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_PAUL CÉZANNE_
DU MÊME AUTEUR
Les Féeries de Paris (Couverture de R. CARABIN).
Les Soupeuses (Dessins de GEORGE BOTTINI).
Le vrai J.-K. Huysmans (Portrait de J.-F. RAFFAELLI).
Poupées de Paris. (Avec des illustrations).
Henri de Toulouse-Lautrec (Avec des illustration).
Le vrai Rodin (Avec des illustrations).
Paris, voici Paris! (Couverture de SACCHETTI).
Cubistes, Futuristes, Passéistes (Avec des illustrations).
Rodin (Bernheim-Jeune, éditeurs) (Avec des illustrations).
Rodin à l’Hôtel Biron et à Meudon (Avec des illustrations).
THÉATRE
(_Seul ou en Collaboration_)
M. Prieux est dans la salle.
Deux heures du matin... quartier Marbeuf (Couverture
de GÉO DUPUIS).
Hôtel de l’Ouest... Chambre 22.
Une nuit de Grenelle (Couverture de GÉO DUPUIS)
Sainte-Roulette.
EN PRÉPARATION:
Les Pantins de Paris (Avec des dessins inédits de J.-L. FORAIN).
Pierre Bonnard.
[Illustration: PAUL CÉZANNE
(_Photographie_)]
GUSTAVE COQUIOT
_PAUL CÉZANNE_
[Illustration]
PARIS
_Société d’Éditions Littéraires et Artistiques_
LIBRAIRIE PAUL OLLENDORFF
50, CHAUSSÉE D’ANTIN, 50
Tous droits réservés.
IL A ÉTÉ TIRÉ A PART:
_Dix exemplaires sur papier de Chine_
_Numérotés à la presse_
_Quelques Mots_
_Ceci n’est point un LIVRE consacré à Cézanne et à son œuvre. Ce sont
de simples notes à ajouter à celles qui ont été publiées déjà. Le livre
à écrire est toujours celui que l’on n’écrit pas. Il sera possible de
l’écrire quand on ne sera plus étranglé par des considérations de
famille et quand on pourra étriller ses contemporains. Que la lâcheté et
l’hypocrisie soient définitivement vomies, et désormais tous les livres
seront intéressants! Ces présentes notes sont surtout destinées à celui
qui, dans cent ans, composera, en toute liberté, le copieux livre que la
postérité doit à Cézanne._
_G. C._
_J’ajoute que ces notes devaient être publiées au mois d’octobre 1914.
Je les ai revues, et les voici publiées en cette année 1919._
_G. C._
[Illustration: LOUIS-AUGUSTE CÉZANNE
Père du peintre Paul Cézanne
(_Photographie_)]
I
LE MILIEU
Fin de Juillet 1914. Marseille. Dans toute la Cannebière, un brouhaha de
cris. Le soleil embrase le vieux Port;--les bateaux, alourdis, pèsent de
toute leur carêne. L’eau est pourrie et pue. Les cafés regorgent. On
attise la flamme patriotique à grandes rasades de vermouth et de bitter.
Les tramways secouent leur ferraille. Une foule. C’est certain, le Midi,
cette fois, bouge! Aura-t-on la guerre? Ne l’aura-t-on pas?
On s’arrache les journaux. Ils bêtifient, ne savent rien. Passent déjà
des gens qui hurlent: à Berlin! à Berlin! Il y a une course de taureaux
fixée au 2 août. Elle se fera; et, tout de suite après, s’il le faut, on
partira pour la frontière. La flamme patriotique flambe maintenant. On
acclame des soldats qui, l’air morne, descendent la rue de Noailles.
Marseille! c’est à dire des Turcs, des Gênois, des Grecs, des Italiens,
des Levantins, des tenanciers de bars et de water-closets; une fleur de
la France!
Je suis pris là par les tragiques négociations. Et je vois bien que les
Prussiens, s’ils bougent, trouveront ici de farouches adversaires; car
déjà des cortèges se forment, tapagent, musique en tête et drapeaux
déployés.
Deux Août! La corrida n’aura pas lieu! C’est la guerre! Les Italiens ont
pris les devants; et, lampions au bout des perches, ils défilent. Mâles
accents et chants alternés. On a l’impression que tout le Midi se lève,
va parcourir d’une traite les interminables kilomètres qui le séparent
de la frontière agressive.
Je suis ici, venu pour me documenter sur Cézanne, à Aix. Je rencontre
bientôt des Parisiens notoires que la retraite de Charleroi a
inquiétés. Ils s’efforcent de sourire; ils disent qu’ils ont confiance;
mais, n’est-ce pas? quelques précautions s’imposent. Moi, puisque je ne
suis pas mobilisable, je resterai à Marseille; et, de temps en temps,
j’irai à Aix. Tout le monde, du reste, croit que la guerre ne durera pas
longtemps; aussi, nous attendons, confiants.
Un jour, quelqu’un m’a dit: «Si vous voulez aller à Aix-en-Provence, ne
prenez pas le train, mais prenez le tramway!» Alors j’ai suivi ce
conseil.
Dans le Midi, on le sait, tout est sale, tout va de travers, aussi tout
est pittoresque. Ainsi, il y a certainement un tramway pour aller de
Marseille à Aix; mais le tramway, il le faut prendre d’assaut si l’on
veut y quérir une place. Les employés, regardent, indifférents; ou «ils
font la conversation». Enfin, l’on se case--et, après d’interminables
discussions entre voyageurs et employés, l’on part.
L’on est moins sûr d’arriver. Car même, dès ce début de guerre, ce
brinqueballant tramway--électrique--a des pannes. Cela lui arrive d’une
façon tout à fait fantaisiste, au bas d’une montée ou au plein milieu
d’une descente. Et il n’y a qu’à attendre le bon vouloir d’on ne sait
quoi! Mais si le voyage s’accomplit, de bout en bout, quelle route
amusante, dès qu’on a débouché d’une interminable grande rue
marseillaise, et de ces faubourgs qui suintent la crasse et l’ordure,
fourmillant de bars, de boutiques de coiffeurs et d’épiceries rances.
Voici ce microcosme:
Moissons coupées; routes et maisons poussiéreuses; pins et oliviers;
maisons avec persiennes peintes vert-véronèse; roches grises et rouges;
quelques vignes rares; collines rocheuses avec arbrisseaux; acacias,
mimosas; routes très blanches et toits de tuiles grillées;--sous un ciel
bleu uniforme pas très intense, doux, un peu dégradé en rose pâli sur
l’horizon. Platanes dans les villages; bars toujours.
Et ces noms de stations, charmants: Saint-Antoine, Septèmes, les
Peyrets, le Pin, la Malle, Violési-Cabriès, Bouc-bel-Air, la Mounine,
Trois Pigeons, Leynes, Frères-gris, Pont de l’Arc.
Et comme ça on arrive à Aix! Avec grandes sonnailles l’inconfortable
tramway roule enfin sur le cours Mirabeau, à six rangées de platanes,
que les Aixois appellent simplement le _Courss_. Et il roule comme ça
jusqu’à la statue du roi René, épouvantante et morne, comme une borne.
Me voici à Aix. Je pense fortement à la guerre et non moins fortement à
Cézanne. Je suis venu ici exprès pour lui, ou du moins pour interroger
ceux qui l’ont connu; et j’ai envie de crier mon désir à tout venant.
Premier point: Je vais acheter un plan de la ville d’Aix. J’entre donc
chez un libraire qui me dévisage et me répond, sans courtoisie, qu’il
n’en a point. Soit! Je verrai à en trouver un plus tard; et j’avise sur
le _Courss_ un cocher; car j’ai mon idée de me faire conduire tout de
suite chez Mme Brémond, la dame de compagnie qui passa dix années aux
côtés de Cézanne. Mais le cocher, pourtant Aixois, ne connait pas plus
que moi l’adresse de Mme Brémond. Alors, en calèche découverte, me
voilà roulant à travers les rues d’Aix, demandant à tous les échos le
nom et l’adresse de Mme Brémond. Premières courses vaines; je me
décide alors à aller déjeuner.
A ce moment, une foule de jeunes et vieux Aixois, de femmes, de filles,
de chiens et autres aimables spécimens de ce pays veut bien me
poursuivre de ses huées et de ses cris. En tête de ce cortège, marchent
un brigadier de gendarmerie et un gendarme. Et, à peine suis-je installé
à une table, à une terrasse de restaurant, que l’aimable foule redouble
ses cris, tandis que le brigadier s’avance et réclame mes papiers. Je
les lui présente. Il en prend connaissance, et, d’une voix nette, le
voici qu’il crie à la foule: «Citoyens, monsieur est un Français comme
nous; c’est un frère!» Des bravos éclatent; et, avec regret, la très
précautionneuse foule se décide enfin à me f... la paix!
«Un espion! J’ai été pris pour un espion»! O patrie de Cézanne, combien
j’ai admiré depuis cette minute ta vigilance patriotique aux premiers
jours de la guerre; toi qui, à des centaines, des centaines de
kilomètres des Prussiens, passais pour refroidie, indifférente à
l’invasion! O braves Aixois, quel poète chantera pour vous un los aux
pieds de votre montagne sacrée, la Sainte Victoire, où Marius rossa les
Teutons! Vous voyez, poilus du Nord, le Midi bougeait, et depuis, vous
le savez, il a largement bougé, pendant toute la grande guerre! Ah! les
braves gens!
Et je pensais, moi: Ainsi Cézanne, le grand Cézanne, notre grand Cézanne
est né parmi ces attentives sentinelles de l’extrême-arrière. Alors,
avant que de parler de lui, de ne parler que de lui, voyons donc comment
se présente cette héroïque ville d’Aix-en-Provence.
Vieux hôtels déchus, amas de rues commerçantes. Ville écrasée sous sa
magnificence ancienne, véritable splendeur vraiment alors entre le bagne
de Toulon et les mercantis marseillais. Aujourd’hui, seulement de la
noblesse épuisée et du négoce restreint.
Que font alors ici encore archevêché, une Cour d’Appel, des Facultés de
Droit et des Lettres, des écoles des Beaux-Arts, un Musée enfin qui
l’emporte il est vrai mille fois sur celui de Marseille, si indigent que
tout dégoût s’affirme?
Oui, Aix, ville morne, ville morte. Rues silencieuses où vivent, où
s’ankylosent de très vieux fossiles; où des forbans ont élu domicile
dans de beaux hôtels chenus, et souillent de leur présence les larges
escaliers de pierre que montait et redescendait avec tant d’aisance, le
Mignon duc de Villars, gouverneur de Provence, à la lèvre fleurie et au
derrière complaisant.
Aix, ville désuète, figée, maintenant hors d’âge. Sur ton _Courss_, le
côté gauche, en regardant la statue du roi René, c’était autrefois la
roture qui se le réservait, n’empiétant pas sur le côté droit, le côté
de la noblesse, le côté des hôtels aujourd’hui rongés, vidés par les
créanciers, le côté des fausses merveilles, le côté des cariatides de
l’hôtel d’Espagnet, par exemple, hideuses sculptures d’un cloutier, et
qu’un haut fonctionnaire des Beaux-Arts spécialement choisi et honoré
par notre République, feu Larroumet, attribua simplement à Puget!
Aix, enfin, vieux visage qui n’a plus rien à nous dire. Ville
antiquaille, ville aux nobles rampes de fer, aux balcons suintants, aux
vastes salles que ne traversent plus que les galops des rats, quand la
ville est endormie dans sa béatitude bigote et voluptueusement égoïste.
Mais voici qui est mieux: Aix, ville benoîte, sommeillante, c’est sur
ton _Courss_, côté de la roture, qu’allait, pour nous donner un jour le
peintre Paul Cézanne, venir, en l’année 1825, s’installer, comme
marchand chapelier, Louis-Auguste Cézanne, né vers 1797, au village de
Zacharie (Var).
* * * * *
Rappelons que la chapellerie--en poils de lapins--était alors la grande
industrie d’Aix-en-Provence. Voulant aller vite, Louis-Auguste Cézanne
s’associa tout de suite avec les sieurs Martin et Coupin, chapeliers.
Alors les plaisantins de dire: «Martin, Coupin et Cézanne (seize ânes)
font dix huit bêtes!» Dire absurde, car les trois associés, aussi malins
l’un que l’autre durent bientôt se séparer; et le père Cézanne alla se
réinstaller, c’était vers 1848, toujours sur le _Courss_, mais cette
fois au coin de l’ancienne rue des Grands-Carmes, qu’on appelle
maintenant rue Fabrot.
Si vous voulez des renseignements sur le père Cézanne, attendez-vous à
des choses contradictoires. Pour les uns, le père Cézanne fut une sorte
de père Grandet, autoritaire, bien avisé et avare. Et l’on vous entasse
pour ce dire je ne sais combien de faits justificatifs. Pour les autres,
le père Cézanne fut, au contraire, un exemple humain de la plus rare
espèce. En tout cas, un Aixois, qui m’a accablé de plus de
renseignements que je n’en saurais raconter, veut bien se souvenir vers
les années 1878-1880, d’un beau vieillard, avec ce signalement physique:
taille au-dessus de la moyenne, profil fin, figure entièrement rasée,
yeux vifs, rusés, regard profond, front chauve et cheveux blancs.
Confrontez donc avec le portrait ici reproduit. Quant à sa mise, elle
était simple et modeste. Singularité principale: des souliers en cuir
blanc (on nomme ainsi, en Provence, les chaussures que portent les gens
de la campagne); et, cela, afin d’économiser le cirage! Mais, toutefois,
sortait-il pour ses affaires ou voyageait-il, alors il chaussait des
souliers noirs et bien cirés, complétés par un «haut-de-forme». En temps
ordinaire, cependant _sa_ casquette lui suffisait; _sa_ casquette,
vraiment, car c’était lui-même qui l’avait coupée et parée d’une visière
fort longue. On disait à ce propos, à Aix: «As vi lou liché daou pero
Cézanne?» As-tu vu le louchet du père Cézanne? Et lui, madré, retors,
très prudent, il laissait dire, racontant seulement volontiers que,
dernier survivant de nombreux frères et sœurs, c’était lui, Cézanne
le pichot (ou petit), qui assumait la chance enfin venue de toute sa
famille.
Il aimait l’argent, c’était là un fait positif. Aussi, après s’être
séparé de ses associés Martin et Coupin, avait-il eu l’idée de placer
son argent chez ses clients. Cela bientôt lui avait donné le goût de la
banque. Précisément, la Banque Bargès, la seule qui existât alors à Aix,
rue Ancienne-Madeleine, venait de tomber en faillite. Et dans cette
banque le père Cézanne avait vite reconnu en la personne du caissier, le
sieur Cabassol, un gaillard rusé et madré que Bargès,--d’où sa
déconfiture, n’avait jamais voulu écouter. Aussi, sans plus chercher
d’histoires, le père Cézanne proposa tout de suite à Cabassol de
s’associer avec lui et de fonder une banque au capital de 100.000
francs. Aussitôt dit, aussitôt fait; et les deux associés s’installèrent
rue Boulegon, dans un immeuble qui appartenait à la famille Cabassol.
Les deux compères s’entendirent à merveille; et l’on s’amuse encore à
Aix des deux vieux finauds, Cézanne et Cabassol, qui, toujours l’un
s’appuyant sur l’autre, menèrent la banque tant et si bien que
lorsqu’ils se séparèrent en 1870, ils avaient tous les deux fait
fortune. Et sans nul risque jamais, d’ailleurs; car un emprunteur
douteux se présentait-il; en sa présence, le père Cézanne disait à son
associé: «Qué n’en pensa Cabassoou?» Et cela signifiait «Refusons le
prêt!» Le père Cézanne connaissait heureusement à un sou près la
situation de tout Aix et environs.
Il s’était décidé, le 29 janvier 1844, à épouser une de ses ouvrières,
Anne-Elisabeth-Honorine Aubert, née à Aix. Il légitimait ainsi les
naissances de ses deux premiers enfants: Paul Cézanne, le peintre, né le
19 janvier 1839; et Marie Cézanne, née en l’année 1841; tous deux nés
passage Agard, un passage étroit sis à côté de sa boutique. Sa seconde
fille, Rose Cézanne, naquit en 1845.
[Illustration: LE JAS DE BOUFFAN (Façade sur le jardin)
PHOTO DE L’AUTEUR]
En l’année 1859, il se découvrit un beau jour des goûts champêtres. Un
domaine situé à deux kilomètres environ d’Aix, sur la route de Galice,
qui va au château de Galice, était précisément à vendre: c’était le Jas
de Bouffan (un _jas_, c’est l’endroit où l’on mène paître les
troupeaux, et _buffa_ désigne le vent qui souffle avec violence). M. de
Joursin, le propriétaire, vendit au père Cézanne ce domaine pour la
somme de 80.000 francs. Il y avait une grande bâtisse carrée
(construction du XVIIe) à usage d’habitation, de vastes terrains (15
hectares clos de murs) et une ferme attenante.
Le père Cézanne avait acheté ce domaine pour se reposer le dimanche,
comme un bourgeois dans toute province a sa vigne ou son clos.
Plus loin, je reparlerai de ce Jas de Bouffan, qui devait rester entre
les mains du père Cézanne un trop grand domaine inutilisé; et acheté
surtout, disent les Aixois, par ostentation.
Et j’arrive à Paul Cézanne, peintre.
* * * * *
Comment, dès l’âge de raison, va-t-il s’accorder avec Aix et les
Aixois?
Comment aussi va-t-il s’accorder avec son père et avec sa mère?
Comme le père Cézanne est riche, l’enfant est placé naturellement au
collège de la ville, le collège Bourbon, devenu aujourd’hui le lycée
Mignet. Ainsi qu’en toutes les villes, mêmes laides et sempiternelles
bâtisses, grandes cours vides, nues. Avant tout, il faut attrister les
enfants. Cela se produisit non moins naturellement pour Paul Cézanne,
qui rencontra là ses premiers amis: Fortuné Marion, qui deviendra
professeur à la Faculté des sciences de Marseille, archéologue et
géologue et dont Cézanne fera le portrait en 1865; Collot, qui fut
professeur à la Faculté des Sciences de Dijon; Numa Coste, publiciste;
Baille, qui deviendra un «Bourgeois»; et enfin avec quelques autres,
Emile Zola dont la mère est grecque, et dont le père, un gênois, est
chargé de construire près d’Aix le barrage qui portera son nom.
Ces premières années de collège n’apportent que les seules joies des
courses à travers champs, sur la route du Tholonet, aux Pinchinats, à la
Sainte-Baume, à Saint-Antonin ou à Puy-Ricard.
Le 12 Novembre 1858, Paul Cézanne est reçu bachelier ès lettres, avec la
mention _assez bien_. Il prend ensuite huit inscriptions en 1858-59 et
1859-60; et, le 29 novembre 1859, il passe le premier examen de
bachelier en droit. Il est reçu.
Entre temps il a appris la musique au collège Bourbon, en compagnie de
Zola et d’un camarade nommé Marguery, qui deviendra avoué à la Cour
d’appel d’Aix. Leur professeur de musique fut Henry Poncet, ancien
maître de chapelle de la métropole d’Aix (Saint-Sauveur), et père du
Directeur actuel du Conservatoire: M. Joseph Poncet. Maintenant, par le
recul, on ne voit pas très bien, je l’avoue, le grave Paul Cézanne
jouant du piston! mais il est néanmoins acquis que Marguery, Zola et
lui, Paul Cézanne, firent partie de la musique des Amateurs, qui avait
la gloire de jouer aux processions et aux fêtes: Marguery, 1er
piston; Paul Cézanne, 2e piston; et Emile Zola, clarinette.
Mieux encore, s’imagine-t-on Paul Cézanne dévoré de passion cynégétique?
Cependant, une année, tandis qu’il préparait son droit, il prit un
permis de chasse; et, sans s’estropier, heureusement, il partit de
l’avant, essayant de tuer des petits oiseaux: alouettes, culs blancs,
etc. Zola et un ami commun, Jacques Boyer, décédé notaire à Eyguières,
chassèrent même un jour avec lui dans les plaines de Puy-Ricard; mais
ils blaguèrent tout le temps Cézanne sur sa maladresse. «Tu es incapable
de rien tuer, lui disaient-ils, tu manques tous les coups!»--On va bien
voir!» répond Cézanne; et il jette son chapeau en l’air, épaule et va
tirer; quand Zola le devance, et placé immédiatement sous le chapeau, le
crible de petits plombs. Le chapeau retombe, mitraillé. Furieux, Cézanne
s’empare alors de ce qui avait été son couvre-chef; et il se sauve à
grandes enjambées. De ce jour-là, il fut dégoûté de la chasse; moins
tenace que Tartarin, à qui Daudet prête une aventure de chasse à la
casquette, sans avoir peut-être connu l’aventure arrivée à Cézanne.
Au fond, Paul Cézanne s’ennuyait malgré chasse et musique. Il faisait
son droit, sans passion. Son père ambitionnait naturellement pour son
fils une situation considérable, justement honorée par de séculaires
hommages. Une charge de notaire ou d’avoué, par exemple. A Aix, on
n’avait d’yeux que pour ces hauts magistrats des affaires. Paul Cézanne
se laissait tirailler par son père, qui voulait imposer une situation,
et par Zola qui, hanté déjà de gloire littéraire, ne pensait qu’à Paris.
Mme Cézanne, la mère, n’avait pas une décisive autorité pour soutenir
son fils; néanmoins elle put obtenir déjà que Paul entrerait à l’école
du Musée d’Aix, pour y dessiner, puisqu’il le voulait; et, que
maintenant, c’était là la seule chose qui pût l’intéresser.
Le premier professeur de Cézanne à cette école fut Joseph Gibert, mort
en 1891. Il enseignait le modelage et le dessin d’après le modèle
vivant. Un nommé Meissonier y posait souvent. Je possède une académie
estompée par Paul Cézanne d’après ce modèle.
Mais un jour vint que Zola, installé enfin à Paris, réclama par
d’enthousiastes lettres la venue de son ami Cézanne. On imagine quel
accueil réserva le père Cézanne à ce désir de rejoindre Zola à Paris. Le
désaccord éclata complet entre le père Cézanne et son fils qui ne
demandait rien moins qu’à «mal tourner». Au reste, c’était plus simple:
le père Cézanne n’entendait rien au dessin, à la peinture; et il
exigeait que son fils fît ce qu’il ordonnait, c’est-à-dire qu’il se
créât une situation honorée et rémunératrice. C’était bien le moins que
l’argent gagné dans la chapellerie et dans la banque attirât sur lui,
par son fils, d’estimables hommages.
Mais Aix, mais la situation future ne pouvaient plus retenir Cézanne.
Il détestait déjà ses compatriotes uniquement préoccupés de négoces et
d’affaires. Il brûlait d’une révolte instinctive contre ces commerçants
que le voisinage de Marseille gavait d’une ardeur excessive; ces
commerçants dont pas un à coup sûr n’avait visité le Musée, où tout de
même quelques toiles rehaussaient de beauté le lieu. Oui, aucun de ces
trafiquants ne connaissait la _Chaste Suzanne_, de Rubens; la _Vierge au
donateur_, du Maître de Flémalle; les _Soldats jouant aux cartes_, des
frères Le Nain;--ou encore le _portrait du duc de Villars_, par La
Tour?... En vérité, ces gens-là ignoraient tout; et il n’y avait qu’à
les voir au café, bruyants et satisfaits pour deviner quels épais
inconscients étaient tous ces négociants Aixois. Aix, enfin! Aix n’avait
plus rien à lui dire; il connaissait par cœur les seules choses
louables: l’Hôtel de Ville, dont l’architecture sans réel imprévu plaît;
la Halle aux grains; le cloître de la cathédrale Saint-Sauveur; et
quelques autres aspects encore dont il eût pu, certes, dessiner de
mémoire les seuls accents à retenir. Les rues, également, les rues
étaient pour lui des couloirs de cage où il promenait son
désœuvrement, sa misanthropie commençante, son éloignement bourru des
autres hommes, lui qui ne pouvait se satisfaire des plaisirs faciles des
étudiants ses camarades, plutôt ses ennemis. Oui, entre lui et Aix et
les Aixois le désaccord s’établissait complet, comme il l’était entre
lui et son père, le banquier Cézanne, têtu, obstiné, ne pouvant point
comprendre que le fils d’un homme riche comme il l’était, s’obstinât à
vouloir pendant toute sa vie dessiner et peindre,--deux mots qui,
d’ailleurs, n’avaient aucun sens.
En vain, Mme Cézanne, la mère, et Marie Cézanne, la sœur,
intervenaient en faveur du fils et du frère. Le père Cézanne ne cédait
pas. La lutte, toutefois, heureusement pour Paul Cézanne, dura. Elle se
prolongea pendant tout le temps qu’il fut placé chez un avoué, le plus
inutilement du monde. Et, un jour de grâce enfin, le père Cézanne se
rendit. Soit! On allait essayer! Et, mieux même, ce fut lui qui un beau
jour se mit en route pour Paris, avec sa fille Marie, pour y conduire
son fils.
Enfin, c’en était fini des rues tristes, des maisons jaunes à toits
plats, des mornes colonnes du Palais de Justice, de la solennelle porte
de la Faculté de Droit, et de tout enfin! A Paris, c’était Zola qui
l’attendait, lui, Cézanne; c’était la peinture, c’était le Musée du
Louvre; c’était son bonheur enfin épanoui, largement, complètement.
II
CÉZANNE A PARIS ET LES INFLUENCES
Le père Cézanne et Marie Cézanne repartis pour Aix, Cézanne s’installa
dans un hôtel meublé de la rue des Feuillantines, et il choisit, pour y
dessiner, l’Académie Suisse, sise au quai des Orfèvres.
Voici alors les débuts d’un autre Provincial à Paris.
Il va s’y comporter le plus timidement du monde, et en conservant tout
son tempérament. S’il s’agit d’un déraciné, Cézanne l’est tout de suite,
tout à fait, complètement, absolument; et, dans l’avenir, tant qu’il
restera à Paris, nous pouvons déjà dire qu’il sera de tous les
Provinciaux venus pour conquérir Paris celui qui aura été le plus
dépaysé, c’est-à-dire qu’il gardera jusqu’à la fin le sang de son
terroir, l’empreinte de sa Province et de sa Provence, jusqu’à l’accent
qu’il ne pourra et qu’il ne cherchera du reste jamais à transformer.
Tout bourru il était à Aix, tout bourru il restera à Paris. Il ne perdra
point sa timidité de jeune homme pas affranchi; il travaillera ici comme
il travaillait déjà là-bas, grognon, de mauvaise humeur, emporté,
incivil quand on l’agacera ou, si, devant lui, on affecte des attitudes
poseuses, avec des propos qui lui soient hostiles.
Aujourd’hui l’Académie Suisse n’est plus; elle a disparu en même temps
que le cabinet du dentiste populaire Sabra, qui fut longtemps installé à
la tête du pont Saint-Michel. Les agrandissements du Palais de Justice
ont jeté bas ce coin si pittoresque du vieux Paris.
L’Académie Suisse et le cabinet Sabra se trouvant sur le même palier,
vous voyez les divertissantes confusions qui éclataient. Seuls, les
patients les prenaient mal; et beaucoup devaient s’enfuir à tout jamais
en voyant chez le dentiste--s’étant trompé de porte--des modèles nus
dressés ou assis sans pudeur.
Cette Académie Suisse était une académie entièrement libre. Personne n’y
venait corriger. Elle ouvrait de bonne heure, dès six heures en été;
puis, passé l’après-midi, il y avait un cours de sept heures à dix
heures du soir. Trois semaines, on avait un modèle homme; l’autre
semaine du mois, un modèle femme.
Cézanne s’y montra très assidu. Il y connut Guillaumin--et Pissarro,
alors installé à la Varenne-Saint-Hilaire et qui ne travailla jamais
chez Suisse, mais qui souvent y venait voir son ami Oller.
C’est dans ce temps là aussi que Cézanne et Guillaumin souvent partaient
de concert pour aller dessiner et peindre--avec quelle technique
serrée!--dans l’ancien parc d’Issy-les-Moulineaux, aujourd’hui morcelé.
Tous deux--et d’autres peintres mêmement--croyaient alors violemment en
Courbet.
Mais Cézanne, lui, vénérait aussi Rubens et Delacroix. Et déjà il
exprimait rageusement et fortement ses opinions, ne ménageant point les
interlocuteurs qui ne pensaient pas comme lui.
Il avait retrouvé Zola avec joie; Zola déjà nettement doctrinaire, et
qui ne songeait, lui, qu’à arriver. Cézanne, très sensible, subit là le
premier choc à son amitié de collège. Il ne retrouvait pas le Zola qu’il
avait connu à Aix; et son ennui fut tel que, pris brusquement de regret,
il ne tint pas en place qu’il ne repartît pour Aix, ne sachant trop
comment il allait maintenant vivre.
[Illustration: LE JAS DE BOUFFAN
(La Serre)
PHOTO DE L’AUTEUR]
C’était en quelque sorte un autre retour d’enfant prodigue. Le père
Cézanne ne cacha point sa joie de reprendre son fils. Mais à Aix
l’envoûtement de Paris recommença; Zola relança Cézanne par de nouvelles
lettres ardentes, et voilà Cézanne renouvelant ses supplications pour
repartir. Sa mère lui vient encore en aide; il repart.
Il se logea cette fois Boulevard Saint Michel, reprit ses séances à
l’Académie Suisse, et décida qu’il se présenterait au concours
d’admission de l’Ecole des Beaux-Arts.
Il fut refusé. Mais il trouva une compensation à cet échec en se liant
avec Guillemet, qui, venu à Aix, obtint du père Cézanne que son fils
aurait enfin une pension régulière pour qu’il pût désormais être peintre
à Paris.
M. Vollard (dans son livre si curieusement pittoresque), M. Vollard
raconte:
«En cette année 1863, Cézanne fit la connaissance de Renoir. Celui-ci
vit un jour entrer dans son atelier un de ses amis, Bazille, avec deux
inconnus qu’il présenta à Renoir: «Je vous amène deux fameuses recrues.»
C’étaient Cézanne et Pissarro. Cézanne connut aussi vers la même époque
Manet, à qui il fut présenté par Guillemet. Il fut tout de suite pris
par la force de réalisation de Manet. «Il crache le ton!»
s’exclamait-il, seulement, à la réflexion, il ajoutait: «Oui, mais il
manque d’harmonie et aussi de tempérament.» C’était d’ailleurs bien
simple. Cézanne avait divisé la peinture en deux genres: la peinture
«bien couillarde» la sienne; et la peinture qui n’était pas
«couillarde», celle des «ôttres». De cette seconde catégorie était
notamment Corot, dont Guillemet lui parlait sans cesse; à quoi Cézanne
répondit un jour: «Ton Corrot, tu ne trouves pas qu’il manque un peu de
tempéremmenn?» Il ajouta: «Je viens de terminer le portrait de
Valabrègue (un ami connu chez Zola), le point lumineux sur le nez, c’est
le vermillon pur!»
Manet trônait alors au café Guerbois, situé à l’entrée de l’Avenue de
Clichy, et où se rassemblaient les jeunes peintres et les écrivains de
la pseudo-école des Batignolles.
Au café Guerbois, comme dans toutes les parlottes de ce genre, on
élaborait toutes les conquêtes de l’avenir; on préparait tous les
champs de bataille pour y combattre tout ce qui était officiel.
Fantin-Latour, Guillemet, les graveurs Desboutins et Belot, le critique
Duranty, le sculpteur et poète Zacharie Astruc, Léon Cladel, Burty,
Degas, Stevens, Monet et Renoir, Bazille et Zola y étaient les plus
assidus. D’abord enrôlés pour les mêmes victoires, sous la même
bannière, au fur et à mesure que les jours passaient, des antipathies,
des jalousies, des haines ne tardèrent point à éclater entre tous ces
commensaux. Cézanne, de plus en plus déraciné et s’ennuyant de plus en
plus, se laissait traîner dans cette fosse aux ours; et déjà il
enrageait d’entendre Zola se célébrer tous les soirs. Puis, Manet
également l’irritait. L’élégance, le parisianisme, l’esprit et les
allures de ce peintre dandy lui étrillaient fortement les nerfs; car,
lui, Cézanne, il se rendait compte qu’il pesait peu, avec sa mise
presque bohême, même et surtout avec son sacré accent, qui eût pu
sonner moins avec un parler lent; mais il n’avait nul moyen de calmer
la violence de ses emportements, condamné à rester en somme un sacré
bougre de Provençal, à coup sûr mal embouché. Et puis quoi, ce Manet,
son originalité, ne sautait pas tellement aux yeux! Il suivait toujours
quelqu’un en somme; et ses sacrés noirs qu’on vantait tant, il les avait
bien volés aux Espagnols; même les sujets venaient de Goya; et ce que
c’était autrement moins fort! Zola avait beau défendre Manet; il n’en
était pas moins vrai que ce n’était pas le grand homme qu’il voulait
imposer. D’où discussions véhémentes, frénétiques, dont Zola sortait
découragé, se disant déjà que Cézanne, hélas! n’arriverait jamais à
rien, puisqu’il ne comprenait décidément pas toute la souveraineté que
Manet affirmait.
Car, en somme, toute la vérité était là: Manet était déjà consacré par
de vraies et hautes œuvres; tandis que Cézanne, lui, n’avait peint
que des portraits en somme barbares ou des compositions, comme la
_Femme à la puce_ ou l’_Après-midi à Naples_, presque ridicules. Et tout
cela sculpté, raviné, crépi dans une pâte épaisse, lourde, comme un
champ retourné.
Et, inexorablement, Zola citait à Cézanne, dans cet ordre d’idées: _Le
Jugement de Pâris_; le _portrait du nègre Scipion_; le _Portrait de
Marion_; etc., etc. A quoi, Cézanne, bondissant, répondait que lui, au
moins, il n’était le plagiaire de personne; pas plus de Courbet que de
Delacroix; et que s’il s’infiltrait tout de même du romantisme dans ses
œuvres; eh bien! que ce romantisme là était à lui, bien à lui; et
qu’il avait bien le droit, pour ses débuts, de vivre dans l’atmosphère
de son temps; et que, ma foi, plus tard, on verrait!
Ce sont certainement ces discussions qui poussèrent Cézanne à envoyer au
Salon officiel, en 1866, ces deux tableaux déjà nommés: _L’après-midi à
Naples_ et la _Femme à la puce_. Reçu, il en tirait une force
incontestable. Il s’était soumis au jugement des _autres_; et ces
_autres_ le considéraient, qu’on le voulût ou non, comme un peintre.
Mais les deux tableaux furent refusés. C’est alors qu’il écrivit au
Surintendant des Beaux-Arts, de Nieuwerkerke, pour lui dire «qu’il ne
peut accepter le jugement illégitime de confrères auxquels il n’a pas
donné lui-même mission de l’apprécier...» et il demande «à en appeler au
public et être exposé quand même!» et il termine: «que le salon des
Refusés soit donc rétabli!»
Vaine protestation! Il put d’ailleurs vite se consoler en pensant que
beaucoup de vrais peintres, ont été logés à la même enseigne. Et enfin,
Monet. Renoir, Pissarro ne triomphent pas plus que lui. Ils se débattent
tous dans les pires ennuis: tandis que, lui, en somme, il a sa pension
régulière et tout le temps devant lui pour l’imposer quand même sa
sacrée peinture à coups de poing, à coups de pied dans le c... de tous
«_ces salops-là qui officient sur les ordures de leur Salon!..._»
Que si, ici, l’on s’étonne de me voir présenter ainsi Cézanne, violent
et peu courtois,--reproche qui a été maintes fois adressé au livre de M.
Vollard,--il faut tout de même se dire que Cézanne était et restait un
homme incivil, malgré l’exemple du dandy Manet, lui, spirituel et de
correcte distinction.
Aussi, ne faut-il pas s’étonner si Cézanne ne tenait guère en place,
regrettant Aix quand il était à Paris, et Paris quand il était à Aix.
Heureusement quand il se vomissait trop, il f... le camp là où il
pouvait voir des tableaux de Delacroix et de Courbet.
Il les admirait profondément, certes; mais après les avoir bien admirés,
il s’entêtait dans sa peinture à lui, et rageusement, avec la ténacité
d’un bœuf, mais s’irritant contre tout, il se remettait à maçonner à
pleine truelle dans le plâtre coloré qu’il arrachait de sa palette. Et,
assurément, nul ouvrier ne fut plus opiniâtre, plus passionné que lui.
Ah! alors, on pouvait bien lui demander après d’aller poser chez
Guerbois. La vérité, c’est que de plus en plus, il les em... tous ces
lapins là-bas qui soignaient leurs propos, qui faisaient des effets de
cravate, qui éculaient les potins de Paris, qui s’ahurissaient des prix
de vente des tableaux officiels, qui, tout en proclamant leur
indépendance, se révélaient plus bas que des Bourgeois et plus bêtes que
des Politiciens. Ah! non! mille fois non! tout valait mieux que çà, même
Aix;--et, Cézanne, alors abreuvé de dégoût, du dégoût de tous ses
confrères, brusquement, repartait.
Il y avait alors au Jas de Bouffan une vaste salle, au rez-de-chaussée,
à usage de buanderie, et qui servait plutôt de dépôt pour les objets les
plus hétéroclites. Mais au moins les murs en étaient à peu près nus; et
cela un jour donna l’idée à Cézanne de peindre à même ces murs.
Il commença par le _portrait de son père_, qu’il représenta assis dans
un fauteuil et lisant son journal: puis vint le _portrait_ de son ami
_Achille Emperaire_, un peintre aixois, qu’il appelait, en mémoire
d’Homère, le bouillant Achille, alors que le bougre était simplement le
plus pacifique et le plus sommeillant des lendores.
Et, ensuite, comme il exécrait Ingres, il entreprit, à la manière du
peintre raphaélesque, de représenter dans le fond de la salle les quatre
Saisons, d’après des figures d’un numéro du _Magasin pittoresque_. Ces
quatre grandes figures mâtinées dirait-on, avant la lettre, au moins
pour le premier, du douanier Rousseau et de Botticelli, furent signées:
Ingres, et datées: 1811.
Enfin, coup sur coup, Cézanne peignit toujours sur les murs, le _bal
champêtre_, d’après Lancret; le _Christ ressuscitant Lazare_; la
_Madeleine repentante_; les _Contrastes_ (deux têtes: une tête d’homme
et une tête de femme);--enfin une grosse _Baigneuse_, vue de dos.
Le père Cézanne laissait faire son fils. Tout de même, à propos de
cette dernière peinture, le père Cézanne crut devoir dire un jour:
«Voyons, Paul, tu as des sœurs; comment as-tu pu faire une grosse
femme nue?» A quoi, Cézanne de répondre: «Mais, mes sœurs n’ont-elles
pas des culs comme vous et moi?»
Au fond, Cézanne se plaisait dans ce Jas de Bouffan, où enfin il
trouvait la paix! C’était tout autour de lui la solitude, le silence; et
si un chien de la ferme aboyait (il avait horreur des chiens), vite, on
galopait aux trousses de la bête pour la museler. A part cela, tout
autour de lui, des champs, de la lumière.
Il avait installé un petit atelier au dernier étage, sous la corniche à
la gênoise; et de là il s’abreuvait de l’admirable montagne
Sainte-Victoire, toute gorgée de blancheur lumineuse et de virginale
splendeur, qu’il a peinte tant de fois.
Là, il vivait chez lui, tout seul, insociable, dans le désordre le plus
complet, écrasant ses couleurs sur le parquet, tout badigeonné lui-même
d’essence et de blanc, et de bleu, et de vert et de jaune, les cheveux
fous, pas entretenus, traitant vraiment sa toilette comme une chose
absolument indifférente.
Et lui seul pouvait pénétrer dans ce petit atelier. Lui seul pouvait
marcher dans ce désarroi des fruits jetés tout à vrac, dans ce pêle-mêle
de serviettes, de pots, de compotiers, de tous les objets enfin qui
pouvaient poser pour ses natures mortes. Et l’on avait reçu l’ordre de
ne jamais rien enlever, de ne toucher à rien, de n’épousseter rien. Les
fruits pourrissaient, les fleurs séchaient, un amas de couleurs raclées
et de tubes exhaussait le plancher; n’importe, personne n’entrait dans
l’atelier de M. Paul. Il en descendait à certaines heures, hirsute,
hagard, comme échappé à une torture; et gardant encore dans ses yeux
l’épouvante de la farouche lutte qu’il venait de subir contre la
matière.
Certes! Il y a déjà eu des bœufs, si je puis ainsi dire, dans la
peinture; mais aucun n’a souffert, n’a creusé son sillon, n’a peiné
comme celui-là. Ah! ce n’était pas le travail élégant, comme dans une
vitrine que le passant regarde, de M. Manet! Et les peintres qui
peignent la cigarette, la pipe à la bouche, satisfaits, se rapprochant,
se reculant, le genou arrondi et la bouche souriante! Cézanne était,
lui, une sorte de forçat de la Peinture; une sorte de pauvre hère damné,
attaché comme à une tâche horrible. Il suait, il geignait, il rageait,
il jurait; la Peinture était pour lui un labeur d’Enfer, d’où il sortait
congestionné, brûlant, les yeux fous--et vraiment peu disposé à faire
figure de peintre parisien, aimable, courtois et précieusement habillé!
* * * * *
La guerre de 1870. Cézanne accourut au Jas de Bouffan. Des gendarmes
vinrent alors pour l’emmener. Mais ne se sentant aucun goût pour porter
le harnois, il ne se montra point; et, dans la nuit qui suivit
l’apparition des Pandores, il s’en fut tout d’une traite jusqu’à
l’Estaque, près de Marseille, où, là, il resta jusqu’à la fin de la
guerre.
Ne l’en accablez pas! Il ne fut pas le seul peintre ou sculpteur
défaillant. Pendant ce temps, en effet, si Bazille se faisait tuer à la
bataille de Beaune-la-Rolande, Pissarro se trouvait à Londres; Monet, le
solide Monet était à Amsterdam; Zola à Bordeaux; Rodin à Bruxelles; et
Renoir, dans je ne sais quel Cagnes! Il est vrai que Manet, demeuré,
lui, à Paris, sauva, comme Bazille, l’honneur, en devenant officier dans
l’état-major de la garde nationale.
La paix signée, convalescente, le café Guerbois, lui, en mourut. Manet
resta à Paris; Pissarro s’installa à Pontoise; Monet, à Argenteuil;
Sisley, à Voisins; et Cézanne partit pour Auvers-sur-Oise, près
Pontoise.
III
CÉZANNE A AUVERS
[Illustration: L’ANCIEN ATELIER DE PAUL CÉZANNE
Chemin des Lauves à Aix-en-Provence]
Au sujet des influences subies par Cézanne, et que j’ai déjà notées, M.
Théodore Duret a pu écrire (_Les peintres Impressionnistes_):
«Il faut bien expliquer que les influences successives subies par
Cézanne, ne marquent pas des manières différentes absolument tranchées.
Avec lui, il s’agit d’un homme très ferme, qui s’est tout de suite
engagé dans une voie certaine. En effet, le choix de ses sujets, les
limites dans lesquelles il entend se tenir ont été promptement fixés.
Sauf au premier moment où, sous l’influence de Delacroix, il peint
quelques compositions romantiques, il n’a jamais été attiré que par le
spectacle du monde visible. Il n’a point recherché les sujets
descriptifs, il a ignoré les emprunts littéraires. L’expression de
sentiments abstraits, d’états d’âmes, lui est toujours restée inconnue.
Il s’est d’abord consacré à peindre ce qui peut être vu par les yeux,
les natures mortes, les paysages, les têtes ou portraits et, comme une
sorte de couronnement, des compositions, mais d’ordre simple, où les
personnages sont mis côte à côte, sans se livrer à des actions
singulières, surtout pour être peints.
«Le terrain, continue M. Théodore Duret, sur lequel il entend se tenir,
étant tout de suite délimité, quand on parle des influences subies, il
s’agit en réalité de questions de technique, de la gamme des tons, des
valeurs de palette, qu’il doit d’abord aux devanciers. C’est donc
surtout son coloris qui a passé par des phases diverses, avant d’être
pleinement fixé. C’est l’aspect extérieur qui change et se modifie,
jusqu’au jour où il prend son caractère définitif par l’adoption de la
_peinture en plein air_.»
La peinture en plein air! C’était surtout pour s’y adonner en toute
quiétude, qu’il résolut de rejoindre Pissarro qui l’appelait auprès de
lui. Et là, à Auvers, Cézanne devait rencontrer un autre ami fervent en
la curieuse personne du docteur Gachet.
Avec le plus entier respect, mais en montrant le docteur Gachet tel
qu’il était, je tiens, car je lui dois cet hommage, à parler ici un peu
longuement de cet incontestable _premier_ amateur de la peinture
nouvelle.
Le docteur Gachet était à ce moment-là un vieillard hoffmannesque, très
maigre, de taille moyenne, médecin de la compagnie du chemin de fer du
Nord. Il habitait à Auvers une ancienne pension de famille, contiguë à
un cimetière désaffecté dont les ossements parfois tombaient dans la
petite propriété. «Vos victimes qui se vengent!» disait un de ses
familiers--et le père Gachet ne se fâchait point. Il avait un fils,
Paul, et une fille, Clémentine. Sa femme était morte depuis long-temps.
Le docteur Gachet était «sans âge» quand il mourut; l’acte de décès, au
surplus, n’apporta aucune précision, l’indication de l’âge ayant été
volontairement omise, par coquetterie du vieillard. Ses deux enfants
marchaient disciplinés, à la voix ou au son d’un sifflet qu’il portait à
son cou. Docteur homéopathe, il soignait, naturellement, par de
minuscules pilules et faisait boire sans cesse de la tisane à ses
enfants et à ses invités.
C’était une vieille gouvernante, Madame Chevalier, qui avait élevé les
enfants. Alors, ayant des loisirs, le docteur Gachet, fou furieux de
peinture, s’était mis, lui aussi à faire de la peinture, et, par
surcroît, de l’eau-forte. Il se réfugiait dans un petit atelier
inviolable, dans son grenier; petit atelier où l’on arrivait par une
longue échelle et par une trappe; et là, il peignait ses sujets favoris:
des têtes de cochons et des chats. Il signait ses toiles Van Ryssel et
prétendait descendre du peintre Van Mabuse.
Il y avait comme hôtes encore, dans la petite maison également
singulière du docteur Gachet,--il y avait une vieille chèvre diabolique,
sans poils, ainsi qu’une vieille descente de lit toute pelée, et que
l’on appelait Henriette; puis une non moins vieille paonne, pareillement
sans plumes, toute ridée, que pourchassaient du matin au soir une trôlée
de chats, toujours au nombre de seize à dix-huit.
Les accoutrements du docteur Gachet étaient non moins curieux. En hiver,
pour cheminer dans Auvers,--car il soignait gratuitement et en cachette
les indigents du pays (ses fonctions de médecin de la Cie du Nord lui
interdisant d’exercer dans Auvers), en hiver, il portait de hautes
bottes qui lui venaient au-dessus des genoux, une petite fourrure de
martre (tête et pattes!) autour du cou, une longue redingote et un
bonnet de fourrure.
En été, il arborait un ample chapeau aux bords ballants, une ombrelle
blanche doublée de vert, une redingote en alpaga, et des bottines à
élastiques.
Autre singularité: il portait les cheveux fins, comme du duvet de
canard. Il les teignait lui-même en un jaune si ardent, que Gœneutte
l’avait surnommé: le docteur Safran.
Vigilant philanthrope, il avait installé au faubourg Saint-Denis une
clinique; et c’était ceci les buts de sa vie: soigner les gens, peindre
et adorer la peinture.
La peinture! surtout et seulement celle qui venait d’apparaître. On
connait le merveilleux portrait que Van Gogh a réalisé d’après lui: le
chef couvert d’une casquette en toile, très plate, avec visière de
celluloïd.
C’est Van Gogh qui, à propos du docteur Gachet, écrivait à son frère
Théo les extraits de lettres suivants: Juillet 1890. «J’ai vu M. le
Dr Gachet, qui m’a fait sur moi l’impression d’être assez
excentrique, mais son expérience de docteur doit le tenir lui-même en
équilibre en combattant le mal nerveux, duquel certes il me paraît
attaqué au moins aussi gravement que moi...
* * * * *
«Probablement tu verras le Dr Gachet cette semaine--il a un très beau
Pissarro, hiver avec maison rouge dans la neige, et deux beaux bouquets
de Cézanne. Aussi un autre Cézanne du village.»
* * * * *
Et d’une nouvelle lettre:
«La maison du Dr Gachet est pleine de vieilleries noires, noires,
noires, à l’exception des tableaux impressionnistes. L’impression qu’il
a faite sur moi n’est pas défavorable. Causant de la Belgique et des
jours des anciens peintres, sa figure raidie par le chagrin redevient
souriante, et je crois bien que je resterai ami avec lui et que je ferai
son portrait.»
* * * * *
Un autre jour:
«Aujourd’hui, j’ai revu le Dr Gachet et je vais peindre chez lui
mardi matin, puis je dînerai avec lui et après il viendrait voir ma
peinture. Il me paraît très raisonnable, mais est aussi découragé dans
son métier de _médecin de campagne_ (_sic_) que moi de ma peinture.»
* * * * *
Cet extrait de lettre, encore:
«Mais tu feras certes avec plaisir plus ample connaissance avec le Dr
Gachet et il y compte déjà, en parle toutes les fois que je le vois, que
vous tous viendrez (Théo, sa femme, Jo et l’enfant). Il me paraît certes
aussi malade et ahuri que toi ou moi, et il est plus âgé et il a perdu
il y a quelques années sa femme, mais il est très médecin et son métier
et sa foi le tiennent pourtant. Nous sommes déjà très amis.»
* * * * *
«Je travaille à son portrait, le tête avec une casquette blanche, très
blonde, très claire, des mains aussi à carnation claire, un frac bleu et
un fond bleu Cobalt, appuyé sur une table rouge, sur laquelle un livre
jaune et une plante de digitale à fleurs pourprés.»
* * * * *
«M. Gachet est absolument _fanatique_ pour ce portrait et veut que j’en
fasse un pour lui, si je peux, absolument comme cela, ce que je désire
faire aussi.»
* * * * *
«Puis j’ai peint chez lui deux études, que je lui ai données la semaine
passée, un aloès avec des cyprès, puis dimanche dernier des roses
blanches, de la vigne et une figure blanche là-dedans.»
«Je ferai très probablement aussi le portrait de sa fille qui a 19 ans.»
* * * * *
«Maintenant rien, absolument rien ne nous retient ici, que Gachet--mais
celui-là restera un ami à ce que je présumerais. Je sens que chez lui je
peux faire un tableau pas trop mal toutes les fois que j’y vais et il
continuera bien de m’inviter à dîner tous les dimanches et lundis (_Et
Van Gogh dit cependant que c’est une corvée, car on y mange trop:_ 4 ou
5 plats!)...
* * * * *
«Gachet a un Guillaumin, femme nue sur un lit que je trouve fort belle,
il a aussi un très ancien portrait de Guillaumin par lui»...
* * * * *
Extrait d’une autre lettre:
«Mais sa maison, tu verras, c’est plein, plein, comme un marchand
d’antiquités, de choses pas toujours intéressantes. Mais dans tout cela
il y a ceci de bon que pour arranger des fleurs ou des natures mortes,
il y aurait toujours de quoi.»...
* * * * *
Ces mots encore d’une lettre à Gauguin:
«Maintenant j’ai un portrait du Dr Gachet à expression navrée de
notre temps.»...
* * * * *
D’une lettre enfin à son frère Théo.
«Hier et avant hier j’ai peint le portrait de Mlle Gachet que tu
verras j’espère bientôt, la robe est rose, le mur dans le fond vert avec
un point orangé, le tapis rouge avec un point vert, le piano violet
foncé, cela a 1m de haut sur 50 de large. (Mlle Gachet jouait du
piano et de l’orgue. Le morceau favori, imposé par son père, était les
_Vêpres Siciliennes_!)»...
* * * * *