Le grand enchantement commence, et il va toujours augmenter, en

s'avançant vers l'équateur.

Des arbustes singuliers, élégants, les gorgones, les isis, étendent leur

riche éventail. Le corail rougit sous les flots.

À côté des brillants parterres d'une iris de toute couleur commencent

les plantes de pierres, les madrépores où toutes branches (faut-il dire

leurs mains et leurs doigts?) fleurissent d'une neige rosée comme celle

des pêchers, des pommiers. Sept cents lieues avant l'équateur, et sept

cents lieues au delà, continue cette magie d'illusion.

Il est des êtres incertains, les corallines, par exemple, que les trois

règnes se disputent. Elles tiennent de l'animal, elles tiennent du

minéral; finalement elles viennent d'être adjugées aux végétaux.

Peut-être est-ce le point réel où la vie obscurément se soulève du

sommeil de pierre, sans se détacher encore de ce rude point de départ,

comme pour nous avertir, nous si fiers et placés si haut, de la

fraternité terniaire, du droit que l'humble minéral a de monter et

s'animer, et de l'aspiration profonde qui est au sein de la Nature.

* * *

«Nos prairies, nos forêts de terre, dit Darwin, paraissent désertes et

vides, si on les compare à celles de la mer.» Et, en effet, tous ceux

qui courent sur les transparentes mers des Indes sont saisis de la

fantasmagorie que leur offre le fond. Elle est surtout surprenante par

l'échange singulier que les plantes et les animaux font de leurs

insignes naturels, de leur apparence. Les plantes molles et

gélatineuses, avec des organes arrondis qui ne semblent ni tiges ni

feuilles, affectant le gras, la douceur des courbes animales, semblent

vouloir qu'on s'y trompe, et qu'on les croie animaux. Les vrais animaux

ont l'air de s'ingénier pour être plantes et ressembler aux végétaux.

Ils imitent tout de l'autre règne. Les uns ont la solidité, la

quasi-éternité de l'arbre. Les autres sont épanouis, puis se fanent,

comme la fleur. Ainsi l'anémone de mer s'ouvre en pâle marguerite rose,

ou comme un aster grenat orné d'yeux d'azur. Mais, dès qu'elle a de sa

corolle laissé échapper une fille, une anémone nouvelle, vous la voyez

fondre et s'évanouir.

Bien autrement variable, le protée des eaux, l'alcyon, prend toute forme

et toute couleur. Il joue la plante, il joue le fruit; il se dresse en

éventail, devient une haie buissonneuse ou s'arrondit en gracieuse

corbeille. Mais tout cela fugitif, éphémère, de vie si craintive, qu'au

moindre frémissement tout disparaît, rien ne reste; tout en un moment

est rentré au sein de la mère commune. Vous retrouvez la sensitive dans

une de ces formes légères; la cornulaire, au toucher, se replie sur

elle-même, ferme son sein, comme la fleur sensible à la fraîcheur du

soir.

Lorsque d'en haut vous vous penchez au bord des récifs, des bancs de

coraux, vous voyez sous l'eau le fond du tapis, vert d'astrées et de

tubipores, les fungies moulées en boules de neige, les méandrines

historiées de leur labyrinthe, dont les vallées, les collines, se

marquent en vives couleurs. Les cariophylles (ou oeillets) de velours

vert, nué d'orange, au bout de leur rameau calcaire, pèchent leurs

petits aliments en remuant doucement dans l'eau leurs riches étamines

d'or.

Sur la tête de ce monde d'en bas, comme pour l'abriter du soleil,

ondulant en saules, en lianes, ou se balançant en palmiers, les

majestueuses gorgones de plusieurs pieds font, avec les arbres nains de

l'isis, une forêt. D'un arbre à l'autre, la plumaria enroule sa spirale

qu'on croirait une vrille de vigne et les fait correspondre ensemble par

ses fins et légers rameaux, nuancés de brillants reflets.

Cela charme, cela trouble; c'est un vertige et comme un songe. La fée

aux mirages glissants, l'eau, ajoute à ces couleurs un prisme de teintes

fuyantes, une mobilité merveilleuse, une inconstance capricieuse, une

hésitation, un doute.

Ai-je vu? Non, ce n'était pas... Était-ce un être ou un reflet?... Oui

pourtant, ce sont bien des êtres! car je vois un monde réel qui s'y loge

et qui s'y joue. Les mollusques y ont confiance, y traînent leur

coquille nacrée. Les crabes y ont confiance, y courent, y chassent.

D'étranges poissons, ventrus et courts, vêtus d'or et de cent couleurs,

y promènent leur paresse. Des anélides pourpres, violettes, serpentent

et s'agitent près de la délicate étoile, l'ophiure, qui, sous le soleil,

tend, détend, roule et déroule tour à tour ses bras élégants.

Dans cette fantasmagorie, avec plus de gravité, le madrépore arborescent

montre ses couleurs moins vives. Sa beauté est dans la forme.

Elle est dans l'ensemble surtout, dans le noble aspect de la cité

commune; l'individu est modeste, et la république imposante. Ici, elle a

l'assise forte de l'aloès et du cactus. Ailleurs, c'est la tête du cerf,

sa superbe ramure. Ailleurs encore l'extension des vigoureux rameaux

d'un cèdre qui a d'abord tendu des bras horizontaux et qui va monter

toujours.

Ces formes, aujourd'hui dépouillées des milliers de fleurs vivantes qui

les animaient, les couvraient, ont peut-être, en cet état sévère, un

plus vif attrait pour l'esprit. J'aime à voir les arbres l'hiver, quand

leurs fins rameaux, dégagés du luxe encombrant des feuilles, nous disent

ce qu'ils sont en eux-mêmes, révèlent délicatement leur personnalité

cachée. Il en est ainsi de ces madrépores. Dans leur nudité actuelle, de

peintures devenus sculptures, plus abstraits pour ainsi dire, il semble

qu'ils vont nous apprendre le secret de ces petits peuples dont ils sont

le monument. Plusieurs ont l'air de nous parler par d'étranges

caractères. Ils ont des enlacements, des enroulements compliqués qui

visiblement diraient quelque chose. Qui saura les interpréter? et quel

mot pourrait les traduire?

On sent bien qu'aujourd'hui encore il y a une pensée là dedans. On ne

s'en détache pas aisément. On y revient, et l'on y reste. On épèle, on

croit comprendre. Puis, cette lueur vous fuit, et l'on se frappe le

front.

Combien les ruches d'abeilles dans leur froide géométrie sont moins

significatives! Elles sont un produit de la vie. Mais ceci, c'est la vie

même. La pierre ne fut pas simplement la base et l'abri de ce peuple;

elle fut un peuple antérieur, la génération primitive qui, peu à peu

supprimée par les jeunes qui venaient dessus, a pris cette consistance.

Donc, tout le mouvement d'alors, l'allure de la cité première, sont là

visibles et saisissants, d'une vérité flagrante, comme tel détail vivant

d'Herculanum ou Pompeï. Mais ici tout s'est fait sans violence et sans

catastrophe, par un progrès naturel; il y a une paix sereine, un attrait

singulier de douceur.

Tout sculpteur y admirerait les formes d'un art merveilleux qui, dans

les mêmes motifs, a trouvé d'infinies variantes, à changer et renouveler

tous nos arts d'ornementation.

Mais il y a à considérer bien autre chose que la forme. Les riches

arborescences où s'épancha l'activité de ces laborieuses tribus, les

ingénieux labyrinthes qui semblent chercher un fil, ce profond jeu

symbolique de vie végétale et de toute vie, c'est l'effort d'une pensée,

d'une libellé captive, ses tâtonnements timides vers la lumière

promise,--éclair charmant de la jeune âme engagée dans la vie commune,

mais qui doucement, sans violence, avec grâce s'en émancipait.

J'ai chez moi deux de ces petits arbres, d'espèce analogue, pourtant

différente. Nul végétal n'est comparable. L'un de blancheur immaculée,

comme d'un albâtre sans éclat, d'une richesse amoureuse qui de chaque

branche, elle-même ramifiée, donne à flot boutons, bourgeons, petites

fleurs, sans jamais pouvoir dire: Assez.--L'autre, moins blanc et plus

serré, dont tout rameau comprend un monde. Adorables tous les deux par

la ressemblance et la dissemblance, l'innocence, la fraternité. Oh! qui

me dirait le mystère de l'âme enfantine et charmante qui a fait cette

féerie! On la sent circuler encore, cette âme libre et captive, mais

d'une captivité aimée, qui rêve la liberté et n'en voudrait pas tout à

fait.

Les arts n'ont pas su jusqu'ici s'emparer de ces merveilles, qui les

auraient tant servis. Labelle statue de la Nature (à la porte du Jardin

des Plantes) eût dû en être entourée. On ne devait montrer la Nature que

dans la féerie triomphale qui ne la quitte jamais. Il fallait, sans

ménager, exhausser de tous ses dons à la hauteur d'une montagne le trône

majestueux où on la fait asseoir. Ses premiers-nés, les madrépores,

heureux de s'enterrer dessous, en auraient fourni les assises, y mettant

leurs rameaux d'albâtre, leurs méandres et leurs étoiles. Au-dessus

leurs soeurs onduleuses, de leurs corps, de leurs fins cheveux, auraient

fait un doux lit vivant pour embrasser mollement de leur caressant amour

la divine Mère en son rêve de l'éternel enfantement.

La peinture n'a pas réussi à ces choses mieux que la sculpture. Elle a

peint les fleurs animées comme elle aurait fait des fleurs. Ce sont, au

fond, des couleurs extraordinairement différentes. Les gravures

coloriées dont on se contente en donnent la plus pauvre idée. Leurs

teintes plates, pâles, quoi qu'on fasse, n'en rendent jamais l'onctueuse

douceur, la souplesse, la tiède émotion. Les émaux, si l'on s'en

servait, comme l'a essayé Palissy, y seraient toujours durs et froids;

admirables pour les reptiles, pour les écailles de poissons, ils sont

trop luisants pour rendre ces molles et tendres créatures qui n'ont pas

même de peau. Les petits poumons extérieurs que montrent les annélides,

les légers filets nuageux que font flotter certains polypes, les cheveux

mobiles et sensibles qui ondoient sous la méduse, sont des objets

non-seulement délicats mais attendrissants. Ils sont de toutes nuances,

fines et vagues, et pourtant chaudes. C'est comme une haleine devenue

visible. Vous y voyez une iris pour l'amusement des yeux. Pour eux,

c'est chose sérieuse, c'est leur sang, leur faible vie traduite en

teintes, en reflets, en lueurs changeantes qui s'animent ou pâlissent,

tour à tour aspirent, expirent.... Prenez garde. N'étouffez pas la

petite âme flottante, muette, qui pourtant vous dit tout, et livre son

mystère intime dans ces palpitantes couleurs.

* * *

Les couleurs survivent peu. La plupart fondent et disparaissent.

Eux-mêmes, les madrépores, ne laissent d'eux que leur base, qu'on

croirait inorganique, et qui n'est pourtant que la vie condensée,

solidifiée.

Les femmes, qui ont ce sens bien plus fin que nous, ne s'y sont pas

trompées; elles ont senti confusément qu'un de ces arbres, le corail,

était une chose vivante. De là une juste préférence. La science eut

beau leur soutenir que ce n'était qu'une pierre; puis, que ce n'était

qu'un arbuste. Elles y sentaient autre chose.

«Madame, pourquoi préférez-vous à toutes les pierres précieuses cet

arbre d'un rouge douteux?--Monsieur, il va à mon teint. Les rubis

pâlissent. Celui-ci, mat et moins vif, relève plutôt la blancheur.»

Elle a raison. Les deux objets sont parents. Dans le corail, comme sur

sa lèvre et sur sa joue, c'est le fer qui fait la couleur (Vogel). Il

rougit l'un et rose l'autre.

«Mais, madame, ces pierres brillantes ont un poli incomparable.--Oui,

mais celui-ci est doux. Il a la douceur de la peau, et il en garde la

tiédeur. Dès que je l'ai deux minutes, c'est ma chair et c'est moi-même.

Et je ne m'en distingue plus.

«--Madame, il est de plus beaux rouges.--Docteur, laissez-moi celui-ci.

Je l'aime. Pourquoi? Je n'en sais rien... Ou, s'il y a une raison, celle

qui en vaut bien une autre, c'est que son nom oriental et le vrai,

c'est: «Fleur de sang.»

V

LES FAISEURS DE MONDES

Notre Muséum d'histoire naturelle, dans sa trop étroite enceinte, est un

palais de féerie. Le génie des métamorphoses, de Lamarck et de Geoffroy,

semble y résider partout. Dans la sombre salle d'en bas les madrépores,

en silence, fondent le monde de plus en plus vivant, qui s'élève

au-dessus d'eux. Plus haut le peuple des mers, ayant atteint sa complète

énergie d'organisation dans ses animaux supérieurs, prépare les vies de

la terre. Au sommet, les mammifères.--Sur lesquels la tribu divine des

oiseaux déploie ses ailes et semble chanter encore.

La foule ne regarde guère les premiers. Elle passe vite devant ces aînés

du globe. Il fait froid, humide chez eux. Elle monte vers la lumière,

vers tant de choses brillantes. Nacre, ailes de papillons, plumes

d'oiseaux, c'est ce qui la charme. Moi qui m'arrête plus en bas, je me

suis souvent vu seul dans l'obscure petite galerie.

J'aime cette crypte de la grande église. J'y sens mieux l'âme sacrée,

l'esprit présent de nos maîtres, leur grand, leur sublime effort, et

aussi l'audace immortelle des voyageurs partis de là. Quelque part que

soient leurs os, eux-mêmes restent au Muséum par les trésors qu'ils lui

donnèrent et qu'ils ont payés de leur vie.

* * *

L'autre jour, 1er octobre, m'y étant un peu attardé, j'y lisais non

sans peine l'étiquette de quelques madrépores. L'une, placée tout près

de la porte, me montra ce nom: «Lamarck.»

Une chaleur me passa au coeur, un mouvement religieux.

Grand nom et déjà antique! C'est comme si, aux tombeaux de Saint-Denis,

on voyait le nom de Clovis. La gloire de ses successeurs, leur royauté,

leurs débats, ont obscurci, reculé dans le temps celui par lequel

pourtant on passa d'un siècle à l'autre. C'est lui, cet aveugle Homère

du Muséum, qui, par l'instinct du génie, créa, organisa, nomma, ce

qu'on ne savait guère encore, la classe des _Invertébrés_.

Une classe? mais c'est un monde, c'est l'abîme de la vie molle et

demi-organisée à qui manque encore la vertèbre, la centralisation

osseuse, le soutien essentiel de la personnalité. Ils intéressent

d'autant plus, car visiblement ils commencent tout. Humbles tribus,

jusque-là négligées! Réaumur, dans les insectes, avait mis les

crocodiles. Le glorieux comte de Buffon ne daigna savoir les noms de

cette populace infime; il les laissa hors du Versailles olympien qu'il

élevait à la Nature. Ils attendirent jusqu'à Lamarck, ces grands peuples

obscurs, confus, ces exilés de la science, qui pourtant remplissent

tout, ont tout préparé. C'étaient justement les aînés qu'on avait

empêchés d'entrer. Les admis, à les compter, auraient été peu de chose.

Si l'on veut juger par le nombre, on pouvait dire que l'exclue, oubliée,

laissée à la porte, c'était la Nature elle-même.

* * *

Le génie des métamorphoses venait d'être émancipé par la botanique et

par la chimie. Ce fut une chose hardie, mais féconde, de prendre

Lamarck dans la botanique où il avait passé sa vie et de lui imposer

d'enseigner les animaux. Ce génie ardent et fait aux miracles pour les

transformations des plantes, plein de foi dans l'unité de là vie, fit

sortir et les animaux, et le grand animal, le globe, de l'état pétrifié

où on les tenait. Il rétablit de forme en forme la circulation de

l'esprit. Demi-aveugle, à tâtons, il toucha intrépidement mille choses

dont les clairvoyants n'osaient approcher encore. Du moins, il y mettait

sa flamme. Geoffroy, Cuvier et Blainville les ont trouvées chaudes et

vivantes. «Tout est vivant, disait-il, ou le fut. Tout est vie, présente

ou passée.» Grand effort révolutionnaire contre la matière inerte, et

qui irait jusqu'à supprimer l'inorganique. Rien ne serait mort tout à

fait. Ce qui a vécu peut dormir et garder la vie latente, une aptitude à

revivre. Qui est vraiment mort? personne.

Ce mot a enflé d'un souffle immense les voiles du dix-neuvième siècle.

Hasardé, ou non, il nous a poussés où nous n'aurions été jamais. Nous

nous sommes mis en quête, demandant à chaque chose, histoire ou histoire

naturelle: «Qui es-tu?--Je suis la vie.»--La mort a été fuyant sous le

regard des sciences. L'esprit va toujours vainqueur et la faisant

reculer.

* * *

Entre ces ressuscités, je vois d'abord mes madrépores. Jusque-là pierre

morte et calcaire grossier, ils prirent l'intérêt de la vie. Lorsque

Lamarck les réunit, les expliqua au Muséum, on venait de les surprendre

dans le mystère de leur activité, dans leurs immenses créations. On

avait appris d'eux comment se fait un monde. On commença à soupçonner

que, si la terre fait l'animal, l'animal aussi fait la terre, et que

tous deux accomplissent l'un pour l'autre l'office de création.

L'animalité est partout. Elle emplit tout et peuple tout. On en trouve

les restes ou l'empreinte jusque dans ces minéraux, comme le marbre

statuaire, l'albâtre, qui ont passé par le creuset des feux les plus

destructeurs. À chaque pas dans la connaissance de l'actuel, on découvre

un passé énorme de vie animale. Du jour où l'optique permit d'apercevoir

l'infusoire, on le vit faisant les montagnes, on le vit pavant l'Océan.

Le dur silex du tripoli est une masse d'animalcules, l'éponge un silex

animé. Nos calcaires tout animaux. Paris est bâti d'infusoires. Une

partie de l'Allemagne repose sur une mer de corail, aujourd'hui

ensevelie. Infusoires, coraux, testacés, c'est de la chaux, de la craie.

Sans cesse ils la tirent de la mer. Mais les poissons qui dévorent le

corail le rendent comme craie, et restituent celle-ci aux eaux d'où elle

est venue. Ainsi la mer de corail, dans son travail d'enfantement, de

soulèvements, de mouvements, dans ses constructions sans cesse

augmentées ou affaissées, bâties, ruinées, rebâties, est une fabrique

immense de calcaire, qui va alternant entre ses deux vies: vie

_agissante_ aujourd'hui, vie _disponible_ qui agira demain.

* * *

Forster a vu, et très-bien vu (ce qu'on a nié à tort) que ces îles

circulaires sont des cratères de volcans, exhaussés par les polypes.

Dans toute hypothèse contraire on ne peut expliquer cette identité de

forme. C'est toujours un petit anneau d'environ cent pas de diamètre,

fort bas, battu au dehors par les flots, mais renfermant au dedans un

bassin tranquille. Quelques plantes de trois ou quatre espèces font une

couronne de verdure clairsemée au bassin intérieur. L'eau est du plus

beau vert. L'anneau est de sable blanc (résidu de coraux dissous) en

contraste avec le bleu foncé de l'Océan. Sous l'eau salée, nos ouvriers

travaillent. Selon leurs espèces ou leurs caractères, les uns plus

hardis aux brisants, aux côtés paisibles les bonnes gens timides.

Voilà un monde peu varié. Attendez. Les vents les courants, travaillent

à l'enrichir. Il ne faut qu'une bonne tempête pour que les îles voisines

fassent la fortune de celle-ci. C'est là une des plus magnifiques

fonctions de la tempête. Plus elle est grande, violente,

tourbillonnante, enlevant tout, plus elle est féconde. Une trombe passe

sur une île: le torrent qu'elle y produit, chargé de limon, de débris,

de plantes mortes ou vivantes, parfois de forêts arrachées, flot noir,

bourbeux, perce la mer, et bientôt poussé des vagues ici et là,

distribue ces présents aux îles prochaines.

Un grand messager de la vie, et l'un des plus transportables, c'est la

solide noix de coco. Non-seulement elle voyage; mais, jetée sur les

récifs, si elle trouve un peu de sable blanc, où périraient d'autres

plantes, elle y prend et s'en contente. Si elle trouve une eau saumâtre

qu'aucun végétal n'aimerait, elle la compte pour eau douce, et vit là,

et s'enfonce là. Elle germe, elle pousse, et c'est un arbre, un robuste

cocotier. Un arbre, c'est bientôt de l'eau douce, et des débris, donc de

la terre. Cela invite d'autres arbres, et bientôt l'on voit des

palmiers. Des vapeurs arrêtées par eux se fait un ruisseau qui, coulant

du centre de l'île, maintient dans la blanche ceinture une percée que

respectent les polypes, habitants de l'eau salée.

* * *

On connaît maintenant la rapidité extrême de leur travail. À

Rio-Janeiro, en quarante jours de relâche, des canots disparaissaient

déjà sous les tubulaires qui s'en étaient emparés. Un détroit, près de

l'Australie, comptait naguère vingt-six îlots. Il en a déjà cent

cinquante bien reconnus; l'Amirauté anglaise annonce qu'il en a

davantage, et qu'en vingt ans, dans sa longueur de quarante lieues, il

sera impraticable.

Le récif oriental de l'Australie a trois cent soixante lieues (cent

vingt-sept sans interruption); celui de la Nouvelle-Calédonie, cent

quarante-cinq lieues. Des groupes d'îles, dans le Pacifique, ont quatre

cents lieues de long, sur cent cinquante de large. La seule chaîne des

Maldives a presque cinq cents milles de long. Ajoutez les bancs de l'île

de France, les bas-fonds de la mer Rouge, incessamment exhaussés.

Timor, avec ses environs, offre un monde tout animal. On ne foule que

choses vivantes. Les roches offrent tant de formes bizarres, et de

riches couleurs, qu'on en est saisi, ébloui. Vous les voyez dans un

espace de plusieurs lieues dans l'eau de mer, peu profonde (peut-être

d'un pied), qui travaillent tranquillement, mais activement continuent

leur métier de créateurs.

Le premier observateur intelligent fut Forster, compagnon de Cook, qui

les trouva à l'ouvrage, les prit sur le fait dans leur grande

conspiration pour faire à petit bruit des îles par milliers, des chaînes

d'îles, peu à peu un continent.

Cela se passait sous ses yeux comme aux premiers jours du monde. Des

profondeurs sous-marines le feu central pousse un dôme, un cône, qui,

s'entr'ouvrant, de sa lave pendant quelque temps fait un cratère

circulaire. Mais la force volcanique s'épuise. Et ce cratère tiède se

couronne de gelée vivante, animale et polypière, qui, rejetant toujours

de soi un mucus, va exhaussant ce cirque jusqu'à la basse mer; pas plus

haut; car, au-dessus, ils seraient toujours à sec; mais, d'autre part,

pas plus bas; car ils visent à la lumière. S'ils n'ont pas d'organe

spécial pour la percevoir, elle les pénètre. Le puissant soleil des

tropiques, qui traverse de part en part leur petit être transparent,

semble avoir sur eux l'attraction d'un invincible magnétisme. Quand la

mer baisse et les découvre, ils n'en restent pas moins ouverts et

boivent la vive lumière.

* * *

Dumont d'Urville, qui si souvent côtoyait leurs petites îles, dit:

«C'est un étrange supplice de voir de près la paix de ce bassin

intérieur, de voir tout autour sous l'eau peu profonde des bancs avancés

où s'étalent les coraux en parfaite sécurité, lorsqu'on est soi-même en

pleine tempête.» Ce monde aimable est un écueil. Touchez et vous êtes

brisé. La mer transparente vous montre un abîme à pic de cent brasses.

Ne vous fiez pas aux ancres. Nul câble qui, au frottement, ne soit usé,

bientôt coupé. L'anxiété est extrême dans les longues nuits où la houle

australe vous pousse sur ces tranchants rasoirs.

* * *

Les innocents faiseurs d'écueils ne manquent pourtant pas de réponse aux

accusations. Ils disent: «Donnez-nous le temps. Ces bords adoucis peu à

peu deviendront hospitaliers. Laissez-nous faire. Les bancs liés aux

bancs voisins n'auront plus ces remous terribles. Nous vous faisons un

monde de rechange pour le cas où périrait le vôtre. Vous nous bénirez

peut-être, s'il vous vient un cataclysme, si, comme l'a dit quelqu'un,

la mer verse d'un pôle à l'autre tous les dix mille ans. Vous vous

tiendrez fort heureux de trouver là nos îles australes où nous aurons

fait un refuge.

«Avouons-le, disent-ils encore, quand même malheureusement quelques

vaisseaux y périraient, ce que nous faisons ici est utile, est bon et

grand. Notre monde improvisé pourrait avoir quelque orgueil. Sans parler

de la beauté de ses triomphantes couleurs qui effacent celles de la

terre, sans parler des gracieux cercles, des courbes où nous nous

complaisons,--tant de problèmes obscurs qui vous arrêtent semblent chez

nous avoir trouvé solution. La distribution du travail, une charmante

variété dans une grande régularité, un ordre géométrique qui cependant a

les grâces d'une liberté naissante,--où trouver cela chez vous autres

hommes?

«Notre travail incessant pour alléger l'eau de ses sels y crée les

courants magnifiques qui en font la vie, la salubrité. Nous sommes les

esprits de la mer; nous lui donnons le mouvement.

La mer · 第 6 / 19 段