Le Dr Gachet ne demandait qu’à accueillir Cézanne, cet ami que lui
amenait Pissarro. Du reste Pontoise abritait tout un groupe de peintres;
et put former ce qu’on a appelé depuis l’école de Pontoise. Cordey, le
bon vivant Cordey, le Cordey des plantureux repas, pour qui les seules
occupations louables étaient la pêche à la ligne, la peinture et surtout
les savoureuses goinfreries; Cordey, qui, encore plus que Sisley, eut un
métier pictural à toutes petites touches; Vignon, un peintre trop
injustement oublié; Guillaumin, le robuste Creusois; Pissarro,--étaient
les plus ardents tenants de la peinture en plein air; et Cézanne,
arrivant au milieu d’eux, trouvait enfin, mieux qu’au café Guerbois, les
confrères qu’il méritait.
Du reste, son amitié pour Pissarro fut tout de suite certaine; et il
s’installa avec lui à l’Ermitage, à Pontoise. Ensemble, ils parcoururent
tous les champs de Pontoise à Auvers, descendant souvent aux bords de
l’Oise, peignant des maisons, des cours de villages, des sentes aux
choux, des bois et des prés. Les paysans qui sont bien moins bêtes que
les amateurs connurent vite les deux peintres amis; et jamais ils ne
vinrent les importuner. Quelquefois, ils regardaient les tableaux en
passant et s’éloignaient sans rien dire; mais pas toujours sans
remarquer; car c’est l’un de ces paysans qui me disait si justement un
de ces étés derniers: «Monsieur, j’ai vu bien souvent les tableaux de
MM. Cézanne et Pissarro. M. Pissarro, en travaillant, _piquait_ (et mon
paysan faisait le geste) et M. Cézanne _plaquait_ (autre geste).»
Je vais désoler maintenant les amateurs sérieux en disant que les
premiers amateurs des tableaux de Pissarro et de Cézanne, en ce coin
bénit de Pontoise et d’Auvers, furent un ancien instituteur, M. Rouleau,
et un épicier, rue de la Roche, à Pontoise, M. Rondès. Mais, bien
entendu, le Dr Gachet restait le plus vigilant et le plus
enthousiaste des amateurs.
Ce fut lui qui poussa Guillaumin et Cézanne à faire de l’eau-forte, à
l’instigation de son ami Richard Lesclide, un journaliste, qui publiait
un album: _Paris à l’eau-forte_. Il est vrai que si Guillaumin grava
plusieurs planches, Cézanne, lui, s’en tint à trois planches en tout,
pas une de plus: un paysage (reproduit dans le livre de M.
Vollard);--une tête de femme (reproduite dans l’album consacré à Cézanne
par M. M. Bernheim-Jeune); enfin le portrait de Guillaumin assis par
terre, les bras croisés, gravé directement d’après nature et reproduit
dans le livre de M. Théodore Duret: (_Les peintres impressionnistes_).
La vive joie de Cézanne fut de peindre continuellement en plein air,
entraîné, on peut le dire, par son ami Pissarro, qui grava lui-même un
jour (en 1874) le portrait de Cézanne, hirsute, avec sa casquette de
chasseur de canards et une vaste houppelande de roulier, sa tenue pour
affronter la bise et les frimas.
Pour Cézanne, la peinture, M. Vollard nous l’a dit, devait être
_couillarde_; et la sienne l’est déjà absolument.
En cessant de hanter les jardins de Rubens, de Delacroix et de Courbet,
il devient un féroce maçonnier, j’y insiste, établissant à furieux coups
de spatule de solides plans, qu’il écrase rageusement et qu’il râcle dès
que l’œuvre lui semble débile. Alors il se rejette sur son outil, et
il entre maintenant à coups de poing dans la toile. Là-dedans, des
bleus, des vermillons, des jaunes, des verts composent de puissantes
harmonies et d’étranges sonorités. On n’a pas encore vu un tel chaos
enragé de tons; et cela est si âpre qu’aux premiers tableaux de Cézanne,
l’_élite_, déséquilibrée, s’égaye. Pourtant, c’est déjà splendide, et,
d’un coup, d’une définitive originalité.
Un excès de sensibilité encore invu, une folie de peindre jamais
départie à un humain, et voici Cézanne plantant des compotiers et des
pommes, des litres et des cruches, des maisons et des arbres, des crânes
et des torses, tout ce qui vit dans le silence, tout ce qui croît, tout
ce qui se confronte dans la lumière et dans l’ombre. C’est, dans le
mépris déjà total des autres peintres, une telle emphase de suprématie
que tout à côté est vain, que tout glisse à la miniature et s’effondre.
Cézanne continue son labeur. Il interprète le monde. Le monde, nous ne
l’avions pas vu, nous, au travers de la vermine des anecdotes et de
l’incroyable gageure des virtuoses. Les Musées nous avaient pourris
jusqu’aux moelles; à des écoles avaient succédé des écoles; on
s’écroulait sous l’amas d’inextinguibles redites; on nourrissait la
haine innée du neuf, de l’apport encore insoupçonné d’un homme
abandonnant enfin les vieilles recettes pour découvrir de lumineuses
vérités et d’extraordinaires beautés.
[Illustration: LA VILLA AU BORD DE L’EAU]
Cézanne, comme un fou, s’acharne. Il crée des nus, des natures mortes,
des paysages. Il crée trop abondamment pour réaliser chaque fois une
œuvre de longue durée à travers le temps. Il lui vient la volonté
d’être lent sur son effort, pour l’acheminer plus loin. Au maçonnage, il
substitue la peinture des tons sur tons et des tons juxtaposés, sans
épaisseur. L’aube se lève, il est déjà au pied de l’œuvre à créer. Le
soleil monte à l’horizon; et, lui, Cézanne, le bon ouvrier, il guette la
sève de la vie qu’il voit sourdre des entrailles profondes de la terre.
Et il adore la route, les terrains rouges, les arbres dont les plus
légers rameaux frémissent en un hosanna de résurrection.
Pour la première fois, un peintre qui est déjà une sorte de roi parmi
les peintres, ajoute son âme à l’âme des choses. Ah! qu’il convient donc
de la chérir enfin la nature, d’un amour inapaisable, et de suivre
touche à touche l’agencement de sa vie organisée! A-t-elle été assez
polluée, en effet, par les prestes «pigeurs de motifs», par toute une
horde qui l’a débitée en tronçons de paysages, en arrangements de
décors, le tout assaisonné à l’essence ou marinant dans des bains
d’huile! A-t-elle, jusqu’à ce jour, été assez malmenée, la splendide
Terre, qui, aux quatre saisons, offre pourtant, sans trêve, le puissant
enchantement de ses incantations!
Avec Cézanne, tout est révolu. Ce parfait magicien dévoile les plus
mystérieux apprêts des roches et des arbrisseaux, des maisons et des
collines. Grave et mystique, il crée solitairement; et il n’a nul besoin
de notre admiration à l’instant même; il lègue aux âges futurs son
œuvre, les témoignages de sa probité patiente et volontaire.
Il est farouche, et il va être honni; c’est qu’il hait les autres
hommes, et qu’il n’attend rien d’eux. Pour créer sa peinture, il faut
qu’il soit un silencieux et irritable ermite, n’ayant de colères à
passer que sur ses toiles ou sur son chevalet dressé en pleine nature
comme un appareil de supplice. Plus tard, le regardera-t-on peindre, il
sera comme pris au piège; et il se débattra en lançant des jurons. C’est
que chaque touche lui cause une véritable angoisse, et attire parfois à
son visage rutilant, à son front chauve, le sang de la congestion. Il
est courroucé quand il peint. Cet homme lourd et maladroit enfante déjà
ses chefs-d’œuvre en rugissant.
N’importe, combien sortent de ses mains aussi purs, aussi profonds,
aussi porteurs de beauté que s’ils avaient été engendrés dans la joie!
Et, devant tels de ses paysages, par exemple, n’avez-vous point compris
que Cézanne, a, lui aussi, peu à peu arraché la vie aux arbres, aux
ondes, aux roches, aux maisons, pour la transfuser dans ses peintures,
dans les arbres, dans les ondes, dans les roches et dans les maisons,
recréés par lui, dans le plus persévérant, le plus raisonnable et le
plus pénétrant amour qui ait jamais gonflé le cœur d’un homme?
* * * * *
Faut-il maintenant citer des toiles? A quoi bon? Il apparaît déjà une si
parfaite unité dans cette vie de peintre, que c’est tout un ensemble
qu’il conviendrait de nommer. Voici un homme qui a peint le Nu, le
Paysage, le Portrait, la Nature morte. Si, cependant, vous aimez les
détails, voici quelques noms de toiles, de l’année 1870 à l’année 1874:
Une première _Tentation de Saint Antoine_; _Scène de plein air_; _Les
toits rouges_; la _Promenade_; la _Nouvelle Olympia_ (qui appartint au
Docteur Gachet); l’_homme au chapeau de paille_; la _Maison du pendu_
(collection Camondo, aujourd’hui au musée du Louvre); la _Chaumière dans
les arbres_; la seconde _Tentation de Saint Antoine_; etc.
* * * * *
C’est à ce moment que le père Tanguy connut Cézanne, dont il devait être
à peu près le premier marchand.
Le père Tanguy! Figure anecdotique, ce brave homme garde la gloire
d’avoir été le premier marchand, non seulement de Cézanne, mais encore
de Van Gogh.
Breton et marié, il avait débuté à Paris comme employé à la Compagnie de
l’Ouest. Puis, ce poste quitté, il avait pris celui de broyeur de
couleurs dans la maison Edouard. Mais la nostalgie des champs le minait;
et un jour le voici préparant les couleurs pour lui-même et les
colportant ensuite à Fontainebleau, à Argenteuil, à Pontoise, partout où
il était à peu près sûr de débusquer des peintres _sur le motif_. C’est
ainsi qu’il connut Monet, Pissarro, Cézanne et Renoir.
Mais, par dessus le marché, Tanguy était un humanitaire ardent. On le
trouve donc naturellement en 1871 parmi les fédérés. Il est pris. Grâce
à un secours inespéré, il se tire tout de même de sa geôle. Et, revenu à
Paris, il lâche la vente des couleurs, pour s’établir marchand de
tableaux, rue Clauzel, une boutique dans laquelle il entasse des toiles
de Cézanne et de Van Gogh.
Tableaux dont il ne tira d’ailleurs aucun profit; si bien que lors de
son décès, en 1894, Octave Mirbeau ayant organisé une vente à l’hôtel
Drouot, au profit de la veuve et des enfants de Tanguy, la vente
produisit à peine, tous frais payés, 10.000 francs;--et des tableaux de
Cézanne s’étaient vendus entre 45 francs et 215 francs.
Quel écart entre les prix de vente depuis! Mais les amateurs n’ont
jamais de flair; ce sont des sortes de nigauds usés, vidés, ayant perdu
complètement l’odorat et la vue. Cézanne, heureusement, pensait mieux de
lui-même. Il écrivait à sa mère, le 26 septembre 1874:
«Ma chère Mère,
«J’ai tout d’abord à vous remercier bien de penser à moi. Il fait
depuis quelques jours un sale temps et très froid.--Mais je ne
souffre de rien, et je fais bon feu.
«Ce sera avec plaisir que je recevrai la caisse annoncée, vous
pouvez toujours l’adresser rue de Vaugirard, 120, je dois y rester
jusqu’au mois de janvier.
«Pissarro n’est pas à Paris depuis environ un mois et demi, il se
trouve en Bretagne, mais je sais qu’il a bonne opinion de moi, qui
ai très bonne opinion de moi-même. Je commence à me trouver plus
fort que tous ceux qui m’entourent, et vous savez que la bonne
opinion que j’ai sur mon compte n’est venue qu’à bon escient. J’ai
à travailler toujours, non pas pour arriver au fini, qui fait
l’admiration des imbéciles.--Et cette chose que vulgairement on
apprécie tant, n’est que le fait d’un métier d’ouvrier, et rend
toute œuvre qui en résulte inartistique et commune. Je ne dois
chercher à compléter que pour le plaisir de faire plus vrai et plus
savant. Et croyez bien qu’il y a toujours une heure où l’on
s’impose, et on a des admirateurs bien plus fervents, plus
convaincus que ceux qui ne sont flattés que par une vaine
apparence.
«Le moment est très mauvais pour la vente, tous les bourgeois
rechignent à lâcher leurs sous, mais çà finira.--
* * * * *
«Ma chère mère, bonjour à mes sœurs. Le salut à Monsieur et
Madame Girard et mes remerciements.
Tout à vous,
votre fils,
PAUL CÉZANNE.»
IV
CÉZANNE ET LE PUBLIC
PREMIÈRES EXPOSITIONS
En 1874, Pissarro, Claude Monet, Sisley, Renoir, Berthe Morisot,
Guillaumin--et Cézanne les suivant, résolurent de faire une exposition
spéciale, avec le concours de certains autres artistes, en tout une
trentaine d’exposants, groupés sous ce titre vide: _Société anonyme des
artistes peintres, sculpteurs et graveurs_.
Il convient de lire dans le livre de M. Théodore Duret: Les _Peintres
impressionnistes_, toute l’histoire, heure par heure, des conciliabules;
et ensuite le récit non moins historique des moqueries, des railleries
et des explosions de fureur que cette manifestation déchaîna. Quand on
songe à la ruée actuelle des amateurs, du plus pusillanime au plus
cynique; à la ruée non moins forte des marchands, du plus ladre au plus
prodigue, on éprouve vraiment une sensation délicieuse à la lecture des
pages susdites. C’est un exposé total de l’imbécillité humaine; la
sottise d’un troupeau qu’un bon berger ne peut pas arriver à conduire
vers les routes sereines de la méditation. Et pourtant que de
précautions ces peintres adoptèrent! Que de ruses et que de stratagèmes!
L’exposition eut lieu au Nº 35 du Boulevard des Capucines, une réunion
de salles qui composait la photographie Nadar. L’exposition fut ouverte
le 15 avril. On vint en foule; mais vraiment on se divertit. Le sieur
Pierre Véron, Directeur du _Charivari_, fut chargé de régler le ballet
des connaisseurs!
Ce qui est plus grave, c’est que Huysmans, l’admirable Huysmans, au lieu
de soutenir quand même les défaillances de certains artisans de la
peinture nouvelle, alors que les ricanements et les injures devaient se
perpétuer pendant plus d’une trentaine d’années encore, publia ceci
(_L’Art moderne_):
* * * * *
«Ajoutez maintenant à l’insuffisance du talent, à la maladroite
brutalité du faire, la maladie rapidement amenée par la tension de
l’œil, par l’entêtement si humain de ramener à un certain ton aperçu
et comme découvert, un beau jour, un certain ton que l’œil finit par
revoir, sous la pression de la volonté, même quand il n’existe plus, par
la perte de sang-froid venue dans la lutte et dans la constante âpreté
des recherches, et vous aurez l’explication des touchantes folies qui
s’étalèrent lors des premières expositions chez Nadar et chez
Durand-Ruel. L’étude de ces œuvres relevait surtout de la physiologie
et de la médecine. Je ne veux pas citer ici des noms, il suffit de dire
que l’œil de la plupart d’entre eux s’était monomanisé; celui-ci
voyait du bleu perruquier dans toute la nature et il faisait d’un fleuve
un baquet à blanchisseuse; celui-là voyait violet; terrain, ciels,
eaux, chairs, tout avoisinait, dans son œuvre, le lilas et
l’aubergine, la plupart enfin pouvaient confirmer les expériences du
Dr Charcot sur les altérations dans la perception des couleurs qu’il
a notées chez beaucoup d’hystériques de la Salpêtrière et sur nombre de
gens atteints de maladies du système nerveux. Leurs rétines étaient
malades; les cas constatés par l’oculiste Galezowski et cités par M.
Véron, dans son savant traité d’esthétique, sur l’atrophie de plusieurs
fibres nerveuses de l’œil, notamment sur la perte de la notion du
vert qui est le prodrome de ce genre d’affection, étaient bien les
leurs, à coup sûr, car le vert a presque disparu de leurs palettes,
tandis que le bleu qui impressionne le plus largement, le plus vivement
la rétine, qui persiste, en dernier lieu, dans ce désarroi de la vue,
domine tout, noie tout dans leurs toiles.»
Et Huysmans, après tout cela, convient lui-même que la peinture claire
est sortie de ces «_théories justes, dégagées de leurs applications
maladroites_.»
On conçoit alors que les Bourgeois soient bien excusables, quand ils
renâclent pour la première fois devant une peinture invue.
En 1875, il n’y eut pas d’exposition. Mais Claude Monet, Sisley, Renoir,
Berthe Morisot envoyèrent à l’Hôtel des ventes soixante-dix tableaux,
dont le total de la vente, tant pour les tableaux retirés que vendus, ne
dépassa point dix mille francs.
En 1876, seconde exposition des Impressionnistes (c’est le nom qu’on
leur a décerné) cette fois dans les galeries Durand-Ruel, rue Le
Peletier; mais Cézanne et Guillaumin ne sont pas représentés.
En 1877, nouvelle exposition à laquelle prend part Cézanne, au nº 6 de
la rue Le Peletier, dans un appartement vide qui est à louer. Il a
envoyé seize tableaux et aquarelles, des fleurs, des paysages, des
natures mortes et le portrait d’un nouvel amateur, très épris de sa
peinture: M. Choquet.
C’est à propos de cette exposition que Huysmans publia, touchant
Cézanne, cette page pittoresque: (_Certains_):
«En pleine lumière, dans des compotiers de porcelaine ou sur de blanches
nappes, des poires et des pommes brutales, frustes, maçonnées avec une
truelle, rebroussées par des roulis de pouce. De près, un hourdage
furieux de vermillon et de jaune, de vert et de bleu; à l’écart, au
point, des fruits destinés aux vitrines des Chevet, des fruits
pléthoriques et savoureux, enviables.
«Et des vérités jusqu’alors omises s’aperçoivent, des tons étranges et
réels, des taches d’une authenticité singulière, des nuances de linge,
vassales des ombres épandues du tournant des fruits et éparses en des
bleutés possibles et charmants qui font de ces toiles des œuvres
initiatrices, alors que l’on se réfère aux habituelles natures-mortes
enlevées en des repoussoirs de bitume, sur d’inintelligibles fonds.
[Illustration: LE GRAND ARBRE]
«Puis des esquisses de paysage en plein air, des tentatives demeurées
dans les limbes, des essais aux fraîcheurs gâtées par des retouches, des
ébauches enfantines et barbares, enfin, de désarçonnants déséquilibres:
des maisons penchées d’un côté, comme pochardes; des fruits de guingois
dans des poteries saoûles; des baigneuses nues, cernées par des lignes
insanes mais emballées, pour la gloire des yeux, avec la fougue d’un
Delacroix, sans raffinement de vision et sans doigts fins, fouettées par
une fièvre de couleurs gâchées, hurlant, en relief, sur la toile
appesantie qui courbe!
«En somme, un coloriste révélateur, qui contribua plus que feu Manet au
mouvement impressionniste, un artiste aux rétines malades, qui, dans
l’aperception exaspérée de sa vue, découvrit les prodromes d’un nouvel
art, tel semble pouvoir ètre résumé, ce peintre trop oublié, M. Cézanne.
«Il n’a plus exposé depuis l’année 1877, où il exhiba, rue Le Peletier,
seize toiles dont la parfaite probité d’art servit à longuement égayer
la foule.»
De son côté, M. Théodore Duret remarqua fort justement que, de tous les
exposants, Cézanne fut celui que la cohue malmena avec la plus basse
sottise.
«A l’exposition de 1877, raconte-t-il, les Impressionnistes se
produisant dans toute leur hardiesse, soulevaient une horreur générale
et faisaient au public l’effet de monstres et de barbares. Mais celui
d’eux tous qui causait l’horreur la plus profonde, qui plus spécialement
que tous les autres faisait l’effet d’un vrai barbare, d’un vrai
monstre, était Cézanne. En 1877, les souvenirs de la Commune demeuraient
vivants et si les Impressionnistes furent généralements traités de
_Communards_, ils le durent surtout à sa présence au milieu d’eux.»
Cézanne ressentit ces insultes. Il comprit aussi qu’il n’avait
décidément rien à espérer du public. Sa peinture qui était issue de
tout son sang et de tout son cœur, elle ne pouvait se ravaler à des
concessions honteuses, rabaisser son originalité extrême, diminuer sa
haute étrangeté; et, puisque c’était sur lui surtout que se déversaient
les rires, les ricanements du public, eh bien! il n’avait qu’à ne plus
exposer pour ne pas entraver ses co-exposants, avec lesquels d’ailleurs
il ne se sentait lui-même nullement libre. Eux, peut-être, ils bâclaient
des impressions, d’où leur nom d’Impressionnistes; mais lui, sa
peinture, arrachée à ses entrailles, exprimée avec la souffrance la plus
complète, achevée avec le poids de la plus vive douleur, qu’est-ce
qu’elle pouvait bien avoir de commun avec la peinture des autres, même
en admettant que cette peinture-là fût, elle aussi, nouvelle? Lui,
Cézanne, en quoi pouvait-il suivre l’art en somme gracieux, léger,
semblant facile, de ses camarades Renoir ou Monet? Il ne se sentait pas
la santé de ces gaillards-là, troussant et retroussant la peinture à
pleins désirs. Pas davantage l’art épinglé de Sisley ne ressemblait à
son labeur, à lui. Seul Pissarro labourait durement, profondément son
champ; mais il avait tout de même une virtuosité certaine. Alors,
puisqu’il était bien acquis que, lui, Cézanne, était un peintre
méprisable, enchaîné, ne produisant quelques efforts qu’à force de
courage et de volonté; eh bien! il n’avait plus qu’à f... le camp, qu’à
refuser d’être avec ses anciens camarades, et seul, dans son coin,
poursuivre sa tâche!
De tous côtés, du reste, on le lâchait. Duranty, le Duranty du café
Guerbois le blaguait. Zola, lui-même, devenait plus distant. Il écartait
peu à peu Cézanne qui, selon lui, «s’enlisait de plus en plus dans la
folie de l’impuissance.»
Par contre, quelques nouveaux amateurs venaient à lui. Un nouveau
marchand: Portier: de jeunes peintres lui offraient de fervents
hommages. Van Gogh (que, pourtant, Cézanne n’estimait point), écrivait
ici et là:
Extrait d’une lettre à son frère Théo (1888):
«Involontairement ce que j’ai vu de Cézanne me revient à la mémoire,
parce que lui a tellement--comme dans la Moisson que nous avons vu chez
Portier, donné le côté âpre de la Provence...
* * * * *
«Il faut que j’arrive à la fermeté de couleur que j’ai dans cette toile,
qui tue les autres. Lorsque j’y pense que Portier racontait que les
Cézanne qu’il avait, avaient l’air de rien du tout, vus seuls, mais que
rapprochés d’autres toiles, cela enfonçait les couleurs des autres. Et
aussi, que les Cézanne faisaient bien dans l’or, ce qui suppose une
gamme très montée...
* * * * *
«La nature près d’Aix où travaille Cézanne, c’est juste la même qu’ici,
c’est toujours la Crau. Si en revenant avec ma toile, je me dis: «Tiens,
voilà que je suis arrivé juste à des tons au père Cézanne», je veux
seulement dire ceci que Cézanne étant _absolument du pays même_ comme
Zola, et le connaît donc si intimement, il faut qu’on fasse
intérieurement le même calcul pour arriver à des tons pareils»...
* * * * *
Autre extrait de lettre, envoyée de Saint-Rémy (1889).
«Car, oui, il faut sentir l’ensemble d’une contrée--n’est-ce pas là ce
qui distingue un Cézanne d’autre chose?»
Van Gogh écrit maintenant à son ami Emile Bernard:
«Cézanne est justement homme marié, bourgeoisement, comme les vieux
hollandais; s’il bande bien dans son œuvre, c’est que ça n’est pas un
trop évaporé par la noce.»...
* * * * *
Extrait d’une autre lettre:
* * * * *
«Si tu voyais mes toiles, qu’en dirais-tu? Tu n’y trouverais pas le
coup de brosse presque timide et consciencieux de Cézanne.
«Mais puisqu’actuellement je peins la même campagne de la Crau
(Camargue)--quoiqu’à un endroit un peu divergent--toutefois il pourrait
y demeurer certains rapports de couleur. Qu’en sais-je?
Involontairement, j’ai de temps en temps pensé à Cézanne justement quand
je me suis rendu compte de sa touche si malhabile dans certaines
études--passe moi le mot malhabile--, vu qu’il a exécuté les dites
études probablement lorsque le mistral soufflait. Ayant appris à la même
difficulté, la moitié du temps, je m’explique la raison pourquoi la
touche de Cézanne est tantôt très sûre et tantôt paraît maladroite.
C’est son chevalet qui branle.»
* * * * *
Mais, malgré ces hommages, Cézanne eût voulu être reçu au Salon
officiel, au salon de Bouguereau, comme il disait. Pour «épater Aix» et
aussi pour «em.... Bouguereau» nous dit M. Vollard.
Refusé tout le temps; (la guillotine sèche, disait Cézanne), il eut tout
de même le plaisir, en 1882, d’emm..... donc Bouguereau, en figurant au
Salon officiel, avec un _Portrait d’homme_, grâce, il est vrai, à son
ami Guillemet, qui, faisant partie du jury, imposa la toile de Cézanne
comme étant l’œuvre d’un de ses élèves.
Et, en 1889, au Salon de l’Exposition Universelle, Cézanne est de
nouveau accroché. Mais cette fois encore, c’est un ami qui est intervenu
en sa faveur: M. Choquet.
Et ce peintre qu’on recevait avec, certes, le dégoût le plus manifeste,
les rires les plus sarcastiques, avait peint, en en oubliant tant
d’autres, ces toiles aujourd’hui illustres: _L’Estaque_; la _Corbeille
de pommes_; le _Jas de Bouffan_; _La Lutte_; _Gardanne_; _La Maison
abandonnée_; _Etude de baigneuses_; le _grand Pin_; le _Mardi-Gras_; la
_Forêt de Chantilly_; les _bords de la Marne_; etc. etc.
En 1890, un nouvel hommage est accordé à Cézanne. Et cette fois, il lui
vient de Belgique.