Il est invité à exposer à Bruxelles par une société d’artistes, les XX.

Société de vingt artistes indépendants, novateurs, qui se réserve

d’inviter à chacune de ses expositions annuelles vingt autres artistes

déjà consacrés.

Cette société s’était formée en se séparant d’une première société,

l’_Essor_, jugée trop académique. Les fondateurs se nommèrent James

Ensor, Franz Charlet, Vogels, Willy Schlobach et Théo Van Rysselberghe.

Cette société ne devait durer que dix années (on estimait que, passé ce

temps, la foi serait morte!) Les XX ne furent jamais vingt. On citait

parmi les peintres: Théodore Verstraete, Guillaume Van Strydonck,

Fernand Khnopff, James Ensor, Willy Finch, Jean Delvin, et, parmi les

sculpteurs: Achille Chaînaye et Jef Lambeaux.

Le secrétaire fut Octave Maus, qui, à la fin de la Société (les dix ans

écoulés), fonda, lui, la _Libre Esthétique_.

Cézanne répondit à l’invitation des XX en envoyant trois toiles: un

_Paysage_; la _Chaumière_ (de la collection Choquet), et les

_Baigneuses_.

Cinq années encore, puis Cézanne va connaître la notoriété totale.

M. Vollard, en qui Pissarro a allumé un vif amour pour les tableaux de

Cézanne, M. Vollard décide d’exposer dans sa galerie, rue Laffitte, au

mois de décembre 1895, le plus de toiles de Cézanne qu’il pourra

rassembler. Il arrive à près de 150 peintures. Elles viennent toutes de

chez Cézanne.

En cette occurrence, Pissarro a été encore le plus précieux et le plus

actif des truchements. Lui seul pouvait vaincre les hésitations, les

craintes, les dégoûts de Cézanne.

Il faut relire dans le livre de M. Vollard l’historique des scènes qui

se déroulèrent autour de cette exposition mémorable. Certes, M. Vollard,

emporté par sa bonne humeur et par son ironie, a _chargé_ son récit. Il

l’a picraté de plaisanteries et d’humour. Mais ne croyez-vous pas que

d’autres visions de scènes très comiques ou que des manifestations de

fureur sauvage soient restées inédites? Il n’y a aucun doute: en

exposant ces toiles illustres, M. Vollard portait un défi au bon sens, à

la saine raison, au bon goût, enfin aux plus nobles traditions de

l’Académisme. Il violentait les Vierges, il outrageait les Mères, il

traînait par les cheveux les Représentants les plus célèbres du Barreau,

de la Magistrature et de la Collection. C’était un défi à l’opinion

publique, une invraisemblable gageure, quelque chose comme un crime

contre la Société. Et elle le lui fit bien voir, la Société, que ce

n’était point en vain qu’on se moquait d’elle, qu’on l’outrageait. M.

Vollard connut toutes les meilleures blagues de la Rue; Bourgeois et

Bourgeoises l’invectivèrent, l’apostrophèrent; un vigilant commissaire

de police, défenseur de l’ordre, s’en mêla--et mit au violon, je veux

dire dans l’ombre la plus noire: La _Léda au cygne_, et la _Baigneuse

devant la tente!_

Pouvait-on se moquer ainsi du public? Ces femmes, peintes par Cézanne,

des horreurs! Ses portraits, le sien particulièrement, quelle honte! Un

jour, à la bonne heure, on avait pu lire ce commentaire sous une toile

de Manet, passée en vente: _Manet à la palette_: «Manet s’est très peu

peint lui-même, au contraire de certains artistes, tels que Rembrandt et

Cézanne, qui ont multiplié les portraits d’eux-mêmes. Rembrandt et

Cézanne n’étaient pourtant pas précisément ce que l’on pourrait appeler

de «jolis hommes» (_sic_), tandis que Manet avait un physique «très

agréable» (_re-sic_)».

Oui, lui, Cézanne, c’était un homme des bois! un homme qui paraissait

affligé d’une saleté constitutionnelle; quelque chose, répétait on,

comme le Saint Labre de la Peinture. Et encore cet homme sauvage se

permettait-il de détester les femmes et de les appeler des _veaux_.

Aucune certes n’eût voulu poser pour lui; et l’on se répétait qu’il en

était réduit à peindre ses Baigneuses d’après des dessins exécutés

autrefois à l’Académie Suisse ou d’après des images du _Magasin

Pittoresque_.

Dans toutes ces conditions, l’exposition des œuvres de Cézanne fut,

on le peut croire, un événement dans la rue Laffitte--et aussi dans le

Monde. C’est l’insigne honneur de M. Vollard d’avoir assumé la

responsabilité de cette rude bataille, et de l’avoir fait gagner par

Cézanne malgré les sarcasmes, les cris, les injures, les violences, les

rires et les quolibets. Sans doute, les camarades de Cézanne, Renoir,

Pissarro, Monet, Sisley allaient devenir, eux aussi, avec des fortunes

diverses, des peintres réputés, honorés; mais Cézanne sortit de là le

plus haut de tous ces peintres, le plus original, le plus étrange et le

plus rare d’entre les plus rares.

[Illustration: MAISONS AU TOURNANT D’UN CHEMIN

(_Collection Auguste Pellerin_)]

V

LE JAS DE BOUFFAN

MARSEILLE

L’ESTAQUE

Je reviens à ce Jas de Bouffan qui fut, pendant de longues années, un

lieu de paisible retraite pour Cézanne. J’ai parlé du petit atelier

qu’il avait installé au second étage de la maison d’habitation; mais

souvent aussi il travaillait dans la grande salle du rez-de-chaussée,

où, sur les murs, il représenta les tableaux que j’ai déjà mentionnés.

Les entours, très vastes, je veux dire le jardin, la serre, toutes les

dépendances de la maison d’habitation composèrent également autant de

motifs.

Même il faisait poser ses fermiers; et pendant une dizaine d’années,

l’un d’eux, paysan jardinier, le sieur Paulet, lui servit de modèle.

J’ai vu M. Paulet alors retiré au Puy-Sainte-Reparade. Il figure dans

maints tableaux, entre autres, dans celui des deux _Joueurs de cartes_,

l’homme à la pipe aux dents.

Entre temps, quelques événements étaient survenus dans la famille de

Cézanne et pour lui-même.

En l’année 1886, au mois d’octobre, son père était mort, laissant la

propriété du Jas de Bouffan et une fortune de 1.600.000 francs. En 1881,

il avait marié sa seconde fille, Rose, avec M. Maxime Conil, rentier à

Aix; et à celui-ci, apportant la bague de fiançailles, tout Aix se

souvient encore qu’il avait dit en riant: «Oi! si donno uno baguo oro!

Jeou! quan mé sicou marrida, avion dous penden: Paul--mouvement à

droite--einé Marie!--mouvement à gauche--(Comment vous donnez une bague

en or! Moi, quand je me suis marié, j’avais deux pendants: Paul et

Marie!)»

Lui, Paul Cézanne, avait épousé, à Aix, Mlle Marie-Hortense Fiquet,

originaire du Jura. Les témoins de la mariée furent MM. Louis Barré et

Jules Peyron, de Gardanne; ceux du marié: MM. Jules Richard et Maxime

Conil. La cérémonie s’accomplit dans la plus stricte intimité; et, le

lendemain, dès la première heure, dans l’église Saint-Jean-Baptiste

(_extra muros_), l’abbé Bicheron conclut le mariage; les deux mariés, M.

Maxime Conil et Mlle Marie Cézanne étaient seuls présents.

En 1897, Cézanne perdit sa mère. Il n’avait jamais cessé d’entourer de

la plus chaude affection celle qui, de son côté, l’avait toujours

soutenu. Il suivit, accablé, le convoi, entre son fils et son

beau-frère, M. Maxime Conil; et, durant des mois, il ne travailla point.

Sa mère morte, même il ne voulut plus aller au Jas de Bouffan; de sorte

que la vente de cette propriété fut décidée. Et, en décembre 1899, elle

fut adjugée pour 75.000 francs à M. Louis Granel.

Ce dernier, ingénieur agronome, parisien, modifia singulièrement la

maison d’habitation, jusqu’au jardin, jusqu’à la serre, jusqu’à l’entrée

sur la route.

Il ne faut pas, en somme, se figurer l’état actuel du Jas de Bouffan

comme étant celui au temps où ce domaine appartenait à la famille

Cézanne.

Toutes les rampes en fer forgé, toutes les colonnes, toutes les statues,

tous les balcons, jusqu’au cadran solaire, jusqu’à l’ours en pierre et

autres sphinx, tout cela fut installé par M. Granel, qui fit bientôt du

Jas de Bouffan un véritable musée. Le petit bassin, derrière la maison,

où Cézanne avait coutume de laver ses brosses et ses pinceaux, vous le

voyez maintenant orné d’une colonne avec un vase votif,--et il y eut

ainsi des changements pour à peu près tout.

Quand M. Granel (aujourd’hui décédé) prit possession du domaine, il

trouva sur les murs toutes les peintures exécutées par Cézanne et

délaissées par lui. Dans le petit atelier, là-haut, des toiles, des

dessins gisaient aussi pêle-mêle; et, ne sachant pas--un ingénieur!--M.

Granel ordonna de tout détruire. On sauva seulement les châssis, parce

que c’était du bois! Alors que le plus débile peintre attache une

exceptionnelle valeur au moindre de ses ratés, Cézanne, lui, ne se

souciant de rien, avait laissé à l’abandon le patient travail de

plusieurs années. Des fétichistes--je veux dire des marchands....

attentifs ont arraché depuis aux murs--et vendent maintenant ce que

Cézanne avait dédaigné!

A l’Estaque, ce faubourg de Marseille, Cézanne vécut aussi de longs

mois. Il y allait retrouver sa mère, qui possédait une villa près de

l’église. Si, par hasard, il y était seul, c’était la femme d’un

pêcheur, la Cadette, qui lui préparait sa cuisine. Il tenait à cette

servante, parce qu’elle était impitoyablement sourde--et ne lui parlait

que par signes. Il n’aimait point qu’on lui adressât brusquement la

parole. Il n’aimait point, comme il disait, qu’«on lui mît le grappin

dessus». Il n’était apaisé que lorsqu’il était seul.--Aix, Paris, tout

d’un coup, tout le rebutait. A ces moments-là, l’Estaque offrait alors

pour lui aspect de site pacifiant.

L’Estaque! Des tuiles rouges, des hautes cheminées, des bateaux, des

terres rouges et la Méditerranée, si bleue, ou si verte, sous la

légèreté limpide des beaux ciels de là-bas!

Ils passent les remorqueurs, les voiliers; elles glissent les petites

barques à la voile latine, par vent de brise. La vague pilonne le roc

avec le coup sourd du bélier; et, à la crête des vagues, des mouchetures

blanches se poursuivent sans se rattraper et sans trève.

Cézanne aimait cette réunion de vifs estaminets à coquillages, de petits

cabanons tout secoués de rires et de cris. Puis c’était un concert; une

villa moresque dans les pins; des palmiers et des mimosas.

Pourtant quelles couleurs criardes, quels verts aigres, quels jaunes

serins et bleus d’azur! Et tous ces gens, le dimanche, en famille,

étalés en manches de chemise au bord de la mer! Paquets de dîneurs,

comme de lourdes grappes de moules, accrochés après les rochers, bâfrant

et grouillant;--et, dans tout ça, des odeurs, des excréments séchés, de

la poussière, de l’ail et de la chaleur, jusqu’à la tombée du

crépuscule, moment où les crapauds, vieillards moroses, grognent et

grondent.

Rappelez-vous aussi les souples platanes du Midi et les jeunes pins,

déhanchés et valseurs, les jeunes pins qui brandissent des contorsions

et des bonds en avant et des bonds en arrière de chèvre-pieds. Et les

hauts palmiers toujours verts; et les mûriers du Japon, quel

enchantement!

Pour Cézanne, l’Estaque était bien tout le bout du monde. Il n’avait

jamais voulu vraiment voyager. En lui, rien du globe-trotter. Plus

tard, on le verra même se fixer à Aix, se contenter des seuls

admirables paysages aixois; et attendre sa fin en peignant parfois aussi

des natures mortes; sans se dire aucunement qu’il y a des Jeux en Grèce

que déshonore M. Gérôme--et des «turqueries» qu’«évacue» M. Ziem.

VI

CÉZANNE

ET SES

CONTEMPORAINS

On a vu que la personnalité de Cézanne, aux premières expositions des

Impressionnistes, avait jeté sur lui le gros des rieurs et des

plaisantins. Mais une minorité, une élite avait, en même temps, offert

au peintre le plus honni une précieuse compensation.

Dès l’exposition de 1874, Cézanne, à ses plus anciens amateurs et

défenseurs: le docteur Gachet et M. Théodore Duret,--avait ajouté le

comte Doria, qui fut le premier possesseur de la _Maison du Pendu_,

paysage peint à Auvers-sur-Oise, et aujourd’hui entré au Musée du Louvre

grâce au legs de la Collection Camondo.

En même temps, Cézanne avait acquis toute la ferveur d’un autre amateur

nommé Choquet.

M. Choquet était un collectionneur, sans très imposantes ressources,

qui, parti de Delacroix, dont il possédait plusieurs œuvres, était

arrivé tout droit aux Impressionnistes, parmi lesquels il élut tout de

suite Cézanne, dont il devait être durant toute sa vie l’enthousiaste et

persuasif héraut.

Lié bientôt avec Cézanne, il ne cessa jamais de lui acheter des

toiles;--et il lui fit peindre à plusieurs reprises son portrait, tantôt

à la ville, tantôt dans une petite maison qu’il possédait aux champs. Ce

fut ainsi qu’en juillet 1899, à la vente après décès de Madame Choquet,

qui avait hérité de la collection de son mari, trente et une toiles de

Cézanne passèrent aux enchères. Dans le nombre, se trouvait cette toile

maîtresse: Le _Mardi-Gras_.

M. Théodore Duret collectionna aussi de nombreuses toiles de Cézanne, à

dater des premières payées quarante francs l’une dans l’autre et

représentant des paysages d’Auvers-sur-Oise. Quand M. Théodore Duret fut

contraint de faire une première vente, en mars 1894, des toiles de

Cézanne figurèrent parmi des œuvres de Manet, de Degas, de Pissarro,

de Sisley, de Monet, de Guillaumin, de Berthe Morisot et de Renoir.

En mars 1894! C’est-à-dire au moins vingt ans trop tôt.

Du reste, c’est bien simple, nombreux se comptèrent les amis avertis qui

prièrent M. Théodore Duret d’enlever les toiles de Cézanne, pour ne pas

disqualifier la vente qu’il allait réaliser dans la Galerie Georges

Petit.

Bien entendu, M. Théodore Duret resta sourd à ces chaudes supplications;

et la vente eut lieu, avec tous ses numéros. Je dois dire qu’une vague

de stupeur submergea et ahurit les assistants quand, à propos de la

_Route dans un Village_, de Cézanne, ils entendirent le

commissaire-priseur s’écrier: «Huit cents francs! Adjugé à M. Claude

Monet!» Telle avait été la volonté de l’acheteur.

A la vente Choquet, il est vrai, mais cinq ans plus tard!--les amateurs

ont éclairé leur lanterne. Ils ont le pressentiment--fouaillés par des

écrits, par le bruit de l’exposition Vollard, par d’enthousiastes propos

de vieux et de jeunes peintres,--ils ont le pressentiment que les

Cézanne «monteront»; et ils élèvent maintenant leurs enchères, avec,

toutefois, dans le dos, le frisson de la «petite mort!»

Voici quelques prix: _En sortant d’Auvers_ (1.000 francs); _Le petit

pont_ (2.200); _un dessert_ (3.500); _Fleurs dans un vase_ (2.000); _Les

petites maisons d’Auvers_ (1.500); _Pommes et gâteaux_ (2.000); le

_Mardi-Gras_ (4.400), etc.

Parmi les peintres, Claude Monet, Pissarro estimaient ouvertement

Cézanne. Caillebotte vint se joindre à eux. Ce fut cet excellent peintre

qui, entre autres tableaux de ses amis les Impressionnistes, posséda,

avec d’autres toiles de Cézanne, le grand tableau des _Baigneuses_.

A sa mort, il légua en totalité sa collection au triste Musée du

Luxembourg. Mais alors, en cette année 1895, ce fut un vif hourvari

parmi les ganaches de l’Ecole des Beaux-Arts et de l’Institut, M.

Bonnat, en tête. La collection fut épluchée avec dégoût, et la Direction

des Beaux-Arts, en plein accord avec les cuistres de la Société des Amis

du Musée du Luxembourg, refusa _vingt-cinq_ toiles du legs. Bien

entendu, Cézanne surtout fut malmené. Les _Baigneuses_ et deux autres

tableaux: Un _Bouquet de fleurs_ et une _Scène champêtre_ furent rejetés

avec la plus savoureuse hilarité.

Tout cela ne fut sans doute point pour déplaire aux anciens amis de

Cézanne, qui l’avaient renié. L’ancien camarade d’Aix, le «fidèle» ami

des premières années de Paris, Emile Zola, éclata, très satisfait de

voir que sa clairvoyance n’avait pas été longtemps en défaut. Son roman:

_L’Œuvre_, avait mis en effet en scène ces deux ratés, ces deux amis

de jeunesse à Aix-en-Provence: le peintre Claude Lantier (Paul Cézanne)

et le sculpteur Mahoudeau (Philippe Solari).

Je me souviens que lorsque parut l’_Œuvre_, ma première idée fut

d’écrire à Zola pour lui demander les véritables noms des personnages de

ce roman. Il voulut bien répondre au collégien que j’étais une courte

lettre, dont j’ai seulement retenu ces mots essentiels: «Et puis à quoi

bon vous citer des noms? Ce sont ceux de vaincus que vous ne connaissez

point sans doute.»

Cette lettre, elle existe peut-être encore. Mais, jeune, on ne

collectionne pas les autographes. Je ne puis que jurer qu’elle me fut

adressée.

Plus tard, après avoir admiré l’œuvre de Cézanne, je demandai un jour

à Huysmans ce qu’il pensait de Zola critique d’art.

[Illustration: L’ESTAQUE

(_Collection Auguste Pellerin_)]

«Lui! me jeta-t-il, c’est un gros bêta de la brocante. Evidemment, vers

1883, dans mon livre l’_Art Moderne_, disciple encore de ce romancier,

dont je ne nie point, entendez-le bien, la puissance, j’ai pu, par

faiblesse, lui accorder quelque compétence artistique. Mais, depuis,

j’en suis bien revenu. Qui a-t-il découvert? Qui a-t-il loué? Manet!

Mais il y a belle lurette que Manet bataillait quand Zola a parlé de

lui. Ah! ça, je reconnais que Zola a pu, à un moment précis, donner le

change; car avec les médiocres pions qui fourrageaient alors chez les

peintres, on n’allait pas loin. Oui, c’était le temps où ce sénile

Albert Wolff caracolait! Mais l’incompétence de Zola en art est totale.

Il est là dedans plus fermé, plus buté qu’un normalien; et ce n’est pas

peu dire! Mais voilà, il fallait qu’il touchât à tout!»

«Allez, du reste, chez Zola, vous serez mieux encore renseigné sur

Cézanne!»

Et j’y allai.

Zola était accueillant, courtois; et enfin c’était le haut romancier de

l’_Assommoir_ et de _Germinal_. Avec quel respect, je me pris à

l’écouter. Et, tout de suite, après un court préambule: «Ah, oui,

Cézanne, quels regrets pour moi de n’avoir pu le _pousser!_ me dit-il.

Et j’ai tracé d’après lui, dans mon Claude Lantier, un portrait encore

atténué, car si j’avais voulu tout dire!»

Et Zola soupirait. Moi, pendant ce temps, mes yeux allaient du vitrail

Coupeau aux objets d’art vidés là par tous les brocanteurs de Paris.

L’Hôtel du Maître en était rempli. Ce n’était pas un choix très sûr.

Mais Zola continuait:

«Ah! mon cher Cézanne ne tient pas assez en outre à la considération

publique. Il méprise trop les choses les plus élémentaires: hygiène,

bonne tenue, mots choisis. Et encore tout cela, la bonne tenue, le

respect de soi-même, peu de chose, en somme, si mon grand et cher

Cézanne avait eu du génie. Croyez-bien qu’il m’en a coûté d’être obligé

de l’abandonner!... Oui, partir à deux dans la même foi, dans le même

enthousiasme, et arriver seul, atteindre seul la gloire, c’est une

lourde douleur qui vous accable! Pourtant, il me semble, malgré tout,

que, dans _l’Œuvre_, j’ai noté avec le plus attentif scrupule tous

les efforts de mon cher Cézanne. Mais, que voulez-vous? c’étaient des

défaillances successives; des bons départs, puis tout d’un coup des

arrêts brusques; un cerveau qui ne pensait plus, une main qui retombait,

impuissante. Jamais une chose conduite jusqu’au bout, avec une ténacité

et une force magnifique. En somme, aucune réalisation!»

Le mot était lâché! «Cézanne ne réalisait pas!» Cézanne lui-même,

d’ailleurs, répétait ce mot. Il y tenait. Le fameux mot devait devenir

le mot de ralliement de toute la foule dressée contre le peintre. Des

ébauches, oui; des essais, des tentatives, des embryons, des

avortements, tout ce qu’on voudra; mais des œuvres, mais des choses

venues à terme, puis ensuite finies, fignolées, ah! Dieu, non!

«La considération publique?» m’avait dit Zola. Et ce mot, il l’avait

prononcé avec une sorte d’emphase.

Hélas! si, à Aix, le père de Zola, François Zola, ingénieur attaché aux

travaux du barrage, était considéré,--lui, Emile Zola, qui tenait tant à

la considération publique, on le méprisait dès le collège Bourbon; et,

plus tard, son buste par Solari (Mahoudeau, de l’_Œuvre_, ô ironie!)

ne le recouvrit-on pas d’excréments, dans la nuit qui suivit

l’inauguration de ce buste, en retrait de la toute petite place Ganay, à

Aix?...

Considération publique, considération officielle, ce fut tout comme! et

Cézanne ne devait obtenir ni l’une ni l’autre.

Et Octave Mirbeau s’en rendit compte quand, en 1902, cédant avec un peu

d’irritation à un désir de Cézanne, qui eût été satisfait d’obtenir la

croix (oui, la considération officielle tout de même, et puis Aix!,

enfin une de ces faiblesses que beaucoup d’entre les meilleurs ont

subies), il s’en fut trouver le Directeur des Beaux-Arts, le nommé

Henry Roujon, qui suivait avec une imperturbable assurance la leçon de

ses prédécesseurs, c’est-à-dire culte à plat ventre devant le banal, le

poncif, le vide et mépris pour le talent inédit et l’originalité

entière.

Aux premiers mots de Mirbeau, Roujon sursauta:

--Mais, mon cher Mirbeau, demandez-moi la croix pour n’importe qui; pour

n’importe quoi; mais pour cet anarchiste, pour ce fou de Cézanne, vous

n’y pensez pas! Oui, vous voulez rire! c’est une farce, allons! Ah! oui,

oui, c’est une farce!--Et Roujon ricanait.--Ah! oui, je comprends

maintenant! Elle est bonne! Elle est bien bonne! Ah! ce sacré Mirbeau,

toujours jovial, toujours pince--sans rire! Çà, mon bon, je la

raconterai votre visite; oui, je m’en tiens les côtes!--Et Roujon

éclatait.--Non! vrai, c’est comique, tout à fait comique! Et j’ai marché

comme un daim, oui, mon bon, comme un vrai daim! Aussi, tenez, je la

couronne, cette farce!--

Et Roujon, s’emparant d’un buste en plâtre calé sur son bureau, se

coiffa, toujours hilare, du buste de Minerve!

VII

CÉZANNE SE RETIRE

DÉFINITIVEMENT A AIX

Somme toute, il faut bien le dire, Cézanne s’était lourdement ennuyé

pendant tous ses séjours à Paris. Aux anciens amis ou plus simplement à

ses camarades, il n’avait plus rien à dire. Il s’était encore plus

détourné d’eux qu’ils ne se détournaient de lui. C’est sans regret qu’il

songeait au jour prochain qu’il ne les reverrait plus. Les peintres plus

jeunes ne l’intéressaient point davantage. Il était allé souvent au

musée du Louvre; il savait à quoi s’en tenir maintenant sur les peintres

représentés là, au hasard; des photographies, des gravures au besoin

fixeraient d’ailleurs ses souvenirs. Enfin, il était malade.

Atteint du diabète, il devenait chaque jour plus hargneux, plus

hypocondriaque. Il ne pouvait plus supporter une discussion; et les

peintres, particulièrement, avec leurs idées courtes, le rebutaient.

Dans ces conditions, il n’y avait vraiment plus qu’à se souhaiter un

vrai havre de grâce, un asile loin des gêneurs. Et Aix, où il était

certain de rejoindre une sœur dévouée, restée vieille fille et fort

entendue à la vie, lui apparut comme le parfait lieu de repos qu’il

pouvait désirer.

A Aix, il se réinstalla donc rue Boulegon, dans cette étroite rue, très

provinciale, où son père autrefois avait eu sa banque. Au second étage,

Cézanne retrouvait aussi son atelier. Sans doute, combien de fois s’y

était-il irrité, parce que, de l’autre côté de la rue, une haute

cheminée en briques lui envoyait des reflets rouges? Combien de toiles

avait-il crevées là en recommandant à sa gouvernante, Mme Brémond,

de «tout brûler» pendant qu’il serait sorti! N’importe! Là, au moins, on

«lui foutrait la paix!» Tous ces Parisiens, avec leur Bouguereau, avec

leur blague, il ne les verrait plus, jamais, jamais! Et si les peintres

de l’ancien café Guerbois l’avaient bien dégoûté, ce Manet, ce Degas, ce

Renoir, il n’avait pas plus de tendres souvenirs pour le vaniteux Zola,

pour la vieille fille Goncourt et pour le léger plaisantin Daudet. Ce

dernier, à un déjeuner de Provençaux, n’avait-il pas raillé Cézanne,

qui, du reste, regimba très bien! En somme, le père Gachet, M. Théodore

Duret, Pissarro et Choquet, c’était là «ce qu’il avait connu de mieux!»

et tous les autres, c’était bien à piler dans le même panier, avec

Bouguereau par dessus!

A Aix, tout de suite, Cézanne se confia entièrement à sa sœur,

Mlle Marie Cézanne, et à sa gouvernante, Mme Brémond. Et, très

vite, il se réjouit de sa détermination.

Paul Cézanne · 第 3 / 7 段