montre ses mains: «Vous voyez! s’écrie-t-il. Là! _ces_

reflets verts!» et, tout de suite, il enrage, il se traite d’imbécile et

parle de repartir pour Paris. On le calme enfin, en lui disant qu’on

enlèvera les arbres.

Dans cet atelier, chaque fois que le temps sera inclément Cézanne,

désormais, viendra travailler. Et, comme partout, il encombrera bientôt

cet atelier de photographies, de couleurs, de cartons, de feuilles à

dessin, de fruits qui se dessècheront ou pourriront, de fleurs qui se

faneront, d’étoffes dont le tas grossira de jour en jour.

Il y aura partout des œuvres commencées, des aquarelles qui

infligeront de redoutables hernies à de pacifiques cartons; et, sans

répit, Cézanne aggravera ce désordre de choses, ne permettant à

personne, d’ailleurs, d’y apporter un changement.

Par un jour de novembre de l’année 1914, j’ai voulu revoir cet ancien

atelier de Cézanne. Logis maintenant clos et abandonné. De longanimes et

lourds R. A. T. vinrent me dévisager, puis ils repartirent. Toujours la

patriotique flamme de ce terrible Midi!

[Illustration: LES POIRES ET LE SUCRIER BLANC]

Du chemin des Lauves, près de l’atelier de Cézanne, Aix luisait sous un

ciel bleu et chaud,--on eût dit d’été. Des toits, des pins et des

arbres rouillés. On voyait, construit à la manière de Cézanne, tout

un ensemble: la tour de la Cathédrale, le clocher de Saint-Jean de

Malte; puis, des envols de fumées, la montagne de Notre-Dame des Anges,

le Mont-Aiguet, et les collines de Septèmes et celles de Simiane et de

Gardanne.

Tout cela chantait, comme un beau paysage, dans l’or des platanes, dans

le vert lourd des sapins. Aix était descendu de la Montagne, vers la

rivière Arc. Au temps de Marius, Aix se tenait là-haut, nid d’aigles qui

saignèrent les Teutons dans la plaine de la Montagne virginale, la

Sainte-Victoire.

Puis j’ai considéré encore la bastide de Cézanne. Les volets gris

étaient clos; le crépi était jaune sale. Les tuiles avaient une couleur

d’ocre rouge; et la large baie de l’atelier gardait toujours son

grillage, utile défense contre les pierres des gamins aixois.

Dans le jardin qui descend jusqu’au canal, il y a des oliviers, des

amandiers, des ronces, des pommiers et des cerisiers qui poussent

maintenant à l’abandon. Je regarde plus attentivement la porte

d’entrée, une porte charretière; c’est par là que passait Cézanne, un

haut peintre que l’on disait déséquilibré, et qui avait l’air, en effet,

d’un de ces vieux vagabonds que rejettent les maisons centrales, aux

approches de l’été.

Quand venaient les beaux jours, Cézanne, tel un chemineau, allait aussi

sur les routes, ivre d’air et de lumière.

Il partait alors pour le «motif», soit à pied, soit en voiture. Tant

qu’il put marcher, il préféra s’en aller, tout seul, chargé du chevalet,

du parasol, des toiles et de la besace, la _biasse_, comme ils disent,

les Provençaux.

Il s’en allait alors au Tholonet, à Bibemus, à Meyreuil, à

Saint-Antonin, ou sur les bords de l’Arc. Il avait aussi beaucoup aimé

les Pinchinats, mais de beaux arbres y ayant été coupés, il n’y retourna

plus.

Il loua le Château-Noir, sur la route du Tholonet. Cette bâtisse lui

servit alors de remise pour ses toiles et son fardeau. Quand il

travaillait ainsi dehors, il se fatiguait tellement qu’à peine rentré

chez lui, il se couchait.

Au travail, il devenait de plus en plus irritable. On a souvent répété

qu’il disait: «Je ne veux pas qu’on me mette le grappin dessus!» Rien

n’est plus exact. Cela voulait dire qu’il avait peur des hommes. Au

motif, un passant s’approchait-il, il s’écriait, furieux: «C’est un

rustre! encore un qui n’y connaît rien!» et, le passant parti, Cézanne,

hors de lui, ajoutait: «C’est un c...!»

Et il peignait de plus en plus malproprement. Et avec des pinceaux dans

quel état! et pourtant il les nettoyait. Il raclait, il reprenait, avec

quelle fatigue et quel acharnement! Des amas de couleur tombaient à ses

pieds, bariolaient le sol. Il y en avait sur ses vêtements, sur son

visage, partout! Nul ne manipula jamais davantage les couleurs pour plus

de beauté!

C’était presque toujours le même cocher, Fernand Bajole, qui le

conduisait «prendre ses quartiers» aux coins que j’ai déjà nommés, et à

Beaureceuil, à Silvacane et au Pont des Trois-Sautets. Mais plus souvent

encore au pied de la montagne Sainte Victoire, alpille illustre, d’où,

en l’an 102 avant J. C. «des feux allumés à la cime azurée de cette

belle masse calcaire et marmoréenne annoncèrent bien loin le triomphe

des Romains sur la Barbarie!»

Sa montagne Sainte-Victoire! «Là, disait Cézanne, je suis bien, je vois

clair; il y a de l’air!»

La Sainte-Victoire! Elle est, en effet un divin mur de clarté. Elle

retient de la lumière et de la chaleur. Elle rayonne, non pas éclatante,

mais comme poreuse, gorgée de soleil. Regardez-la longtemps, et vous

comprendrez l’enchantement de Cézanne devant cette majestueuse pierre

ponce.

Autour d’elle, les terres rouges et les tendres arbres abondent. Quand

on aime Cézanne, on a envie de crier devant ce miracle lumineux,

coloré, contrasté, qu’il a si parfaitement renouvelé. Et, avec tant de

continuité, souvenez-vous. «La Nature, répétait-il, c’est un jeu de

patience. Il faut mettre chaque chose, chaque ton à sa place. C’est une

boîte de pains à cacheter. Il en faut jouer avec persévérance, les bien

accorder tous pour les faire valoir, chanter!» Et, pour ne pas être pris

au dépourvu par les moyens matériels de son «métier», il prenait

toujours ses toiles chez la veuve Tacussel, place Saint-Honoré,--et ses

châssis chez Gabet, menuisier, établi dans une impasse de la rue

Boulegon. «--Mais, enfin, il fallait qu’il fît pourtant partie de la

Société des amis des Arts d’Aix!» pensa un jour un des jeunes amis de

Cézanne, M. Jouven, un photographe artiste qui avait alors ses ateliers

un peu en dehors de la ville, au Boulevard de l’Armée. Et il décide

Cézanne à offrir une toile à la Société en question--et à assister au

premier banquet qu’elle organisera.

Cézanne se laisse faire. Sa toile, on l’a mise au-dessus d’une porte;

personne ne la peut voir. Au banquet, il y assiste, d’abord tranquille.

Mais, au dessert, le président se met à prôner l’éducation dite

classique, et il encense Bouguereau, chef vénéré des Salons officiels.

Cézanne, bon Dieu! se lève d’un coup; et, tapant du poing sur la table,

renversant des bouteilles, il s’écrie: «Il n’y a que Delacroix et

Courbet! Vous êtes tous des c...!» Et la porte claque. Le lendemain, il

dit à Jouven: «Ça y est! j’ai encore fait des bêtises, je me suis

emballé! Mais, tout de même, ce sont tous des j.-f... vos amis des

Arts!»

Bon homme, d’ailleurs; ou, plutôt insouciant de tous les Aixois. Il ne

dénigrait jamais personne. Il répétait, à propos de n’importe qui: «Il

est gentil, hein?» d’une parole très lente. Mais si on l’agaçait, il

dépassait tout. A cette question posée par un bourgeois: «Avec quoi

faites-vous vos fonds?» il répondit: «Avec de la m...!»

Un de ses amis préférés, c’était un libraire d’Aix, M. Dragon, établi

place des Prêcheurs. Il allait souvent causer avec cet homme averti,

nourri de substantielles lectures et dont les savants propos le

récréaient. Il lui répétait: «A Paris, ils exagèrent! Je ne suis pas le

grand peintre qu’ils disent. Tenez, Monsieur Dragon, les Parisiens sont

des imbéciles, et je me suis toujours em... à Paris. Il n’y a pas moyen

d’y travailler avec tous les bruits qu’on y entend, et avec tous les

gens qui viennent vous déranger; et puis, ils font toujours de l’esprit,

et pour moi, Monsieur Dragon, l’esprit, c’est de la m...! A Paris, il

n’y a que le Louvre; mais ils ont f... l’_Enterrement à Ornans_ dans un

dépotoir!»

Un autre ami recherché était M. Rougier, le serrurier d’art que j’ai

déjà cité, M. Rougier, son voisin de la rue Boulegon. Cézanne souvent

l’arrêtait en pleine rue, et il lui formulait alors à terrible voix des

théories picturales. Les passants, interloqués, s’arrêtaient, attendant

une dispute. «Tenez, Monsieur Rougier, disait Cézanne. Vous voyez cet

homme là, devant nous (il montrait un passant), eh bien! c’est un

cylindre, ses bras ne comptent pas! Villars de Honnecourt, du reste, un

ancêtre, a déjà, au treizième siècle, enfermé des personnages dans des

armatures géométriques!» Et il continuait de crier.

D’ailleurs, toutes les discussions artistiques de Cézanne étaient

impétueuses. Un de ceux qui essuyèrent aussi le feu de ses paroles, ce

fut son vieux camarade aixois, le sculpteur Philippe Solari.

Ce Solari! Un bonhomme de petite taille, portant des moustaches à la

gauloise, et qui vivotait très médiocrement.

Sculpteur sans originalité, il prit part au concours pour un monument à

Puget, à édifier à Marseille. Il n’obtint que le second prix. Il se

rattrapa en modelant une «République», que les Aixois déclarent d’une

«fort belle allure».

Mais tout cela n’avait point doré l’existence de Solari, qui tenait son

atelier à Aix, rue du Louvre, dans les communs, une grange à vrai dire,

de l’ancien hôtel de Lubières. Ce fut là que (sans rancune contre

l’éreintement de l’_Œuvre)_, il convia à déjeuner Mme Zola, venue

à Aix pour l’inauguration du buste de son mari. Il la traita en lui

offrant des conserves sur une table branlante.

Ce petit homme, resté incurablement bohême, né--et mort à Aix, il y

quelques années--, trouvait, le plus naturellement du monde, tous les

repas à lui offerts excellents. Aussi Cézanne ne l’invitait-il jamais en

vain.

Excellent convive donc, ce Solari; mais aussi quel joyeux prodigue!

Recevait-il par hasard une somme de cent francs, vite--si c’était le

moment--il prenait un permis de chasse, et, pendant huit jours, on ne

le voyait plus. Ou, encore, il empruntait des costumes au théâtre, et il

modelait des statuettes représentant François Ier, Agnès Sorel, le

cardinal de Richelieu ou Marie Stuart, qu’il ne vendait, bien entendu,

point!

Il se consolait de cela en tenant férocement à ses chères habitudes.

L’une d’elles consistait à aller tous les matins «se vidanger» chez un

de ses amis, logé à quelque distance de son atelier. La promenade

facilitait, disait-il, l’opération. C’est, du reste, une coutume

provençale, à bien dire: on va «cagar» en dehors de chez soi, dans sa

propre bastide ou dans celle de ses amis: cette dernière pratique que

suivait Solari. Mais il était, lui, insupportable avec sa manie de

bourrer de journaux les cabinets. On le renvoyait alors avec colère;

mais le lendemain il revenait.

Quand il dînait avec Cézanne, rue Boulegon, quelles clameurs affolaient

la rue! Les passants s’arrêtaient, regardaient là-haut, à ce second

étage, et ils croyaient à un assassinat. On montait alors dans un

grenier, en face, et l’on voyait simplement Solari tout gonflé de son

repas, et fumant sa pipette, appuyé sur sa chaise, tandis que Cézanne

hurlait sans trêve.

D’autres fois, Cézanne allant peindre au Tholonet, il invitait son ami

Solari à venir déjeuner avec lui au restaurant. Voici un de ces billets:

«Mon cher Solari.

«Dimanche si tu es libre et si ça te fait plaisir, viens déjeuner

au Tholonet, restaurant Berne. Si tu viens le matin, tu me

trouveras vers huit heures auprès de la carrière où tu faisais une

étude l’avant-dernière fois que tu vins.»

«Bien cordialement,

«Paul CÉZANNE.»

Solari fit, en effet, de la peinture, se laissant influencer par

Cézanne. Il ne devint pas meilleur peintre que sculpteur.

Quelquefois Achille Emperaire, le peintre aixois, était de ces agapes.

Rires alors et éclats de voix des trois amis, qui se mettaient, comme on

dit dans le Midi, en goguette. Le pauvre Emperaire, le pauvre Achille,

encore plus misérable que Solari, n’était pas habitué à une pareille

fête. Alors il s’empiffrait et se piquait le nez si bien qu’un jour

voulant prendre de l’eau pour se rafraîchir dans le ruisseau du

Tholonet, il tomba la tête en avant, sauvé de la noyade tout de même par

l’aide pourtant bien faible ce jour-là de Cézanne et de Solari. Après

quoi ils s’en retournèrent tous trois vers Aix, cahin-caha, Emperaire

tout triste, tandis que Cézanne se reprenait à hurler au nez de Solari.

Au demeurant Cézanne par ailleurs était le modèle de toutes les vertus

provinciales.

Le dimanche, il ne manquait jamais par exemple d’aller à la messe; et il

suivait l’office, le nez dans un épais paroissien. Il était croyant,

certes; mais aussi il savait qu’en agissant ainsi, il causait un gros

plaisir à sa sœur, Mlle Marie Cézanne, la vigilante gardienne de

ses intérêts.

Mme Brémond tenait bien sa maison, préparait ses repas--et, au

besoin, brûlait les toiles mal venues qu’il lui désignait;--mais Mlle

Marie Cézanne restait la grande sœur que l’on écoute, que l’on suit;

et comme elle lui disait de «s’appuyer sur Rome», il «s’appuyait sur

Rome.» Pour les choses de Banque, enfin, elle y était mieux avisée que

lui; et en cela encore il l’écoutait toute, content d’être délivré du

souci de l’argent, pour lui un véritable casse-tête.

C’était déjà assez que de subir des semaines entières sans entrain, sans

réussir au travail! Il y avait des jours où le feu de l’appartement ne

s’alimentait que des toiles peintes crevées, déchirées par Cézanne.

Combien il en a sauvées ainsi des mains de ces marchands qui tirent

profit aujourd’hui des moindres «cherchements» de sa pensée; et qui

font «compléter» des barbouillages informes, de sommaires schémas,--par

quoi les faux pullulent et font au présent temps l’ornement des plus

indésirables collections.

Au fond, Cézanne peu à peu s’épuisait, usé par le travail aussi bien que

par le diabète. Et le travail seul le passionnait. Un détail intime que

je dois dire ici, parce qu’il montre que Cézanne ne voulait point perdre

une minute, une seconde, dès le moment qu’il s’était assis devant son

chevalet: il tenait, près de lui, dans la chambre même où il

travaillait, un urinal de façon à ne pas avoir à descendre chaque fois,

nécessité qui, du fait de sa maladie, était très fréquente. Dans ces

conditions, on comprend que livré à lui-même--et, d’ailleurs sur le

chapitre de l’hygiène et de la toilette, ne voulant rien entendre--, on

comprend que ce bourgeois d’Aix était comme une honte pour la Ville; et

que, au surplus, il était imbécile d’accorder du talent--on disait même

déjà du génie--à un tel loqueteux, à un si pauvre hère, muni de rentes,

c’était entendu,--mais enfin les Officiels à Paris l’estimaient eux

aussi à sa juste valeur!--pas même décoré, pas même reçu annuellement au

Salon! Et cela, tout de même, c’était la consécration que les peintres,

les vrais, refusaient avec mépris à Cézanne.

A ce moment nul bourgeois d’Aix n’eût voulu assurément poser devant

Cézanne.

Il était tenu à ne rien vendre à Aix, pas plus une nature morte qu’un

paysage; et si, plus tard, après la mort de Cézanne, on a retrouvé à Aix

quelques toiles authentiques de lui, ce furent des toiles données ou

oubliées par lui chez des gens.

Car, encore quelques années seulement avant sa fin, Cézanne offrait

volontiers une ou plusieurs de ses toiles à qui admirait. On promettait

de ne jamais se séparer de l’œuvre offerte; et le tour était joué.

Quelques hommes de lettres acquirent des ressources momentanées avec

des toiles ainsi subtilisées à Cézanne.

A l’écart, tout à fait à l’écart, soit qu’il fût dans son atelier du

Verdon, soit qu’il se trouvât au motif, Cézanne besognait donc. Il

n’avait même pas la ressource de la compagnie d’un modèle; car si les

modèles hommes l’agaçaient, à Aix on n’eût pas admis qu’un modèle femme

allât poser chez Cézanne, chez un vieillard aussi scandaleux! Une seule

fois, Cézanne fit venir de Marseille une femme, mais ce fut le prétexte

d’un tel éclat que, Mlle Marie Cézanne la première intervenant, il

dut s’en tenir à cet unique essai. D’ailleurs, il avait été lui-même

très mal à l’aise devant cette femme nue; et ce fut avec une véritable

quiétude qu’il eut recours de nouveau à ses Académies dessinées chez

Suisse et aux gravures du _Magasin pittoresque_, les meilleurs et les

moins troublants modèles pour peindre ses _Baigneuses_.

[Illustration: LE PACHA

(_Collection Auguste Pellerin_)

PHOTO DRUET]

Il ne pouvait même souffrir que Mlle Brémond passât trop près de

lui. Il détestait, somme toute, et nettement, la si sympathique

collectivité humaine. On le voyait tourner au coin des rues en toute

hâte, comme toujours pourchassé; et son air furibond n’engageait point à

lui adresser la parole.

D’ailleurs, ses anciens amis avaient presque tous quitté Aix; et quand,

par hasard, il rencontrait le peintre Villevielle, l’ancien professeur

de dessin au Cours du Musée d’Aix,--alors seulement il s’amendait

d’abord; mais Villevielle restait bourré des plus froides traditions, et

bientôt la conversation tournait mal.

Au fond, le désaccord entre Cézanne et Aix renaissait, complet. Les

Aixois avaient connu Cézanne sous trois aspects différents:

premièrement, avec les favoris, moustache et menton rasés; secondement,

avec toute la barbe; troisièmement avec moustache et bouc, joues rasées.

Chauve de très bonne heure, il n’avait jamais été, on l’a vu, un dandy:

et c’est cela surtout, j’y reviens, qui exaspérait les Aixois. Par les

illustrés, il admirait les allures d’un Carolus Duran, d’un Gervex; et

cela, avouons-le, dégageait un autre piquant pour les amis des peintres.

Ce Cézanne, il n’avait rien même des rapins, ces charmants plaisantins;

il parlait bien quelquefois en provençal, mais il ne savait pas raconter

ces savoureuses «bien bonnes» qui font éclater les habitués de café.

Pouvait-on comprendre un homme aussi maniaque, aussi grincheux, qui

avait cependant hanté les ateliers de Paris? Et puis, tout d’un coup, il

s’emballait, furieux, enragé, hurlant à propos de tout, même quand il

suivait un enterrement. «Un fou!» répétait-on, et les Aixois se

racontaient que, maintes fois, ayant eu des discussions avec sa famille,

il s’était caché pendant des semaines, ne donnant de lui aucune

nouvelle.

VIII

SA FIN

ET SA GLOIRE POSTHUME

Cézanne ne ménagea point à aucun moment ses forces. Il se fatiguait,

s’exténuait jusqu’à ne plus pouvoir, au retour du motif, monter

l’escalier de la rue Boulegon.

Un jour, en travaillant dans la campagne, il reçut la pluie et il prit

froid. Ramené en voiture, il dit tout de suite à sa gouvernante, qui le

soignait avec tant de vigilance: «Ce n’est rien, Madame Brémond, on me

ramène jusqu’à ma chambre, mais ce n’est rien!»

Il se coucha; et une fluxion de poitrine se déclara. Le médecin vint;

mais il ne put qu’incomplètement ausculter Cézanne; car le malade ne

voulait point qu’on le touchât.

Il resta cinq jours au lit. Vers le dernier jour, il réclama par un

télégramme son fils Paul-Alcide. Sa femme et son fils étaient absents.

Il dit: «Paul n’est pas encore là! il ne viendra pas!»

Quelques heures après, le diabète se fit infectieux et Cézanne mourut.

C’était le 22 Octobre de l’année 1906.

Au lendemain de la mort de Cézanne, le _Mémorial d’Aix_, paraissant le

mercredi et le samedi, publia un «Billet du Samedi,» signé: Sextius le

Salyen, qui dut fort irriter les Aixois.

Voici ce billet:

PAUL CÉZANNE

«Notre chère ville d’Aix, dont l’aspect si paisible éveille des

idées de repos et de recueillement est cependant la ville de France

qui a produit le plus d’esprits hardis et tourmentés.

«Il semble véritablement que le calme extérieur de cette cité

permette aux caractères fortement doués d’atteindre leur

développement et de se manifester dans toute leur plénitude,

peut-être parce que nulle distraction extérieure n’est venue les

entraver.--N’est-ce pas d’Aix, la ville parlementaire, la ville du

cérémonial et de l’étiquette qu’a jailli la voix de Mirabeau qui

fit la Révolution française? Un peu plus tard, nous avons eu ces

hardis novateurs--pâles réactionnaires aujourd’hui,

paraît-il--lesquels s’appelèrent Thiers et Mignet et implantèrent

pour toujours le régime parlementaire en France. Et de même, si

nous quittons le terrain politique pour nous réfugier sur les

sommets de l’art, n’est-il pas remarquable de constater qu’en

littérature et qu’en peinture la grande note moderniste a été

donnée par deux Aixois: en littérature par Zola, père du

naturalisme; en peinture par Cézanne, père de l’Impressionnisme.

«Certes, ces hommes à bien des points de vue divers et justement

parce qu’ils étaient l’exacte expression, le reflet vivant de leur

époque, ont été l’objet de discussions. Ils ont eu des admirateurs

passionnés et de féroces détracteurs. Mais c’est justement là que

réside le secret de leur force et de leur influence; on ne discute

que ce qui existe, que ce qui vaut la peine d’exister.

Paul Cézanne · 第 4 / 7 段