n'avaient point à chercher, plongés qu'ils étaient toujours dans une mer
vivante d'alimentation, les gonflait indéfiniment, ces monstres
d'élastique enveloppe qui prêtait à volonté? Ils ont décru. Cependant
Rang atteste qu'il en a vu un de la grosseur d'un tonneau. Péron, dans
la mer du Sud, en a rencontré un autre, non moins gros. Il roulait,
ronflait, dans la vague, avec grand bruit. Ses bras de six ou sept
pieds, se déroulant en tout sens, simulaient une furieuse pantomime
d'horribles serpents.
D'après ces récits sérieux, on n'aurait pas dû, ce semble, repousser
avec risée celui de Denis de Monfort, qui atteste avoir vu un énorme
poulpe frapper de ses fouets électriques, enlacer, étouffer un dogue
malgré ses morsures, ses efforts, ses hurlements de douleur.
Le poulpe, cette machine terrible, peut, comme la machine à vapeur, se
charger, surcharger de force, et alors prendre une puissance
incalculable d'élasticité, un élan jusqu'à sauter de la mer sur un
vaisseau (d'Orbigny, article _Céphal_.). Ceci explique la merveille qui
fit accuser de mensonge les anciens navigateurs. Ils avaient eu,
disaient-ils, la rencontre d'un poulpe géant qui, sautant sur le tillac,
embrassant de ses prodigieux bras les mâts, les cordages, eût pris le
vaisseau, dévoré les hommes, si l'on n'eût à coups de hache tranché ses
bras. Mutilé, il retomba dans la mer.
Quelques-uns avaient cru lui voir des bras de soixante pieds. D'autres
soutenaient avoir vu dans les mers du Nord une île mouvante d'une
demi-lieue de tour, qui aurait été un poulpe, l'épouvantable kraken, le
monstre des monstres, capable de lier et d'absorber une baleine de cent
pieds de long.
Ces monstres, s'ils ont existé, eussent mis en danger la nature. Ils
auraient sucé le globe. Mais, d'une part, les oiseaux géante (peut-être
l'épiornis) purent leur faire la guerre. D'autre part, la terre, mieux
réglée, dut affaiblir, dégonfler l'affreuse chimère en réduisant la gent
mangeable, diminuant l'alimentation.
* * *
Grâce à Dieu, nos poulpes actuels sont un peu moins redoutables. Leurs
espèces élégantes, l'argonaute, gracieux nageur dans son onduleuse
coquille, le calmar, bon navigateur, la jolie seiche aux yeux d'azur, se
promènent sur l'Océan, n'attaquent que de petits êtres.
En eux apparaît une idée, une ombre du futur appareil vertébral (l'os de
seiche qu'on donne aux oiseaux). Ils brillent de toutes couleurs. Leur
peau en change à chaque instant. On pourrait les appeler les caméléons
de la mer. La seiche a le parfum exquis, l'ambre gris, qu'on ne trouve
dans la baleine que comme résidu des seiches en nombre infini qu'elle
absorbe. Les marsouins en font aussi une immense destruction. Les
seiches, qui sont sociables et vont par troupeaux, au mois de mai,
viennent toutes aux rivages pour y déposer des grappes qui sont leurs
oeufs. Les marsouins les attendent là et en font des banquets splendides.
Ces seigneurs sont si délicats, qu'ils ne mangent que la tête, les huit
bras, morceau fort tendre et de facile digestion. Ils rejettent le plus
dur, l'arrière-corps. Toute la plage (exemple, à Royan) est couverte de
milliers de ces misérables seiches ainsi mutilées. Les marsouins en font
la fête avec des bonds inouïs, d'abord pour les effrayer, ensuite pour
leur donner la chasse; enfin, après le repas, ils se livrent aux
exercices salutaires de la gymnastique.
La seiche, avec l'air bizarre que le bec lui donne, n'en excite pas
moins l'intérêt. Toutes les nuances de l'iris la plus variée se
succèdent et se fondent sur sa peau transparente selon le jeu de la
lumière, le mouvement de la respiration. Mourante, elle vous regarde
encore de son oeil d'azur et trahit les dernières émotions de la vie par
des lueurs fugitives qui montent du fond à la surface, apparaissent par
moments pour disparaître aussitôt.
* * *
La décadence générale de cette classe, si énormément importante aux
premiers âges, est moins frappante dans les navigateurs (seiches, etc.),
mais visible chez le poulpe proprement dit, triste habitant de nos
rivages. Il n'a pas, pour naviguer, la fermeté de la seiche, bâtie sur
un os intérieur. Il n'a pas, comme l'argonaute, un extérieur résistant,
une coquille qui garantit les organes les plus vulnérables. Il n'a pas
l'espèce de voile qui seconde la navigation et dispense de ramer. Il
barbote un peu sur la rive, ou, tout au plus, on pourrait le comparer au
caboteur qui serre la côte. Son infériorité lui donne des habitudes de
ruse perfide, d'embuscade, de craintive audace, si on ose dire. Il se
dissimule, se tient coi aux fentes des rochers. La proie passe, il lui
allonge prestement son coup de fouet. Les faibles sont engourdis, les
forts se dégagent. L'homme ainsi frappé en nageant ne peut se troubler
dans sa lutte avec un si misérable ennemi. Il doit, malgré son dégoût,
l'empoigner, et, chose aisée, le retourner comme un gant. Il s'affaisse
alors et retombe.
On est choqué, irrité, d'avoir eu un moment de peur, au moins de
saisissement. Il faut dire à ce guerrier qui vient soufflant, ronflant,
jurant: «Faux brave, tu n'as rien au dedans. Tu es un masque plus qu'un
être. Sans base, sans fixité, de la personnalité tu n'as que l'orgueil
encore. Tu ronfles, machine à vapeur, tu ronfles, et tu n'es qu'une
poche,--puis, retourné, une peau flasque et molle, vessie piquée, ballon
crevé, et demain un je ne sais quoi sans nom, une eau de mer évanouie.»
X
CRUSTACÉS.--LA GUERRE ET L'INTRIGUE
Si l'on visite d'abord notre riche collection des armures du moyen âge,
et qu'après avoir contemplé ces pesantes masses de fer dont
s'affublaient nos chevaliers, on aille immédiatement au Musée d'histoire
naturelle voir les armures des crustacés, on a pitié des arts de
l'homme. Les premières sont un carnaval de déguisements ridicules,
encombrants et assommants, bons pour étouffer les guerriers et les
rendre inoffensifs. Les autres, surtout les armes des terribles
décapodes, sont tellement effrayantes, que, si elles étaient grossies
seulement à la taille de l'homme, personne n'en soutiendrait la vue; les
plus braves en seraient troublés, magnétisés de terreur.
Ils sont là, tous en arrêt, dans leurs allures de combat, sous ce
redoutable arsenal, offensif et défensif, qu'ils portaient si
légèrement, fortes pinces, lances acérées, mandibules à trancher le fer,
cuirasses hérissées de dards qui n'ont qu'à vous embrasser pour vous
poignarder mille fois. On rend grâce à la nature qui les fit de cette
grosseur. Car qui aurait pu les combattre? Nulle arme à feu n'y eût
mordu. L'éléphant se fût caché; le tigre eût monté aux arbres; la peau
du rhinocéros ne l'eût pas mis en sûreté.
On sent que l'agent intérieur, le moteur de cette machine, centralisé
dans sa forme (presque toujours circulaire), eut par cela seul une force
énorme. La svelte élégance de l'homme, sa forme longitudinale, divisée
en trois parties, avec quatre grands appendices, divergents, éloignés du
centre, en font, quoi qu'on dise, un être très-faible. Dans ces armures
de chevaliers, les grands bras télégraphiques, les lourdes jambes
pendantes, donnent la triste impression d'un être décentralisé,
impuissant et chancelant, qu'un choc léger couchait par terre. Au
contraire, chez le crustacé, les appendices tiennent de si près et si
bien à la masse ronde, courte, ramassée, que le moindre coup qu'il donna
fut donné par toute la masse. Quand l'animal pinça, piqua, trancha, ce
fut de tout son être, qui, même au bout de son arme, avait sa complète
énergie.
Il a deux cerveaux (tête et tronc); mais, pour se serrer, obtenir cette
terrible centralisation, l'animal a pris un parti, c'est de n'avoir pas
de cou, d'avoir sa tête dans son ventre. Merveilleuse simplification.
Cette tête unit les yeux, les palpes, les pinces et les mâchoires. Dès
que l'oeil perçant a vu, les palpes tâtent, les pinces serrent, les
mâchoires brisent, et derrière elles, sans intermédiaire, l'estomac, qui
lui-même a une machine pour broyer, triture et dissout. En un moment
tout est fini, la proie disparue, digérée.
Tout est supérieur en cet être:
Les yeux voient devant et derrière. Convexes, extérieurs, à facettes,
ils sont à même d'embrasser une grande partie de l'horizon.
Les palpes ou antennes, organes d'essai, d'avertissement, de triple
expérimentation, ont le tact au bout, à la base l'ouïe, l'odorat.
Avantage immense que nous n'avons pas. Que serait-ce si la main humaine
flairait, entendait? Combien notre observation serait rapide et
d'ensemble! Dispersée entre trois sens qui travaillent séparément,
l'impression par cela est souvent inexacte, ou s'évanouit.
Des dix pieds (du décapode), six sont des mains, des tenailles, et, de
plus, par l'extrémité, ce sont des organes de respiration. Le guerrier
se tire ici par un expédient révolutionnaire du problème qui a tant
embarrassé le pauvre mollusque: «Respirer, malgré la coquille.» Il a
répondu à cela: «Je respirerai par le pied, la main. Cet endroit faible
où je pourrais donner prise, je le mets dans l'arme de guerre. Et qu'on
vienne l'attaquer là!»
* * *
Leurs seuls ennemis redoutables sont la tempête et le rocher. Peu
voyagent en haute mer, peu au fond. Ils sont presque tous au rivage à
guetter des proies. Souvent, pendant qu'ils sont là à attendre que
l'huître bâille pour en faire leur déjeuner, la mer grossit, les prend,
les roule. Leur armure fait leur péril. Dure, sans élasticité, elle
reçoit tous les chocs à sec, rudement et de manière cassante. Leurs
pointes aux pointes du roc s'écachent, éclatent, se brisent. Ils ne s'en
tirent que mutilés. Heureusement, comme l'oursin, ils peuvent se
réparer, substituer au membre brisé un membre supplémentaire. Ils
comptent tellement là-dessus, que, pris, eux-mêmes ils se cassent un
membre pour se délivrer.
Il semble que la nature favorise spécialement des serviteurs si utiles.
Contre son infini fécond, elle a dans les crustacés un infini
d'absorption. Ils sont partout, sur toutes plages, aussi diversifiés que
la mer. Ses vautours goélands, mouettes, partagent avec les crustacés la
fonction essentielle d'agents de la salubrité. Qu'un gros animal échoue,
à l'instant l'oiseau dessus, le crabe dessous et dedans travaillent à le
faire disparaître.
Le crabe minime et sauteur qu'on prendrait pour un insecte (le talitre)
occupe les plages sablonneuses, habite dessous. Qu'un naufrage jette en
quantité les méduses ou autres corps, vous voyez le sable onduler, se
mouvoir, puis se couvrir des nuées de ces croque-morts danseurs, qui
fourmillants, sautillants, approprient gaiement la plage, s'efforçant de
balayer tout entre deux marées.
Grands, robustes, pleins de ruse, les crabes ou cancres sont un peuple
de combat. Ils ont si bien l'instinct de guerre, qu'ils savent employer
jusqu'au bruit pour effrayer leurs ennemis. En attitude menaçante, ils
vont au combat, les tenailles hautes et faisant claquer leurs pinces.
Avec cela, circonspects devant une force supérieure. Au moment de la
basse mer, du haut d'un roc, je les voyais. Mais, quoique je fusse bien
haut, dès qu'ils se sentaient regardés, l'assemblée battait en retraite,
les guerriers, courant de travers, comme ils font, en un moment,
rentraient chacun sous sa guérite. Ce ne sont pas des Achille, mais
plutôt des Annibal. Dès qu'ils se sentent forts, ils attaquent. Ils
mangent les vivants et les morts. L'homme blessé a tout à craindre. On
conte qu'en une île déserte ils mangèrent plusieurs des marins de Drake,
assaillis, accablés de leurs grouillantes légions.
Nul être vivant ne peut les combattre à armes égales. Le poulpe géant
qui étouffe le plus petit crustacé y risque ses tentacules. Le poisson
le plus glouton hésite pour avaler un être si épineux.
* * *
Dès que le crustacé grossit, il est le tyran, l'effroi des deux
éléments. Son inattaquable armure est en état d'attaquer tout. Il
multiplierait à l'excès, romprait la balance des êtres, s'il n'avait
dans cette armure son entrave et son danger. Fixe et dure, ne prêtant
pas aux variations de la vie, elle est pour lui une prison.
Pour s'ouvrir, à travers ce mur, la voie de la respiration, il a dû en
placer la porte dans un membre casuel qu'il perd fréquemment, la patte.
Pour faire place à la croissance, à l'extension progressive de ses
organes intérieurs, il faut, chose si dangereuse! que la cuirasse,
amollie par moments et flasque, ne soit qu'une peau. Elle n'admet un
tel changement qu'en se dépouillant, se pelant, jetant une partie
d'elle-même. Mue complète. Les yeux, les branchies qui leur tiennent
lieu de poumons, la subissent, comme tout le reste.
C'est un spectacle de voir l'écrevisse se renverser, s'agiter, se
tourmenter, pour s'arracher d'elle-même. L'opération est si violente,
qu'elle y brise quelquefois ses pattes. Elle reste épuisée, faible,
molle. En deux ou trois jours, le calcaire reparaît, cuirasse la peau.
Le crabe n'en est pas quitte ainsi; il lui faut beaucoup de temps pour
reprendre sa carapace. Et jusque-là tous les êtres, les plus faibles, en
font curée. La justice et l'égalité reviennent ici terribles. Les
victimes ont leur revanche. Le fort subit la loi des faibles, tombe à
leur niveau, comme espèce, au grand balancement de la mort.
Si l'on ne mourait qu'une fois ici-bas, il y aurait moins de tristesse.
Mais tout être qui a vie doit mourir un peu tous les jours, c'est-à-dire
muer, subir la petite mort partielle qui renouvelle et fait vivre. De là
un état de faiblesse et aussi de mélancolie qu'on n'avoue pas
facilement. Mais que faire? L'oiseau, qui change de plumage par saison,
est triste. Plus triste la pauvre couleuvre à son grand changement de
peau. La personne humaine aussi mue de peau et de tout tissu, par mois,
par jour, par instants, elle perd un peu d'elle-même incessamment,
doucement. Elle n'en est pas abattue, elle est seulement affaiblie, dans
un moment vague et rêveur, où pâlit la flamme vitale pour revenir plus
lucide.
Combien la chose est plus terrible chez l'être où tout doit changer à la
fois, la charpente se disjoindre, l'inflexible enveloppe s'écarter,
s'arracher! Il est accablé, assommé, défaillant, absent de lui-même,
livré au premier venu.
Il est des crustacés d'eau douce qui doivent mourir ainsi vingt fois en
deux mois. D'autres (des crustacés suceurs) succombent à cette fatigue,
ne peuvent pas se refaire les mêmes, mais se déforment et perdent le
mouvement. Ils donnent, pour ainsi dire, leur démission d'êtres
chasseurs. Ils cherchent lâchement une vie paresseuse et parasitique, un
honteux abri aux viscères des grands animaux, qui, malgré eux, les
nourrissent, s'épuisent à leur profit, quêtent et travaillent pour eux.
* * *
L'insecte, dans sa chrysalide, paraît s'oublier, s'ignorer, rester
étranger aux souffrances, on dirait plutôt jouir de cette mort relative,
comme un nourrisson dans le berceau tiède. Mais le crustacé, dans la
mue, se voit, se sait tel qu'il est; précipité tout à coup de la vie la
plus énergique à une déplorable impuissance. Il semble effaré, éperdu.
Tout ce qu'il sait faire, c'est de passer sous une pierre, d'attendre
tremblant. N'ayant jamais rencontré d'ennemi sérieux ni d'obstacle,
dispensé de toute industrie par la supériorité de ses armes terribles,
au jour où elles lui manquent, il n'a nulle ressource. L'association
pourrait le protéger peut-être si la mue ne venait pour tous, et si
chacun à ce moment n'était également désarmé, hors d'état de protéger
les malades, l'étant lui-même. On dit pourtant qu'en certaines espèces
le mâle veut défendre sa femelle, la suit, et que, si on la prend, les
époux sont pris tous les deux.
* * *
Cette terrible servitude de la mue, l'âpre recherche de l'homme (de plus
en plus roi des rivages), enfin la disparition d'espèces antiques qui
les nourrissaient richement, ont dû amener pour eux une certaine
décadence. Le poulpe, qui n'est bon à rien, qu'on ne chasse ni ne mange,
a bien déchu de taille et de nombre. Combien plus le crustacé, dont la
chair est si excellente, et dont toute la nature a le goût et l'appétit!
Ils ont l'air de le savoir. Ceux d'entre eux qui sont les moins forts
imaginent, on ne peut dire des arts pour se protéger, mais de grossières
petites fraudes. Ils s'ingénient et s'intriguent. Ce dernier mot est le
vrai. Ils font l'effet d'intrigants, de gens déclassés, qui, sans métier
avouable, vivent d'expédients, de ressources peu choisies. Factotums
bâtards, ni chair, ni poisson, ils s'arrangent un peu de tout, des
morts, des mourants, des vivants, parfois d'animaux terrestres.
L'Oxystome se fait un masque, une visière et vole la nuit. Le Birgus, le
soir venu, quitte la mer, va à la maraude, monte même sur les cocotiers,
mange des fruits, ne trouvant mieux. Les Dromies se dissimulent en se
faisant un habit de corps étrangers. Le Bernard-l'ermite, qui ne peut
pas achever de durcir sa carapace, imagine, pour garder mieux la partie
qui reste molle, de se faire un faux mollusque. Il avise une coquille
bien à sa taille, mange l'habitant, s'accommode du logis volé, si bien
qu'il le porte avec lui. Le soir, dans ce déguisement, il va aux vivres:
on l'entend, on le reconnaît, le pèlerin, au bruit de sa coquille, qu'il
ne peut s'empêcher de faire en boitant et trébuchant.
D'autres enfin, plus honnêtes, découragés du mouvement et des combats
de la mer, se laissent gagner à la terre, moins guerrière et moins
agitée. L'hiver, et presque toujours, ils l'habitent, y font des
terriers. Peut-être ils changeraient tout à fait, et se constitueraient
insectes, si la mer ne leur restait chère, comme leur patrie d'amour. De
même qu'une fois par an les douze tribus d'Israël s'en allaient à
Jérusalem pour la fête des Tabernacles, on voit sur certaines plages ces
fidèles enfants de la mer qui s'en vont, en corps de peuple, lui
présenter leurs hommages, lui confier leurs tendres oeufs, à cette grande
et bonne nourrice, et recommander leurs petits à celle qui berça leurs
aïeux.
XI
LE POISSON
Le libre élément, la mer, doit tôt ou tard nous créer un être à sa
ressemblance, un être éminemment libre, glissant, onduleux, fluide, qui
coule à l'image du flot, mais en qui la mobilité merveilleuse vienne
d'un miracle intérieur, plus grand encore, d'un organisme central, fin
et fort, très-élastique, tel que jusqu'ici nul être n'eut rien
d'approchant.
Le mollusque rampant sur le ventre fut le pauvre serf de la glèbe. Le
poulpe, avec son orgueil, son enflure, son ronflement, mauvais nageur et
point marcheur, n'est guère moins le serf du hasard; sans sa puissance
d'engourdir, il n'eût pas vécu. Le crustacé belliqueux, tour à tour si
haut et si bas, la terreur, la risée de tous, subit les morts
alternatives où il est l'esclave, la proie, le jouet même du plus
faible.
Grandes et terribles servitudes: comment nous en dégager?
* * *
La liberté est dans la force. Dès l'origine, à tâtons, la vie, en
cherchant la force, semblait confusément rêver la future création d'un
axe central qui ferait l'être un, et décuplerait la vigueur du
mouvement. Les rayonnés, les mollusques, en eurent des pressentiments,
en ébauchèrent quelques essais. Mais ils étaient trop distraits par le
problème accablant de la défense extérieure. L'enveloppe, toujours
l'enveloppe, c'est ce qui préoccupait obstinément ces pauvres êtres. En
ce genre, ils firent des chefs-d'oeuvre: boule épineuse de l'oursin,
conque tout à la fois ouverte et fermée de l'haliotide, enfin l'armure
du crustacé à pièces articulées, perfection de la défense, et
terriblement offensive! Quoi de plus? qu'ajoutera-t-on? rien, ce semble.
Rien? non, tout. Qu'il vienne un être qui se fie au mouvement, un être
de libre audace, qui méprise tous ces gens comme infirmes ou
tardigrades, qui considère l'enveloppe comme chose subordonnée et
concentre la force en soi.
Le crustacé s'entourait comme d'un squelette extérieur. Le poisson se le
fait au centre, en son intime intérieur, sur l'axe où les nerfs, les
muscles, tout organe viendra s'attacher.
Fantasque invention, ce semble, et au rebours du bon sens: placer le
dur, le solide, précisément à l'endroit que garde si bien la chair!
L'os, si utile au dehors, le mettre à la place profonde où sa dureté
sert si peu!
Le crustacé dut en rire, quand il vit la première fois un être mou,
gros, trapu (les poissons de la mer des Indes), qui, s'essayant,
glissait, coulait, sans coquille, armure, ni défense; n'ayant sa force
qu'au dedans, protégé uniquement par sa fluidité gluante, par le mucus
exubérant qui l'entoure, et qui, peu à peu, se fixe en écailles
élastiques. Molle cuirasse qui prête et plie, qui cède sans céder tout à
fait.
* * *
C'était une révolution analogue à celle de Gustave-Adolphe quand il
allégea son soldat des pesantes armures de fer, ne lui couvrant plus la
poitrine que d'un justaucorps de chamois, d'une peau forte, légère et
souple.
Révolution hardie, mais sage. Notre poisson, n'étant plus, comme le
crabe, captif d'une armure, est du même coup délivré de la condition
cruelle à laquelle tenait cette armure, la mue, le danger, la faiblesse,
l'effort, la déperdition énorme de force qui se fait en ce moment. Il
mue peu et lentement, comme l'homme et les grands animaux. Il épargne,
amasse la vie, se crée le trésor d'un puissant système nerveux, à
nombreux fils télégraphiques qui vont sonner, retentir à l'épine et au
cerveau. Que l'os soit absent ou très-mou, que le poisson garde encore
l'apparence embryonnaire, il n'en a pas moins sa grande harmonie par ce
riche écheveau des filets nerveux.
Nous n'avons pas dans le poisson les faiblesses élégantes du reptile et
de l'insecte, si sveltes, qu'on peut, à telles places, couper comme un
fil. Il est segmenté comme eux, mais ces segments sont dessous, bien
cachés et bien gardés. Il s'en aide pour se contracter sans s'exposer,
comme ils font, à être aisément divisé.
Comme le crustacé, le poisson préfère la force à la beauté, et, pour
cela, il supprime le cou. Tête et tronc, tout est d'une masse. Principe
admirable de force, qui fait que pour couper l'eau, un élément si
divisible, il frappe énormément fort, s'il veut mille fois plus qu'il ne
faut. Alors c'est un trait, une flèche, la rapidité de la foudre.
L'os intérieur, qui dans la seiche apparut unique et informe, ici est un
grand système _un, mais très-multiple_,--un pour la force
d'unité,--multiple pour l'élasticité, pour s'approprier aux muscles,
qui, contractés, dilatés tour à tour, font le mouvement. Merveille,
véritable merveille que cette forme du poisson, si compacte (à voir du
dehors), et si contractable au dedans, cette carène de fines côtes si
flexibles (dans le hareng, dans l'alose, etc.), où s'attachent les
muscles moteurs qui poussent d'un choc alternatif. Aussi il n'expose au
dehors que des rames auxiliaires, courtes nageoires qui risquent peu,
qui, fortes, piquantes et gluantes, blessent, éludent, échappent. Que
tout cela est supérieur au poulpe ou à la méduse, qui présentent à tout
venant de molles tentacules de chair, friand morceau pour l'appétit des
crustacés ou des marsouins!
Au total, ce vrai fils de l'eau, mobile autant que sa mère, glisse à
travers par son mucus, fend de sa tête, choque des muscles (contractés
sur ses vertèbres, sur ses fines côtes onduleuses), enfin de ses fortes
nageoires il coupe, il rame, il dirige.
La moindre de ces puissances suffirait. Il les unit toutes,--type absolu
du mouvement.
L'oiseau même est moins mobile, en ce sens qu'il a besoin de _poser_. Il
est fixé pour la nuit. Le poisson jamais. Endormi il flotte encore.
Mobile à ce point, il est en même temps au plus haut degré robuste et
vivace. Partout où on voit de l'eau, on est sûr de le trouver; c'est
l'être universel du globe. Aux plus hauts lacs des Cordillères et des
montagnes d'Asie, où l'air est si raréfié, où nul être ne vit plus, là,
dans une grande solitude, le poisson seul s'obstine à vivre. C'est le
goujon, le poisson rouge, qui ont la gloire de voir ainsi toute la terre
au-dessous d'eux. De même, aux grandes profondeurs, sous des pesanteurs
effroyables, habitent les harengs, les morues. Forbes, qui divise la mer
en une dizaine de couches ou étages superposés, les a trouvés tous
habités, et au dernier, qu'on croit si sombre, il a trouvé un poisson
muni d'admirables yeux, qui y voit par conséquent et trouve assez de
lumière dans ce qui nous semble la nuit.