esturgeons, etc.) supportent également l'eau douce et l'eau de mer,
alternent, et régulièrement vont de l'une à l'autre. Plusieurs familles
de poissons ont des espèces marines et d'autres fluviatiles (exemples,
les raies, les bars).
Toutefois tel degré de chaleur, telle nourriture, telle habitude,
semblent les fixer, les parquer, dans cet élément si libre. Les mers
chaudes sont comme un mur pour les espèces polaires, qui les trouvent
infranchissables. D'autre part, ceux des mers chaudes sont arrêtés aux
courants froids du cap de Bonne-Espérance. On ne connaît que deux ou
trois espèces de poissons cosmopolites. Peu fréquentent la haute mer. La
plupart sont littoraux et n'aiment que certains rivages. Ceux des
États-Unis ne sont point ceux de l'Europe. Ajoutez des spécialités de
goût, qui ne les enchaînent pas absolument, mais les retiennent. La raie
barbote sur la vase, et les soles aux fonds sablonneux, les cottes
rampent sur les hauts-fonds, la murène se plaît sur les roches, et la
perche sur les grèves, les balistes dans l'eau peu profonde sur un lit
de madrépores. La scorpène, tour à tour nage et vole; poursuivie par les
poissons, elle s'élance, se soutient dans l'air, et si les oiseaux la
chassent, elle plonge à l'instant dans les flots.
* * *
Le proverbe populaire: «Heureux comme un poisson dans l'eau,» exprime
une vérité. Dans les temps calmes, un ballon d'air, plus ou moins chargé
et qui lui permet de se faire plus ou moins pesant, le fait naviguer à
son aise suspendu entre deux eaux. Il va, paisible, bercé, caressé du
flot, dort, s'il veut, en route. Il est tout à la fois embrassé et isolé
par la substance onctueuse qui rend sa peau, ses écailles glissantes et
imperméables. Son milieu est peu variable, toujours à peu près le même,
pas trop froid et pas trop chaud. Quelle terrible différence entre une
vie si commode et celle qui nous est départie, à nous habitants de la
terre! Chaque pas que nous faisons nous fait rencontrer des aspérités,
des obstacles. La rude terre nous met des pierres au passage, nous
fatigue, nous épuise, à monter, descendre, remonter ses pentes. L'air
varie selon les saisons, et souvent très-cruellement. L'eau, la froide
pluie, pendant des nuits et des jours, tombe impitoyablement, nous
pénètre, nous morfond, parfois gèle à nos cheveux, et nous entoure
frissonnants des pointes aiguës de ses cristaux.
La félicité du poisson, sa bienheureuse plénitude de vie, s'expriment
sous les tropiques par le luxe de ses couleurs, et se traduit dans le
Nord par la vigueur du mouvement. Dans l'Océanie et la mer des Indes,
ils jouent, errent et vagabondent, sous les formes les plus bizarres,
les plus fantastiques parures; ils prennent leurs ébats joyeux entre les
coraux, sur les fleurs vivantes. Nos poissons des mers froides et
tempérées sont les grands voiliers, les rameurs puissants, les vrais
navigateurs. Leurs formes allongées et sveltes en font des flèches de
vitesse. Ils peuvent en remontrer à tout constructeur de vaisseaux;
quelques-uns ont jusqu'à dix nageoires, qui, à volonté rames et voiles,
peuvent être tenues toutes ouvertes, ou bien en partie pliées. La queue,
merveilleux gouvernail, est aussi la principale rame. Les meilleurs
nageurs l'ont fourchue; c'est l'épine entière qui aboutit là, et qui,
contractant ses muscles, fait avancer le poisson.
La raie a deux nageoires immenses, deux grandes ailes pour battre les
flots. Sa queue longue, souple et déliée, est une arme pour frapper, un
fouet pour fendre et diviser la densité de la lame. Mince et déplaçant
si peu d'eau, filant dans un sens oblique, elle est par cela même
aisément soulevée et n'a que faire de la vessie qui soutient les
poissons épais. Ainsi tous ont des appareils appropriés à leur milieu.
La sole est ovale, aplatie, pour se glisser dans le sable. L'anguille,
pour se rouler sur les vases, prend des formes serpentines et se fait un
long ruban. Les lophies, qui doivent vivre souvent accrochées aux
rochers, ont des nageoires-mains qui rappellent le poisson moins que la
grenouille.
* * *
La vue est le sens de l'oiseau, l'odorat celui du poisson. Le faucon
dans les nuages perce du regard l'espace profond, voit le gibier presque
invisible. De même, des profondeurs de l'eau, à l'odeur d'une proie
tentante, la raie est avertie, remonte. Dans ce monde demi-obscur, de
lueurs douteuses et trompeuses, on se fie à l'odorat, parfois au
toucher. Ceux qui, comme l'esturgeon, fouillent la vase, ont le tact
exquis. Le requin, la raie, la morue (avec ses gros yeux écartés),
voient mal, mais flairent et sentent. Chez la raie, l'odorat est si
sensible, qu'elle a un voile tout exprès pour le fermer par moment, et
en annuler la puissance, qui sans doute l'importunerait et la prendrait
au cerveau.
À ce puissant moyen de chasse, ajoutez des dents admirables, acérées,
parfois en scie, multipliées chez quelques-uns en plusieurs rangées, au
point de paver la bouche, le palais et le gosier. La langue même en est
armée. Ces dents, fines, partant fragiles, en ont d'autres, derrière,
toutes prêtes, si elles cassent, pour les remplacer.
Nous l'avons dit dès l'ouverture de ce second livre, il a fallu que la
mer produisît ces êtres terribles, ces tout-puissants destructeurs, pour
combattre, guérir elle-même l'étrange mal qui la travaille, l'excès de
la fécondité. La Mort, chirurgien secourable, par une saignée
persévérante, d'abondance immense, la soulage de cette pléthore dont
elle eût été noyée. L'épouvantable torrent de génération qui s'y fait,
le déluge du hareng, les milliards d'oeufs de la morue, tant
d'effrayantes machines à multiplier, qui, décuplant, centuplant,
combleraient les océans, étoufferaient la nature, elle s'en défend
surtout par l'engouffrement rapide de la machine de mort, le nageur
armé, le poisson.
Beau spectacle, grand, saisissant. Le combat universel de la Mort et de
l'Amour ne semble rien sur la terre lorsqu'on oppose vis-à-vis ce qu'il
est au fond de la mer. Là, d'inconcevable grandeur, il effraye par sa
furie, mais en regardant de plus près on le voit très-harmonique et d'un
surprenant équilibre. Cette furie est nécessaire. Cet échange de la
substance, si rapide (à éblouir!), cette prodigalité de la mort, c'est
le salut.
Rien de triste; une joie sauvage semble régner dans tout cela. De cette
vie de la mer, âprement mêlée des deux forces qui semblent se détruire
l'une l'autre, ressort une santé merveilleuse, une pureté incomparable,
une beauté terrible et sublime. Dans les morts et dans les vivants, elle
triomphe également. Sans en faire grande différence, elle leur prête et
leur reprend l'électricité, la lumière, elle en tire ce jeu
d'étincelles, et cet infini d'éclairs pâles, qui, jusque sous la nuit du
pôle, fait sa sinistre féerie.
La mélancolie de la mer n'est pas dans son insouciance à multiplier la
mort. Elle est dans son impuissance de concilier le progrès avec l'excès
du mouvement.
Elle est cent fois et mille fois plus riche que la terre, plus
rapidement féconde. Elle édifie même et bâtit. Les accroissements que
prend la terre (on l'a vu par les coraux), elle les tient de la mer
encore; car la mer n'est pas autre chose que le globe en son travail, en
son plus actif enfantement. Elle a son obstacle unique dans cette
rapidité. Son infériorité paraît à la difficulté qu'elle a (elle si
riche de génération) pour organiser l'Amour.
On est triste quand on songe que les milliards et milliards des
habitants de la mer n'ont que l'amour vague encore, élémentaire,
impersonnel. Ces peuples qui, chacun à son tour, montent et viennent en
pèlerinage vers le bonheur et la lumière, donnent à flots le meilleur
d'eux-mêmes, leur vie, à la chance inconnue. Ils aiment, et ils ne
connaîtront jamais l'être aimé où leur rêve, leur désir se fût incarné.
Ils enfantent, sans avoir jamais cette félicité de renaissance qu'on
trouve en sa postérité.
Peu, très-peu, des plus vivants, des plus guerriers, des plus cruels,
ont l'amour à notre manière. Ces monstres si dangereux, le requin et sa
requine, sont forcés de s'approcher. La nature leur a imposé le péril
de s'embrasser. Baiser terrible et suspect. Habitués à dévorer,
engloutir tout à l'aveugle (animaux, bois, pierres, n'importe), cette
fois, chose admirable! ils s'abstiennent. Quelque appétissants qu'ils
puissent être l'un pour l'autre, impunément, ils s'approchent de leur
scie, de leurs dents mortelles. La femelle, intrépidement, se laisse
accrocher, maîtriser, par les terribles grappins qu'il lui jette. Et, en
effet, elle n'est pas dévorée. C'est elle qui l'absorbe et l'emporte.
Mêlés, les monstres furieux roulent ainsi des semaines entières, ne
pouvant, quoique affamés, se résigner au divorce, ni s'arracher l'un de
l'autre, et, même en pleine tempête, invincibles, invariables dans leur
farouche embrassement.
On prétend que, séparés même, ils se poursuivent encore d'amour, que le
fidèle requin, attaché à ce doux objet, la suit jusqu'à sa délivrance,
aime son héritier présomptif, unique fruit de ce mariage, et jamais,
jamais ne le mange. Il le suit et veille sur lui. Enfin, s'il vient un
péril, cet excellent père le ravale et l'abrite dans sa vaste gueule,
mais non pas pour le digérer.
* * *
Si la vie des mers a un rêve, un voeu, un désir confus, c'est celui de la
fixité. Le moyen violent, tyrannique, du requin, ces prises d'acier, ce
grappin sur la femelle, la fureur de leur union, donnent l'idée d'un
amour de désespérés. Qui sait en effet si dans d'autres espèces, douces
et propres à la famille, qui sait si cette impuissance d'union, cette
fluctuation sans fin d'un voyage éternel sans but, n'est pas une cause
de tristesse? Ils deviennent, ces enfants des mers, tout amoureux de la
terre. Beaucoup remontent dans les fleuves, acceptent la fadeur de l'eau
douce, si pauvre et si peu nourrissante, pour lui confier, loin des
tempêtes, l'espoir de leur postérité. Tout au moins ils se rapprochent
des rivages de la mer, cherchent quelque anse sinueuse. Ils deviennent
même industrieux, et, de sable, de limon, d'herbe, essayent de faire de
petits nids. Effort touchant. Ils n'ont nullement les instruments de
l'insecte, merveille d'industrie animale. Ils sont dépourvus bien plus
que l'oiseau. C'est à force de persévérance, sans mains, ni pattes, ni
bec, uniquement de leur pauvre corps, qu'ils rassemblent un paquet
d'herbes, le percent, y passent et repassent, jusqu'à obtenir une
certaine cohésion (voir Coste sur les épinoches). Mais que de choses les
entravent! La femelle, aveugle et gourmande, trouble le travail, menace
les oeufs. Le mâle ne les quitte pas, les défend, les protège, plus mère
que la mère elle-même.
Cet instinct se trouve dans plusieurs espèces, spécialement chez les
plus humbles, les gobies, un petit poisson, ni beau, ni bon; si méprisé,
qu'on ne daigne pas le pêcher; ou, pêché, on le rejette. Eh bien, ce
dernier des derniers est un tendre père de famille, laborieux, qui, si
petit, si faible, si dépourvu, n'en est pas moins l'architecte
ingénieux, l'ouvrier du nid, et, de sa volonté seule, de sa tendresse,
vient à bout de construire le berceau protecteur.
C'est pitié, cependant, devoir qu'un tel effort de coeur n'atteigne pas
tout son but, que cet être soit arrêté à ce premier élan de l'art par la
fatalité de sa nature. On tombe dans la rêverie. On sent que ce monde
des eaux ne se suffit pas à lui-même.
* * *
Grande mère qui commenças la vie, tu ne peux la mener à bout. Permets
que ta fille, la Terre, continue l'oeuvre commencée. Tu le vois, dans ton
sein même, au moment sacré, tes enfants rêvent la Terre et sa fixité;
ils l'abordent, lui rendent hommage.
À toi de commencer encore la série des êtres nouveaux par un prodige
inattendu, une ébauche grandiose de la chaude vie amoureuse, de sang, de
lait, de tendresse, qui dans les races terrestres aura son
développement.
XII
LA BALEINE
«Le pêcheur, attardé dans les nuits de la mer du Nord, voit une île, un
écueil, comme un dos de montagne, qui plane, énorme, sur les flots. Il y
enfonce l'ancre... L'île fuit et l'emporte. Léviathan fut cet écueil.»
(Milton.)
Erreur trop naturelle, Dumont Durville y fut trompé. Il voyait au loin
des brisants, un remous tout autour. En avançant, des taches blanches
semblaient désigner un rocher. Autour de ce banc l'hirondelle et
l'oiseau des tempêtes, le pétrel, se jouaient, s'ébattaient,
tournoyaient. Le rocher surnageait, vénérable d'antiquité, tout gris de
coronules, de coquilles et de madrépores. Mais la masse se meut. Deux
énormes jets d'eau, qui partent de son front, révèlent la baleine
éveillée.
L'habitant d'une autre planète qui descendrait sur la nôtre en ballon,
et, d'une grande hauteur observerait la surface du globe, voulant savoir
s'il est peuplé, dirait: «Les seuls êtres qu'il m'est donné de découvrir
ici sont d'assez belle taille, de cent à deux cents pieds de long; leurs
bras n'ont que vingt-quatre pieds, mais leur superbe queue, de trente,
bat royalement la mer, la maîtrise, les fait avancer avec une rapidité,
une aisance majestueuse, auxquelles on reconnaît très-bien les
souverains de la planète.»
Et il ajouterait: «Il est fâcheux que la partie solide de ce globe soit
déserte, ou n'ait que des animalcules trop petits pour qu'on les
distingue. La mer seule est habitée, et d'une race bonne et douce. La
famille y est en honneur, la mère allaite avec tendresse, et quoique ses
bras soient bien courts, elle trouve moyen, dans la tempête, de serrer
contre elle-même et de protéger son petit.»
* * *
Ils vont ensemble volontiers. On les voyait jadis naviguer deux à deux,
parfois en grandes familles de dix ou douze, dans les mers solitaires.
Rien n'était magnifique comme ces grandes flottes, parfois illuminées
de leur phosphorescence, lançant des colonnes d'eau de trente à quarante
pieds qui, dans les mers polaires, montaient fumantes. Ils approchaient
paisibles, curieux, regardant le vaisseau comme un frère d'espèce
nouvelle; ils y prenaient plaisir, faisaient fête au nouveau venu. Dans
leurs jeux ils se mettaient droits et retombaient de leur hauteur, à
grand fracas, faisant un gouffre bouillonnant. Leur familiarité allait
jusqu'à toucher le navire, les canots. Confiance imprudente, trompée si
cruellement! En moins d'un siècle, la grande espèce de la baleine a
presque disparu.
Leurs moeurs, leur organisation, sont celles de nos herbivores. Comme les
ruminants, ils ont une succession d'estomacs où s'élabore la nourriture;
les dents leur sont peu nécessaires, ils n'en ont pas. Ils paissent
aisément les vivantes prairies de la mer; j'entends les fucus
gigantesques, doux et gélatineux; j'entends des couches d'infusoires,
des bancs d'atomes imperceptibles. Pour de tels aliments, la chasse
n'est pas nécessaire. N'ayant nulle occasion de guerre, ils ont été
dispensés de se faire les affreuses mâchoires et les scies, ces
instruments de mort et de supplice, que le requin et tant de bêtes
faibles ont acquise à force de meurtres. Ils ne poursuivent point.
(Boitard.) C'est l'aliment plutôt qui va à eux, apporté par le flot.
Innocents et paisibles, ils engouffrent un monde à peine organisé qui
meurt avant d'avoir vécu, passe endormi à ce creuset de l'universel
changement.
* * *
Nul rapport entre cette douce race de mammifères qui ont, comme nous, le
sang rouge et le lait, et les monstres de l'âge précédent, horribles
avortons de la fange primitive. Les baleines, bien plus récentes,
trouvèrent une eau purifiée, la mer libre et le globe en paix.
Il avait rêvé son vieux rêve discordant des lézards-poissons, des
dragons volants, le règne effrayant du reptile; il sortait du brouillard
sinistre pour entrer dans l'aimable aurore des conceptions harmoniques.
Nos carnivores n'avaient pas pris naissance. Il y eut un petit moment
(quelque cent mille années peut-être) de grande douceur et d'innocence,
où sur terre parurent les êtres excellents (sarigues, etc.), qui aiment
tant leur famille, la portent sur eux et en eux, la font, s'il le faut,
rentrer dans leur sein. Sur l'eau parurent les bons géants.
Le lait de la mer, son huile, surabondaient; sa chaude graisse,
animalisée, fermentait dans une puissance inouïe, voulait vivre. Elle
gonfla, s'organisa en ces colosses, enfants gâtés de la nature, qu'elle
doua de force incomparable et de ce qui vaut plus, du beau sang rouge
ardent. Il parut pour la première fois.
* * *
Ceci est la vraie fleur du monde. Toute la création à sang pâle,
égoïste, languissante, végétante relativement, a l'air de n'avoir pas de
coeur, si on la compare à la vie généreuse qui bouillonne dans cette
pourpre, y roule la colère ou l'amour. La force du monde supérieur, son
charme, sa beauté, c'est le sang. Par lui commence une jeunesse toute
nouvelle dans la nature, par lui une flamme de désir, l'amour, et
l'amour de famille, de race, qui, étendu par l'homme, donnera le
couronnement divin de la vie, la Pitié.
Mais, avec ce don magnifique, augmente infiniment la sensibilité
nerveuse. On est plus vulnérable, bien plus capable de jouir, de
souffrir. La baleine n'ayant guère le sens du chasseur, l'odorat, ni
l'ouïe très-développée, tout en elle profite au toucher. La graisse, qui
la défend du froid ne la garde nullement d'aucun choc. Sa peau, finement
organisée, de six tissus distincts, frémit et vibre à tout. Les papilles
tendres qu'on y trouve sont des instruments de tact délicat. Tout cela
animé, vivifié d'un riche flot de sang rouge, qui, même en tenant compte
de la taille différente, surpasse infiniment en abondance celui des
mammifères terrestres. La baleine blessée en inonde la mer en un moment,
la rougit à grande distance. Le sang que nous avons par gouttes lui fut
prodigué par torrents.
La femelle porte neuf mois. Son agréable lait, un peu sucré, a la tiède
douceur du lait de femme. Mais, comme elle doit toujours fendre la
vague, des mamelles en avant, placées sur la poitrine, exposeraient
l'enfant à tous les chocs; elles ont fui un peu plus bas, dans un lieu
plus paisible, au ventre d'où il est sorti. Le petit s'y abrite, prote
du flot déjà brisé.
La forme de vaisseau, inhérente à une telle vie, resserre la mère à la
ceinturé et ne lui permet pas d'avoir la riche ceinture de la femme, ce
miracle adorable d'une vie posée, assise et harmonique, où tout se fond
dans la tendresse. Celle-ci, la grande femme de mer, quelque tendre
qu'elle soit, est forcée de faire tout dépendre de son combat contre les
flots. Du reste, l'organisme est le même sous cet étrange masque; même
forme, même sensibilité. Poisson dessus, femme dessous.
Elle est infiniment timide. Un oiseau parfois lui fait peur et la fait
plonger si brusquement, qu'elle se blesse au fond.
L'amour, chez eux, soumis à des conditions difficiles, veut un lieu de
profonde paix. Ainsi que le noble éléphant, qui craint les yeux
profanes, la baleine n'aime qu'au désert. Le rendez-vous est vers les
pôles, aux anses solitaires du Groënland, aux brouillards de Behring,
sans doute aussi dans la mer tiède qu'on a trouvée près du pôle même. La
retrouvera-t-on? On n'y va qu'à travers les défilés horribles que la
glace ouvre, ferme et change à chaque hiver, comme pour empêcher le
retour. Pour eux, on croit qu'ils passent sous les glaces, d'une mer à
l'autre, par la voie ténébreuse. Voyage téméraire. Forcés de venir
respirer de quart d'heure en quart d'heure, quoiqu'ils aient des
réserves d'air qui peuvent leur suffire un peu plus, ils s'exposent
beaucoup sous cette énorme croûte percée à peine de quelques soupiraux.
S'ils ne les trouvent à temps, elle est si dure et si épaisse, que nulle
force, nul coup de tête la briserait. Là on peut se noyer aussi bien que
Léandre dans l'Hellespont. Ne sachant cette histoire, ils s'engagent
hardiment et passent.
La solitude est grande. C'est un théâtre étrange de mort et de silence
pour cette fête de l'ardente vie. Un ours blanc, un phoque, un renard
bleu peut-être, témoins respectueux, prudents, observent à distance. Les
lustres et girandoles, les miroirs fantastiques, ne manquent pas.
Cristaux bleuâtres, pics, aigrettes de glace éblouissante, neiges
vierges, ce sont les témoins qui siègent tout autour et regardent.
Ce qui rend cet hymen touchant et grave, c'est qu'il y faut l'expresse
volonté. Ils n'ont pas l'arme tyrannique du requin, ces attaches qui
maîtrisent le plus faible. Au contraire, leurs fourreaux glissants les
séparent, les éloignent. Ils se fuient malgré eux, échappent, par ce
désespérant obstacle. Dans un si grand accord, on dirait un combat. Des
baleiniers prétendent avoir eu ce spectacle unique. Les amants, d'un
brûlant transport, par instant, dressés et debout, comme les deux tours
de Notre-Dame, gémissant de leurs bras trop courts, entreprenaient de
s'embrasser. Ils retombaient d'un poids immense... L'ours et l'homme
fuyaient épouvantés de leurs soupirs.
* * *
La solution est inconnue. Celles qu'on a données semblent absurdes. Ce
qui est sûr, c'est qu'en toute chose, pour l'amour, pour l'allaitement,
pour la défense même, l'infortunée baleine subit la double servitude et
de sa pesanteur et de la difficulté de respirer. Elle ne respire que
hors de l'eau, et si elle y reste elle étouffe. Donc elle est animal
terrestre, appartient à la terre? Point du tout. Si, par accident, elle
échoue à la côte, la pesanteur énorme de, ses chairs, de sa graisse,
l'accable; ses organes s'affaissent. Elle est également étouffée.
Dans le seul élément respirable pour elle, l'asphyxie lui vient aussi
bien que dans cette eau non respirable où elle vit.
Tranchons le mot. De la création grandiose du mammifère géant n'est
sorti qu'un être impossible, premier jet poétique de la force créatrice,
qui d'abord visa au sublime, puis revint par degrés au possible, au
durable. L'admirable animal avait tout, taille et force, sang chaud,
doux lait, bonté. Il ne lui manquait rien que le moyen de vivre. Il
avait été fait sans égard aux proportions générales de ce globe, sans
égard à la loi impérieuse de la pesanteur. Il eut beau par-dessous se
faire des os énormes. Ses côtes gigantesques ne sont pas assez
résistantes pour tenir sa poitrine suffisamment libre et ouverte. Dès
qu'il échappe à l'eau son ennemie, il trouve la terre son ennemie, et
son pesant poumon l'écrase.
Ses évents magnifiques, la superbe colonne d'eau qu'il lance à trente
pieds, ce sont les signes, les témoins d'une organisation enfantine et
barbare encore. En la lançant au ciel par ce puissant effort, le
_souffleur essoufflé_ (c'est le vrai nom du genre), semble dire: «Ô
nature! pourquoi m'avoir fait serf?»
* * *
Sa vie fut un problème, et il ne semblait pas que l'ébauche splendide,
mais manquée, pût durer. L'amour furtif, si difficile, l'allaitement au
roulis des tempêtes entre l'asphyxie et le naufrage, les deux grands
actes de la vie presque impossibles, se faisant par effort et par
volonté héroïques!--Quelles conditions d'existence!
La mère n'a jamais qu'un petit, et c'est beaucoup. Elle et lui sont
tiraillés par trois choses: le travail de la nage, l'allaitement et la
fatale nécessité de remonter! L'éducation, c'est un combat. Battu, roulé
de l'Océan, l'enfant prend le lait comme au vol, quand la mère peut se
coucher de côté. Elle est, dans ce devoir, admirable d'élan. Elle sait
qu'en son petit effort pour teter, il lâcherait prise. Dans cet acte où
la femme est passive, laisse faire l'enfant, la baleine est active.
Profitant du moment, par un puissant piston elle lui lance un tonneau de
lait.
Le mâle la quitte peu. Leur embarras est grand, quand le pêcheur féroce
les attaque dans leur enfant. On harponne le petit pour les faire
suivre, et en effet ils font d'incroyables efforts pour le sauver, pour
l'entraîner; ils remontent, s'exposent aux coups pour le ramener à la
surface et le faire respirer. Mort, ils le défendent encore. Pouvant
plonger et échapper, ils restent sur les eaux en plein péril pour suivre
le petit corps flottant.
* * *