Aux premières visites qu'on fait à la plage, l'impression est peu

favorable. C'est monotone, et c'est sauvage, aride. La grandeur inusitée

du spectacle fait, par contraste, sentir qu'on est faible et petit; le

coeur est un peu serré. La délicate poitrine qui respirait dans une

chambre, et qui tout à coup se trouve en cette chambre de l'univers, au

soleil et au grand vent, éprouve de l'oppression. L'enfant joue, va,

vient, court. Elle s'asseoit, et, immobile, elle frissonne à ce souffle

froid. La tiédeur du nid délaissé lui revient à la pensée. Cependant

l'enfant s'amuse. Cela la console un peu.

Tout cela changera, madame. Affermissez-vous. L'impression sera tout

autre, lorsque, connaissant mieux la mer, vous la sentirez si peuplée.

La constriction pénible que vous sentez à la poitrine disparaîtra par

l'habitude. Il faut se faire à cet air frais, mais salé et âpre, qui ne

rafraîchit nullement. Il faut s'y faire lentement, ne pas vouloir

expressément l'aspirer. Peu à peu, n'y songeant plus, dans les recoins

abrités, en jouant avec votre enfant, vous respirerez librement, et vous

vous dilaterez. Mais pour les commencements, restez peu de temps à la

plage. Dirigez vos promenades vers l'intérieur du pays.

La terre, votre amie d'habitude, vous rappelle. Les forêts de pins

rivalisent avec la mer en émanations salubres. Les leurs, toutes

résineuses, sont tonifiantes comme elles, et elles n'en ont pas

l'âcreté. Elles pénètrent tout notre être, nous entrent par tous les

pores, modifient le sang, l'assainissent, nous parfument d'un subtil

arôme. Aux landes, derrière les pins, les simples et les herbes un peu

dures que vous foulez vous prodiguent des senteurs,--non fades,

enivrantes, comme celle des dangereuses roses,--mais agréablement

amères. Asseyez-vous au milieu d'elles, et comme elles, bien abritée,

par ce léger pli de terrain. Ne dirait-on pas qu'on est ici à cent

lieues de la mer? Aspirez-les, ces purs esprits, l'âme de ces sauvages

fleurs, vos soeurs par la pureté. Cueillez-en, s'il le faut, madame.

Elles ne demandent pas mieux. Un peu rudes, mais si suaves! elles ont ce

singulier mystère dans leur parfum virginal, de calmer et d'affermir. Ne

craignez pas de les cacher dans votre sein, sur votre coeur.

* * *

N'oublions pas de remarquer que ces landes abritées sont brûlantes à

certaines heures. Elles absorbent, elles concentrent les rayons du

soleil. La faible femme y sécherait. La jeune fille, riche de vie,

s'enflammerait, bouillonnerait, aurait de redoutables fièvres. Sa tête

se perdrait de mirages étonnants et dangereux. Pour y aller, il faut

choisir des jours couverts, moites et doux; ou bien se lever de bonne

heure, quand tout est frais, quand le thym garde un peu de sa rosée,

lorsque le lapin agile erre encore et fait tous ses tours.

Mais revenons à l'Océan. Aux heures où il se retire, il manifeste

lui-même et vous offre en quelque sorte la riche vie qu'il nourrit en

lui. Il faut le suivre pas à pas, avancer sur le sable humide, qui alors

enfonce peu. N'ayez peur. Le flot amolli tout au plus veut baiser vos

pieds. Si vous regardez, vous verrez que ce sable n'est pas mort, qu'ici

et là s'agitent nombre de retardataires que le reflux a surpris. Des

petits poissons s'y cachent, sur certaines plages. À l'embouchure des

rivières, l'anguille frétille dessous, et fait de petits tremblements de

terre. Le crabe, trop acharné au repas ou au combat, a voulu, mais un

peu tard, rejoindre la mer. Sa fuite laisse à la surface une mosaïque

étrange, le zigzag de sa marche oblique. Où cette ligne finit, vous le

découvrez blotti qui attend la marée prochaine. Le solen (manche de

couteau) a plongé, mais sa retraite est trahie par l'entonnoir qu'il

réserve pour respirer. La vénus l'est par un fucus attaché à sa coquille

qui dépasse à la surface et révèle son logis. Les ondulations du sol

vous dénoncent les galeries des annélides guerrières; leur arsenal vous

charmerait, et l'iris (vue au microscope) de leurs changeantes couleurs.

Le plus beau coup de théâtre se fait aux grandes marées. L'Océan qui

monta beaucoup, d'autant plus, au reflux, recule. Il découvre alors, il

livre des espaces immenses, inconnus. Le mystérieux fond de la mer, sur

lequel on fait tant de rêves, apparaît. Vous surprenez là, dans le

mouvement, dans la vie, dans le secret de leurs retraites, des

populations étonnées qui se croyaient bien à l'abri, et qui, jamais,

presque jamais, n'avaient été sous le soleil, encore moins sous les yeux

de l'homme.

Rassurez-vous, peuple effrayé. C'est ici l'oeil curieux, mais

compatissant, d'une femme. Ce n'est pas la main du pêcheur. Que veut

celle-ci? Rien que vous voir, vous saluer, vous montrer à son enfant, et

vous laisser à votre élément naturel, en vous souhaitant bonne santé et

toute prospérité.

Parfois il n'est pas nécessaire d'errer bien loin. On trouve tout en un

point. L'Océan s'amuse à faire dans le rocher creusé des océans en

miniature qui n'en sont pas moins complets, un monde de quelques pieds

carrés. On s'asseoit, et l'on regarde. Plus on regarde longtemps, plus

on voit des vies, d'abord inaperçues, qui se détachent. On y resterait

indéfiniment, si le maître, le souverain impérieux de la plage, ne vous

en chassait par le flux.

Demain, on y retournera. C'est l'école, c'est le muséum, l'intarissable

amusement pour l'enfant et pour la mère. Là, la pénétrante finesse de la

femme, et son tendre coeur, tout d'abord saisissent et devinent. La

maternité lui dit tout, comment la vie va se créant, s'enfantant.

Voulez-vous savoir pourquoi son instinct si vite lui révèle la création,

pourquoi elle entre de plain-pied (comme quelqu'un rentrerait chez soi)

dans le mystère de la nature? Elle est la nature elle-même.

Au fond de l'eau onctueuse, de petites algues, petites, mais grasses et

nourrissantes, d'autres plantes lilliputiennes de fins et jolis dessins,

sont là, prairie patiente, pour alimenter leurs bestiaux, les

mollusques, qui broutent dessus. Patelle et buccin, turbot, moules

violettes, tellines roses ou lilas, tous, gens tranquilles, attendront.

Mieux garanties, les balanes, dans leur ville fortifiée, ferment leurs

quadruples volets. Demain, ils y seront encore. Est-ce à dire qu'en leur

inertie ils ne rêvent pas le mouvement? qu'ils n'aient pas la confuse

idée et l'amour de l'inconnu? de quelqu'un de bienveillant qui viendra à

certaines heures les rafraîchir et les nourrir?... Oh! ils y songent,

ils attendent. Veufs du grand époux l'Océan, ils savent qu'il va revenir

vers la terre et la caresser. D'avance, ils regardent vers lui, et ceux

qui ont des maisons fixes ont bien soin de tenir la porte en ce sens et

prête à ouvrir. S'il est un peu violent, tant mieux, ils n'en sont que

plus aises, trop heureux de ce flot vivant qui va puissamment les

bercer.

«Vois, mon enfant, à notre approche, ces immobiles ont resté seuls.

Mais d'autres, plus vifs, avaient fui. Les voilà qui se rassurent. La

crevette sautillante, de ses palpes fines et légères, irise l'eau; elle

se charge de faire la vague et la tempête à la mesure d'un tel océan.

L'araignée de mer, lente et incertaine, se livre par sa craintive

audace: elle remonte à la lumière, à la surface tiède. Un personnage

prudent, tapi au fond du goémon, sous les corallines violettes, le crabe

s'avance curieux, et après un coup d'oeil furtif, se replonge dans sa

forêt.

«Mais que vois-je? et qu'est ceci? Une grosse coquille immobile prend

vie, entreprend d'avancer... Oh! ceci n'est pas naturel. La fraude est

grossière. L'intrus se trahit par ses étranges culbutes... Qui ne vous

reconnaîtrait, beau masque, sire Bernard l'Ermite, crabe rusé qui voulez

faire l'innocent mollusque. Votre mauvaise conscience vous trouble et

vous agite trop.»

Au rivage de notre océan, étrangères à ces mouvements, les fleurs

animées épanouissent leur corolle. Près de la lourde anémone, de

charmantes petites fées, des annélides, apparaissent et se produisent au

soleil. D'un tube tortueux surgit un disque, une ombrelle blanche ou

lilas, et parfois de couleur de chair. Rejetée un peu de côté, elle a

dégagé d'elle-même un objet qui n'a rien de comparable dans le monde

végétal. Pas une n'est semblable à sa soeur; toutes sont inimitables par

le délicat velouté.

En voici une, sans ombrelle, qui laisse flotter une nuée de filets

légers, floconneux, à peine teintée d'un gris d'argent; cinq filets

s'échappent plus longs, richement colorés de cerise. Ils ondulent, se

nouent, se dénouent, s'enchevêtrent aux cheveux d'argent, en faisant

sous l'eau de charmants mirages. Ce n'est rien pour nos sens grossiers;

c'est beaucoup pour celle où la vie nerveuse, le fin génie maladif de la

femme vibre à toute chose. À ces couleurs rougissantes, pâlissantes,

tour à tour, elle se sent et se reconnaît, elle sent la flamme de la

vie, qui flamboie, brille et s'éteint. Attendrissante vision! Elle

replonge ses regards au charmant petit océan, et elle y voit mieux la

Nature, mère féconde, mais si sévère, qui, à se dévorer soi-même, semble

trouver une âpre joie.

Elle resta bien rêveuse, oppressée de cette pensée. La femme ne serait

pas la femme, c'est-à-dire le charme du monde, si elle n'avait un don

touchant: _La tendresse pour toute vie, la pitié et ses belles larmes_.

Elle ne pleurait pas encore, mais était si près de pleurer! L'enfant le

vit. Étant déjà, comme ils sont, attentifs, de sens rapide, il se tut.

Ils revinrent silencieux.

C'était l'aimable premier jour où, pour lui, elle commença à épeler avec

son coeur la langue de la nature. Et cette langue du premier coup lui

avait adressé des mots d'un mystère si émouvant, que le pauvre coeur fut

atteint.

Le jour baissait. L'oiseau de mer attardé forçait de rames, regagnait la

terre et son nid. En remontant par la falaise et le jardin déjà obscur,

un premier cri d'oiseau de nuit, aigu, sinistre, s'entendit. Mais la

volière de refuge était bien fermée, les oiseaux dormaient la tête sous

l'aile. Elle s'en assura elle-même, elle vit tout en sûreté. Son coeur

s'allégea d'un soupir, et elle embrassa son fils.

V

BAINS.--RENAISSANCE DE LA BEAUTÉ

Si, comme disent certains médecins français, les bains de mer n'ont

qu'une action mécanique, ne donnent au sang aucun principe nouveau, et

_ne sont qu'une simple branche de l'hydrothérapie_,--il faut avouer que

c'est, des formes de l'hydrothérapie, la plus dure, la plus hasardeuse.

Du moment que cette eau, si riche de vie, n'en donne pas plus que de

l'eau claire, il est insensé de faire de telles expériences en plein

air, à tous les hasards du vent, du soleil, de mille accidents.

Quiconque voit sortir de l'eau la pauvre créature qui prend un de ses

premiers bains, qui la voit pâle, hâve, effrayante, avec un frisson

mortel, sent la dureté d'un tel essai, tout ce qu'il a de danger pour

certaines constitutions. Soyez sûr que personne n'ira affronter une

chose si pénible, si l'on peut chez soi suppléer, sans danger, par une

douce et prudente hydrothérapie.

Ajoutez que l'impression, comme si elle n'était assez forte, s'aggrave

pour la femme nerveuse de la présence de la foule. C'est une cruelle

exhibition devant un monde critique, devant les rivales charmées de la

trouver laide une fois, devant les hommes légers, sottement rieurs et

sans pitié, qui observent, la lorgnette en main, les tristes hasards de

toilette d'une pauvre femme humiliée.

Pour endurer tout cela, il faut que la malade ait foi, une foi forte à

la mer, qu'elle croie qu'aucun autre remède ne servirait, qu'elle

veuille à tout prix s'_imbiber_ des vertus de ses eaux.

«Pourquoi pas? disent les Allemands. Si le premier moment du bain vous

_contracte_ et ferme vos pores, le second, la réaction de chaleur qui

vient ensuite, les rouvre, dilate la peau, et la rend fort susceptible

d'_absorber_ la vie de la mer.»

Les deux opérations se font presque toujours en cinq ou six minutes. Au

delà, le bain nuit souvent.

Du reste, il ne faut arriver à cette violente émotion des bains froids

que préparé par l'usage des bains tièdes qui facilitent l'absorption.

Notre peau, qui, tout entière, se compose de petites bouches, et qui à

sa façon absorbe et digère comme l'estomac, a besoin de s'habituer à

cette forte nourriture, à boire le _mucus_ de la mer, ce lait salé qui

est sa vie, dont elle fait et refait les êtres. Dans la succession

graduée des bains chauds, tièdes et presque froids, la peau prendra

cette habitude, ce besoin; elle en prendra soif, et boira de plus en

plus.

Pour la rude cérémonie des premiers bains froids, il faut du moins

éviter l'odieux regard des foules. Qu'elle se fasse en lieu sûr, sans

témoin que l'indispensable, une personne dévouée, qui secoure au besoin,

qui veille, soutienne, frictionne au dur moment du retour avec de

très-chaudes laines, donne un léger cordial d'une boisson chaude, où

l'on met quelques gouttes d'élixir puissant.

«Mais, dira-t-on, le danger est moindre sous les yeux de tous. Nous

sommes loin de Virginie, qui, dans un extrême péril, aima mieux se noyer

que de prendre un bain.»--Erreur. Nous sommes plus nerveux que nous ne

fûmes jamais. Et l'impression dont je parle est si vive et si

révoltante, j'entends pour certaines personnes, qu'elle peut entraîner

des effets mortels, anévrisme, apoplexie.

* * *

J'aime le peuple, et je hais la foule; surtout la foule bruyante des

viveurs, qui viennent attrister la mer de leur gaieté, de leurs modes,

de leurs ridicules. Quoi! la terre n'est pas assez grande? Il faut que

vous veniez ici faire la guerre aux pauvres malades, vulgariser la

majesté de la mer, la sauvage et la vraie grandeur!

J'eus le malheureux hasard de passer un jour du Havre à Honfleur sur un

bateau chargé, surchargé de ces imbéciles. Dans cette traversée si

courte, ils eurent le temps de s'ennuyer et organisèrent un bal. Je ne

sais qui (un maître de danse?) avait sa pochette en poche, et jouait des

contredanses devant l'Océan. Il est vrai qu'on n'entendait rien. À peine

une petite note aigre grinçait à travers la basse solennelle,

formidable, qui grondait autour de nous.

Je conçois bien la tristesse de la dame qui voit en juillet sa chère

solitude troublée par cette invasion, tant de fats, tant d'incroyables,

de causeuses, de curieuses. La liberté a cessé. La demeure la plus

écartée a toute la nuit l'écho des élégantes guinguettes, de café, de

casino. Le jour, des nuées d'agréables, en gants jaunes et bottes

vernies, papillonnent sur la plage. Une personne seule est remarquée.

Seule? Pourquoi? On se le demande. On approche, on veut par l'enfant

entamer conversation; on lui ramasse des coquilles. Bref, la dame,

embarrassée, excédée, reste chez elle ou ne sort que le matin.

Là-dessus, mille commentaires malveillants. Il lui en revient quelque

chose. Elle n'est pas sans inquiétude. Ces importuns qu'elle écarte sont

parfois des gens influents, qui pourraient nuire à son mari.

Nulle part plus qu'aux bains de mer on n'est imaginatif. Les nuits de

juillet et d'août, ardentes et de peu de sommeil, sont agitées de tout

cela. Si au matin elle s'endort, elle n'en est pas plus tranquille. Les

bains, loin de rafraîchir, ajoutent l'irritation saline à la chaleur

caniculaire. De la jeunesse, elle a repris non la force, mais le

bouillonnement. Faible encore, et toute nerveuse, elle est d'autant plus

troublée de cet orage intérieur.

Intérieur, mais non caché. La mer, l'impitoyable mer, amène et révèle à

la peau toute cette excitation qu'on voudrait garder secrète. Elle la

trahit par des rougeurs, de légères efflorescences. Toutes ces petites

misères, dont souffrent encore plus les enfants, et que les mères aiment

en eux comme un retour de santé, elles en sont humiliées, quand elles

les ont elles-mêmes. Elles craignent d'en être moins aimées. Tant elles

connaissent peu l'homme! Elles ignorent que le grand attrait, le plus

vif aiguillon d'amour, c'est moins la beauté que l'orage.

«Mais, s'il allait me trouver laide!» C'est ce qu'elle dit chaque matin

en se regardant au miroir. Elle craint, tout en le désirant, l'arrivée

de celui qu'elle aime. Elle se sent pourtant bien seule, elle a peur

sans savoir pourquoi, au milieu de cette foule. Elle n'ose plus

s'écarter, se promener à distance. Son agitation va croissant. Elle

prend fièvre, elle s'alite... À peine vingt-quatre heures après, elle le

voit auprès d'elle.

Qui l'a averti? Non pas elle. Mais, de sa grosse écriture, une petite

main a écrit: «Mon cher papa, venez vite. Maman est au lit. Elle a dit

l'autre jour: S'il était là!»

Il a paru. Elle est guérie. Voilà un homme bienheureux! Heureux de la

voir remise, heureux d'être nécessaire, heureux de la voir si belle.

Elle a bruni, mais qu'elle est jeune! quelle vie dans son charmant

regard! quel doux rayonnement de santé dans la soie de ses beaux cheveux

qui ondoient indépendants!

* * *

Est-ce un conte que l'on vient de lire? Cette renaissance si prompte de

vie, de beauté, de tendresse, cette charmante aventure de retrouver

dans sa femme une jeune maîtresse émue, si heureuse du retour, ce

miracle, est-ce une fiction! Point du tout. C'est l'agréable spectacle

qu'on a très-souvent. S'il est rare chez les riches, il ne l'est point

dans les familles laborieuses et captives de leurs devoirs. Leurs

séparations forcées sont pénibles; les échappées, qui permettent enfin

de se réunir, ont un charme qu'on ne cache point; on n'y rougit pas

d'être heureux.

Quand on connaît la tension prodigieuse de la vie moderne pour les

hommes de travail (c'est-à-dire pour tout le monde, moins quelques

oisifs), on est trop heureux d'observer ces scènes de joie où la famille

réunie dilate un moment son coeur. Ceux qui n'en ont pas diront que c'est

_bourgeois_, prosaïque. La forme importe peu, quand le fond est si

touchant. Le négociant soucieux qui, d'échéance en échéance, a sauvé

encore la barque où est la destinée des siens, la victime

administrative, l'employé qu'usent l'injustice et la tyrannie des

bureaux, ces captifs ont quitté leur chaîne, et, dans ce repos trop

court, une aimable et tendre famille voudrait leur faire tout oublier.

La mère, l'enfant, y sont habiles. De leur gaieté, de leurs caresses,

des distractions de la mer, ils s'emparent de l'esprit chagrin,

éveillent en lui d'autres pensées. C'est leur triomphe; ils le mènent;

lui font visiter _leur_ plage, contempler _leur_ mer, jouissent de son

admiration. Car tout cela est à _eux_. L'Océan où ils se baignent, ils

en ont pris possession et se plaisent à lui en faire part.

La femme redevient tout aimable, bienveillante à cette foule même qui

jusqu'ici l'inquiétait. Elle se sent si bien près de lui, tellement dans

son harmonie! Elle est plus qu'en sécurité, elle est brave; elle est

familière avec la mer, avec la vague. Elle assure qu'elle va nager:

«elle veut dompter la mer.» Ambition un peu bien forte. Elle est tout

d'abord primée par son concurrent, son enfant, tout autrement leste et

hardi. Se croyant tenue, elle nage. Autrement, elle a peur, enfonce...

Elle se dédommagera à force de bains. Car elle est tombée amoureuse de

la mer; elle en est jalouse. Cette mer, en effet, ne fait pas de

médiocres passions. Je ne sais quelle ivresse électrique est en elle,

qu'on voudrait tout absorber.

VI

LA RENAISSANCE DU COEUR ET DE LA FRATERNITÉ

Trois formes de la nature étendent et grandissent notre âme, la font

sortir d'elle-même, et voguer dans l'infini.

Le variable océan de l'air, avec sa fête de lumière, ses vapeurs et son

clair-obscur, sa fantasmagorie mobile de créations capricieuses, si

promptement évanouies.

Le fixe océan de la terre, son ondulation que l'on suit du haut des

grandes montagnes, les soulèvements qui témoignent de sa mobilité

antique, la sublimité des sommets, de leurs glaces éternelles.

Enfin l'océan des eaux, moins mobile que le premier, et moins fixe que

le second, docile aux mouvements célestes dans son balancement

régulier.

Ces trois choses font la gamme où l'infini parle à notre âme. Toutefois,

notons la différence:

La première est si mobile, que nous l'observons à peine: elle trompe,

elle leurre, elle amuse; elle disperse et rompt nos pensées. C'est par

moment l'espoir immense, un jour subit dans l'infini; on va voir

jusqu'au fond de Dieu... Non, tout s'enfuit; le coeur est chagrin,

trouble et plein de doute. Pourquoi m'avoir fait entrevoir ce sublime

songe de lumière? je ne puis plus l'oublier, et le monde en reste

obscur.

Le fixe océan des montagnes ne fuit pas ainsi. Au contraire. Il nous

arrête à chaque pas, nous impose une très-dure et salutaire gymnastique.

La contemplation s'y achète par la plus violente action. Cependant

l'opacité de la terre, comme la transparence de l'air, souvent nous

trompe et nous égare. Qui ne sait que Ramond, dix ans, chercha en vain

le Mont-Perdu, qu'on voit et qu'on ne peut atteindre?

Grande, très-grande différence entre les deux éléments: la terre est

muette, et l'Océan parle. L'Océan est une voix. Il parle aux astres

lointains, répond à leur mouvement dans sa langue grave et solennelle.

Il parle à la terre, au rivage, d'un accent pathétique, dialogue avec

leurs échos; plaintif, menaçant tour à tour, il gronde ou soupire. Il

s'adresse à l'homme surtout. Comme il est le creuset fécond où la

création commença et continue dans sa puissance, il en a la vivante

éloquence; c'est la vie qui parle à la vie. Les êtres qui, par millions,

milliards, naissent de lui, ce sont ses paroles. La mer de lait dont ils

sortent, la féconde gelée marine, avant même de s'organiser, blanche,

écumante, elle parle. Tout cela ensemble, mêlé, c'est la grande voix de

l'Océan.

Que dit-il? _Il dit la vie_, la métamorphose éternelle. Il dit

l'existence fluide. Il fait honte aux ambitions pétrifiées de la vie

terrestre.

Que dit-il? _Immortalité_. Une force indomptable de vie est au plus bas

de la nature. Combien plus au plus haut, dans l'âme!

Que dit-il? _Solidarité_. Acceptons le rapide échange qui, dans

l'individu, existe entre ses éléments divers. Acceptons la loi

supérieure qui unit les membres vivants d'un même corps: humanité. Et,

au-dessus, la loi suprême qui nous fait coopérer, créer, avec la grande

Âme, associés (dans notre mesure) à l'aimante Harmonie du monde,

solidaires dans la vie de Dieu.

* * *

La mer, très-distinctement, dans ses voix que l'on croit confuses,

articule ces graves paroles. Mais l'homme n'entend pas aisément quand il

arrive au rivage assourdi par les bruits vulgaires, las, surmené,

prosaïsé. Le sens de la haute vie, même chez le meilleur, a baissé. Il

est en garde contre elle. Qui aura prise sur lui? La Nature? Non pas

encore. Adouci par la famille, par l'innocence de l'enfant, par la

tendresse de la femme, l'homme reprend d'abord intérêt aux choses de

l'humanité. On voit là que les âmes ont des sexes et sentent

très-diversement. Elle, elle est plus touchée de la mer, de la poésie de

l'infini; mais lui, de l'homme de mer, de ses dangers, de son drame de

chaque jour, de la flottante destinée de sa famille. Quoique la femme

soit tendre aux misères individuelles, elle ne donne pas aux classes un

aussi sérieux intérêt. Tout homme laborieux qui vient à la côte fixe son

attention principale sur la vie des hommes de travail, pêcheurs, marins,

cette vie rude, hasardeuse, de grand péril, de peu de gain.

Je le vois, pendant que la femme se lève et qu'on habille l'enfant, se

promener sur la grève. Par une froide matinée, après une nuit de grande

pluie, une à une, les barques reviennent; tout est trempé, morfondu; les

habits de ces gens dégouttent. Les jeunes enfants aussi ont passé la

nuit en mer. Que rapporte-t-on? Pas grand'chose. On revient en vie

pourtant. Au vent violent de cette nuit, les bateaux embarquaient des

lames. On a vu de près la mort. Grande occasion pour l'homme qui se

plaignait tant hier, de revenir sur lui-même, de dire: «Mon sort est

plus doux.»

Le soir, par le couchant douteux, où des nuages cuivrés montent sur une

mer sinistre, il les voit déjà repartir. «N'aurons-nous pas de mauvais

temps? leur dit-il.--Monsieur, il faut vivre.» Ils partent, avec eux

leurs enfants. Leurs femmes, plus que sérieuses, suivent des yeux, et

plus d'une fait tout bas quelques prières. Qui ne s'y joindrait?

L'étranger fait des voeux lui-même; il dit: «La nuit sera mauvaise. On

voudrait les voir revenus.»

La mer · 第 17 / 19 段