Ainsi la mer ouvre le coeur. Et les plus durs y sont pris. Quoi qu'on

fasse, on se retrouve homme. Ah! on n'en a que trop sujet! Toutes les

formes de misères s'y trouvent chez des populations braves,

intelligentes, honnêtes, qui sont incomparablement les meilleures de

notre pays. J'ai beaucoup vécu à la côte. Toute vertu héroïque, qu'on

noterait dans l'intérieur comme chose rare, est la vie commune. Et, ce

qui est curieux, nul orgueil! Tout l'orgueil en France est pour la vie

militaire. Hors de là, les plus grands dangers ne comptent pas; on

trouve tout simple de les braver chaque jour, et sans jamais s'en

vanter. Je n'ai jamais vu des hommes plus modestes (j'allais dire

timides) que nos pilotes de Gironde, qui, de Royan, de Saint-Georges,

vont intrépidement sans cesse au grand combat de Cordouan. Là, comme à

Granville (et partout), les femmes seules parlaient, criaient, réglaient

tout, faisaient les affaires. Ces braves gens, une fois à terre, ne

soufflaient mot, aussi paisibles que leurs vaillantes épouses étaient

bruyantes et superbes, exerçant sur les enfants toute l'autorité

paternelle. Le mari suivait à la lettre le mot du poëte romain: «Heureux

de n'être rien chez moi!»

Leurs dames, fort intéressées avec l'étranger et dans toute la vie

commune, n'avaient pas moins, il faut le dire, dans les grandes

circonstances, un coeur royal, magnifique et généreux. À Saint-Georges,

elles donnaient tous leurs draps pour la charpie des blessés de

Solférino. À Étretat, trois Anglais s'étant brisés presque à la côte,

dans un endroit inaccessible, toute la population se précipita au

secours, et, tant qu'ils furent en péril, se désespéra; hommes et femmes

donnèrent tous les signes d'une violente sensibilité. Sauvés, on les

recueillit avec des cris, avec des larmes. Ils furent hébergés,

rhabillés, comblés d'amitiés, de dons. (Avril 1859.)

Ô le bon peuple de France! Et combien pourtant jusqu'ici il a la vie

triste et dure! Dans le régime des _classes_ (qui du reste est si utile

et nous donne une si grande force), il faut qu'il quitte à chaque

instant les avantages du commerce pour la marine de l'État, très-sévère,

et de plus en plus. La manoeuvre, il y a quarante ans, s'y faisait encore

en chantant. Aujourd'hui, elle est muette. (Jal, _Arch_., II, 522.) Dans

la marine du commerce, les grandes pêches ont cessé. Les primes de la

baleine ne profitaient qu'aux armateurs. (Boitard, _Dict._, art.

_Cétacés, Baleine_.) La morue a diminué, le maquereau faiblit, le hareng

s'éloigne. Un très-précieux petit livre (_Histoire de Rose Duchemin par

elle-même_) donne un tableau saisissant de cette misère. Le spirituel

Alphonse Karr, qui a écrit sous la dictée de cette femme de pêcheur, a

eu le tact excellent de n'y changer pas un seul mot.

Étretat n'est pas proprement un port. Fort bas, au niveau de la mer, il

en est défendu uniquement par une montagne de galets, barrière dont la

tempête est le seul ingénieur, y poussant, y ajoutant de nouvelles

jetées de cailloux. Aucun abri. Donc il faut, selon l'ancien et rude

usage celtique, que chaque barque qui arrive soit remontée sur le quai,

tirée par une corde qui se roule sur un cabestan. Le cabestan, à quatre

barres, est fort péniblement tourné par la famille du pêcheur, sa femme,

ses filles et leurs amies; car les garçons sont en mer. On comprend la

difficulté. La lourde barque, en montant, heurte de galet en galet,

d'obstacle en obstacle, et ne les franchit que par sauts. Chaque saut et

chaque secousse retentit à ces poitrines de femmes, et ce n'est point

une figure de dire que ce retour si dur se fait sur leur chair froissée,

sur leur sein, leur propre coeur.

Je fus d'abord attristé, blessé. Mon premier élan était de me mettre

aussi de la partie et d'aider. La chose eût paru singulière, et je ne

sais quelle fausse honte m'arrêta. Mais, chaque jour, j'assistais, au

moins de mes voeux. Je venais, je regardais. Ces jeunes et charmantes

filles (rarement jolies, mais charmantes) n'avaient point le court jupon

rouge de l'ancien costume des côtes, mais de longues robes; elles

étaient pour la plupart affinées de race et d'esprit, et plusieurs fort

délicates; elles tenaient de la demoiselle. Courbées sur cette oeuvre

rude filiale, et, partant, relevées, elles n'étaient pas sans grâce ni

fierté; leur jeune coeur, dans ce très-pénible effort, ne donnait à la

faiblesse pas une plainte, pas un soupir.

Ce petit quai de galets, très-petit, est encore trop grand. J'y voyais

nombre de barques abandonnées, inutiles. La pêche est devenue stérile.

Le poisson a fui. Étretat languit, périt, près de Dieppe languissante.

De plus en plus, il est réduit à la ressource des bains; il attend sa

vie des baigneurs, du hasard des logements, qui, tantôt loués, tantôt

vides, rapportent un jour, et l'autre appauvrissent. Ce mélange avec

Paris, le Paris mondain, quelque cher que celui-ci paye, est un fléau

pour le pays.

Nos populations normandes, qui découvrirent l'Amérique, qui, dès le

quatorzième siècle, conquirent la côte d'Afrique, de moins en moins

aiment la mer. Beaucoup tournent désormais le dos à la côte et regardent

vers l'intérieur. Le descendant de celui qui jadis lança le harpon se

résigne au métier de femme, devient un cotonnier blême de Montville ou

de Bolbec.

C'est à la science, à la loi, d'arrêter cette décadence. La première,

par sa direction habile, si elle est fermement suivie, créera l'économie

de la mer et reconstituera la pêche, école de la marine. La seconde,

moins exclusivement influencée de l'intérêt de la terre, gardera dans le

marin la fleur du pays, élite à part, nullement comparable aux grandes

masses dont nous tirons le soldat, et qui sera le vrai soldat dans

telles circonstances, qui trancheraient le noeud du monde.

Telle était ma rêverie sur ce petit quai d'Étretat dans le sombre été de

1860, où la pluie tombait à flots, pendant que le dur cabestan grinçait,

que la corde criait, que la barque montait lentement.

Elle traîne aussi, celle du siècle, et elle a peine à monter. Il y a

lenteur, il y a fatigue, comme en 1730. Il serait bon qu'on aidât et

qu'on se mît à la barre. Mais plusieurs perdent le temps, jouent aux

coquilles, aux cailloux.

On dit que Scipion, le vainqueur de Carthage, et Térence, captif échappé

de ce naufrage d'un monde, ramassaient des coquilles au bord de la mer,

bons amis dans l'indifférence et dans l'abandon du passé. Ils y

goûtaient ce bonheur d'oublier, d'effacer la vie, de redevenir enfants.

Rome ingrate, Carthage détruite, leurs deux patries, leur pesaient peu,

ne laissant guère trace à leur âme, pas plus que la ride du flot.

Nous, ce n'est pas là notre voeu. Nous ne voulons pas être enfants. Nous

ne voulons pas oublier, mais de persévérante ardeur, aider la manoeuvre

pénible de ce grand siècle fatigué. Nous voulons remonter la barque, et

pousser de nos fortes mains au cabestan de l'avenir.

VII

VITA NUOVA DES NATIONS

Pendant que j'achevais ce livre, en décembre 1860, la ressuscitée,

l'Italie, notre glorieuse mère à tous, m'envoie de belles étrennes. Une

nouvelle, une brochure, m'arrivent de Florence.

C'est un pays d'où il nous vient souvent de grandes nouvelles: en 1300,

celle de Dante; en 1500, celle d'Amerigo; en 1600, Galilée. Quelle sera

donc aujourd'hui la nouvelle de Florence!

Oh! bien petite en apparence! Mais qui sait? immense par les résultats!

C'est un discours de quelques pages, un opuscule médical; le titre n'a

rien qui attire; il éloignerait plutôt. Et pourtant il y a là un germe

de conséquence incalculable, et qui peut changer le monde.

En regard du titre, je vois le portrait de deux enfants, l'un mort et

l'autre mourant aux hôpitaux de Florence. L'auteur est le médecin, qui

(chose rare) avait tellement pris à coeur ses petits malades, pauvres

enfants inconnus, qu'il a voulu écrire sa douleur et ses regrets.

Le premier, de sept ou huit ans, de fine et austère noblesse, dans

l'amertume, ce semble, d'un grand destin inachevé, a sur l'oreiller une

fleur. Sa mère, trop pauvre pour lui donner autre chose, lui en

apportait en venant le voir; il les gardait avec tant de soin, tant de

religion, qu'on lui a laissé celle-ci.

L'autre, plus petit, dans la grâce attendrissante de son âge de quatre

ou cinq ans, visiblement va mourir; ses yeux flottent dans le dernier

rêve. Ces enfants avaient témoigné de la sympathie l'un pour l'autre.

Sans pouvoir parler, ils aimaient à se voir, à se regarder, et le

compatissant médecin les avait fait placer en face l'un de l'autre. Il

les a rapprochés dans la gravure comme ils l'ont été en mourant.

C'est une chose tout italienne. On se garderait bien ailleurs de se

montrer faible et tendre; on craindrait le ridicule. En Italie, point.

Le docteur écrit devant le public tout comme s'il était seul. Il

s'épanche sans réserve avec une abondance, une sensibilité féminine qui

fait sourire et pleurer. Il faut avouer aussi que la langue y fait

beaucoup, langue charmante de femmes et d'enfants, si tendre, et

pourtant brillante, jolie dans la douleur même. C'est une pluie de

larmes et de fleurs.

Puis il s'arrête et s'excuse. S'il a parlé ainsi, ce n'est pas sans

cause. «C'est que ces enfants ne seraient pas morts _si on avait pu les

envoyer à la mer_.» Conclusion: il faudrait établir à la côte un hospice

d'enfants.

Voilà un homme bien habile. Il a pris le coeur. Tout suivra. Les hommes

sont attentifs, touchés, les dames en pleurs. Elles prient, elles

veulent, elles exigent. On ne peut rien leur refuser. Sans attendre le

gouvernement, une libre société fonde sur-le-champ les _Bains d'enfants_

à Viareggio.

On connaît cette belle route, ce demi-cercle enchanteur que fait la

Méditerranée quand on a quitté l'âpreté de Gênes, qu'on a dépassé la

rade magnifique de la Spezzia, et qu'on s'enfonce sous les oliviers

virgiliens de la Toscane. À mi-chemin de Livourne, une côte conquise sur

la mer offre le petit port solitaire que consacre désormais la charmante

fondation.

Florence a eu l'initiative de la charité sur toute l'Europe, des

hospices avant l'an 1000. En 1287, quand la divine Béatrix inspira

Dante, son père fonda celui de S. Maria Nuova. Luther, dans son voyage,

peu favorable à l'Italie, n'admire pas moins ses hôpitaux, les belles

dames italiennes qui, voilées, sans gloriole, allaient y servir les

malades.

* * *

La nouvelle fondation sera pour l'Europe un modèle. Nous devons cela aux

enfants. La vie d'enfer que nous menons, cette vie de travail terrible

et d'excès plus meurtriers, c'est sur eux qu'elle retombe.

On ne peut se dissimuler la profonde altération dont sont visiblement

atteintes nos races de l'Occident. Les causes en sont nombreuses. La

plus frappante, c'est l'immensité, la rapidité croissante de notre

travail. Elle est forcée pour la plupart, imposée par le métier. Mais

ceux même à qui le métier ne commande pas ne se précipitent pas moins.

Je ne sais quelle ardeur d'aller de plus en plus vite est maintenant

dans le tempérament, l'humeur, l'âcreté du sang. Tous les siècles furent

paresseux, stériles, si on les compare. Nos résultats sont immenses.

Nous versons de notre cerveau un merveilleux fleuve de sciences,

d'arts, d'inventions, d'idées, de produits, dont nous inondons le globe,

le présent, même l'avenir. Mais à quel prix tout cela? Au prix d'une

effusion épouvantable de force, d'une dépense cérébrale qui d'autant

énerve la génération. Nos oeuvres sont prodigieuses et nos enfants

misérables.

Notez que ce grand effort, cette excessive production, c'est le fait

d'un petit nombre. L'Amérique fait peu, l'Asie rien. Et dans l'Europe

elle-même tout se fait par quelques millions d'hommes de l'extrême

Occident. Les autres rient de les voir s'user et croient les remplacer.

Pauvres barbares, pensez-vous donc que tel Russe ou tel pionnier des

États-Unis de l'Ouest sera demain un artiste, un mécanicien d'Angleterre

ou un opticien de Paris? Nous sommes tels par raffinement et l'éducation

des siècles. Une longue tradition est en nous. Qu'adviendra-t-il si nous

mourons? Nul n'est prêt pour nous succéder.

Ce travail exterminateur, ce suicide de fécondité, s'il nous plaît de

l'accepter pour l'intérêt du genre humain, nous ne pouvons en conscience

vouloir y perdre nos enfants et les enterrer avec nous. Et c'est

pourtant ce qui arrive. Ils naissent tout préparés; ils ont nos arts

dans le sang, mais aussi notre fatigue. D'effrayante précocité, ils

savent, ils peuvent, ils feraient. Mais ils ne font rien; ils meurent.

L'enfance de l'homme, comme celle des plantes et de toute chose, a

besoin de repos, d'air, de douce liberté. Ici tout lui est contraire,

nos mérites autant que nos vices. Tout semblerait combiné pour étouffer

les enfants. Les aimons-nous? Oui, sans doute. Et cependant nous les

tuons. Une société si agitée, si violente, c'est (qu'elle le sache ou

non) une vraie guerre à l'enfance.

Il est des moments surtout dans son développement, des crises où elle

tient à un fil. La vie a l'air d'hésiter, de se demander: «Durerai-je!»

À ces moments décisifs, notre contact, le séjour des villes et la vie

des foules, pour ces créatures chancelantes, c'est la mort. Ou (pis

encore) c'est l'entrée d'une longue carrière de maladies. Un misérable

commence qui, tombant, se relevant, retombant, les trois quarts du temps

se traînera à la charge de la charité publique.

Il faut couper court à cela. Il faut prévoir. Il faut tirer l'enfant de

ce milieu funeste, l'ôter à l'homme, le donner à la Nature, lui faire

aspirer la vie dans les souffles de la mer. L'enfant malade y guérirait.

L'enfant trouvé y grandirait. Affermi, fortifié, plus d'un y prendrait

une vocation maritime; au lieu d'un ouvrier débile, d'un habitué

d'hôpital, l'État aurait un robuste et hardi marin.

* * *

Du reste, pourquoi l'État? Florence nous a prouvé que coeur royal vaut

royauté. La femme est une royauté. Il lui appartient d'ordonner.

Si j'étais une belle jeune dame, je sais bien ce que je ferais. J'aurais

ma magnificence, mon luxe, et je dirais un jour, dans ces moments où

l'amour atteste, proteste, jure, éprouve le besoin de donner, je dirais:

«Je vous prends au mot. Mais ne croyez pas m'amuser avec les présents

ordinaires. Je hais vos gros cachemires d'aujourd'hui qu'on fait dans

l'Inde sur les dessins de Londres. Je fais peu de cas des diamants. Les

diamants vont courir les rues. M. Berthelot, qui refait la nature en

partie double, qui crée tant de choses vivantes, bien plus aisément

encore va nous prodiguer les diamants.

«J'aime le solide. Je veux une bonne maison à la côte, un peu abritée et

bien soleillée, pour loger cinquante enfants. Il n'y faut pas grand

mobilier. Une fois établis là, ils ne mourront pas de faim. Il n'y aura

pas une dame allant à la mer qui n'y aide avec grande joie. Si les

Béatrix de Florence ont fondé de telles maisons, pourquoi pas celles de

France? Est-ce que nous sommes moins belles, et vous autres moins

amoureux?

«Si la mer m'a embellie, comme vous dites du matin au soir, vous lui

devez de donner un souvenir à son rivage. Et, si vous m'aimez, je

suppose que vous devez être heureux d'être encore ici de moitié, de

créer ensemble une chose, de commencer avec moi ce petit monde d'enfants

près de la grande nourrice. Qu'elle garde un gage durable de tendresse

et de pur amour! qu'elle témoigne, par une oeuvre vive, que nous fûmes,

devant l'infini, unis d'une sainte pensée.»

* * *

Une femme ainsi commencerait. Et une autre continuerait, la mère

commune, la France. Nulle institution plus utile; nuls sacrifices mieux

placés. Mais il n'en faudrait pas beaucoup. Il suffirait d'y transférer

quelques établissements de l'intérieur. Ce serait un allégement. Car tel

de ces établissements est d'immense dépense en pure perte; il pourrait

être défini une fabrique de malades qui toute la vie mendieront de

nouveaux secours.

Les Romains ne savaient pas ce que c'est que marchander en ce qui touche

la santé publique et la vie de tous. Quand on voit leur munificence,

leurs travaux pour amener des eaux salubres même aux villes

secondaires, leurs prodigieux aqueducs, leurs Pont-du-Gard, etc., les

thermes immenses où la foule venait se baigner gratis (tout au plus pour

une obole), on sent leur haute sagesse. Ils eurent aussi les piscines

d'eau de mer, où l'on nageait. Ce qu'ils firent pour une plèbe oisive et

improductive, hésiterions-nous à le faire pour sauver la race de ces

créatures uniques qui font tout le progrès du globe?

Je ne parle pas ici des enfants seuls, mais de tous. Chaque ville a

aujourd'hui dans son sein une autre ville encombrée, c'est l'hôpital, où

le travailleur défaillant vient, revient sans cesse. Il coûte ainsi

énormément, à qui? aux autres travailleurs, qui, en dernière analyse,

portent toute dépense publique. Il meurt jeune, laisse les siens à leur

charge. Il serait bien plus aisé de prévenir que de guérir. L'homme pour

qui l'on peut beaucoup, c'est moins le malade, que celui qui va le

devenir, qui est au bout de ses forces. Dix jours de repos à la mer le

remettraient, conserveraient un solide travailleur. Le transport, le

très-simple abri d'un si court séjour d'été, une table publique à bas

prix, coûteraient infiniment moins qu'un long séjour d'hôpital. Et

l'homme serait sauvé, la famille et les enfants; un homme souvent

irréparable; car, je l'ai dit, chacun d'eux est la production tardive

d'une longue tradition d'industrie; il est lui-même une oeuvre d'art, de

l'art humain, si inconnu, où l'humanité va s'élevant, se formant, comme

puissance de création.

Qui me donnera de voir cette élite de la terre, cette foule du peuple

inventeur, créateur et fabricateur, qui sue et s'use pour le monde,

reprendre incessamment ses forces à la grande piscine de Dieu! Toute

l'humanité en profite; elle fleurit du labeur énorme de ceux-ci. Elle

leur doit toute jouissance, toute élégance, toute lumière. Elle prospère

de leurs bienfaits, vit de leur moelle et de leur sang. Qu'on donnât à

ceux-ci la rénovation de nature, l'air, la mer, un jour de repos, ce

serait une justice, un bienfait encore pour le genre humain, à qui ils

sont si nécessaires, et qui, demain, par leur mort, se trouvera

orphelin.

Ayez pitié de vous-mêmes, pauvres hommes d'Occident. Aidez-vous

sérieusement, avisez au salut commun. La Terre vous supplie de vivre;

elle vous offre ce qu'elle a de meilleur, la Mer, pour vous relever.

Elle se perdrait en vous perdant. Car vous êtes son génie, son âme

inventive. De votre vie, elle vit, et, vous morts, elle mourrait.

<THOUGHT>

NOTES

«Le gros animal, la Terre, qui a pour coeur un aimant, a à sa surface un

être douteux, électrique et phosphorescent, plus sensible que lui-même,

infiniment plus fécond.

«Cet être, qu'on nomme la Mer, est-ce un parasite du grand animal? Non.

Elle n'a pas une personnalité distincte et hostile. Elle féconde,

vivifie la Terre de ses vapeurs. Elle semble être la Terre même en ce

qu'elle a de plus productif, autrement dit son organe principal de

fécondité.»

Voilà des rêves allemands. Est-ce à dire que tout y soit rêve? Plus d'un

grand esprit, sans aller jusque-là, semble admettre pour la Terre, pour

la Mer, une sorte de personnalité obscure. Ritter et Lyell ont dit: «La

Terre se travaille elle-même. Serait-elle impuissante pour s'organiser?

Comment supposer que la force créatrice qu'on trouve en tout être du

globe soit refusée au globe même?»

Mais comment le globe agit-il? comment aujourd'hui s'accroît-il? Par la

Mer et la vie marine.

La solution de ces hautes questions supposerait une étude profonde de sa

physiologie, que l'on n'a pas faite encore. Cependant, depuis vingt ans,

tout gravite de ce côté:

1º On a étudié le côté irrégulier, extérieur, des mouvements de la mer,

cherché la _loi des tempêtes_;

2º On a approfondi les mouvements propres à la Mer, _ses courants_, le

jeu de ses artères et de ses veines dont les premières lancent l'eau

salée de l'équateur aux pôles, les secondes la ramènent dessalée du pôle

à l'équateur;

3º La troisième question, la plus intérieure, dont la nouvelle chimie

donnera l'éclaircissement, c'est celle de la nature propre du _mucus_

marin, de ce gluant gélatineux qu'offre partout l'eau de mer, et qui

paraît être un liquide vivant.

C'est tout récemment que la sonde de Brooke, et spécialement les

sondages du câble transatlantique, ont commencé à révéler le _fond_ de

la mer.

_Est-elle peuplée_ dans ses profondeurs? On le niait; Forbes, James

Ross, y ont trouvé partout la vie.

Avant ces belles découvertes, qui n'ont pas vingt années de date, on ne

pouvait entreprendre le livre de la Mer. Celui de M. Hartwig en fut le

premier essai.

Pour moi, j'étais encore loin de cette idée, lorsqu'on 1845, préparant

mon livre _le Peuple_, je commençai en Normandie l'étude de la

population des côtes. Dans les quinze dernières années, ce sujet vaste

et difficile a été grandissant pour moi et m'a suivi de plage en plage.

Le 1er livre, _un Regard sur les Mers_, n'est, comme ce titre

l'indique, qu'une promenade préalable. Toutes les matières importantes

reviendront dans les livres suivants.

J'en excepte deux, les _Marées_ et les _Phares_. Ici, mon guide

principal a été M. Chazallon; son important _Annuaire_, qui compte

aujourd'hui vingt volumes. Le premier est de 1859. Si l'on donnait une

couronne civique à celui qui sauve une vie humaine, combien n'en eût-il

pas reçu! Jusqu'à lui, les erreurs sur les marées étaient énormes. Par

un travail immense, il a rectifié les observations pour près de cinq

cents ports, de l'Adour à l'Elbe.--Son Annuaire donne sur les phares les

renseignements les plus précis. Rapprochez-en l'exposé clair et agréable

que M. de Quatrefages (_Souvenirs_) a fait du système d'éclairage de

Fresnel et Arago. L'admirable invention des phares à éclipses est due à

Descroizilles et à Lemoine, tous deux de Dieppe. (V. M. Ferey.)

Pour les noms divers de la Mer (p. 3), voir Ad. Pictet, _Origines

indo-européennes_.--Sur l'eau, Introduction de l'_Annuaire des eaux de

France_ (par Deville); Aimé, _Annales de chimie_, II, V, XII, XIII, XV;

Morren, _ibidem_, I, et Acad. de Bruxelles, XIV, etc.--Sur la salure de

la mer, Chapmann, cité par Tricaut, _Ann. d'hydrographie_, XIII, 1857;

et Thomassy, _Bulletin de la Société géographique_, 4 juin 1860.

Page 19. _S. Michel en grève_. Je n'ai bien compris cette plage et les

questions qui s'y rattachent qu'en lisant dans la _Revue des Deux

Mondes_ les très-beaux articles de M. Baude, si instructifs, pleins de

faits, pleins d'idées.

Je parle ailleurs de ses vues excellentes sur la pêche.

En parlant de la Bretagne (ch. III, p. 25), j'aurais dû remercier le

livre de Cambry, qui m'en a donné jadis la première impression. Il faut

le dire dans l'édition que Souvestre a enrichie (et doublée, on peut le

dire) de ses notes et notices excellentes, qui faisaient dès lors

prévoir _les Derniers Bretons_. Dans plusieurs petits romans, admirables

de vérité, Souvestre a donné les meilleurs tableaux que l'on ait de nos

côtes de l'Ouest, spécialement pour le Finistère, et aussi pour les

parages voisins de la Loire. J'aurais été heureux de citer quelque chose

d'un si agréable écrivain (d'un ami si regrettable). Mais je me suis

interdit dans ce petit livre toute citation littéraire.

Le mot remarquable d'Élie de Beaumont (ch. IV, p. 31) se trouve en tête

d'un article qui est un grand livre, son article _Terrains_, dans le

Dictionnaire de M. d'Orbigny.

CHAP. VII, p. 70. Ce que je dis de Royan et Saint-Georges, on le

retrouvera bien mieux dit dans les charmants livres de Pelletan, dans sa

_Naissance d'une ville_, et dans son _Pasteur du Désert_. Ce pasteur

est, comme on sait, le grand-père de Pelletan, le ministre Jarousseau,

admirable et héroïque pour sauver ses ennemis. La petite maison qui

subsiste est un temple de l'humanité.

NOTES DU LIVRE II. _Genèse de la Mer_.--CHAP. I. _Fécondité_.--Sur le

Hareng, voir l'anonyme hollandais, trad. par de Reste, tome I; Noël de

la Morinière, dans ses très-bons ouvrages, imprimés et inédits:

Valenciennes, Poissons; etc.

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