L'extrême rapidité des voyages en chemin de fer est une chose

antimédicale. Aller, comme on fait, en vingt heures, de Paris à la

Méditerranée, en traversant d'heure en heure des climats si différents,

c'est la chose la plus imprudente pour une personne nerveuse. Elle

arrive ivre à Marseille, pleine d'agitation, de vertige.--Quand madame

de Sévigné mettait un mois pour aller de Bretagne en Provence, elle

franchissait peu à peu et par degrés ménagés la violente opposition de

ces deux climats. Elle passait insensiblement de la zone maritime de

l'ouest dans celle de l'est, dans le climat tout terrestre de Bourgogne.

Puis, cheminant lentement sur le haut du Rhône en Dauphiné, elle

affrontait avec moins de peine les grands vents, Valence, Avignon.

Enfin, se reposant à Aix, dans la Provence intérieure, hors du Rhône et

hors des côtes, elle s'y faisait Provençale de poitrine, de respiration.

Alors, seulement alors, elle approchait de la mer.

* * *

La France a l'avantage admirable d'avoir les deux mers. De là des

facilités d'alterner selon les saisons, les tempéraments, les degrés de

la maladie, entre la tonicité salée de la Méditerranée, et la tonicité

plus moite, plus douce (n'étaient les tempêtes), que nous offre l'Océan.

Sur chacune des deux mers, il y a une échelle graduée de stations, plus

ou moins douces, plus ou moins fortifiantes. Il est très-intéressant

d'observer cette double gamme, et le plus souvent de la suivre, en

allant du faible au fort.

Celle de l'Océan, qui part des eaux fortes et fortifiantes, ventées,

agitées, de la Manche, s'adoucit extrêmement au midi de la Bretagne,

s'humanise encore en Gironde et trouve une grande douceur au bassin

fermé d'Arcachon.

Celle de la Méditerranée, pour ainsi dire circulaire, a sa note la plus

haute dans le climat sec et vif de Provence et de Gênes. Elle s'amollit

vers Pise; elle s'équilibre en Sicile, obtient à Alger un degré

remarquable de fixité. Au retour, grande douceur à Valence et à

Majorque, aux petits ports du Roussillon, si bien abrités du nord.

* * *

La Méditerranée est belle surtout par deux caractères: son cadre si

harmonique, et la vivacité, la transparence de l'air et de la lumière.

C'est une mer bleue très-amère, très-salée. Elle perd par évaporation

trois fois plus d'eau qu'elle n'en reçoit par les fleuves. Elle ne

serait plus que sel, et deviendrait d'une âcreté comparable à la mer

Morte, si des courants inférieurs, comme celui de Gibraltar, ne la

tempéraient sans cesse par les eaux de l'Océan.

Tout ce que j'ai vu de ses rivages était beau, mais un peu âpre. Rien de

vulgaire. La trace des feux souterrains qu'on y trouve partout, ses

sombres rochers plutoniques, ne sont jamais ennuyeux, comme les longues

dunes de sable ou les sédiments aqueux des falaises. Si les fameux bois

d'orangers semblent un peu monotones, en revanche, aux coins abrités, la

végétation africaine, les aloès et les cactus, dans les champs des haies

exquises où dominent le myrte et le jasmin, enfin des landes odorantes,

sauvagement parfumées, tout vous charme. Sur votre tête, il est vrai, le

plus souvent de chauves et stériles montagnes vous suivent à l'horizon.

Leurs longs pieds, leurs vastes racines, qui se continuent dans la mer,

se distinguent jusqu'au fond des eaux. «Il me semblait que ma barque,

dit un voyageur, nageât entre deux atmosphères, eût de l'air dessus et

dessous.» Il décrit le monde varié de plantes et d'animaux qu'il

contemplait sous ce cristal dans les parages de Sicile. Moins heureux,

sur la mer de Gênes, dans une eau aussi transparente, je ne voyais que

le désert. Les sèches roches volcaniques du rivage, avec leurs marbres

noirs, ou d'un blanc encore plus lugubre, me représentaient au fond du

brillant miroir des monuments naturels, comme des sarcophages antiques,

des églises renversées. J'y croyais voir parfois tels aspects des

cathédrales de Florence ou de Pise. Parfois aussi, il me semblait voir

des sphinx silencieux, des monstres innommés encore, baleines?

éléphants? je ne sais, des chimères et d'étranges songes; mais, de vie

réelle, aucune.

Telle qu'elle est, cette belle mer, avec ces climats puissants, elle

trempe admirablement l'homme. Elle lui donne la force sèche, la plus

résistante; elle fait les plus solides races. Nos hercules du Nord sont

plus forts peut-être, mais certainement moins robustes, moins

acclimatables partout, que le marin provençal, catalan, celui de Gênes,

de Calabre, de Grèce. Ceux-ci, cuivrés et bronzés, passent à l'état de

métal. Riche couleur qui n'est point un accident de l'épiderme, mais une

imbibition profonde de soleil et de vie. Un sage médecin de mes amis

envoyait ses clients blafards, de Paris, de Lyon, prendre là des bains

de soleil; lui-même s'y exposait sur un rocher des heures entières. Il

ne défendait que sa tête, et pour tout le reste acquérait le plus beau

teint africain.

Les malades vraiment malades iront en Sicile, à Alger, à Madère, aux

Canaries. Mais la régénération des faibles, des fatigués, des pâles

populations urbaines, se fera peut-être mieux dans les climats moins

égaux. Elle doit être attendue surtout des pays qui ont donné la plus

haute énergie du globe,--l'acier du genre humain, la Grèce,--et la race

de silex, fine aiguisée, indestructible, des Colomb et des Doria, des

Masséna, des Garibaldi.

* * *

Nos ports de l'extrême Nord, Dunkerque, Boulogne, Dieppe, à la rencontre

des vents et des courants de la Manche, sont encore une fabrique

d'hommes qui les fait et les refait. Ce grand souffle et cette grande

mer, dans leur éternel combat, c'est à ressusciter les morts. On y voit

réellement des renaissances inattendues. Qui n'a pas de lésions graves

est remis en un moment. Toute la machine humaine joue, bon gré, mal gré,

fortement; elle digère, elle respire. La nature y est exigeante et sait

bien la faire aller. Les végétaux si robustes qui verdoient jusqu'à la

côte sous les plus grands vents de mer nous font honte de nos langueurs.

Chacun des petits ports normands est une percée dans la falaise où

l'infatigable nord-ouest (le _Norouais_, en bon normand) souffle et

siffle et nous ravive. Tout cela, bien entendu, moins violent à

l'entrée de la Seine, sous les pommiers d'Honfleur et de Trouville. La

bonne rivière, en sortant, incline mollement à gauche et y porte les

influences d'un aimable et doux caractère.

On a vu plus haut la mer véhémente, souvent terrible, de Granville,

Saint-Malo, Cancale. C'est là la meilleure école où doivent aller les

jeunes gens. Là est le défi de la mer à l'homme, la lutte où les forts

deviennent très-forts. La grande gymnastique navale doit se faire dans

ces parages entre Normands et Bretons.

* * *

S'il s'agissait, au contraire, d'une vie entamée, fragile, d'un enfant

faible et maladif, ou d'une femme trop aimée, fatiguée du travail

d'amour, nous chercherions un lieu plus doux pour abriter ce trésor. Une

plage tout à fait paisible et une eau déjà moins froide, sans aller

beaucoup au Midi, c'est celle qu'on trouve au milieu des petites îles ou

presqu'îles endormies du Morbihan. Tous ces îlots font entre eux un

labyrinthe mêlé plus que celui où jadis un roi cacha sa Rosamonde.

Confiez la vôtre à cette mer discrète. Personne n'en saura rien que les

vieilles pierres druidiques, qui, seules avec quelques pêcheurs,

habitent ces lieux sauvages et doux.--«Mais, dit-elle, de quoi y

vit-on?--Surtout de pêche, madame.--Et de quoi encore?--De pêche.» Ce

n'est pas loin de Saint-Gildas, l'abbaye où les Bretons disent

qu'Héloïse vint rejoindre Abailard. Ils y vécurent de peu de chose, du

régime sobre et solitaire de Robinson, de Vendredi.

Des lieux plus civilisés, aimables, charmants, se trouvent en allant au

Midi: Pornic, Royan et Saint-Georges, Arcachon, etc.

J'ai parlé ailleurs de Saint-Georges, la douce plage aux senteurs

amères. Arcachon est aussi très-doux dans ses pinadas résineuses qui ont

si bonne odeur de vie. Sans l'invasion mondaine de cette grande et riche

Bordeaux, sans la foule qui, à certains jours, afflue et se précipite,

c'est bien là qu'on aimerait à cacher ses chers malades, les tendres et

délicats objets pour qui l'on craint le choc du monde. Ce lieu, tant

qu'il fut contenu dans son bassin intérieur, avait le contraste d'offrir

un calme profond, absolu, à deux pas d'une mer terrible. Hors du phare,

le furieux golfe de Gascogne. Au dedans, une eau somnolente et la

langueur d'un flot muet qui ne fait guère plus de bruit que n'en peut

faire le petit pied sur le coussin élastique de la molle algue marine

dont on affermit un sable trop mou.

Dans un climat intermédiaire, qui n'est ni Nord, ni Midi, ni Bretagne,

ni Vendée, j'ai vu, revu avec plaisir, l'aimable et sérieux abri de

Pornic, ses bons marins, ses jolies filles, charmantes sous leurs

bonnets pointus. C'est un petit lieu reposé, qui, ayant devant lui la

longue île (presqu'île plutôt) de Noirmoutiers, ne reçoit qu'une mer

oblique, indirecte et bien ménagée. Cette mer est à peine entrée qu'elle

s'humanise; elle file, de sa vague ridée, du lin, ce semble, ou de la

moire. Dans ce bassin de quelques lieues, elle s'en est creusé de

petits, des anses étroites à pentes douces pour les femmes ou des

baignoires pour les enfants. Ces jolies plages sablées, que de

respectables rochers séparent et cachent aux indiscrets, amusent de

leurs petits mystères. On y voit quelque vie marine, mais bien plus

pauvre qu'autrefois. L'abri sert, mais il nuit aussi. Le monde des eaux

ne reçoit pas dans ce bassin trop tranquille une riche alimentation, et

il le délaisse. De moins en moins cette mer tire le grand flot de

l'Océan. Elle met la sourdine à ses bruits. On ne les entend

qu'affaiblis. Demi-silence d'un grand charme. Nulle part ailleurs je

n'ai trouvé avec une plus grande douceur la liberté de rêverie, la grâce

des mers mourantes.

III

L'HABITATION

Qu'on permette à un ignorant, qui a cependant acquis de l'expérience à

ses dépens, de donner quelques conseils sur les points dont les livres

ne parlent pas, et dont les médecins se préoccupent rarement jusqu'ici.

Pour que ces conseils soient moins vagues, je les adresse à une personne

malade qui voudrait se diriger. Est-ce une personne fictive? Point du

tout. Celle à qui je parle, je l'ai réellement rencontrée, et plus d'une

fois dans ma vie.

Voici une jeune dame malade, ou près de l'être, affaiblie, un enfant

plus faible encore. On a traversé l'hiver, le printemps, fort

péniblement. Cependant nulle lésion grave. Faiblesse, anémie seulement;

rien qu'une difficulté de vivre. On les envoie à la mer pour y passer

tout l'été.

Grande dépense pour une fortune médiocre et peu aisée. Pénible

dérangement pour une maîtresse de maison. Dure séparation, surtout pour

des époux très-unis. On négocie. On voudrait faire adoucir la sentence.

Un mois ne suffirait-il pas? Mais le très-sage médecin insiste. Il croit

qu'un court séjour nuit souvent plus qu'il ne sert. L'impression

brusque, violente des bains, sans préparation, est très-propre à

ébranler les santés les plus robustes. Toute personne raisonnable doit

s'acclimater d'abord, respirer: le mois de juin est excellent pour

cela;--juillet et août pour les bains;--septembre et parfois même

octobre délassent des grandes chaleurs, adoucissent l'excitation qu'a

produite l'âcreté saline, consolident les résultats, et même par leurs

grands vents frais aguerrissent contre les froids de l'hiver.

Peu d'hommes sont libres tout l'été. C'est beaucoup si le mari pourra

rejoindre sa femme un mois ou deux, en août, septembre. Quelque disposé

qu'il soit à lui sacrifier tout intérêt secondaire, pour elle-même il

doit rester. Il est, dans la vie serrée de l'homme de labeur, des

chaînes qu'il ne pourrait rompre qu'au grand détriment de la famille.

Donc il faut qu'elle parte seule. Et les voilà divorcés!

Seule? Elle ne l'a jamais été. Elle serait plus rassurée si elle suivait

une famille d'amis riches, qui s'en va complète, mari, femme, enfants,

domestiques.--Si j'osais donner mon avis, je dirais: «Qu'elle parte

seule.»

Ce départ en compagnie, d'abord gai et agréable, a souvent des suites

tout autres. On s'incommode, on se brouille, et l'on revient

ennemis,--ou (pis encore) trop amis. Le désoeuvrement des bains a trop

souvent des résultats imprévus, qu'on regrette toute la vie. Le moindre

inconvénient qui, selon moi, n'est pas petit, c'est que des gens qui,

séparés, auraient mieux senti la mer, et en auraient rapporté une bonne

et grande impression, vont, s'il leur faut vivre ensemble, continuer la

vie de la grande ville (frivolité, vulgarité, fausse gaieté, etc.).

Seul, on s'occupe, et on pense. Ensemble, on jase, on médit. Ces amis

riches et mondains traîneront la jeune dame à leurs amusements. Elle en

aura l'agitation, une existence plus trouble, et plus antimédicale que

celle qu'elle avait à Paris. Elle manquera tout à fait le but.

Réfléchissez-y, madame. Soyez courageuse et prudente. C'est dans une

solitude sérieuse, dans la petite vie innocente que vous aurez là avec

votre enfant, vie, s'il le faut, enfantine, mais pure, mais noble,

poétique, c'est, dis-je, dans une telle vie que vous trouverez vraiment

le renouvellement désiré. La justice délicate et tendre qui vous fait

craindre le plaisir, quand un autre qui reste au logis travaille pour

la famille, elle vous comptera, croyez-le. La mer vous en aimera mieux,

si vous ne voulez d'amie qu'elle. En ce repos, elle vous prodiguera son

trésor de vie, de jeunesse. L'enfant croîtra comme un bel arbre, et vous

fleurirez dans la grâce. Vous reviendrez jeune, adorée.

* * *

Elle se résigne. Elle part. La station est indiquée. Elle est connue. On

apprécie par l'analyse chimique la valeur réelle des eaux. Mais il y a

une infinité de circonstances locales qu'on ne devine pas de loin.

Rarement le médecin les connaît. L'homme, si occupé, de la grande ville,

n'a guère eu l'occasion ni le loisir d'étudier ces localités.

Pour quelques-unes, importantes, on a publié des guides, qui ne sont pas

sans mérite. On y voit les maladies innombrables dont on peut guérir

dans la station recommandée. Mais peu, très-peu spécifient la chose

essentielle qu'on y cherche, l'originalité du lieu; ils n'osent en dire

nettement le fort et le faible, la place que ce lieu occupe dans

l'échelle des stations. C'est un éloge général, et tellement général,

qu'il est fort peu instructif.

Quelle est l'exposition précise? Si vous regardez la carte, la côte est

tournée au midi. Mais cela n'apprend rien du tout. Il peut se faire que

telle courbe particulière du terrain place votre habitation sous une

influence très-froide, que, par exemple, un torrent qui débouche à la

côte, un vallon caché, perfide, vous souffle le vent du Nord, ou que,

par un pli de terrain, le vent d'Ouest s'engouffre et vous noie de ses

torrents.

Y a-t-il des marais dans le voisinage? Presque toujours on peut dire:

Oui. Mais la différence est grande si les marais sont salés, renouvelés,

assainis par la mer,--ou des marais dormants d'eau douce qui, après les

sécheresses, donnent des émanations fiévreuses.

La mer est-elle très-pure, ou mêlée? et dans quelle proportion? Grand

mystère qu'on craint d'éclaircir. Mais, pour les personnes nerveuses,

pour les novices qui commencent la série des bains de mer, les plus doux

sont les meilleurs. Une mer un peu mêlée, un air moins salé et moins

âcre, une plage moins désolée qui offre les agréments de la campagne, ce

sont les meilleures circonstances.

Un point grave et capital, c'est le choix de l'habitation. Qui vous

dirigera? Personne. Il faut voir, observer soi-même. Vous tirerez fort

peu de lumière de ceux qui ont visité le pays, qui même y ont séjourné.

Ils le louent ou ils le blâment, moins selon son vrai mérite que selon

les plaisirs qu'ils y ont trouvés, les amis qu'ils y ont laissés. Ils

vous adressent à ces amis, qui vous reçoivent à merveille. Et, au bout

de quelques jours, vous voyez les inconvénients. Vous vous trouvez

habiter la maison la moins commode, parfois malsaine et dangereuse.

N'importe, vous êtes lié. Vous blesseriez la personne qui vous a envoyé

là, et cette famille aimable, bonne, hospitalière, qui vous a reçu.

«Eh bien, je resterai libre. Mais, en arrivant, s'il se trouve un

médecin honnête, estimé, je le prierai de m'éclairer.»--Honnête! ce

n'est pas assez; il faudrait qu'il fût intrépide, héroïque, pour parler

franchement là-dessus. Il se brouillerait à mort avec tous les

habitants. Ce serait un homme perdu. Il serait au ban du pays. Il

vivrait seul comme un loup, heureux encore si quelque soir on ne lui

faisait un mauvais parti.

* * *

J'ai l'horreur des constructions absurdement légères, que la spéculation

nous fait pour un climat si variable. Ces maisonnettes de carton sont

les pièges les plus dangereux. Comme on vient aux grandes chaleurs, on

accepte ce bivouac. Mais souvent on y reste en septembre, et parfois

même en octobre, dans le grand vent, sous les pluies.

Les propriétaires du pays, pour eux, bien portants, se bâtissent de

bonnes et solides maisons, très-bien garanties. Et pour nous, pauvres

malades, ils font des maisons en planches, d'absurdes chalets (non

feutrés de mousse, à la suisse), mais ouverts, où rien ne joint. C'est

trop se moquer de nous.

Dans ces villas, d'apparence luxueuse, au fond misérables, rien de

prévu. Des salons, des pièces d'apparat en vue de la mer, mais nulle

d'intérieur agréable. Rien de ce doux confortable dont une femme a

besoin. Elle ne sait où se retirer. Elle vit comme en demi-tempête, et

subit à chaque instant de brusques passages de température.

D'autre part, la maison solide du pêcheur, du bourgeois même, est

souvent basse et humide, incommode, inconvenante par certaines

dispositions. Souvent elle n'a pas de plafond double, épais, mais un

simple plancher de bois, par où passe et monte l'air d'un froid

rez-de-chaussée. De là, rhumes et rhumatismes, gastrites et vingt

maladies.

Quel que soit votre choix, madame, entre ces deux habitations,

savez-vous bien ce que je veux pour vous avant toute chose? Riez, si

vous voulez, n'importe. Quoique nous soyons en juin, c'est une

très-bonne cheminée, et à l'épreuve du vent. Dans notre beau pays de

France, avec son froid nord-ouest, avec son pluvieux sud-ouest, qui,

cette année, a régné seulement neuf mois sur douze, il faut pouvoir

faire du feu en tout temps. Il faut, par un soir humide, quand votre

enfant revient grelottant et ne peut reprendre chaleur avant le coucher,

il faut un moment de feu clair.

Deux choses en tout logis doivent être prévues d'abord: le feu et

l'eau;--une eau passable, chose assez rare près de la mer. Si elle est

tout à fait mauvaise, essayez de suppléer par la bière ou quelque

boisson du pays, qui vous dispense de l'eau.

Que ne puis-je bâtir pour vous d'une parole la villa de l'avenir, telle

que je l'ai dans l'esprit! Je ne parle pas de la maison de faste, du

château, que les riches voudront se faire à la mer. Je parle de l'humble

maison des médiocres fortunes. C'est un art nouveau à créer, dont on ne

paraît pas se douter. Ce qu'on essaye est copié de types en

contradiction avec nos climats et la vie des côtes. Ces kiosques,

accidentés d'ornements légers, sont bons pour des lieux abrités, mais

ici ils font trembler: on croit que le vent va les emporter. Les chalets

qui, dans la Suisse, étendent des toits immenses pour se défendre des

neiges et serrer les foins, ont le grave inconvénient d'ôter trop de

lumière. Le soleil (dans nos mers du Nord) ne doit pas être écarté, mais

très-précieusement recueilli. Quant aux imitations de chapelles,

d'églises gothiques, si incommodes comme logement, laissons ces joujoux

ridicules.

Le premier problème, à la mer, c'est une grande solidité, une fermeté,

une épaisseur de murs qui exclue le tremblement, le roulis qu'on sent

partout dans leurs frêles constructions, une assise rassurante, qui,

dans les plus grandes tempêtes, donne à la femme timide la sécurité, le

sourire, et ce bonheur du contraste qui fait dire: «Qu'on est bien ici!»

Le second point, c'est que le côté de la maison qui regarde la terre

soit si parfaitement abrité, qu'on puisse y oublier la mer, et qu'à côté

de ce grand mouvement on y trouve le plus grand repos.

Pour répondre à ces deux besoins, je préférerais la forme qui donne le

moins de prise au vent, la forme demi-circulaire, celle d'un croissant,

dont la partie convexe me donnerait sur la mer un panorama varié,

verrait le soleil tourner tout autour de fenêtre en fenêtre et le

recevrait à toute heure.

Le concave de ce demi-cercle, l'intérieur, serait protégé par les cornes

du croissant, de manière à embrasser le joli petit parterre de la

maîtresse de maison. À partir de ce parterre, l'abaissement progressif

du sol permettrait de faire un jardin d'une certaine étendue, garanti

des vents de mer. Souvent un pli de terrain en neutralise l'influence.

«Flore fuit la mer,» nous dit-on. Ce qu'elle fuit, c'est la négligence

de l'homme. Je vois d'ici à Étretat, devant une très-forte mer, au plus

haut de la falaise, et au plus grand vent, une ferme avec un verger et

des arbres admirables. Quelle précaution a-t-on prise? Un simple remblai

de cinq pieds de haut, en laissant venir dessus toute végétation

fortuite, un buisson. Derrière ce remblai a poussé une ligne d'ormes

assez forts qui ont abrité tout le reste. Telles localités de Bretagne

auraient pu aussi me servir d'exemple. Qui ne sait tout ce que Roscoff

produit de fruits, de légumes, jusqu'à en fournir à bas prix la

Normandie même?

Pour revenir à l'édifice, je le veux fort peu élevé. Seulement un

rez-de-chaussée, avec un premier étage pour les chambres à coucher.

Point de haut grenier, mais quelques chambres basses, qui isolent le

premier du toit.

Donc, la maison sera petite. En revanche, qu'elle soit épaisse, qu'elle

ait deux lignes de chambres, un appartement sur la mer et un autre vers

la terre.

Le rez-de-chaussée, vers la terre, serait un peu abrité par le premier

étage qui déborderait de quatre ou cinq pieds seulement. Cela ferait

dans ce croissant intérieur une sorte de galerie pour le mauvais temps.

Les chambres du bas seront la salle à manger, une petite pièce peut-être

pour les livres (voyages, histoire naturelle), une autre pour la

baignoire. Je n'entends nullement une vraie bibliothèque, ni une

luxueuse salle de bains. L'essentiel, le très-simple, le commode, et

rien de plus.

J'aimerais, dans les jours violents où la plage n'est pas tenable pour

une faible poitrine, j'aimerais à voir la dame, assise bien à l'abri,

lire, travailler, dans son parterre. Elle y aurait un peu de vie,

fleurs, volière, un petit bassin qu'on remplirait d'eau de mer, et où

elle pourrait chaque jour rapporter ses découvertes, les petites

curiosités que lui donneraient les pêcheurs.

Pour la volière, j'aimerais mieux que ce fût la libre volière que j'ai

conseillée ailleurs, celle où les oiseaux viennent chercher la

protection de la nuit et un peu de nourriture. On la ferme sur eux le

soir pour les garder de la chouette, et on la leur ouvre au matin. Ils

reviennent fort exactement. Je crois même que si la volière était grande

et qu'on y plaçât l'arbre qui leur est ordinaire, ils y couveraient

volontiers, sous votre protection, et vous confieraient leurs petits.

Vie sérieuse, vie charmante. Quelle grâce de solitude est dans ce petit

entr'acte de la vie, dans ce court veuvage! La situation est nouvelle.

Plus de ménage, plus d'affaires. Avec l'enfant, elle est seule bien plus

qu'elle ne serait sans lui. Si elle n'avait avec elle le petit

compagnon, une compagne lui viendrait, la rêverie, menant les vains

songes. Mais cet innocent gardien, l'enfant, ne le permet pas. Il

l'occupe, il la fait parler. Il rappelle la maison. Avec lui, elle a

toujours ce sentiment que quelqu'un travaille là-bas pour eux et compte

aussi les jours.

Fleurissez, pure, aimable fleur. Plus jeune aujourd'hui que jamais, vous

vous retrouvez demoiselle, libre, et de liberté bien douce, sous la

garde de votre enfant.

IV

PREMIÈRE ASPIRATION DE LA MER

C'est un grand et brusque passage de quitter Paris en ce beau moment

pour la plage déserte; Paris alors éblouissant de ses jardins

magnifiques et de ses marronniers en fleurs. Juin serait très-beau à la

côte si l'on s'y trouvait à deux, avant l'invasion de la foule. Mais,

lorsque l'on y vient seul, le tête-à-tête avec la mer et la noble

société de cette grande solitaire, ne sont pas sans quelque tristesse.

La mer · 第 16 / 19 段