Les naufrages sont communs chez eux, pour deux raisons. Ils ne peuvent,

comme les poissons, rester dans les tempêtes aux couches inférieures et

paisibles. Puis, ils ne veulent pas se quitter; les forts suivent le

destin du faible. Ils se noient en famille.

En décembre 1723, à l'embouchure de l'Elbe, huit femelles échouèrent, et

près de leurs cadavres on trouva leurs huit mâles. En mars 1784, en

Bretagne, à Audierne, même scène. D'abord des poissons, des marsouins,

vinrent à la côte effarés. Puis on entendit des mugissements étranges,

épouvantables. C'était une grande famille de baleines que poussait la

tempête, qui luttaient, gémissaient, ne voulaient point mourir. Ici

encore les mâles périssaient avec les femelles. Nombreuses, enceintes,

et sans défense contre l'impitoyable flot, elles furent (elles et eux)

lancées à terre assommées par le coup.

Deux accouchèrent sur le rivage, avec des cris perçants, comme auraient

fait des femmes, et aussi de navrantes lamentations de désespoir, comme

si elles pleuraient leurs enfants.

XIII

LES SIRÈNES

J'aborde, et me voici à terre. J'ai assez et trop de naufrages. Je

voudrais des races durables. Le cétacé disparaîtra. Réduisons nos

conceptions, et de cette poésie gigantesque des premiers-nés de la

mamelle, du lait et du sang chaud, conservons tout, moins le géant.

Conservons surtout la douceur, l'amour et la tendresse de famille. Ces

dons divins, gardons-les bien dans les races, plus humbles, mais bonnes,

où les deux éléments vont mettre en commun leur esprit.

Les bénédictions de la terre se font sentir déjà. En quittant la vie du

poisson, plusieurs choses, à lui impossibles vont s'harmoniser aisément.

Ainsi la baleine, mère tendre, connut l'étreinte et serra son enfant,

mais elle ne le serra pas sur la mamelle; son bras était trop haut, et

la mamelle, dans ce vaisseau vivant, ne pouvait être qu'à l'arrière.

Chez les êtres nouveaux qui nagent, mais qui rampent aussi sur la terre

(morses, lamantins, phoques, etc.), la mamelle, pour ne pas traîner,

heurter dessous, remonte à la poitrine. Nous voyons apparaître une ombre

de la femme, forme et attitude gracieuse qui fait illusion à distance.

En réalité, vue de près, avec moins de blancheur, de charme, c'est bien

pourtant la mamelle féminine, ce globe qui, gonflé d'amour et du doux

besoin d'allaiter, reproduit dans son mouvement tous les soupirs du coeur

qui est dessous. Il réclame l'enfant pour le porter, lui donner

l'aliment, le repos. Tout cela fut refusé à la mère qui nageait. Celle

qui pose, en a le bonheur. La fixité de la famille, la tendresse, à fond

ressentie, et approfondie chaque jour (disons plus, la Société), ces

grandes choses commencent, dès que l'enfant dort sur son sein.

* * *

Mais comment se fit le passage du cétacé à l'amphibie? Essayons de le

deviner.

Leur parenté d'abord est évidente. Maints amphibies traînent encore, à

leur très-grand dommage, la lourde queue de la baleine. Et celle-ci

(chez une espèce du moins) a caché dans sa queue l'ébauche et les

commencements distincts des deux pieds de derrière qu'auront les plus

hauts amphibies.

Dans les mers semées d'îles, coupées de terres à chaque instant, les

cétacés, constamment arrêtés, durent modifier leurs habitudes. Leur

effort moins rapide, leur vie captive, diminua leur taille, la réduisit

de la baleine à l'éléphant. L'éléphant de mer apparut. Gardant le

souvenir des superbes défenses qui avaient armé certains cétacés dans

leur grande vie marine, il montre encore de fortes dents en avant, mais

peu offensives. Même les dents de mastication ne sont bien nettement ni

herbivores, ni carnivores. Elle se prêtent mal aux deux régimes et

doivent opérer lentement.

Deux choses allégeaient la baleine, sa masse d'huile qui la faisait

flotter sur l'eau, et cette queue puissante dont le choc alternatif

frappant des deux côtés la poussait en avant. Mais tout cela accable

l'amphibie barbotant dans des eaux peu profondes, et rampant aux

rochers, comme un lourd limaçon. Le poisson, si agile, rit d'un tel être

qui n'en peut faire sa proie. Il n'atteint guère que les mollusques,

lents comme lui. Il se fait peu à peu à manger les fucus abondants,

gélatineux, qui nourrissent et engraissent, sans donner la vigueur de la

nourriture animale.

Tel on peut voir dans la mer Rouge, dans la mer des îles Malaises et

celles d'Australie, traîner, siéger ce rare colosse, le dugong, qui

domine l'eau de la poitrine et des mamelles. On le nomme parfois dugong

des tabernacles, inerte idole qui impose mais se défend à peine, et qui

disparaîtra bientôt, rentrera dans le domaine de la fable, parmi ces

légendes réelles dont nous rions étourdiment.

* * *

Qui a fait ce grand changement, créé ce cétacé terrestre, le dugong et

le morse, son frère? La douceur de la terre, vraiment pacifique avant

l'homme,--l'attrait d'aliments végétaux qui ne fuient pas comme la proie

marine,--l'amour aussi sans doute, si difficile à la baleine, si facile

dans la vie posée de l'amphibie.

L'amour n'est plus fuite et hasard. La femelle n'est plus ce fier géant

qu'il fallait suivre au bout du monde. Celle-ci est là soumise, sur les

algues onduleuses, pour obéir à son seigneur. Elle lui rend la vie douce

et molle. Peu de mystères. Les amphibies vivent bonnement au soleil. Les

femelles, étant fort nombreuses, s'empressent et font sérail. De la

sauvage poésie, on tombe aux moeurs bourgeoises, ou, si l'on veut,

patriarcales, des plaisirs trop faciles. Lui, le bon patriarche,

respectable par sa forte tête, ses moustaches et ses défenses, il trône

entre Agar et Sarah, Rebecca et Lia, qu'il aime fort, ainsi que ses

enfants qui lui font un petit troupeau. Dans sa vie immobile, la grande

force de cet être sanguin tourne toute aux tendresses de famille. Il

embrasse les siens d'un amour tendre, orgueilleux, colérique. Il est

vaillant, prêt à mourir pour eux. Hélas! sa force et sa fureur lui

servent peu. Sa masse énorme le livre à l'ennemi. Il rugit, il se

traîne, veut combattre et ne peut, gigantesque avorton, manqué entre

deux mondes, pauvre Caliban désarmé!

* * *

La pesanteur, fatale à la baleine, l'est bien plus à ceux-ci. Réduisons

donc la taille encore, allégeons l'embonpoint, assouplissons l'épine,

supprimons surtout cette queue, ou plutôt fendons-en la fourche en deux

appendices charnus qui vont être bien plus utiles. Le nouvel être, le

phoque, plus léger, bon nageur, bon pêcheur, vivant de la mer, mais

ayant son amour à terre (son petit paradis), emploiera sa vie dans

l'effort d'y revenir toujours, à cette terre, de gravir le rocher où sa

femme, ses enfants l'appellent, où il leur porte le poisson. Son gibier

à la bouche, n'ayant pas les défenses dont le morse s'aidait pour

gravir, il y met les quatre membres du haut, du bas, s'accrochant au

varech, distendant, divisant chacun d'eux selon son pouvoir, de sorte

qu'à la longue ramifié, il montre cinq doigts.

Ce qui est très-beau dans le phoque, ce qui émeut dès qu'on voit sa

ronde tête, c'est la capacité du cerveau. Nul être, sauf l'homme, ne l'a

développé à ce point (Boitard). L'impression est forte, et bien plus que

celle du singe, dont la grimace nous est antipathique. Je me souviendrai

toujours des phoques du Jardin d'Amsterdam, charmant musée, si riche, si

bien organisé, et l'un des beaux lieux de la terre. C'était le 12

juillet, après une pluie d'orage; l'air était lourd; deux phoques

cherchaient le frais au fond de l'eau, nageaient et bondissaient. Quand

ils se reposèrent, ils regardèrent le voyageur, intelligents et

sympathiques, posèrent sur moi leurs doux yeux de velours. Le regard

était un peu _Dict._l leur manquait, il me manquait aussi la langue

intermédiaire. On ne peut pas en détacher les yeux. On regrette, entre

l'âme et l'âme, d avoir cette éternelle barrière.

La terre est leur patrie de coeur: ils y naissent, ils y aiment;

blessés, ils y viennent mourir. Ils y mènent leurs femelles enceintes,

les couchent sur les algues et les nourrissent de poisson. Ils sont

doux, bons voisins, se défendent l'un l'autre. Seulement, au temps

d'amour, ils délirent et se battent. Chacun a trois ou quatre épouses,

qu'il établit à terre sur un rocher mousseux d'étendue suffisante. C'est

son quartier à lui, et il ne souffre pas qu'on empiète, fait respecter

son droit d'occupation. Les femelles sont douces et sans défense. Si on

leur fait du mal, elles pleurent, s'agitent douloureusement avec des

regards de désespoir.

Elles portent neuf mois, et élèvent l'enfant cinq ou six mois, lui

enseignant à nager, à pécher, à choisir les bons aliments. Elles le

garderaient bien plus, si le mari n'était jaloux. Il le chasse,

craignant que la trop faible mère ne lui donne un rival en lui.

* * *

Une si courte éducation a limité sans doute les progrès que le phoque

aurait faits. La maternité n'est complète que chez les Lamantins,

excellente tribu, où les parents n'ont pas le courage de renvoyer

l'enfant. La mère le garde très-longtemps. Enceinte de nouveau,

allaitant un second enfant, on la voit mener avec elle l'aîné, un jeune

mâle que le père ne maltraite pas, qu'il aime aussi, et qu'il laisse à

la mère.

Cette extrême tendresse, particulière aux Lamantins, s'est exprimée dans

l'organisation par un progrès physique. Chez le phoque, grand nageur,

chez l'éléphant marin, si lourd, le bras reste nageoire. Il est serré et

engagé au corps; il ne peut pas se délier. Enfin, le Lamantin femelle,

tendre femme amphibie, _mama di l'eau_, disent nos nègres, accomplit le

miracle. Tout se délie par un effort constant. La nature s'ingénie dans

l'idée fixe de caresser l'enfant, de le prendre et de l'approcher. Les

ligaments cèdent, s'étendent, laissent aller l'avant-bras, et de ce bras

rayonne un polype palmé.--C'est la main.

Donc celle-ci a ce bonheur suprême, elle embrasse son enfant de sa main

pour l'embrasser de sa poitrine. Elle le prend et le met sur son coeur.

Voilà deux grandes choses qui pouvaient mener loin ces amphibies:

Déjà chez eux, la main est née, l'organe d'industrie, l'essentiel

instrument du travail à venir Qu'elle s'assouplisse, aide les dents,

comme chez le Castor, et l'art commencera, d'abord l'art d'abriter la

famille.

D'autre part, l'éducation est devenue possible. L'enfant posé sur le

coeur de la mère et lentement s'imbibant de sa vie, restant longtemps

près d'elle et à l'âge où il peut apprendre, tout cela tient à la bonté

du père qui garde l'innocent rival. Et c'est ce qui permet le progrès.

* * *

Si l'on en croyait certaines traditions, le progrès eût continué. Les

amphibies développés, rapprochés de la forme humaine, seraient devenus

demi-hommes, hommes de mer, tritons ou sirènes. Seulement au rebours des

mélodieuses sirènes de la fable, ceux-ci seraient restés muets, dans

l'impuissance de se faire un langage, de s'entendre avec l'homme,

d'obtenir sa pitié. Ces races auraient péri, comme nous voyons périr

l'infortuné Castor, qui ne peut parler, mais qui pleure.

On a dit fort légèrement que ces figures étranges étaient des phoques.

Mais, put-on s'y tromper? Le phoque, en toutes ses espèces, est connu

fort anciennement. Dès le septième siècle, au temps de saint Colomban,

on le pêchait, on l'apportait et l'on mangeait sa chair.

Les hommes et femmes de mer dont on parle au seizième siècle, ont été

vus non un moment sur l'eau, mais amenés sur terre, montrés, nourris

dans les grands centres, Anvers et Amsterdam, chez Charles-Quint et

Philippe II, donc, sous les yeux de Vésale et des premiers savants. On

mentionne une femme marine qui vécut longues années en habit de

religieuse, dans un couvent où tous pouvaient la voir. Elle ne parlait

pas, mais travaillait, filait. Seulement elle ne pouvait se corriger

d'aimer l'eau et de faire effort pour y revenir.

On dira: Si ces êtres ont existé réellement, pourquoi furent-ils si

rares? Hélas! nous n'avons pas à chercher bien loin la réponse. C'est

que généralement on les tuait. Il y avait péché à les laisser en vie,

«car ils étaient _des monstres_.» C'est ce que disent expressément les

vieux récits.

Tout ce qui n'était pas dans les formes connues de l'animalité, et tout

ce qui, au contraire, approchait de celles de l'homme, passait pour

_monstre_, et on le dépêchait. La mère qui avait le malheur de mettre au

monde un fils mal conformé ne pouvait le défendre; on l'étouffait entre

des matelas. On supposait qu'il était fils du Diable, une invention de

sa malice pour outrager la création, calomnier Dieu. D'autre part, ces

Sirénéens, trop analogues à l'homme, passaient d'autant plus pour une

illusion diabolique. Le moyen use en avait tant d'horreur, que leurs

apparitions étaient comptées dans les affreux prodiges que Dieu permet

dans sa colère pour terrifier le péché. À peine osait-on les nommer. On

avait hâte de les faire disparaître. Le hardi seizième siècle les crut

encore «des diables en fourrure d'hommes,» qu'on ne devait toucher que

du harpon. Ils devenaient très-rares, lorsque des mécréants firent la

spéculation de les garder, de les montrer. En reste-t-il au moins des

débris, des ossements? On le saura quand les Musées d'Europe

commenceront à faire l'exposition complète de leurs immenses dépôts. La

place manque, je le sais bien, et elle manquera toujours, s'il faut pour

cela des palais. Mais le plus simple abri, un toit vaste (et très peu

coûteux) permettrait d'étaler des choses aussi solides. Jusqu'ici, on

n'en voit que des échantillons et des pièces choisies.

* * *

Ajoutons que l'exposition des amphibies empaillés, pour être vraie, doit

présenter ces _monstres_ trop ressemblants à l'homme, par les côtés et

dans des poses où ils firent cette illusion. Laissez-leur cet honneur;

ils l'ont assez payé. Que la mère Phoque ou la mère Lamantine

m'apparaisse sur son rocher en sirène, dans le premier usage de la main

et de la mamelle, tenant son enfant sur son sein.

* * *

Est-ce à dire que ces êtres auraient pu monter jusqu'à nous? Est-ce à

dire qu'ils aient été les auteurs, les aïeux de l'homme? Mallet l'a cru.

Moi, je n'y vous aucune vraisemblance.

La mer commença tout, sans doute. Mais ce n'est pas des plus hauts

animaux de mer que sortit la série parallèle des formes terrestres dont

l'homme est le couronnement. Ils étaient trop fixés déjà, trop spéciaux,

pour donner l'ébauche molle d'une nature si différente. Ils avaient

poussé loin, presque épuisé, la fécondité de leurs genres. Dans ce cas,

les aînés périssent; et c'est très-bas, chez les cadets obscurs de

quelque classe parente, que surgit la série nouvelle qui montera plus

haut (V. nos notes.)

L'homme leur fut, non un fils, mais un frère--un frère cruellement

ennemi.

* * *

Le voilà arrivé, le fort des forts, l'ingénieux, l'actif, le cruel roi

du monde. Mon livre s'illumine. Mais aussi que va-t-il montrer? Et que

de choses tristes il me faut maintenant amener dans cette lumière!

Ce créateur, ce Dieu tyran, il a su faire une seconde nature dans la

nature. Mais qu'a-t-il fait de l'autre, la primitive, sa nourrice et sa

mère? Des dents qu'elle lui fit, il lui mordit le sein.

Tant d'animaux qui vivaient doucement, s'humanisaient et commençaient

des arts, aujourd'hui effarés, abrutis, ne sont que des bêtes. Les

singes, rois de Ceylan, dont la sagesse fut célébrée dans l'Inde, sont

devenus d'effroyables sauvages. Le brame de la création, l'Éléphant,

chassé, asservi, n'est plus qu'une bête de somme.

Les plus libres des êtres, qui naguère égayaient la mer, ces bons

phoques, ces douces baleines, le pacifique orgueil de l'Océan, tout cela

a fui aux mers des pôles, au monde affreux des glaces. Mais ils ne

peuvent tous supporter une vie si dure; encore un peu de temps, ils

disparaîtront tout à fait.

Une race infortunée, celle des paysans polonais, a trouvé dans son coeur

le sens, l'intelligence de l'exilé muet, réfugié aux lacs de la

Lithuanie. Ils disent: «Qui fait pleurer le Castor ne réussit jamais.»

L'artiste est devenu une bête craintive, qui ne sait plus, ne peut plus

rien. Ceux qui subsistent encore en Amérique, reculant et fuyant

toujours, n'ont le courage de rien faire. Un voyageur naguère en trouva

un qui, loin, très-loin vers les hauts lacs, timidement reprenait son

métier, voulait bâtir le foyer de famille, coupait du bois. Quand il

aperçut l'homme, le bois lui échappa; il n'osa même fuir, et il ne sut

que fondre en larmes.

LIVRE TROISIEME

CONQUÊTE DE LA MER

I

LE HARPON

«Le marin qui arrive en vue du Groënland n'a (dit naïvement John Ross)

aucun plaisir à voir cette terre.» Je le crois bien. C'est d'abord une

côte de fer, d'aspect impitoyable, où le noir granit escarpé ne garde

pas même la neige. Partout ailleurs, des glaces. Point de végétation.

Cette terre désolée, qui nous cache le pôle, semble un pays de mort et

de famine.

Pendant le temps très court où l'eau n'est pas gelée, on pourrait vivre

encore. Mais elle l'est neuf mois sur douze. Tout ce temps-là que faire?

et que manger? On ne peut guère chercher. La nuit dure plusieurs mois,

et parfois si profonde, que Kane, entouré de ses chiens,, ne les

retrouvait qu'à leur souffle, à leur haleine humide. Dans cette longue,

si longue obscurité, sur cette terre désespérée, stérile, vêtue

d'impénétrables glaces, errent cependant deux solitaires qui s'obstinent

à vivre là, dans l'horreur d'un monde impossible. L'un d'eux est l'ours

pêcheur, âpre rôdeur sous sa riche fourrure et dans sa graisse épaisse,

qui lui permet des intervalles de jeûne. L'autre, figure bizarre, fait

l'effet, à distance, d'un poisson dressé sur la queue, poisson mal

conformé et gauche, à longues nageoires pendantes. Ce faux poisson,

c'est l'homme. Ils se flairent et se cherchent. Ils ont faim l'un de

l'autre. L'ours fuit parfois pourtant, décline le combat, croyant

l'autre encore plus féroce et plus cruellement affamé.

L'homme qui a faim est terrible. Armé d'une simple arête de poisson, il

poursuit cette bête énorme. Mais il aurait péri cent fois, s'il n'avait

eu à manger que ce redoutable compagnon. Il ne vécut que par un crime.

La terre ne donnant rien, il chercha vers la mer, et comme elle était

close, il ne trouva à tuer que son ami le phoque. En lui il trouvait

concentrée la graisse de la mer, l'huile, sans laquelle il serait mort

de froid, encore plus que de faim.

Le rêve du Groënlandais, c'est, à sa mort, de passer dans la lune, où il

y aura du bois de chauffage, le feu, la lumière du foyer. L'huile

ici-bas tient lieu de tout cela. Bue largement, elle le i échauffe.

Grand contraste entre l'homme et les amphibies somnolents, qui, même en

ce climat, savent vivre sans grandes souffrances. L'oeil doux du phoque

l'indique assez. Nourrisson de la mer, il est toujours en rapport avec

elle. Il y reste des interstices où l'excellent nageur sait se pourvoir.

Tout lourd qu'on le croirait, il monte adroitement sur un glaçon et se

fait voiturer. L'eau épaisse de mollusques, grasse d'atomes animés,

nourrit richement le poisson pour l'usage du phoque, qui, bien repu,

s'endort sur son rocher d'un lourd sommeil que rien ne rompt.

La vie de l'homme est toute contraire. Il semble être là malgré Dieu,

maudit, et tout lui fait la guerre. Sur les photographies que nous avons

de l'Esquimau, on lit sa destinée terrible dans la fixité du regard,

dans son oeil dur et noir, sombre comme la nuit. Il semble pétrifié d'une

vision, du spectacle habituel d'un infini lugubre. Cette nature de

Terreur éternelle a caché d'un masque d'airain sa forte intelligence,

rapide cependant et pleine d'expédients dans une vie de dangers

imprévus.

* * *

Qu'aurait-il fait? Sa famille avait faim, et ses enfants criaient; sa

femme enceinte grelottait sur la neige. Le vent du pôle leur jetait

infatigablement ce déluge de givre, ce tourbillon de fines flèches qui

piquent et entrent, hébètent, font perdre la voix et le sens. La mer

fermée, plus de poisson. Mais le phoque était là. Et que de poissons

dans un phoque, quelle richesse d'huile accumulée! Il était là endormi,

sans défense. Même éveillé, il ne fuit guère. Il se laisse approcher,

toucher. Comme le lamantin, il faut le battre, si on veut l'éloigner.

Ceux qu'on prend jeunes, on a beau les rejeter à la mer, ils vous

suivent obstinément. Une telle facilité dut troubler l'homme et le faire

hésiter, combattre la tentation. Enfin, le froid vainquit, et il fit cet

assassinat. Dès lors, il fut riche et vécut.

La chair nourrit ces affamés. L'huile, absorbée à flots, les réchauffa.

Les os servirent à mille usages domestiques. Des fibres on fit des

cordes et des filets. La peau du phoque, coupée à la taille de la femme,

la couvrit frissonnante. Même habit pour les deux, sauf la pointe un peu

basse qu'elle allonge. Plus un petit ruban de cuir rouge qu'elle met

galamment en bordure pour lui plaire et pour être aimée. Mais ce qui fut

bien plus utile, c'est qu'industrieusement, de peaux cousues, ils firent

la machine légère, forte pourtant, où cet homme intrépide ose monter,

et qu'il nomme une barque.

Misérable petit véhicule long, mince et qui ne pèse rien. Il est

très-strictement fermé, sauf un trou, où le rameur se met, serrant la

peau à sa ceinture. On gagerait toujours que cela va chavirer... Mais

point. Il file comme une flèche sur le dos de la vague, disparaît,

reparaît, dans les remous durs, saccadés, que font les glaces autour,

entre les montagnes flottantes.

Homme et canot, c'est un. Le tout est un poisson artificiel. Mais qu'il

est inférieur au vrai! Il n'a pas l'appareil, la vessie natatoire qui

soutient l'autre, le fait à volonté lourd ou léger. Il n'a pas l'huile

qui, plus légère que l'eau, veut toujours surnager et remonter à la

surface. Il n'a pas surtout ce qui fait, chez le vrai poisson, la

vigueur du mouvement, sa vive contraction de l'épine pour frapper de

forts coups de queue. Ce qu'il imite seulement, faiblement, ce sont les

nageoires. Ses rames qui ne sont pas serrées au corps, mais mues au loin

par un long bras, sont bien molles en comparaison, et bien promptes à se

fatiguer. Qui répare tout cela? La terrible énergie de l'homme, et, sous

ce masque fixe, sa vive raison, qui, par éclairs, décide, invente et

trouve, de minute en minute, remédie sans cesse aux périls de cette peau

flottante qui seule le défend de la mort.

Très-souvent on ne peut passer; on trouve une barre de glace. Alors les

rôles changent. La barque portait l'homme, et maintenant il porte la

barque, la prend sur son épaule, traverse la glace craquante et se remet

à flot plus loin. Parfois des monts flottants, venant à sa rencontre,

n'offrent entre eux que détroits corridors qui s'ouvrent, se ferment

tout à coup. Il peut y disparaître, s'ensevelir vivant, il peut, de

moment en moment, voir les deux murs bleuâtres, s'approchant, peser sur

sa barque, sur lui, d'une si épouvantable pression, qu'il en soit aminci

jusqu'à l'épaisseur d'un cheveu. Un grand navire eut cette destinée. Il

fut coupé en deux, les deux moitiés écrasées, aplaties.

* * *

Ils assurent que leurs pères ont pêché la baleine. Moins misérables

alors, leur terre étant moins froide, ils s'ingéniaient mieux, avaient

du fer sans doute. Peut-être il leur venait de Norvège ou d'Islande. Les

baleines ont toujours surabondé aux mers du Groënland. Grand objet de

concupiscence pour ceux dont l'huile est le premier besoin. Le poisson

la donne par gouttes, et le phoque à flots; la baleine en montagne.

Ce fut un homme, celui qui le premier tenta un pareil coup, qui, mal

monté, mal armé, et la mer grondant sous ses pieds, dans les ténèbres,

dans les glaces, seul à seul, joignit le colosse.

Celui qui se fia tellement à sa force et à son courage, à la vigueur du

bras, à la roideur du coup, à la pesanteur du harpon. Celui qui crut

qu'il percerait et la peau et le mur de lard, la chair épaisse.

Celui qui crut qu'à son réveil terrible, dans la tempête que le blessé

fait de ses sauts et de ses coups de queue, il n'allait pas l'engouffrer

avec lui. Comble d'audace! il ajoutait un câble à son harpon pour

poursuivre sa proie, bravait l'effroyable secousse, sans songer que la

bête effrayée pouvait descendre brusquement, s'enfuir en profondeur,

plonger la tête en bas.

La mer · 第 11 / 19 段