doit avoir moins de trombes, plus de coups de vent rectilignes.
Cependant Piddington en cite une infinité de circulaires.
De 1840 à 1850, se sont faites à Calcutta et New-York les immenses
compilations de Piddington et de Maury. Le second, si illustre par ses
cartes, ses _Directions_, sa _Géographie de la mer_, évangile de la
marine d'aujourd'hui. Piddington, moins artiste, non moins savant, dans
son _Guide du marin_, l'encyclopédie des tempêtes, donne les résultats
d'une expérience infinie, les moyens minutieux de calculer l'éloignement
de la cyclone ou tourbillon, d'en déterminer la vitesse, d'apprécier la
courbe des vents, la nature des diverses lames. Il a corroboré les idées
de Peltier, adopté la cause électrique, réfuté les explications qu'on
cherchait dans les vents en prenant l'effet pour la cause.
* * *
L'art ancien des augures, la science des présages, nullement
méprisables, reçoit dans cet excellent livre un heureux renouvellement.
Le coucher du soleil n'est point indifférent. S'il est rouge, si la mer
en garde des lames sanglantes, l'autre océan, celui de l'air, te prépare
un orage. Un anneau autour du soleil, une lueur rouge dans un cercle
pâle, des étoiles changeantes et qui semblent descendre, ce sont des
signes d'un travail menaçant dans la région supérieure.
C'est bien pis si lu vois, sur un ciel sale, de petits nuages filer
comme des flèches d'un pourpre sombre, si des masses compactes se
mettent à figurer des édifices étranges, des arcs-en-ciel brisés, des
ponts en ruines et cent autres caprices. Tu peux croire que déjà le
drame a commencé là-haut. Tout est calme, mais à l'horizon tremblent des
éclairs pâles. Tout est calme, et, dans ce silence, on surprend par
instants des bruits roulants, qui s'arrêtent soudain. La mer vient au
rivage plaintive et gonflée de soupirs. Parfois même, du fond, monte un
bruit sourd... Ici sois attentif: «_C'est l'appel de la mer_.» (Locution
anglaise.)
L'oiseau est averti. S'il n'est pas loin des côtes, on le voit
(cormoran, goëland ou mouette) qui regagne la terre à tire-d'aile,
quelque trou de rocher. En haute mer, ton vaisseau leur sert d'île et
de point de repos. Ils tournent tout autour, et parfois franchement te
demandent l'hospitalité, perchent un moment sur tes mâts. Bientôt
viendra le pétrel sombre, l'oiseau au vol sinistre, qui, si habilement,
entre lui et l'orage, sait mettre le vaisseau en danger.
Réjouis-toi s'il tonne. La décharge électrique se fait en haut. Autant
de moins sur la tempête. Observation antique, mais confirmée
scientifiquement par Peltier, et par l'expérience de Piddington et de
tant d'autres.
Si l'électricité, accumulée en haut, descend silencieuse, s'il ne pleut
pas, la décharge se fera en bas, créera des courants circulaires. Il y
aura trombe et tempête.
* * *
La trombe parfois vous prend en rade. En 1698, le capitaine Langford, au
port et bien ancré, vit la trombe venir, et sur-le-champ partit, se mit
sous la protection de la mer. Les navires plus prudents restèrent et
furent brisés.
À Madras et à la Barbade, des signaux sont donnés pour avertir les
vaisseaux à l'ancre. Au Canada, le télégraphe électrique, plus prompt
encore que l'électricité du ciel, fait circuler de port en port l'avis
de la tempête qui doit aller de l'un à l'autre.
Pour le marin en pleine mer, le baromètre est le grand conseiller. Sa
sensibilité parfaite révèle les degrés précis du poids dont l'orage
l'opprime. Muet d'abord, il a l'air de dormir. Mais un léger coup l'a
frappé, coup d'archet qui prélude. Le voilà inquiet. Il répond, vibre,
oscille; il se replie, descend. L'atmosphère élastique, sous les lourdes
vapeurs, pèse, puis tout à coup rebondit et remonte. Le baromètre a son
orage à lui. Des lueurs de pâle lumière lui échappent parfois du mercure
et remplissent son tube (Péron l'observa à Maurice). Dans les rafales,
il semble respirer. «Le baromètre à eau, dans ses fluctuations, disent
Daniel et Barlow, avait l'haleine, le souffle d'un animal sauvage.»
Elle avance pourtant, la cyclone, et parfois franchement, s'illuminant
dans sa vaste épaisseur de toutes ses lueurs électriques. Parfois elle
s'annonce par des jets, des boules de feu. En 1772, au grand ouragan des
Antilles où la mer monta de soixante-dix pieds, dans le noir de la nuit,
les mornes des rivages s'éclairèrent de globes enflammés.
L'approche est plus ou moins rapide. Dans l'océan Indien, semé d'îles et
d'obstacles, la trombe ne fait souvent que deux milles à l'heure, tandis
qu'au courant chaud qui nous vient des Antilles, elle se précipite à
raison de quarante-trois milles. Sa force de translation serait
incalculable, si elle n'avait en elle-même une oscillation sous la lutte
des vents du dedans, du dehors.
Lente ou rapide, sa fureur est la même. En 1789, il suffit d'un moment
et d'une lame pour briser dans le port de Coringa tous les vaisseaux,
les lancer dans les plaines; seconde lame, la ville est noyée; à la
troisième elle s'écroule; vingt mille habitants écrasés. En 1822, au
contraire, aux bouches du Bengale, on vit la trombe, pendant
vingt-quatre heures, aspirer l'air, et l'eau monter d'autant; et
cinquante mille hommes engloutis.
L'aspect est différent. En Afrique, c'est la _tornade_. Par un temps
calme et clair, on sent de l'oppression à la poitrine. Un point noir
apparaît au ciel, comme une aile de vautour. Ce vautour fond; il est
immense; tout disparaît, tout tourne. C'est fait en un quart d'heure.
Terre dévastée, mer bouleversée. Du vaisseau nulle nouvelle. La nature
ne s'en souvient plus.
Vers Sumatra et au Bengale, vous voyez, vers le soir ou dans la nuit
(point au matin), se faire un arc en haut. Dans un moment il a grandi,
et de cette arche noire descendent, sur une lumière terne, des nappes de
tristes éclairs pâles. Malheur à qui reçoit le premier vent qui sort de
là! Il peut sombrer, être englouti.
Mais la forme ordinaire est celle d'un entonnoir. Un marin qui s'y
laissa prendre dit: «Je me vis comme au fond d'un cratère énorme de
volcan; autour de nous, rien que ténèbres; en haut, une échappée et un
peu de lumière.» C'est ce que l'on appelle techniquement l'_oeil de la
tempête_.
Engrené, il n'y a plus à s'en dédire; elle vous tient. Rugissements
sauvages, hurlements plaintifs, râle et cris de noyade, gémissements du
malheureux vaisseau, qui redevient vivant, comme dans sa forêt, se
lamente avant de mourir, tout cet affreux concert n'empêche pas
d'entendre aux cordages d'aigres sifflements de serpents. Tout à coup un
silence... Le noyau de la trombe passe alors dans l'horrible foudre, qui
rend sourd, presque aveugle... Vous revenez à vous. Elle a rompu les
mâts sans qu'on en ait rien entendu.
L'équipage parfois en garde longtemps les ongles noirs et la vue
affaiblie (Seymour). On se souvient alors avec horreur qu'au moment du
passage la trombe, aspirant l'eau, aspirait aussi le navire, voulait le
boire, le tenait suspendu dans l'air et hors de l'eau, puis elle le
lâchait, le faisait plonger dans l'abîme.
En la voyant ainsi se gorger et s'enfler, absorber et vagues et
vaisseaux, les Chinois l'ont conçue comme une horrible femme, la mère
Typhon, qui, en planant au ciel, choisissant ses victimes, conçoit,
s'emplit et se fait grosse, pleine d'enfants de mort, les _tourbillons
de fer_ (Keu Woo).
On lui a fait des temples et des autels. On la prie, on l'adore dans
l'espoir de l'humaniser.
* * *
Le brave Piddington ne l'adore pas. Tout au contraire. Il en parle sans
ménagement. Il l'appelle un corsaire trop fort, un coquin de pirate qui
abuse de ses forces, et qu'on ne doit pas se piquer de combattre. Il
faut le fuir, sans point d'honneur.
Ce perfide ennemi vous tend parfois un piège. Par _un bon vent_, il vous
invite. Il a hâte de vous embrasser. Laissez là _ce bon vent_, et
tournez-lui le dos, s'il est possible. Naviguez au plus loin de ce
dangereux compagnon. N'allez pas voguer de conserve. Il prendrait son
moment pour vous engrener dans sa danse, vous maîtriser, vous avaler.
Je voudrais suivre cet excellent homme dans tous ses conseils paternels.
Ils seraient inutiles si les deux adversaires, la trombe et le
vaisseau, étaient dans un petit espace enfermés en champ clos. Mais
rarement il en est ainsi. Le plus souvent, ce tournoiement d'air et
d'eau est immense, dans un cercle de dix, vingt, trente lieues. Cela
donne au vaisseau des chances pour observer et se tenir à une honnête
distance. Le point est de savoir surtout _où elle est centrale_, cette
trombe, où elle a son foyer d'attraction; puis de connaître son allure,
sa vitesse à venir vous joindre.
* * *
C'est une belle lumière pour le marin de marcher aujourd'hui entre ces
deux flambeaux! D'un côté, son Maury lui enseigne les lois générales de
l'air et de la mer, l'art de choisir et suivre les courants; il le
dirige par des voies calculées, qui sont comme les rues de l'Océan.
D'autre côté, son Piddington, dans un petit volume, lui résume et lui
met en main l'expérience des tempêtes, ce qu'on fit pour les éviter,
parfois pour en profiter même.
Cela explique et justifie les belles paroles d'un Hollandais, le
capitaine Jansen: «Sur mer, la première impression est le sentiment de
l'abîme, de l'infini, de notre néant. Sur le plus grand navire, on se
sent toujours en péril. Mais, lorsque les yeux de l'esprit ont sondé
l'espace et la profondeur, le danger disparaît pour l'homme. Il s'élève
et comprend. Guidé par l'astronomie, instruit des routes liquides,
dirigé par les cartes de Maury, il trace sa route sur la mer en
_sécurité_.»
Cela est simplement sublime. La tempête n'est pas supprimée. Mais ce qui
l'est, c'est l'ignorance, c'est le trouble et le vertige qui fait
l'obscurité de ce péril, et le pire de tout péril, ce qu'il eut de
fantastique.--Du moins, si l'on périt, on sait pourquoi. Grande,
très-grande _sécurité_, de conserver l'esprit lucide, l'âme en pleine
lumière, résignée aux effets quelconques des grandes lois divines du
monde qui, au prix de quelques naufrages, font l'équilibre et le salut.
IV
LES MERS DES PÔLES
Le plus tentant pour l'homme, c'est l'inutile et l'impossible. De toutes
les entreprises maritimes, celle où il a mis le plus de persévérance,
c'est la découverte d'un passage au nord de l'Amérique pour aller tout
droit d'Europe en Asie. Le plus simple bon sens eût fait juger d'avance
que, si ce passage existait, dans une latitude si froide, dans la zone
hérissée des glaces, il ne servirait point, que personne n'y voudrait
passer.
Notez que cette région n'a pas la platitude des côtes Sibériques, où
l'on glisse en traîneau. C'est une montagne de mille lieues horriblement
accidentée, avec de profondes coupures, des mers qui dégèlent un moment
pour regeler, des corridors de glaces qui changent tous les ans,
s'ouvrent et se referment sur vous. Il vient d'être trouvé, ce passage,
par un homme qui, engagé très-loin, et ne pouvant plus reculer, s'est
jeté en avant et a passé (1853). On sait maintenant ce que c'est. Voilà
les imaginations calmées, et personne n'en a plus envie.
Quand j'ai dit l'_inutile_, je l'ai dit pour le but qu'on s'était
proposé, de créer une voie commerciale.--Mais, en suivant cette folie,
on a trouvé maintes choses nullement folles, très-utiles pour la
science, pour la géographie, la météorologie, l'étude du magnétisme de
la terre.
* * *
Que voulait-on dès l'origine? S'ouvrir un chemin court au pays de l'or,
aux Indes orientales. L'Angleterre et autres États, jaloux de l'Espagne
et du Portugal, comptaient les surprendre par là au coeur de leur
lointain empire, au sanctuaire de la richesse. Du temps d'Élisabeth, des
chercheurs ayant trouvé ou cru trouver quelques parcelles d'or au
Groënland, exploitèrent la vieille légende du Nord, le _trésor caché
sous le pôle_, les masses d'or gardées par les gnomes, etc. Et les têtes
se prirent. Sur un espoir si raisonnable, une grande flotte de seize
vaisseaux fut envoyée, emmenant comme volontaires les fils des plus
nobles familles. On se disputa à qui partirait pour cet Eldorado
polaire. Ce qu'on trouva, ce fut la mort, la faim, des murs de glaces.
Cet échec n'y fit rien. Pendant plus de trois siècles, avec une
persévérance étonnante, les explorateurs s'y acharnent. C'est une
succession de martyrs. Cabot, le premier, n'est sauvé que par la révolte
de son équipage qui l'empêcha d'aller plus loin. Brentz meurt de froid,
et Willoughby de faim. Cortereal périt, corps et biens. Hudson est jeté
par les siens, sans vivres, sans voiles, dans une chaloupe, et l'on ne
sait ce qu'il devient. Behring, en trouvant le détroit qui sépare
l'Amérique de l'Asie, périt de fatigue, de froid, de misère, dans une
île déserte. De nos jours, Franklin est perdu dans les glaces; on ne le
retrouve que mort, ayant eu, lui et les siens, la nécessité terrible
d'en venir _à la dernière ressource_ (de se manger les uns les autres)!
* * *
Tout ce qui peut décourager les hommes se trouve réuni dès l'entrée de
ces navigations du Nord. Bien avant le cercle polaire, un froid
brouillard pèse sur la mer, vous morfond, vous couvre de givre. Les
cordages se roidissent; les voiles s'immobilisent; le pont est glissant
de verglas; la manoeuvre difficile. Les écueils mouvants qu'on a à
craindre se distinguent à peine. Au haut du mât, dans sa logette chargée
de frimas, le veilleur (vraie stalactite vivante) signale, de moment en
moment, l'approche d'un nouvel ennemi, d'un blanc fantôme gigantesque,
qui souvent a deux cents, trois cents pieds au-dessus de l'eau.
Mais cette procession lugubre qui annonce le monde des glaces, ce combat
pour les éviter, donnent plutôt envie d'aller plus loin. Il y a dans
l'inconnu du Pôle je ne sais quel attrait d'horreur sublime, de
souffrance héroïque. Ceux qui, sans tenter le passage, ont seulement été
au Nord, et contemplé le Spitzberg, en gardent l'esprit frappé. Cette
masse de pics, de chaînes, de précipices, qui porte à quatre mille cinq
cents pieds son front de cristaux, est comme une apparition dans la
sombre mer. Ses glaciers, sur les neiges mates, se détachent en vives
lueurs, vertes, bleues, pourpres, en étincelles, en pierreries, qui lui
font un éblouissant diadème.
Pendant la nuit de plusieurs mois, l'aurore boréale éclate à chaque
instant dans les splendeurs bizarres d'une illumination sinistre.
Vastes et effrayants incendies qui remplissent tout l'horizon, éruption
de jets magnifiques; un fantastique Etna, inondant de lave illusoire la
scène de l'éternel hiver.
Tout est prisme dans une atmosphère de particules glacées où l'air n'est
que miroirs et petits cristaux. De là de surprenants mirages. Nombre
d'objets vus à l'envers, pour un moment apparaissent la tête en bas. Les
couches d'air qui produisent ces effets sont en révolution constante; ce
qui y devient plus léger monte à son tour et change tout; la moindre
variation de température abaisse, élève; incline le miroir; l'image se
confond avec l'objet, puis s'en sépare, se disperse, une autre image
redressée monte au-dessus, une troisième apparaît pâle, affaiblie, de
nouveau renversée.
C'est le monde de l'illusion. Si vous aimez les songes, si, rêvant
éveillé, vous vous plaisez à suivre la mobile improvisation et le jeu
des nuages, allez au Nord; tout cela se retrouve réel, et non moins
fugitif, dans la flotte des glaces mouvantes. Sur le chemin, elles
donnent ce spectacle. Elles singent toutes les architectures. Voici du
grec classique, des portiques et des colonnades. Des obélisques
égyptiens apparaissent, des aiguilles qui pointent au ciel, appuyées
d'aiguilles tombées. Puis voici venir des montagnes, Ossa sur Pélion,
la cité des Géants, qui, régularisée, vous donne des murs cyclopéens,
des tables et dolmens druidiques. Dessous s'enfoncent des grottes
sombres. Mais tout cela caduc; tout, aux frissons du vent, ondule et
croule. On n'y prend pas plaisir, parce que rien ne s'asseoit. À chaque
instant, dans ce monde à l'envers, la loi de pesanteur n'est rien: le
faible, le léger, portent le fort; c'est, ce semble, un art insensé, un
gigantesque jeu d'enfant, qui menace et peut écraser.
Il arrive parfois un incident terrible. À travers la grande flotte qui
majestueusement, lentement, descend du nord, vient brusquement du sud un
géant de base profonde, qui, enfonçant de six, de sept cents pieds sous
la mer, est violemment poussé par les courants d'en bas. Il écarte ou
renverse tout; il aborde, il arrive à la plaine de glaces; mais il n'est
pas embarrassé. «La banquise fut brisée en une minute sur un espace de
plusieurs milles. Elle craqua, tonna, comme cent pièces de canon; ce fut
comme un tremblement de terre. La montagne courut près de nous; tout fut
comble, entre elle et nous, de blocs brisés. Nous périssions; mais elle
fila, rapidement emportée au nord-est.» (Duncan, 1826.)
C'est en 1818, après la guerre européenne, qu'on reprit cette guerre
contre la nature, la recherche du grand passage. Elle s'ouvrit par un
grave et singulier événement. Le brave capitaine John Ross, envoyé avec
deux vaisseaux dans la baie de Baffin, fut dupe des fantasmagories de ce
monde des songes. Il vit distinctement une terre qui n'existait pas,
soutint qu'on ne pouvait passer. Au retour, on l'accable, on lui dit
qu'il n'a pas osé; on lui refuse même de prendre sa revanche et de
rétablir son honneur. Un marchand de liqueurs de Londres se piqua de
faire plus que l'empire britannique. Il lui donna cinq cent mille
francs, et Ross retourna, déterminé à passer ou mourir. Ni l'un ni
l'autre ne lui fut accordé! Mais il resta, je ne sais combien d'hivers,
ignoré, oublié, dans ces terribles solitudes. Il ne fui ramené que par
dès baleiniers qui, trouvant ce sauvage, lui demandèrent si jadis il
n'avait pas rencontré par hasard _feu le capitaine John Ross_.
Son lieutenant Parry, qui s'était cru sûr de passer, lit quatre fois
quatre efforts obstinés; tantôt par la baie de Baffin et l'Ouest, tantôt
par le Spitzberg et le Nord. Il fit des découvertes, s'avança hardiment
avec un traîneau-barque, qui tour à tour flottait ou passait les
glaçons. Mais ceux-ci, invariables dans leur route du Sud,
l'emportaient toujours en arrière. Il ne passa pas plus que Ross.
En 1832, un courageux jeune homme, un Français, Jules de Blosseville,
voulut que cette gloire appartint à la France. Il y mit sa vie, son
argent; il paya pour périr. Il ne put même avoir un vaisseau de son
choix: on lui donna _la Lilloise_, qui fit eau le jour même du départ.
(_Voir la notice de son frère_). Il la raccommoda à ses frais, pour
quarante mille francs. Dans ce hasardeux véhicule, il voulait attaquer
la côte de fer, le Groënland oriental. Selon toute apparence, il n'y
arriva même pas. On n'en eut nulle nouvelle.
Les expéditions des Anglais étaient tout autrement préparées, avec
grande prudence, grande dépense, mais ne réussissaient guère mieux. En
1845, l'infortuné Franklin se perdit dans les glaces. Douze ans durant,
on le chercha. L'Angleterre y montra une honorable obstination. Tous y
aidèrent. Des Américains, des Français, y ont péri. Les pics, les caps
de la région désolée, à côté du nom de Franklin, gardent celui de notre
Bellot et des autres, qui se dévouèrent à sauver un Anglais. De son
côté, John Ross avait offert de diriger les nôtres dans la recherche de
Blosseville, d'organiser l'expédition. Le sombre Groënland est paré de
tels souvenirs, et le désert n'est plus désert, lorsque l'on y retrouvé
ces noms qui y témoignent de la fraternité humaine.
Lady Franklin fut admirable de foi. Jamais elle ne voulut se croire
veuve. Elle sollicita incessamment de nouvelles expéditions. Elle jura
qu'il vivait encore, et elle le persuada si bien, que, sept années après
qu'il fut perdu, on le nomma contre-amiral. Elle avait raison, il
vivait. En 1850, les Esquimaux le virent, disent-ils, avec une
soixantaine d'hommes. Bientôt ils ne furent plus que trente, ne purent
plus marcher ni chasser. Il leur fallut manger ceux qui mouraient. Si
l'on eût écouté lady Franklin, on l'aurait retrouvé. Car elle disait (et
le bon sens disait) qu'il fallait le chercher au Sud; qu'un homme, dans
cette situation désespérée, n'irait pas l'aggraver en marchant vers le
Nord. L'Amirauté, qui probablement s'inquiétait bien moins de Franklin
que du fameux passage, poussait toujours ses envoyés au Nord. La pauvre
femme désolée finit par faire elle-même ce qu'on ne voulait pas faire.
Elle arma à grands frais un vaisseau pour le Sud. Mais il était trop
tard. On trouva les os de Franklin.
* * *
Pendant ce temps, des voyages plus longs, et ce pendant plus heureux,
furent faits vers le pôle antarctique. Là, ce n'est pas ce mélange de
terre, de mer, de glaces et de dégels tempétueux qui font l'horreur du
Groënland. C'est une grande mer sans bornes, de lame forte et violente.
Une immense glacière, bien plus étendue que la nôtre. Peu de terre. La
plupart de celles qu'on a vues ou cru voir laissent toujours ce doute,
si leurs changeants rivages ne seraient pas une simple ligne de glaces
continues et accumulées. Tout varie selon les hivers. Morel, en 1820,
Weddell en 1824, Ballerry en 1839, trouvèrent une échancrure,
pénétrèrent dans une mer libre que plusieurs n'ont pu retrouver.
Le Français Kerguelen et l'Anglais James Ross ont eu des résultats
certains, trouvé des terres incontestables.
Le premier, en 1771, découvrit la grande île Kerguelen, que les Anglais
appellent la _Désolation_. Longue de deux cents lieues, elle à
d'excellents ports, et, malgré le climat, une assez riche vie animale,
de phoques, d'oiseaux, qui peuvent approvisionner un vaisseau. Cette
glorieuse découverte, que Louis XVI à son avénement récompensa d'un
grade, fut la perte de Kerguelen. On lui forgea des crimes. La furieuse
rivalité des nobles officiers d'alors l'accabla. Ses jaloux servirent de
témoins contre lui. C'est d'un cachot de six pieds carrés qu'il data le
récit de sa découverte (1782).
En 1838, la France, l'Angleterre, l'Amérique, firent trois expéditions
dans l'intérêt des sciences. L'illustre Duperrey avait ouvert la voie
des observations magnétiques. On eût voulu les continuer sous le pôle
même. Les Anglais chargèrent de cette étude une expédition confiée à
James Ross, neveu, élève et lieutenant de John Ross, dont nous avons
parlé. Ce fut un armement modèle, où tout fut calculé, choisi, prévu.
James revint _sans avoir_ perdu un seul homme ni _eu même un malade_.
L'Américain et le Français Wilkes et Dumont d'Urville n'étaient
nullement armes ainsi. Les dangers et les maladies furent terribles pour
eux. Plus heureux, James, tournant le cercle antarctique, entra dans les
glaces, et trouva une terre réelle. Il avoue, avec une remarquable
modestie, qu'il dut ce succès uniquement au soin admirable avec lequel
on avait préparé ses vaisseaux. L'_Érèbe_ et la _Terreur_, de leurs
fortes machines, de leur scie, de leur proue, de leur poitrail de fer,
ouvrirent la ceinture de glaces, naviguèrent à travers la croûte
grinçante, et au delà trouvèrent une mer libre, avec des phoques, des
oiseaux, des baleines. Un volcan, de douze mille pieds, aussi haut que
l'Etna, jetait des flammes. Nulle végétation, nul abord; un granit
escarpé où la neige ne tient même pas. C'est la terre; point de doute.
L'Etna du pôle, qu'on a nommé _Érèbe_, avec sa colonne de feux, reste là
pour le témoigner.
Donc un noyau terrestre centralise la glace antarctique (1841).
* * *
Pour revenir à notre pôle arctique, les mois d'avril et mai 1853 sont
pour lui une grande date.
En avril, on trouva le passage cherché pendant trois cents ans. On dut
la chose à un heureux coup de désespoir.
Le capitaine Maclure, entré par le détroit de Behring, enfermé dans les
glaces, affamé, au bout de deux ans, ne pouvant retourner, se hasarda à
marcher en avant. Il ne fit que quarante milles, et trouva dans la mer
de l'Est des vaisseaux anglais. Sa hardiesse le sauva, et la grande
découverte fut enfin consommée.