trouve à sa place l'ennemi de la baleine, la terreur de la mer, le
Cachalot. Il n'est pas grand, n'a guère que soixante ou quatre-vingts
pieds. Sa tête, à elle seule, fait le tiers, vingt ou vingt-cinq. Dans
ce cas, malheur au pêcheur! c'est lui qui devient le poisson, il est la
proie du monstre. Celui-ci a quarante-huit dents énormes et d'horribles
mâchoires, à tout dévorer, homme et barque. Il semble ivre de sang. Sa
rage aveugle épouvante tous les cétacés, qui fuient en mugissant,
s'échouent même au rivage, se cachent dans le sable ou la boue. Mort
même, ils le redoutent, n'osent approcher de son cadavre. La plus
sauvage espèce du Cachalot est l'Ourque, ou le Physétère des anciens,
tellement craint des Islandais qu'ils n'osaient le nommer en mer, de
peur qu'il n'entendît et n'arrivât. Ils croyaient au contraire qu'une
espèce de baleine (la Jubarte) les aimait et les protégeait, et
provoquait le monstre afin de les sauver.
* * *
Plusieurs disent que les premiers qui affrontèrent une si effrayante
aventure avaient besoin d'être exaltés, _excentriques et cerveaux
brûlés_. La chose, selon eux, n'aurait pas commencé par les sages hommes
du Nord, mais par nos Basques, les héros du vertige. Marcheurs
terribles, chasseurs du Mont Perdu, et pêcheurs effrénés, ils couraient
en batelet leur mer capricieuse, le golfe ou gouffre de Gascogne. Ils y
péchaient le thon. Ils virent jouer des baleines, et se mirent à courir
après, comme ils s'acharnent après l'isard dans les fondrières, les
abîmes, et les plus affreux casse-cou. Cet énorme gibier, énormément
tentant pour sa grosseur, pour la chance et pour le péril, ils le
chassèrent à mort et n'importe où, quelque part qu'il les conduisît.
Sans s'en apercevoir, ils poussaient jusqu'au pôle.
Là, le pauvre colosse croyait eu être quitte, et, ne supposant pas, sans
doute, qu'on pût être si fou, il dormait tranquillement, quand nos
étourdis héroïques approchaient sans souffler.
Serrant sa ceinture rouge, le plus fort, le plus leste, s'élançait de la
barque, et, sur ce dos immense, sans souci de sa vie, d'un _han_!
enfonçait le harpon.
II
DECOUVERTE DES TROIS OCEANS
Qui a ouvert aux hommes la grande navigation? qui révéla la mer, en
marqua les zones et les voies? enfin, qui découvrit le globe? La baleine
et le baleinier.
Tout cela bien avant Colomb et les fameux chercheurs d'or, qui eurent
toute la gloire, retrouvant à grand bruit ce qu'avaient trouvé les
pêcheurs.
La traversée de l'Océan, que l'on célébra tant au quinzième siècle,
s'était faite souvent par le passage étroit d'Islande en Groënland, et
même par le large; car les Basques allaient à Terre-Neuve. Le moindre
danger était la traversée pour des gens qui cherchaient au bout du monde
ce suprême danger, le duel avec la baleine. S'en aller dans les mers du
Nord, se prendre corps à corps avec la montagne vivante, en pleine nuit,
et, on peut le dire, en plein naufrage, le pied sur elle et le gouffre
dessous, ceux qui faisaient cela étaient assez trempés de coeur pour
prendre en grande insouciance les événements ordinaires de la mer.
Noble guerre, grande école de courage. Cette pêche n'était pas comme
aujourd'hui un carnage facile qui se fait prudemment de loin avec une
machine: on frappait de sa main, on risquait vie pour vie. On tuait peu
de baleines, mais on gagnait infiniment en habileté maritime, en
patience, en sagacité, en intrépidité. On rapportait moins d'huile et
plus de gloire.
Chaque nation se montrait là dans son génie particulier. On les
reconnaissait à leurs allures. Il y a cent formes de courage, et leurs
variétés graduées étaient comme une gamme héroïque. Au Nord, les
Scandinaves, les races rousses (de la Norvège en Flandre), leur sanguine
fureur.--Au Midi, l'élan basque et la folie lucide qui se guida si bien
autour du monde.--Au centre, la fermeté bretonne, muette et patiente;
mais, à l'heure du danger, d'une excentricité sublime;--Enfin, la
sagesse normande, armée de l'association et de toute prévoyance, courage
calculé, bravant tout, mais pour le succès. Telle était la beauté de
l'homme, dans cette manifestation souveraine.
* * *
On doit beaucoup à la baleine: sans elle, les pêcheurs se seraient tenus
à la côte, car presque tout poisson est riverain; c'est elle qui les
émancipa, et les mena partout. Ils allèrent, entraînés, au large, et, de
proche en proche, si loin, qu'en la suivant toujours, ils se trouvèrent
avoir passé, à leur insu, d'un monde à l'autre.
Il y avait moins de glace alors, et ils assurent avoir touché le pôle (à
sept lieues seulement de distance). Le Groënland ne les séduisit pas: ce
n'est pas la terre qu'ils cherchaient, mais la mer seulement et les
routes de la baleine. L'Océan entier est son gîte, et elle s'y promène,
en large surtout. Chaque espèce habite de préférence une certaine
latitude, une zone d'eau plus ou moins froide; Voilà ce qui traça les
grandes divisions de l'Atlantique.
La populace des baleines inférieures qui ont une nageoire sur le dos
(baléinoptères) se trouve au plus chaud et au plus froid, sous la ligne
et aux mers polaires.
Dans la grande région intermédiaire, le cachalot féroce incline au sud,
dévaste les eaux tièdes.
Au contraire, la baleine franche les craint, ou les craignait plutôt
(car elle est si rare aujourd'hui!). Nourrie spécialement de mollusques
et autres vies élémentaires, elle les cherchait dans les eaux tempérées,
un peu au nord. Jamais on ne la trouvait dans le chaud courant du midi;
c'est ce qui fit remarquer le courant, et amena cette découverte
essentielle _de la vraie voie d'Amérique en Europe_. D'Europe en
Amérique, on est poussé par les vents alizés.
Si la baleine franche a horreur des eaux chaudes et ne peut passer
l'équateur, elle ne peut tourner l'Amérique. Comment donc se fait-il
qu'une baleine, blessée de notre côté dans l'Atlantique, se retrouve
parfois de l'autre, entre l'Amérique et l'Asie? _C'est qu'un passage
existe au Nord_. Seconde découverte. Vive lueur jetée sur la forme du
globe et la géographie des mers.
De proche en proche, la baleine nous a menés partout. Rare aujourd'hui,
elle nous fait fouiller les deux pôles, le dernier coin du Pacifique au
détroit de Behring, et l'infini des eaux antarctiques.
Il est même une région énorme qu'aucun vaisseau d'État ni de commerce
ne traverse jamais, à quelques degrés au delà des pointes d'Amérique et
d'Afrique. Nul n'y va que les baleiniers.
* * *
Si l'on avait voulu, on eût fait bien plus tôt les grandes découvertes
du quinzième siècle. Il fallait s'adresser aux rôdeurs de la mer, aux
Basques, aux Islandais ou Norvégiens, et à nos Normands. Pour des
raisons diverses, on s'en défiait. Les Portugais ne voulaient, employer
que des hommes à eux, et de l'école qu'ils avaient formée. Ils
craignaient nos Normands, qu'ils chassaient et dépossédaient de la côte
d'Afrique. D'autre part, les rois de Castille tinrent toujours pour
suspects leurs sujets, les Basques, qui, par leurs privilèges, étaient
comme une république, et de plus passaient pour des têtes dangereuses,
indomptables. C'est ce qui fit manquer à ces princes plus d'une
entreprise. Ne parlons que d'une seule, l'Invincible Armada. Philippe
II, qui avait deux vieux amiraux basques, la fit commander par un
Castillan. On agit contre leur avis: de là le grand désastre.
* * *
Une maladie terrible avait éclaté au quinzième siècle, la faim, la soif
de l'or, le besoin absolu de l'or. Peuples et rois, tous pleuraient pour
l'or. Il n'y avait plus aucun moyen d'équilibrer les dépenses et les
recettes. Fausse monnaie, cruels procès et guerres atroces, on employait
tout, mais point d'or. Les alchimistes en promettaient, et on allait en
faire dans peu; mais il fallait attendre. Le fisc, comme un lion furieux
de faim, mangeait des Juifs, mangeait des Maures, et de cette riche
nourriture il ne lui restait rien aux dents.
Les peuples étaient de même. Maigres et sucés jusqu'à l'os, ils
demandaient, imploraient un miracle qui ferait venir l'or du ciel.
On connaît la très-belle histoire de Sindbad (_Mille et une Nuits_), son
début, d'histoire éternelle, qui se renouvelle toujours. Le pauvre
travailleur Hindbad, le dos chargé de bois, entend de la rue les
concerts, les galas qui se font au palais de Sindbad, le grand voyageur
enrichi. Il se compare, envie. Mais l'autre lui raconte tout ce qu'il a
souffert pour conquérir de l'or. Hindbad est effrayé du récit. L'effet
total du conte est d'exagérer les périls, mais aussi les profits de
cette grande loterie des voyages, et de décourager le travail
sédentaire.
La légende qui, au quinzième siècle, brouillait toutes les cervelles,
c'était un réchauffé de la fable des Hespérides, un _Eldorado_, terre de
l'or, qu'on plaçait dans les Indes et qu'on soupçonnait être le paradis
terrestre, subsistant toujours ici-bas. Il ne s'agissait que de le
trouver. On n'avait garde de le chercher au nord. Voilà pourquoi on fit
si peu d'usage de la découverte de Terre-Neuve et du Groënland. Au midi,
au contraire, on avait déjà trouvé en Afrique de la poudre d'or. Cela
encourageait.
Les rêveurs et les érudits d'un siècle pédantesque entassaient,
commentaient les textes. Et la découverte, peu difficile d'elle-même, le
devenait à force de lectures, de réflexions, d'utopies chimériques.
Cette terre de l'or était-elle, n'était-elle pas le paradis? Était-elle
à nos antipodes? et avions-nous des antipodes?... À ce mot, les
docteurs, les robes noires, arrêtaient les savants, leur rappelaient que
là-dessus la doctrine de l'Église était formelle, l'hérésie des
antipodes ayant été expressément condamnée.
Voilà une grave difficulté! On était là arrêté court.
Pourquoi l'Amérique, déjà découverte, se trouva-t-elle encore si
difficile à découvrir? C'est qu'on désirait à la fois et qu'on craignait
de la trouver.
* * *
Le savant libraire italien, Colomb, était bien sûr de son affaire. Il
avait été en Islande recueillir les traditions; et, d'autre part, les
Basques lui disaient tout ce qu'ils savaient de Terre-Neuve. Un
Gallicien y avait été jeté et y avait habité. Colomb prit pour associés
des pilotes établis en Andalousie, les Pinzon, qu'on croit être
identiques aux Pinçon de Dieppe.
Ce dernier point est vraisemblable. Nos Normands et les Basques, sujets
de la Castille, étaient en intime rapport. Ce sont ceux-ci, qu'on
nommait _Castillans_, qui, sous le Normand Béthencourt, firent la
célèbre expédition des Canaries (Navarrete). Nos rois donnèrent des
privilèges aux _Castillans_ établis à Honfleur et à Dieppe; et, par
contre, les Dieppois avaient des comptoirs à Séville. Il n'est pas sûr
qu'un Dieppois ait trouvé l'Amérique quatre ans avant Colomb; mais il
est presque sûr que ces Pinçon d'Andalousie étaient des armateurs
normands.
Ni Basques, ni Normands, n'auraient pu, en leur propre nom, se faire
autoriser par la Castille. Il y fallut un Italien habile et éloquent, un
Génois obstiné qui poursuivît quinze ans la chose, qui trouvât le moment
unique, empoignât l'occasion, sût lever le scrupule. Le moment fut celui
où la ruine des Maures coûta si cher à la Castille, où l'on criait de
plus en plus: «De l'or!» Le moment fut celui où l'Espagne victorieuse
frémissait de sa guerre de croisade et d'inquisition. L'Italien saisit
ce levier, fut plus dévot que les dévots. Il agit par l'Église même: on
fit scrupule à Isabelle de laisser tant de nations païennes dans les
ombres de la mort. On lui démontra clairement que découvrir la terre de
l'or, c'était se mettre à même d'exterminer le Turc et reprendre
Jérusalem.
On sait que, sur trois vaisseaux, les Pinçon en fournirent deux et les
menèrent eux-mêmes. Ils allèrent en avant. L'un d'eux, il est vrai, se
trompa; mais les autres, François Pinçon et son jeune frère Vincent,
pilote du vaisseau _la Nina_, firent signe à Colomb qu'il devait les
suivre au sud-ouest (12 octobre 1492). Colomb, qui allait droit à
l'ouest, eût rencontré dans sa plus grande force le courant chaud qui va
des Antilles à l'Europe. Il n'aurait traversé ce mur liquide qu'avec
grande difficulté. Il eût péri ou navigué si lentement, que son équipage
se fût révolté. Au contraire, les Pinçon, qui peut-être avaient
là-dessus des traditions, naviguèrent comme s'ils avaient connaissance
de ce courant; ils ne l'affrontèrent pas à sa sortie, mais, déclinant au
sud, passèrent sans peine, et abordèrent au lieu même où les vents
alizés poussent les eaux, d'Afrique cri Amérique, aux parages d'Haïti.
Ceci est constaté par le journal même de Colomb, qui, franchement, avoue
que les Pinçon le dirigèrent.
Qui vit le premier l'Amérique? Un matelot des Pinçon, si l'on en croît
l'enquête royale de 1513.
Il semblait d'après tout cela qu'une forte part du gain et de la gloire
eût dû leur revenir. Ils plaidèrent. Mais le roi jugea en faveur de
Colomb. Pourquoi? Parce que, vraisemblablement, les Pinçon étaient des
Normands, et que l'Espagne aima mieux reconnaître le droit d'un Génois
sans consistance et sans patrie que celui des Français, de la grande
nation rivale, des sujets de Louis XII et de François Ier, qui un
jour auraient pu transférer ce droit à leurs maîtres. Un des Pinçon
mourut de désespoir.
Du reste, qui avait levé le grand obstacle des répugnances religieuses?
fait décider l'expédition, avec tant d'éloquence, d'adresse et de
persévérance? Colomb, le seul Colomb. Il était le vrai créateur de
l'entreprise, et il en fut aussi l'exécuteur très-héroïque. Il mérite la
gloire qu'il garde dans la postérité.
* * *
Je crois, comme M. Jules de Blosseville (un noble coeur, bon juge des
grandes choses), je crois qu'il n'y eut réellement de difficile en ces
découvertes que le tour du monde, l'entreprise de Magellan et de son
pilote, le Basque Sébastien del Cano.
Le plus brillant, le plus facile, avait été la traversée de
l'Atlantique, sous le souffle des vents alizés, la rencontre de
l'Amérique, dès longtemps découverte au nord.
Les Portugais firent une chose bien moins extraordinaire encore en
mettant tout un siècle à découvrir la côte occidentale de l'Afrique. Nos
Normands, en peu de temps, en avaient trouvé la moitié. Malgré ce qu'on
a dit de l'école de Lisbonne et de la louable persévérance du prince
Henri qui la créa, le Vénitien Cadamosto témoigne dans sa relation du
peu d'habileté des pilotes portugais. Dès qu'ils en eurent un vraiment
hardi et de génie, Barthélemi Diaz, qui doubla le Cap, ils le
remplacèrent par Gama, un grand seigneur de la maison du roi, homme de
guerre surtout. Ils étaient plus préoccupés de conquêtes à faire et de
trésors à prendre que de découvertes proprement dites. Gama fut
admirable de courage; mais il ne fut que trop fidèle aux ordres qu'il
avait de ne souffrir personne dans les mêmes mers. Un vaisseau de
pèlerins de la Mecque, tout chargé de familles, qu'il égorgea
barbarement, exaspéra toutes les haines, augmenta dans tout l'Orient
l'horreur du nom chrétien, ferma de plus en plus l'Asie.
* * *
Est-il vrai que Magellan ait vu le Pacifique marqué d'avance sur un
globe par l'Allemand Bebaim? Non, ce globe qu'on a ne le montre pas.
Aurait-il vu chez son maître, le roi de Portugal, une carte qui
l'indiquait? On l'a dit, non prouvé. Il est bien plus probable que les
aventuriers qui déjà, depuis une vingtaine d'années, couraient le
continent américain, avaient vu, de leurs yeux vu, la mer Pacifique. Ce
bruit qui circulait s'accordait à merveille avec l'idée que donnait le
calcul d'un tel contre-poids, nécessaire à l'hémisphère que nous
habitons et à l'équilibre du globe.
Il n'y a pas de vie plus terrible que celle de Magellan. Tout est
combat, navigations lointaines, fuites et procès, naufrages, assassinat
manqué, enfin la mort chez les barbares. Il se bat en Afrique. Il se bat
dans les Indes. Il se marie chez les Malais, si braves et si féroces.
Lui-même semble avoir été tel.
Dans son long séjour en Asie, il recueille toutes les lumières, prépare
sa grande expédition, sa tentative d'aller par l'Amérique aux îles mêmes
des épices, aux Moluques. Les prenant à la source, on était sûr de les
avoir à meilleur prix qu'on n'avait pu encore, en les tirant de
l'occident de l'Inde. L'entreprise, dans son idée originaire, fut ainsi
toute commerciale. (Voy. Navarete, F. Denis, Charton.) Un rabais sur le
poivre fut l'inspiration primitive du voyage le plus héroïque qu'on ait
fait sur cette planète.
L'esprit de cour, l'intrigue, dominait tout alors en Portugal. Magellan,
maltraité, passa en Espagne, et magnifiquement Charles-Quint lui donna
cinq vaisseaux. Mais il n'osa se fier tout à fait au transfuge
portugais; il lui imposa un associé castillan. Magellan partit entre
deux dangers, la malveillance castillane et la vengeance portugaise, qui
le cherchait pour l'assassiner. Il eut bientôt révolte sur la flotte, et
déploya un terrible héroïsme, indomptable et barbare. Il mit aux fers
l'associé, se fit seul chef. Il fit poignarder, égorger, écorcher les
récalcitrants.--À travers tout cela, naufrage! et des vaisseaux
perdus.--personne ne voulait plus le suivre, quand on vit l'effrayant
aspect de la pointe de l'Amérique, la désolée Terre de Feu, et le
funèbre cap Forward. Cette contrée arrachée du continent par de
violentes convulsions, par la furieuse ébullition de mille volcans,
semble une tourmente de granit. Boursouflée, crevassée par un
refroidissement subit, elle fait horreur. Ce sont des pics aigus, des
clochers excentriques, d'affreuses et noires mamelles, des dents atroces
à trois pointes, et toute cette masse de lave, de basalte, de fontes de
feu, est coiffée de lugubre neige.
Tous en avaient assez. Il dit: «Plus loin!» Il chercha, il tourna, il se
démêla de cent îles, entra dans une mer sans bornes, ce jour-là
_pacifique_, et qui en a gardé le nom.
Il périt dans les Philippines. Quatre vaisseaux périrent. Le seul qui
resta, _la Victoire_, à la fin n'eut plus que treize hommes, mais il
avait son grand pilote, l'intrépide et l'indestructible, le Basque
Sébastien, qui revint seul ainsi (1521), ayant le premier des mortels
fait le tour du monde.
Rien de plus grand. Le globe était sûr désormais de sa sphéricité. Cette
merveille physique de l'eau uniformément étendue sur une boule où elle
adhère sans s'écarter, ce miracle était démontré. Le Pacifique enfin
était connu, le grand et mystérieux laboratoire où, loin de nos yeux, la
nature travaille profondément la vie, nous élabore des mondes, des
continents nouveaux.
Révélation d'immense portée, non matérielle seulement, mais morale, qui
centuplait l'audace de l'homme et le lançait dans un autre voyage sur le
libre océan des sciences, dans l'effort (téméraire, fécond) de faire le
tour de l'infini.
III
LA LOI DES TEMPÊTES
C'est d'hier qu'on a su construire des vaisseaux propres à la navigation
australe, à la lame si longue et si forte, qui, sur ces eaux sans
bornes, va roulant, s'entassant, et fait de vraies montagnes. Que dire
de ces premiers, les Diaz et les Magellan, qui s'y hasardèrent sur les
lourdes petites coques de ce temps-là?
Pour les mers polaires surtout, arctiques et antarctiques, il faut des
navires faits exprès. Ils furent vaillants, ceux qui, comme un Cabot, un
Brentz, un Willoughby, sur des chaloupes informes, remontant le torrent
de glaces, affrontèrent le Spitzberg, ouvrirent le Groënland par son
entrée funèbre, le cap _Adieu_, percèrent jusqu'à ce coin où, de nos
jours encore, furent brisés deux cents baleiniers.
Ce qui fait le sublime de ces anciens héros, c'est leur ignorance même,
leur aveugle courage, leur résolution désespérée. Ils ne connaissaient
rien à la mer, bravaient d'effrayants phénomènes dont ils ne
soupçonnaient pas la cause. Ils ne savaient pas mieux le ciel. La
boussole fut tout leur bagage. Nul de ces instruments physiques qui nous
guident et nous parlent en langage si précis. Ils allaient comme les
yeux fermés et dans la nuit. Ils étaient effrayés, ils le disent
eux-mêmes, mais n'en démordaient pas. Les tempêtes de mer, les
tourbillons de l'air, les tragiques dialogues de ces deux océans, les
orages magnétiques qu'on appelle aurores boréales, toute cette
fantasmagorie leur semblait la fureur de la nature troublée et irritée,
la lutte des démons.
* * *
Les progrès ont été lents pendant trois siècles. On voit dans Cook et
dans Péron combien, même en ces temps si près de nous, la navigation
était difficile, périlleuse, incertaine.
Cook, de si grand courage, mais de vive imagination, en est ému, et dit
dans son journal: «Les dangers sont si grands, que j'ose dire que
personne ne se hasardera à aller plus loin que moi.»
Or, c'est précisément depuis, que les voyages ont commencé de manière
régulière et poussé au plus loin.
Un grand siècle, un siècle Titan, le dix-neuvième, a froidement observé
ces objets. Il a le premier osé regarder l'orage à la face, noter sa
furie, écrire, pour ainsi dire, sous sa dictée. Ses présages, ses
caractères, ses résultats, tout a été enregistré. Puis on a expliqué et
généralisé. Un système a surgi, nommé d'un titre hardi qui jadis eût
semblé impie: «_Loi des tempêtes_.»
Donc ce qu'on avait cru un caprice se ramènerait à une loi. Ces faits
terribles, rentrant dans certaines formes régulières, perdraient en
grande partie leur puissance de vertige. Calme et fort, l'homme en plein
péril aviserait si l'on ne peut leur opposer des moyens de défense non
moins réguliers. En deux mots, si la tempête arrive à faire une
_science_, ne peut-on créer un _art_ du salut? un art d'éviter
l'ouragan, et d'_en profiter_ même?
* * *
Cette science ne put commencer tant qu'on se tint aux vieilles idées
qui attribuaient la tempête au «caprice des vents.» Une observation
attentive fit connaître que les vents n'ont point de caprice,--qu'ils
sont l'accident, parfois l'agent de la tempête, mais qu'elle est en
général un _phénomène électrique_ et souvent se passe des vents.
Le frère du conventionnel Romme (principal auteur du calendrier) posa
les premières bases. Les Anglais avaient remarqué que, dans les tempêtes
de l'Inde, ils naviguaient longtemps sans avancer et se retrouvaient au
point de départ. Romme réunit toutes les observations, montra qu'il en
était de même dans les ouragans de la Chine, de l'Afrique, de la mer des
Antilles. Le premier il nota que les coups de vent rectilignes sont plus
rares, et qu'en général la tempête a le _caractère circulaire_, est un
tourbillon.
La tempête tourbillonnante des États-Unis en 1815, celle de 1821
(l'année d'une grande éruption de l'Hécla), où les vents soufflaient de
tous les points vers un centre, éveillèrent l'attention de l'Amérique et
de l'Europe. Brande en Allemagne, et en même temps Redfield, de
New-York, firent le premier pas après Romme. Ils établirent cette loi,
que la tempête était généralement un _tourbillon progressif qui avance
en tournant sur lui-même_.
En 1838, l'ingénieur anglais Reid, envoyé à la Barbade, après la
célèbre tourmente qui tua quinze cents personnes, précisa le double
mouvement de rotation. Mais sa découverte capitale, c'est qu'il observa,
formula: _Que dans notre hémisphère boréal la tempête tourne de droite à
gauche_, c'est-à-dire part de l'est, va au nord, tourne à l'ouest, au
sud, pour revenir à l'est. _Dans l'hémisphère austral, la tempête tourne
de gauche à droite_.
Observation de grande utilité pratique, qui guide désormais la manoeuvre.
Reid très-justement prit pour son livre ce grand titre: _De la Loi des
tempêtes_.
* * *
C'était la loi de leur _mouvement_, non l'explication de leur cause.
Cela ne disait pas ce qui les fait et ce qu'elles sont en elles-mêmes.
Ici la France reparaît. Peltier (_Causes des trombes_, 1840) a établi,
et par un grand nombre de faits et par ses ingénieuses expériences, que
les trombes de terre et de mer _sont des phénomènes électriques_, où les
vents jouent un rôle secondaire. Beccaria, il y a cent ans, l'avait
soupçonné. Mais il était réservé à Peltier de pénétrer la chose en la
reproduisant, de faire des trombes en miniature et des tempêtes
d'agrément.
Les trombes électriques naissent volontiers près des volcans, aux
soupiraux du monde souterrain; donc elles sont plus communes dans les
mers d'Asie que dans les nôtres.