l'extrême Nord. Un jeune marin, Elischa Kent Kane, qui n'avait pas
trente ans, et qui déjà avait couru toute la terre, venait de lancer
une idée, hasardée, mais très-belle, qui piquait vivement l'ambition
américaine. De même que Wilkes avait promis de découvrir un monde, Kane
s'engageait à trouver une mer, une mer libre sous le pôle. Tandis que
les Anglais, dans leur routine, cherchaient d'est en ouest, Kane allait
monter droit au nord, et prendre possession de ce bassin inexploré. Les
imaginations furent saisies. Un armateur de New-York, M. Grinnell, donna
généreusement deux vaisseaux. Les sociétés savantes aidèrent et tout le
public. Les dames, de leurs mains, travaillaient aux préparatifs avec un
zèle religieux. Les équipages, choisis, formés de volontaires, jurèrent
trois choses: obéissance, abstinence de liqueurs et de tout langage
profane. Une première expédition, qui manqua, ne découragea pas M.
Grinnell ni le public américain. Une seconde fut organisée avec le
secours de certaines sociétés de Londres qui avaient en vue ou la
propagation biblique ou une dernière recherche de Franklin.
Peu de voyages sont plus intéressants. On s'explique à merveille
l'ascendant que le jeune Kane avait exercé. Chaque ligne est marquée de
sa force, de sa vivacité brillante, et d'un merveilleux _en avant_! Il
sait tout, il est sûr de tout, ardent, mais positif. Il ne mollira pas,
on le sent, devant les obstacles. Il ira loin, et aussi loin qu'on peut
aller. Le combat est curieux entre un tel caractère et l'impitoyable
lenteur de la nature du Nord, remparts d'obstacles terribles. À peine
est-il parti, qu'il est déjà pris de l'hiver, forcé d'hiverner six mois
sous les glaces. Au printemps même, un froid de soixante-dix degrés! À
l'approche du second hiver, au 28 août, il est abandonné; il ne lui
reste que huit hommes sur dix-sept. Moins il a d'hommes et de
ressources, plus il est âpre et dur, voulant, dit-il, se faire mieux
respecter. Ses bons amis les Esquimaux qui aident à le nourrir, et dont
il est même forcé de prendre quelques petits objets (p. 440), se sont
accommodés chez lui de trois vases de cuivre. En retour, il leur prend
deux femmes. Châtiment excessif, sauvage. Entre huit matelots qui lui
sont restés à grand'peine, et dans un relâchement forcé de la
discipline, il n'était guère prudent d'amener là ces pauvres créatures.
Elles étaient mariées. «Sivu, femme de Metek, et Aningna, femme de
Marsinga,» restent à pleurer cinq jours. Kane s'efforce d'en rire et de
nous en faire rire: «Elles pleuraient, dit-il, et chantaient des
lamentations, mais ne perdaient pas l'appétit.» Les maris, les parents,
arrivent avec les objets dérobés, et prennent tout en douceur, comme des
hommes intelligents qui n'ont d'armes que des arêtes de poissons contre
des revolvers. Ils souscrivent à tout, promettent amitié, alliance.
Mais, quelques jours après, ils ont fui, disparu! dans quels sentiments
d'amitié? on le devine. Ils diront sur leur route aux peuplades errantes
combien il faut fuir l'homme blanc. Voilà comme on se ferme un monde.
La suite est bien lugubre. Si cruelles sont les misères, que les uns
meurent, les autres veulent retourner. Kane ne lâche pas prise: il a
promis une mer, il faut qu'il en trouve une. Complots, désertions,
trahisons, tout ajoute à l'horreur de la situation. Au troisième
hivernage, sans vivres, sans chauffage, il serait mort si d'autres
Esquimaux ne l'eussent nourri de leur pêche: lui, il chassai pour eux.
Pendant ce temps, quelques-uns de ses hommes, envoyés en expédition, ont
la bonne fortune de voir la mer dont il a tant besoin. Ils rapportent du
moins qu'ils ont aperçu une grande étendue d'eau libre et non gelée, et
autour, des oiseaux, qui semblaient s'abriter dans ce climat moins rude.
C'est tout ce qu'il fallait pour revenir. Kane, sauvé par les Esquimaux,
qui n'abusèrent pas de leur nombre, ni de son extrême misère, leur
laisse son vaisseau dans les glaces.
Faible, épuisé, il réussit encore, par un voyage de quatre-vingt-deux
jours, à revenir au sud; mais c'est pour y mourir. Ce jeune homme
intrépide, qui approcha du pôle plus près qu'aucun mortel, mourant,
emporta la couronne que les sociétés savantes de la France ont mise à
son tombeau, le grand prix de géographie.
Dans ce récit, où il y a tant de choses terribles, il y en a une
touchante. Elle donne la mesure des souffrances excessives d'un tel
voyage: c'est la mort de ses chiens. Il en avait de Terre-Neuve,
admirables; il avait des chiens Esquimaux; c'étaient ses compagnons plus
qu'aucun homme. Dans ses longs hivernages, des nuits de tant de mois,
ils veillaient autour du vaisseau. Sortant dans les ténèbres épaisses,
il rencontrait le souffle tiède de ces bonnes bêtes, qui venaient
réchauffer ses mains. Les Terre-Neuve d'abord furent malades: il
l'attribue à la privation de lumière; quand on leur montrait des
lanternes, ils allaient mieux. Mais, peu à peu une mélancolie étrange
les gagna, ils devinrent fous. Les chiens Esquimaux les suivirent: il
n'y eut pas jusqu'à sa chienne Flora, _la plus sage_, la plus réfléchie,
qui ne délirât comme les autres et qui ne succombât. C'est le seul
point, je crois, dans son âpre récit, où ce ferme coeur semble ému.
V
LA GUERRE AUX RACES DE LA MER
En revenant sur tout ce qui précède et sur toute l'histoire des voyages,
on a deux sentiments contraires:
1º L'admiration de l'audace, du génie, avec lesquels l'homme a conquis
les mers, maîtrisé sa planète;
2º L'étonnement de le voir si inhabile en tout ce qui touche l'homme; de
voir que, pour la conquête des choses, il n'a su faire nul emploi des
personnes; que partout le navigateur est venu en ennemi, a brisé les
jeunes peuples, qui, ménagés, eussent été, chacun dans son petit monde,
l'instrument spécial pour le mettre en valeur.
Voilà l'homme en présence du globe qu'il vient de découvrir: il est là
comme un musicien novice devant un orgue immense, dont à peine il tire
quelques notes. Sortant du moyen âge, après tant de théologie et de
philosophie, il s'est trouvé barbare: de l'instrument sacré, il n'a su
que casser les touches.
Les chercheurs d'or ont commencé, comme on a vu, ne voulant qu'or, rien
de plus, brisant l'homme. Colomb, le meilleur de tous, dans son propre
journal, montre cela avec une naïveté terrible qui, d'avance, fait
frémir de ce que feront ses successeurs. Dès qu'il touche Haïti: «Où est
l'or? et qui a de l'or?» ce sont ses premiers mots. Les naturels en
souriaient, étaient étonnés de cette faim d'or. Ils lui promettaient
d'en chercher. Ils s'ôtaient leurs propres anneaux pour satisfaire plus
tôt ce pressant appétit.
Il nous fait un touchant portrait de cette race infortunée, de sa
beauté, de sa bonté, de son attendrissante confiance. Avec tout cela, le
Génois a sa mission d'avarice, ses dures habitudes d'esprit. Les guerres
turques, les galères atroces et leurs forçats, les ventes d'hommes,
c'était la vie commune. La vue de ce jeune monde désarmé, ces pauvres
corps tout nus d'enfants, de femmes innocentes et charmantes, tout cela
ne lui inspire qu'une pensée tristement mercantile, c'est qu'on pourrait
les faire esclaves.
Il ne veut pas pourtant qu'on les enlève, «car ils appartiennent au roi
et à la reine.» Mais il dit ces sombres paroles, bien significatives:
«Ils sont craintifs et faits pour obéir. Ils feront tous les travaux
qu'on leur commandera. Mille d'entre eux fuient devant trois des nôtres.
Si Vos Altesses m'ordonnaient de les emmener ou de les asservir ici,
rien ne s'y opposerait: il suffirait de cinquante hommes.» (14 oct. et
16 déc.)
Tout à l'heure reviendra d'Europe l'arrêt général de ce peuple. Ils sont
les serfs de l'or, tous employés à le chercher, tous soumis aux travaux
forcés. Lui-même nous apprend que, douze ans après, les six septièmes de
la population ont disparu; et Herrera ajoute qu'en vingt-cinq ans elle
tomba d'un million d'âmes à quatorze mille.
* * *
Ce qui suit, on le sait. Le mineur, le planteur, exterminèrent un monde,
le repeuplant sans cesse aux dépens du sang noir. Et qu'est-il arrivé?
Le noir seul a vécu, et vit, dans les terres basses et chaudes,
immensément fécondes. L'Amérique lui restera: l'Europe a fait
précisément l'envers de ce qu'elle a voulu.
Son impuissance coloniale a éclaté partout. L'aventurier français n'a
pas vécu; il venait sans famille, et apportait ses vices, fondait dans
la masse barbare, au lieu de la civiliser. L'Anglais, sauf deux pays
tempérés où il a passé en masse et en famille, ne vit pas davantage au
delà des mers; l'Inde ne saura pas dans un siècle qu'il y vécut. Le
missionnaire protestant, catholique, a-t-il eu influence, a-t-il fait
_un_ chrétien? «_Pas un_,» me disait Burnouf, si informé. Il y a entre
eux et nous trente siècles, trente religions. Si l'on veut forcer leur
cerveau, il advient ce que M. de Humboldt observa dans les villages
américains qu'on appelle encore _les Missions_; ayant perdu la sève
indigène sans rien prendre de nous, vivants de corps et morts d'esprit,
stériles, inutiles à jamais, ils restent de grands enfants, hébétés,
idiots.
Nos voyages de savants, qui font tant d'honneur aux modernes, le contact
de l'Europe civilisée qui va partout, ont-ils profité aux sauvages? Je
ne le vois pas. Pendant que les races héroïques de l'Amérique du Nord
périssent de faim et de misère, les races molles et douces de l'Océanie
fondent, à la honte de nos navigateurs, qui, là, au bout du monde,
jettent le masque de décence, ne se contraignent plus. Population
aimable et faible, où Bougainville trouva l'excès de l'abandon, où les
marchands apôtres de l'Angleterre gagnent de l'argent et point d'âmes,
elle s'écoule misérablement dévorée de nos vices, de nos maladies.
La longue côte de Sibérie avait naguère des habitants. Sous ce climat si
dur, des nomades vivaient, chassant les animaux à fourrures précieuses,
qui les nourrissaient, les couvraient. La police russe, insensée, les a
forcés de se fixer et de se faire agriculteurs, là où la culture est
impossible. Donc, ils meurent, et plus d'hommes. D'autre part, le
commerce, insatiable et imprévoyant, n'épargnant pas la bête à ses
saisons d'amour, l'a également exterminée. Solitude, aujourd'hui,
parfaite solitude, sur une côte de mille lieues de long. Que le vent
siffle, que la mer gèle. Que l'aurore boréale transfigure la longue
nuit. La nature aujourd'hui n'a plus de témoin qu'elle-même.
Le premier soin, dans les voyages arctiques du Groënland, aurait dû être
de former à tout prix une bonne amitié avec les Esquimaux, d'adoucir
leurs misères, d'adopter leurs enfants, et d'en élever en Europe, de
faire au milieu d'eux des colonies, des écoles de découvreurs. On voit
dans John Ross, et partout, qu'ils sont intelligents et très-vite
acceptent les arts de l'Europe. Des mariages se seraient faits entre
leurs filles et nos marins: une population mixte serait née, à laquelle
ce continent du Nord aurait appartenu. C'était le vrai moyen de trouver
aisément, de régulariser le passage qu'on désirait tant. Il y fallait
trente ans; on en a mis trois cents; et il se trouve qu'on n'a rien
fait, parce qu'en effrayant ces pauvres sauvages qui vont au Nord et
meurent, on a brisé définitivement l'_homme du lieu_ et le génie du
lieu! Qu'importe d'avoir vu ce désert, s'il devient à jamais inhabitable
et impossible?
* * *
On peut juger que si l'homme a ainsi traité l'homme, il n'a pas été plus
clément ni meilleur pour les animaux. Des espèces les plus douces, il a
fait d'horribles carnages, les a ensauvagées et barbarisées pour
toujours.
Les anciennes relations s'accordent à dire qu'à nos premières approches,
ils ne montraient que confiance et curiosité sympathique. On passait à
travers les familles paisibles des lamantins et des phoques, qui
laissaient approcher. Les pingouins, les manchots, suivaient le
voyageur, profitaient du foyer, et, la nuit, venaient se glisser sous
l'habit des matelots.
Nos pères supposaient volontiers, et non sans vraisemblance, que les
animaux sentent comme nous. Les Flamands attiraient l'alose par un bruit
de clochettes (Valenc., 20, 327). Quand on faisait de la musique sur les
barques, on ne manquait pas de voir venir la baleine (Noël, 223); la
jubarte spécialement se plaisait avec les hommes, venait tout autour
jouer et folâtrer.
* * *
Ce que les animaux avaient de meilleur, et ce qu'on a presque détruit à
force de persécutions, c'était le _mariage_. Isolés, fugitifs, ils n'ont
maintenant que l'amour passager, sont tombés à l'état d'un misérable
célibat, qui de plus en plus est stérile.
Le _mariage_, fixe, réel, c'est la vie de nature qui se trouvait presque
chez tous. Le mariage, et d'un seul amour, fidèle jusqu'à la mort,
existe chez le chevreuil, chez la pie, le pigeon, l'inséparable (espèce
de joli perroquet), chez le courageux kamichi, etc. Pour les autres
oiseaux, il dure au moins jusqu'à ce que les petits soient élevés. La
famille est alors forcée de se séparer par le besoin qu'elle a d'étendre
le rayon où elle cherche sa nourriture.
Le lièvre dans sa vie agitée, la chauve-souris dans ses ténèbres, sont
très-tendres pour la famille. Il n'est pas jusqu'aux crustacés, aux
poulpes, qui ne s'aiment et ne se défendent; la femelle prise, le mâle
se précipite et se fait prendre.
Combien plus l'amour, la famille, le mariage au sens propre,
existent-ils chez les doux amphibies! Leur lenteur, leur vie sédentaire,
favorisent l'union fixe. Chez le Morse (éléphant marin), cet animal
énorme et de figure bizarre, l'amour est intrépide; le mari se fait tuer
pour la femme, elle pour l'enfant. Mais, ce qui est unique, ce qu'on ne
retrouve nulle part, même chez les plus hauts animaux, c'est que le
petit, déjà sauvé et caché par la mère, la voyant combattre pour lui,
accourt pour la défendre, et, d'un coeur admirable, vient combattre et
mourir pour elle.
Chez l'Otarie, autre amphibie, Steller vit une scène étrange, une scène
de ménage absolument humaine:
Une femelle s'était laissé voler son petit. Le mari, furieux, la
battait. Elle rampait devant lui, le baisait, pleurait à chaudes larmes:
«Sa poitrine était inondée.»
Les baleines, qui n'ont pas la vie fixe de ces amphibies, dans leurs
courses errantes à travers l'Océan, vont cependant volontiers deux à
deux. Duhamel et Lacépède disent qu'en 1723 deux baleines qu'on
rencontra ainsi, ayant été blessées, aucune ne voulut quitter l'autre.
Quand l'une fut tuée, l'autre se jeta sur son corps avec d'épouvantables
mugissements.
S'il était dans le monde un être qu'on dût ménager, c'était la baleine
franche, admirable trésor, où la nature a entassé tant de richesses.
Être, de plus, inoffensif, qui ne fait la guerre à personne, et ne se
nourrit point des espèces qui nous alimentent. Sauf sa queue redoutable,
elle n'a nulle arme, nulle défense. Et elle a tant d'ennemis! Tout le
monde est hardi contre elle. Nombre d'espèces s'établissent sur elle et
vivent d'elle, jusqu'à ronger sa langue. Le Narval, armé de perçantes
défenses, les lui enfonce dans la chair. Des Dauphins sautent et la
mordent; et le Requin, au vol, d'un coup de scie, lui arrache un lambeau
sanglant.
Deux êtres, aveugles et féroces, s'attaquent à l'avenir, font lâchement
la guerre aux femelles pleines; c'est le cachalot, et c'est l'homme.
L'horrible cachalot, où la tête est le tiers du corps, où tout est
dents, mâchoires, de ses quarante-huit dents, la mord au ventre, lui
mange son petit dans le corps. Hurlante de douleur, il la mange
elle-même. L'homme la fait souffrir plus longtemps; il la saigne, lui
fait, coup sur coup, de cruelles blessures. Lente à mourir, dans sa
longue agonie, elle tressaille, elle a des retours terribles de force
et de douleur. Elle est morte, et sa queue, comme galvanisée, frémit
d'un mouvement redoutable. Ils vibrent, ces pauvres bras, naguère chauds
d'amour maternel; ils semblent vivre encore et chercher encore le petit.
* * *
On ne peut se représenter ce que fut cette guerre, il y a cent ans ou
deux cents ans, lorsque les baleines abondaient, naviguaient par
familles, lorsque des peuples d'amphibies couvraient tous les rivages.
On faisait des massacres immenses, des effusions de sang, telles qu'on
n'en vit jamais dans les plus grandes batailles. On tuait en un jour des
quinze ou vingt baleines et quinze cents éléphants marins! C'est-à-dire
qu'on tuait pour tuer. Car comment profiter de cet abatis de colosses
dont un seul a tant d'huile et tant de sang? Que voulait-on dans ce
sanglant déluge? Rougir la terre? souiller la mer?
On voulait le plaisir des tyrans, des bourreaux, frapper, sévir, jouir
de sa force et de sa fureur, savourer la douleur, la mort. Souvent on
s'amusait à martyriser, désespérer, faire mourir lentement des animaux
trop lourds, ou trop doux, pour se revancher. Péron vit un matelot qui
s'acharnait ainsi sur la femelle d'un phoque; elle pleurait comme une
femme, gémissait, et chaque fois qu'elle ouvrait sa bouche sanglante, il
frappait d'un gros aviron, et lui cassait les dents.
Aux nouvelles Shetlands du sud, dit Dumont d'Urville, les Anglais et
Américains ont exterminé les phoques en quatre ans. Par une fureur
aveugle, ils égorgeaient les nouveau-nés, tuaient les femelles pleines.
Souvent, ils tuent pour la peau seule, et perdent des quantités énormes
d'huile dont on eût profité.
* * *
Ces carnages sont une école détestable de férocité qui déprave
indignement l'homme. Les plus hideux instincts éclatent dans cette
ivresse de bouchers. Honte de la nature! on voit alors en tous (même, à
l'occasion, dans les plus délicates personnes), on voit quelque chose
surgir d'inattendu, d'horrible. Chez un aimable peuple, au plus charmant
rivage, il se fait une étrange fête. On réunit jusqu'à cinq cents ou six
cents thons, pour les égorger en un jour. Dans une enceinte de barques,
le vaste filet, la madrague divisée en plusieurs chambres, soulevée par
des cabestans, les fait peu à peu arriver en haut dans la _chambre de
mort_. Autour, deux cents hommes cuivrés, avec des harpons, des
crochets, attendent. De vingt lieues à la ronde arrivent le beau monde,
les jolies femmes et leurs amants. Elles se mettent au bord et au plus
près, pour bien voir la tuerie, parent l'enceinte d'un cercle charmant.
Le signal est donné, on frappe. Ces poissons, qu'on dirait des hommes,
bondissent, piqués, percés, tranchés, rougissant l'eau déplus en plus.
Leur agitation douloureuse, et la furie de leurs bourreaux, la mer qui
n'est plus mer, mais je ne sais quoi d'écumant qui vit et fume, tout
cela porte à la tête. Ceux qui venaient pour regarder agissent, ils
trépignent, ils crient, ils trouvent qu'on tue lentement. Enfin, on
circonscrit l'espace; la masse fourmillante des blessés, des morts, des
mourants, se concentre dans un seul point: sauts convulsifs, coups
furieux; l'eau jaillit et la rosée rouge...
Et cela a comblé l'ivresse. Même la femme délire et s'oublie; elle est
emportée du vertige. Tout fini, elle soupire, épuisée, mais non
satisfaite, et dit en partant: «Quoi! c'est tout?»
VI
LE DROIT DE LA MER
Un grand écrivain populaire qui donne à tout ce qu'il touche un
caractère de simplicité lumineuse et saisissante, Eugène Noël a dit: «On
peut faire de l'Océan une fabrique immense de vivres, un laboratoire de
subsistances plus productif que la terre même; fertiliser tout, mer,
fleuves, rivières, étangs. On ne cultivait que la terre; voici venir
l'art de cultiver les eaux... Entendez-vous, nations!» (_Pisciculture_.)
Plus productif que la terre? comment cela? M. Baude l'explique très-bien
dans un important travail sur la pêche qu'il a publié. C'est que le
poisson est, entre tous les êtres, susceptible de prendre, avec une
nourriture minime, le plus énorme accroissement. Pour l'entretenir
seulement, il ne faut rien, ou presque rien. Rondelet raconte qu'une
carpe, qu'il garda trois ans dans une bouteille d'eau sans lui donner à
manger, grossit cependant de sorte qu'elle n'aurait pu être tirée de la
bouteille. Le saumon, pendant le séjour de deux mois qu'il fait dans
l'eau douce, s'abstient presque de nourriture, et pourtant ne dépérit
pas. Son séjour dans les eaux salées lui donne en moyenne (accroissement
prodigieux!) six livres de chair. Cela ne ressemble guère au lent et
coûteux progrès de nos animaux terrestres. Si l'on mettait en un tas ce
que mange pour s'engraisser un boeuf, ou seulement un porc, on serait
effrayé de voir la montagne de nourriture qu'ils consomment pour en
venir là.
Aussi celui de tous les peuples où la question de subsistance a été la
plus menaçante, le peuple chinois, si prolifique, si nombreux, avec ses
trois cent millions d'hommes, s'est adressé directement à cette grande
puissance de génération, la plus riche manufacture de vie nourrissante.
Sur tout le cours de ses grands fleuves, de prodigieuses multitudes ont
cherché dans l'eau une alimentation plus régulière que celle de la
culture des plantes. L'agriculteur tremble toujours; un coup de vent,
une gelée, le moindre accident, lui enlève tout et le frappe de famine.
Au contraire, la moisson vivante qui pousse au fond de ces fleuves
nourrit invariablement les innombrables familles qui la couvrent de
leurs barques, et qui, sûres de leurs poissons, fourmillent et
multiplient de même.
En mai, sur le fleuve central de l'Empire, se fait un commerce immense
de frai de poisson, que des marchands viennent acheter pour le revendre
partout à ceux qui veulent déposer dans leurs viviers domestiques
l'élément de fécondation. Chacun a ainsi sa réserve, qu'il nourrit tout
bonnement avec les débris du ménage.
Les Romains agissaient de même. Ils poussaient l'art de l'acclimatation
jusqu'à faire éclore dans l'eau douce les oeufs des poissons de mer.
La fécondation artificielle, trouvée au dernier siècle par Jacobi en
Allemagne, pratiquée au nôtre en Angleterre avec le plus fructueux
succès, a été réinventée chez nous, en 1840, par un pêcheur de la
Bresse, Remy, et c'est depuis ce temps qu'il est devenu populaire et en
France et en Europe.
Entre les mains de nos savants, Coste, Pouchet, etc., cette pratique est
devenue une science. On a connu entre autres choses les relations
régulières de la mer et de l'eau douce, je veux dire les habitudes de
certains poissons de mer qui viennent dans nos rivières à certaines
saisons. L'anguille, quel qu'en soit le berceau, dès qu'elle a acquis
seulement la grosseur d'une épingle, s'empresse de remonter la Seine,
en tel nombre et d'un tel torrent, que le fleuve s'en trouve blanchi. Ce
trésor, qui ménagé, donnerait des milliards de poissons pesant chacun
plusieurs livres, est indignement dévasté. On vend par baquets, à vil
prix, ces germes si précieux. Le saumon n'est pas moins fidèle. Il
revient invariablement de la mer à la rivière où il a pris naissance.
Ceux qu'on a marqués d'un signe se représentent sans qu'aucun presque
manque à l'appel. Leur amour du fleuve natal est tel, que, s'il est
coupé par des barrages, des cascades mêmes, ils s'élancent et font de
mortels efforts pour y remonter.
* * *
La mer, qui commença la vie sur ce globe, en serait encore la
bienfaisante nourrice, si l'homme savait seulement respecter l'ordre qui
y règne et s'abstenait de le troubler.
Il ne doit pas oublier qu'elle a sa vie propre et sacrée, ses fonctions
tout indépendantes, pour le salut de la planète. Elle contribue
puissamment à en créer l'harmonie, à en assurer la conservation, la
salubrité. Tout cela se faisait, pendant des millions de siècles
peut-être, avant la naissance de l'homme. On se passait à merveille de
lui et de sa sagesse. Ses aînés, enfants de la mer, accomplissaient
entre eux parfaitement la circulation de substance, les échanges, les
successions de vie, qui sont le mouvement rapide de purification
constante. Que peut-il à ce mouvement, continué si loin de lui, dans ce
monde obscur et profond? Peu en bien, davantage en mal. La destruction
de telle espèce peut être une atteinte fâcheuse à l'ordre, à l'harmonie
du tout. Qu'il prélève une moisson raisonnable sur celles qui pullulent
surabondamment, à la bonne heure; qu'il vive sur des individus, mais
qu'il conserve les espèces; dans chacune il doit respecter le rôle, que
toutes elles jouent, de fonctionnaires de la nature.
Nous avons déjà traversé deux âges de barbarie.