nourrir. Et, non moins exacte, la chaude lumière nous caresse, nous pare
de ses riches couleurs. Nous sommes les bien-aimés de Dieu, ses ouvriers
favoris. Il nous charge d'ébaucher ses mondes. Tous les puînés de ce
globe qui viennent ont besoin de nous. Notre ami, le cocotier, ce géant
qui sur notre île inaugure la vie terrestre, n'y parvient qu'en nous
demandant nos poussières pour y puiser. La vie végétale, au fond, est un
legs, un don, une aumône de nos libéralités. Riche de nous, elle
nourrira la création supérieure.
«Mais pourquoi d'autres animaux? Nous sommes un monde complet,
harmonique, et qui suffit. Le cercle de la création pourrait se fermer
ici. Dieu par nous couronna son île; sur son ancien volcan de feu, il a
fait un volcan de vie,--bien mieux, l'épanouissement de ce paradis
vivant. Il a ce qu'il a voulu, et maintenant va se reposer.»
Pas encore et pas encore. Une création doit monter par-dessus la vôtre,
une chose que vous ne craignez pas. Ce rival n'est pas la tempête, vous
la bravez; ni l'eau douce, vous bâtissez à côté. Ce n'est pas même la
terre qui peu à peu envahit et couvre vos constructions. Cette autre
puissance, où est-elle? En vous. Tout polype n'est pas résigné à rester
polype. Il y a dans votre république telle création inquiète, qui dit
que la perfection de cette vie végétative ce n'est pas la vie. Elle en
rêve une autre à part:--s'en aller et naviguer seule, voir l'inconnu, le
vaste monde, se créer, au hasard du naufrage, certaine chose qui va
poindre en elle et reste obscure en vous:
C'est l'âme.
VI
FILLE DES MERS
J'ai passé les premiers mois de 1858 dans l'agréable petite ville
d'Hyères, qui de loin regarde la mer, les îles et la presqu'île dont sa
côte est abritée. La mer, à cette distance, attire plus puissamment
peut-être que si l'on était au bord. Les sentiers qui y mènent invitent,
soit qu'on suive, entre les jardins, les haies de jasmin et de myrte,
soit qu'en montant quelque peu on traverse les oliviers et un petit bois
mêlé de lauriers et de pins. Le bois n'empêche nullement qu'on n'ait de
temps à autre quelques échappées de la mer. Ce lieu est, non sans
raison, nommé Coste-Belle. Nous y rencontrions souvent, dans les beaux
jours d'un doux hiver, une fort touchante malade, une jeune princesse
étrangère venue là de cinq cents lieues pour prolonger quelque peu sa
vie défaillante. Cette vie courte avait été triste et dure. À peine
heureuse, elle se voyait mourir. Elle se traînait appuyée, tendrement
enveloppée de celui qui vivait d'elle et comptait ne pas survivre. Si
les voeux et les prières pouvaient prolonger une vie, elle eût vécu; elle
avait pour elle ceux de tous, surtout des pauvres. Mais le printemps
arrivait et sa fin. Dans un jour d'avril où tout renaissait, nous vîmes
passer encore les deux ombres sous ce bois pâle, comme un Élysée de
Virgile.
* * *
Nous arrivâmes au golfe le coeur plein de cette pensée. Entre les rochers
assez âpres, les lagunes que laissait la mer gardaient de petits animaux
trop lents qui n'avaient pu la suivre. Quelques coquilles étaient là
toutes retirées en elles-mêmes et souffrant de rester à sec. Au milieu
d'elles, sans coquille, sans abri, tout éployée gisait l'ombrelle
vivante qu'on nomme assez mal _méduse_. Pourquoi ce terrible nom pour un
être si charmant? Jamais je n'avais arrêté mon attention sur ces
naufragées qu'on voit si souvent au bord de la mer. Celle-ci était
petite, de la grandeur de ma main, mais singulièrement jolie, de nuances
douces et légères. Elle était d'un blanc d'opale où se perdait, comme
dans un nuage, une couronne de tendre lilas. Le vent l'avait retournée.
Sa couronne de cheveux lilas flottait en dessus, et la délicate ombrelle
(c'est-à-dire son propre corps), se trouvant dessous, touchait le
rocher. Très-froissée en ce pauvre corps, elle était blessée, déchirée
en ses fins cheveux qui sont ses organes pour respirer, absorber et même
aimer. Tout cela, sens dessus dessous, recevait d'aplomb le soleil
provençal, âpre à son premier réveil, plus âpre par l'aridité du mistral
qui s'y mêlait par moments. Double trait qui traversait la transparente
créature. Vivant dans ce milieu de mer dont le contact est caressant,
elle ne se cuirasse pas d'épiderme résistant, comme nous autres animaux
de la terre; elle reçoit tout à vif.
Près de sa lagune séchée, d'autres lagunes étaient pleines et
communiquaient à la mer. Le salut était à un pas. Mais, pour elle qui ne
se meut que par ses ondoyants cheveux, ce pas était infranchissable.
Sous ce soleil, on pouvait croire qu'elle serait bientôt dissoute,
absorbée, évanouie.
Rien de plus éphémère, de plus fugitif que ces filles de la mer. Il en
est de plus fluides, comme la légère bande d'azur qu'on appelle
_ceinture de Vénus_, et qui, à peine sortie de l'eau, se dissipe et
disparaît. La méduse, un peu plus fixée, a plus de peine à mourir.
Était-elle morte ou mourante? Je ne crois pas aisément à la mort; je
soutins qu'elle vivait. À tout hasard, il coûtait peu de l'ôter de là et
de la jeter dans la lagune d'à côté. S'il faut tout dire, à la toucher
j'avais un peu de répugnance. La délicieuse créature, avec son innocence
visible et l'iris de ses douces couleurs, était comme une gelée
tremblotante, glissait, échappait. Je passai outre cependant. Je glissai
la main dessous, soulevai avec précaution le corps immobile, d'où tous
les cheveux retombèrent, revenant à la position naturelle où ils sont
quand elle nage. Telle je la mis dans l'eau voisine. Elle enfonça, ne
donnant aucun signe de vie.
Je me promenai sur le bord. Mais au bout de dix minutes, j'allai revoir
ma méduse. Elle ondulait sous le vent. Réellement, elle remuait et se
remettait à flot. Avec une grâce singulière, ses cheveux fuyant sous
elle nageaient, doucement l'éloignaient du rocher. Elle n'allait pas
bien vite, mais enfin elle allait. Bientôt je la vis assez loin.
* * *
Elle n'aura peut-être pas tardé de chavirer encore. Il est impossible de
naviguer avec des moyens plus faibles et de façon plus dangereuse. Elles
craignent fort le rivage, où tant de choses dures les blessent, et, en
pleine mer, le vent à chaque instant les retourne. Alors leurs
cheveux-nageoires étant par-dessus, elles flottent à l'aventure, la
proie des poissons, la joie des oiseaux qui se font un jeu de les
enlever.
Pendant toute une saison passée aux bords de la Gironde, je les voyais
fatalement poussées par la passe, jetées à la côte par centaines, sécher
là misérablement. Celles-ci étaient grosses, blanches, fort belles à
leur arrivée, comme de grands lustres de cristal avec de riches
girandoles, où le soleil miroitant mettait des pierreries. Hélas! quel
état différent au bout de deux jours! le sable fort heureusement
s'affaissait dessous, les cachait.
Elles sont l'aliment de tous, et elles-mêmes n'ont guère d'aliment que
la vie peu organisée, vague encore, les atomes flottants de la mer.
Elles les engourdissent, les éthérisent, pour ainsi parler, et les
sucent sans les faire souffrir. Elles n'ont ni dents, ni armes. Nulle
défense. Seulement quelques espèces (et non pas toutes, dit Forbes)
peuvent, si on les attaque, sécréter une liqueur qui pique un peu, comme
l'ortie. Sensation si faible, au reste, que Dicquemare n'a pas craint de
la recevoir dans l'oeil et l'a fait impunément.
* * *
Voilà une créature bien peu garantie, et en grand hasard. Elle est
supérieure déjà. Elle a des sens, et, si l'on en juge par les
contractions, une susceptibilité notable de souffrir. On ne peut, comme
le polype, la partager impunément. Dans ce cas, lui, il se double, elle,
elle meurt. Comme lui, gélatineuse, elle semble un embryon, mais
l'embryon trop tôt renvoyé du sein de la mère commune, tiré de la base
solide, de l'association qui fit la sécurité du polype, est lancé dans
l'aventure.
* * *
Comment est-elle partie, l'imprudente? comment sans voile, rame ni
gouvernail, avoir quitté le port? Quel est son point de départ?
Ellis, en 1750, avait vu sur un polype surgir une petite méduse. De nos
jours plusieurs observateurs ont vu et mis hors de doute qu'elle est une
forme de polype, sortie de l'association. La méduse, pour le dire
simplement, est un polype émancipé.
Quoi d'étonnant? dit très-bien le sage M. Forbes, qui les a tant
étudiées. Cela veut dire seulement qu'à ce degré l'animal suit encore la
loi végétale. De l'arbre, être collectif, sort l'individu, le fruit
détaché, lequel fruit fera un autre arbre. Un poirier, c'est comme une
sorte de polypier végétal, dont la poire (libre individu) peut nous
donner un poirier. De même, dit Forbes encore, que la branche d'une
plante qui allait se charger de feuilles s'arrête dans son
développement, se contracte, devient un organe d'amour, je veux dire une
fleur,--le polypier, contractant quelques-uns de ses polypes,
transformant leurs estomacs contractés, fait le placenta, les oeufs d'où
sort sa fleur mobile, la jeune et gracieuse méduse. (_Ann. of the Nat.
hist._, t. XIV, 387.)
* * *
On aurait pu le deviner à cette grâce indécise, à cette faiblesse
désarmée qui ne craint rien, qui s'embarque sans instruments pour
naviguer, qui se confie trop à la vie. C'est la première et touchante
échappée de l'âme nouvelle, sortie, sans défense encore, des sûretés de
la vie commune, essayant d'être soi-même, d'agir et souffrir pour son
compte,--molle ébauche de la nature libre,--embryon de la liberté.
Être soi, être à soi seul un petit monde complet, grande tentation pour
tous! universelle séduction! belle folie qui fait l'effort et tout le
progrès du monde. Mais dans ces premiers essais, qu'elle semble peu
justifiée! On dirait que la méduse fut créée pour chavirer.
Chargée d'en haut, d'en bas mal assurée, elle est faite à l'opposé de la
physalie, sa parente. Celle-ci n'a au-dessus de l'eau qu'un petit
ballon, une vessie insubmersible, et laisse traîner au fond ses longs
tentacules, infiniment longs, de vingt pieds ou davantage, qui
l'assurent, balayent la mer, frappent le poisson de torpeur, le lui
livrent. Légère et insouciante, gonflant son ballon nacré, teinté de
bleu ou de pourpre, elle lance, par ses grands cheveux de sinistre azur,
un subtil venin dont la décharge foudroie.
Moins redoutables, les vélelles ne peuvent périr non plus. Elles ont la
forme de radeaux; leur petite organisation est déjà un peu solide; elles
savent se diriger, tourner au vent la voile oblique. Les porpites, qui
ne semblent qu'une fleur, une marguerite, ont pour elles leur légèreté;
elles flottent même après leur mort. Il en est de même de tant d'êtres
fantastiques et presque aériens, guirlandes à clochettes d'or ou
guirlandes de boutons de roses (physsophore, stéphanomie, etc.),
ceintures azurées de Vénus. Tout cela nage et surnage invinciblement, ne
craint que la terre, vogue au large, dans la grande mer, et, si violente
qu'elle semble y trouver toujours son salut. Les porpites et les
vélelles craignent si peu l'Océan que, pouvant toujours surnager, ils
font effort pour enfoncer, et, dès qu'il vient du gros temps, se cachent
dans la profondeur.
Telle n'est pas la pauvre méduse. Elle a à craindre le rivage, elle a à
craindre l'orage. Elle pourrait se faire pesante à volonté et descendre,
mais l'abîme lui est interdit; elle ne vit qu'à la surface, en pleine
lumière, en plein péril. Elle voit, elle entend, elle a le toucher fort
délicat, beaucoup trop pour son malheur. Elle ne peut se diriger. Ses
organes plus compliqués la surchargent et lui font perdre bien aisément
l'équilibre.
Aussi on est tenté de croire qu'elle se repent d'un essai de liberté si
hasardeuse, qu'elle regrette l'état inférieur, la sécurité de la vie
commune. Le polypier fit la méduse, la méduse fait le polypier. Elle
rentre à l'association. Mais cette vie végétative est si ennuyeuse, qu'à
la génération suivante, elle s'en émancipe encore et se relance au
hasard de sa vaine navigation. Alternative bizarre, où elle flotte
éternellement. Mobile, elle rêve le repos. Inerte, elle rêve le
mouvement.
* * *
Ces étranges métamorphoses, qui tour à tour élèvent, abaissent, l'être
indécis, et le font alterner entre deux vies si différentes, sont
vraisemblablement le fait des espèces inférieures, des méduses qui n'ont
pu entrer décidément encore dans la carrière irrévocable de
l'émancipation. Pour les autres, on croirait sans peine que leurs
variétés charmantes marquent des progrès intérieurs de vie, des degrés
de développement, les jeux, les grâces et les sourires de la liberté
nouvelle. Celle-ci, artiste admirable, sur ce thème si simple de disque
ou d'ombrelle qui flotte, d'un léger lustre de cristal où le soleil met
des lueurs, a fait une création infinie de jolies variantes, un déluge
de petites merveilles.
Toutes ces belles, à l'envi flottant sur le vert miroir dans leurs
couleurs gaies et douces, dans les mille attraits d'une coquetterie
enfantine et qui s'ignore, ont embarrassé la science, qui, pour leur
trouver des noms, a dû appeler à son secours et les reines de l'histoire
et les déesses de la mythologie. Celle-ci, c'est l'ondoyante Bérénice
dont la riche chevelure traîne et fait un flot dans les flots. Celle-là
c'est la petite Orithye, épouse d'Éole, qui, au souffle de son époux,
promène son urne blanche et pure, incertaine, à peine affermie par
l'enchevêtrement délicat de ses cheveux, que souvent elle enlace
par-dessous. Là-bas, Dionée, la pleureuse, semble une pleine coupe
d'albâtre qui laisse, en filets cristallins, déborder de splendides
larmes. Telles, en Suisse, j'ai vu s'épancher des cascades lasses et
paresseuses, qui, ayant fait trop de détours, semblaient tomber de
sommeil, de langueur.
* * *
Dans la grande féerie d'illumination que la mer déploie aux nuits
orageuses, la méduse a un rôle à part. Plongée, comme tant d'autres
êtres, dans le phosphore électrique dont ils sont tous pénétrés, elle le
rend à sa manière avec un charme personnel.
Qu'elle est sombre, la nuit en mer, quand on n'y voit pas ce phosphore!
Qu'elles sont vastes et redoutables, ses ténèbres! Sur terre, l'ombre
est moins obscure; on se reconnaît toujours à la variété des objets
qu'on touche, ou dont on pressent les formes; ils vous donnent des
points de repère. Mais la vaste nuit marine, un noir infini! rien et
rien!... Mille dangers possibles, inconnus!
On sent tout cela sur la côte même, quand on vit devant la mer. C'est
une grande jouissance quand, l'air devenant électrique, on voit au loin
apparaître un léger ruban de feu pâle. Qu'est-ce cela! On l'a vu chez
soi sur le poisson mort, par exemple le hareng. Mais vivant, dans ses
grandes flottes, dans les grandes traînées visqueuses qu'il laisse
derrière, il est encore plus lumineux. Cet éclat n'est point du tout le
privilège de la mort.--Est-ce un effet de la chaleur? Non, vous le
trouvez aux deux pôles, et dans les mers Antarctiques, et dans les mers
de Sibérie. Il est dans les nôtres, et dans toutes.
C'est l'électricité commune dont ces eaux, demi-vivantes, se dégagent
aux temps orageux, innocente et pacifique foudre dont tous les êtres
marins sont alors les conducteurs. Ils l'aspirent et ils l'expirent, la
restituent largement à leur mort. La mer la donne et la reprend. Le long
des côtes et des détroits, les froissements et les remous la font
circuler puissamment. Chaque être en prend, s'en empare plus ou moins
selon sa nature. Ici, des surfaces immenses de paisibles infusoires font
comme une mer lactée, d'une douce et blanche lumière, qui ensuite plus
animée tourne au jaune du soufre embrasé. Ici, des cônes de lumière vont
pirouettant sur eux-mêmes, ou roulent en boulets rouges. Un grand disque
de feu se fait (pyrosome), qui part du jaune opalin, un moment frappé de
vert, puis s'irrite, éclate dans le rouge, l'orange, puis s'assombrit
d'azur. Ces changements ont quelque chose de régulier qui indiquerait
une fonction naturelle, la contraction et dilatation d'un être qui
souffle le feu.
Cependant, à l'horizon, des serpents enflammés s'agitent sur une infinie
longueur (parfois vingt-cinq ou trente lieues). Les biphores et les
salpas, êtres transparents qui traversent et la mer et le phosphore,
donnent cette comédie serpentine. Étonnante association qui mène ces
danses effrénées, puis se sépare. Séparés, ses membres libres font des
petits libres encore, qui, à leur tour, engendreront des républiques
dansantes, pour répandre sur la mer cette bacchanale de feu.
De grandes flottes, plus paisibles, promènent sur les flots des
lumières. Les vélelles allument la nuit leurs petites embarcations. Les
béroés vont triomphantes comme des flammes. Nulles plus magiques que
celles de nos méduses. Est-ce un pur effet physique, comme celui qui
fait serpenter les salpas injectés de feu? Est-ce un acte d'aspiration,
comme d'autres en donnent l'idée? Est-ce caprice, comme chez tant
d'êtres qui se jouent aux étincelles d'une vaine et inconstante joie?
Non, les nobles et belles méduses (comme l'Océanique à couronne, comme
la charmante Dionée) semblent exprimer des pensées graves. Sous elles,
leurs cheveux lumineux, comme une sombre lampe qui veille, lancent des
lueurs mystérieuses d'émeraude et d'autres couleurs qui, jaillissant ou
pâlissant, révèlent un sentiment, et je ne sais quel mystère. On dirait
l'esprit de l'abîme qui en médite les secrets. On dirait l'âme qui vient
ou celle qui doit vivre un jour. Ou bien faudrait-il y voir le rêve
mélancolique d'une destinée impossible qui ne doit jamais atteindre son
but? Ou l'appel au bonheur d'amour qui seul nous console ici-bas?
On sait que, sur notre terre, chez nos lucioles, ce feu est le signal,
l'aveu de l'amante qui se désigne, dit sa retraite et se trahit. A-t-il
ce sens chez les méduses? On l'ignore. Ce qui est sûr, c'est qu'elles
versent ensemble leur flamme et leur vie. La sève féconde, chez elles,
la vertu de génération, y tient, et, à chaque éclair, échappe et va
diminuant.
Si l'on veut le plaisir cruel de redoubler cette féerie, on les expose à
la chaleur. Alors elles s'exaspèrent, rayonnent et deviennent si belles,
si belles!... que la scène est finie. Flamme, amour et vie, tout a fui,
tout s'est écoulé à la fois.
VII
LE PIQUEUR DE PIERRES
Lorsque l'excellent docteur Livingstone pénétra chez les pauvres
peuplades de l'Afrique qui ont peine à se défendre des marchands
d'esclaves et des lions, les femmes, le voyant armé de tous les arts
protecteurs de l'Europe et l'invoquant avec raison comme une providence
amie, lui disaient ce mot touchant: «Donne-nous le sommeil!»
C'est le mot que tous les êtres vivants, chacun dans sa langue,
adressent à la Nature. Tous désirent et rêvent la sécurité. On n'en peut
douter quand on voit les efforts ingénieux qu'ils font pour se la
donner. Ces efforts ont créé des arts. L'homme n'en invente pas un, sans
trouver que les animaux l'avaient inventé avant lui, inspiré de cet
instinct si fixe et si fort du salut.
Ils souffrent, ils craignent, ils veulent vivre. Il faut se garder de
croire que les êtres peu avancés, embryonnaires, soient peu sensibles.
Le contraire est certain. En tout embryon, ce qui est ébauché d'abord,
c'est le système nerveux, c'est-à-dire la capacité de sentir et de
souffrir. La douleur est l'aiguillon par lequel la prévoyance est peu à
peu stimulée, et l'être pressé, forcé de s'ingénier. Le plaisir y sert
aussi, et vous le voyez déjà dans ceux qu'on croirait les plus froids.
On a justement noté chez le limaçon le bonheur qu'il a, après des
recherches pénibles d'amour, de rencontrer l'objet aimé. Tous deux,
d'une grâce émue, ondulant de leurs cous de cygne, s'adressent de vives
caresses. Qui dit cela? le sévère, le très-exact Blainville. (_Moll._,
p. 181.)
Mais, hélas! combien la douleur est largement prodiguée! Qui n'a vu avec
tristesse les lents et pénibles efforts du mollusque sans coquille, qui
traîne sur le ventre? Choquante mais trop fidèle image du foetus qu'un
hasard cruel aurait arraché de la mère, jeté sur le sol sans défense et
nu. La triste bête épaissit sa peau autant qu'elle peut, adoucit les
aspérités et rend sa route glissante. N'importe. Elle doit subir un à un
tous les obstacles, les chocs, les pointes de caillou. Elle est
endurcie, résignée, je le veux bien. Et pourtant, à tel contact, elle se
tord, elle se contracte, donne les signes d'une très-vive sensibilité.
* * *
Avec tout cela, elle aime, la grande Âme d'harmonie, qui est l'unité du
monde. Elle aime, et par l'alternative de plaisir et de douleur elle
cultive tous les êtres et les oblige à monter.
Mais, pour monter, pour passer à un degré supérieur, il faut qu'ils
aient épuisé tout ce que l'inférieur contient d'épreuves plus ou moins
pénibles, de stimulants d'invention et d'art instinctif. Il faut même
qu'ils aient exagéré leur genre, en aient rencontré l'excès, qui, par
contraste, fait sentir le besoin d'un genre opposé. Le progrès se fait
ainsi par une sorte d'oscillation entre les qualités contraires qui tour
à tour se dégagent et s'incarnent dans la vie.
Traduisons ces choses divines en langage humain, familier, peu digne de
leur grandeur, mais qui les fera comprendre:
La Nature, s'étant plu longtemps à faire et défaire la méduse, à varier
à l'infini ce thème gracieux de liberté naissante, un matin se frappa le
front, se dit: «J'ai fait un coup de tête. Cela est charmant. Mais j'ai
oublié d'assurer la vie de la pauvre créature. Elle ne pourra subsister
que par l'infini du nombre, l'excès de sa fécondité. Il me faut
maintenant un être plus prudent et mieux gardé. Qu'il soit craintif,
s'il le faut. Mais surtout, je le veux, qu'il vive!»
* * *
Ces craintifs, dès qu'ils apparurent, se jetèrent dans la prudence
jusqu'aux limites dernières. Ils fuirent le jour, s'enfermèrent. Pour se
sauver des contacts durs, secs, tranchants, de la pierre, ils
employèrent le moyen universel, celui de la mue. De leur mue
gélatineuse, ils sécrétèrent une enveloppe, un tube qui va s'allongeant
autant que leur chemin s'allonge. Misérable expédient qui tient ces
mineurs (les tarets) hors de la lumière et hors de l'air libre, qui leur
cause une dépense énorme de substance. Chaque pas leur coûte infiniment,
les frais d'une maison complète. Un être qui se ruine ainsi pour vivre
ne peut que végéter pauvre, incapable de progrès.
La ressource n'est guère meilleure, de s'ensevelir par moment, de se
cacher dans le sable à la mer basse, en remontant quand le flux revient.
C'est le manège que vous voyez chez les solens. Vie variable,
incertaine, fugitive deux fois par jour, et de constante inquiétude.
* * *
Chez des êtres bien inférieurs, une chose obscure encore, qui devait
changer le monde à la longue, avait commencé à poindre. Les simples
étoiles de mer, dans leurs cinq rayons, avaient un certain soutien,
quelque chose comme une charpente de pièces articulées, au dehors
quelques épines, des suçoirs qui avancent, reculent à volonté. Un animal
fort modeste, mais timide et sérieux, semble avoir fait son profit de
cette ébauche grossière. Il dit, je pense, à la Nature:
«Je suis né sans ambition. Je ne demande pas les dons brillants de
messieurs les mollusques. Je ne ferai nacre ni perle. Je ne veux pas de
couleur brillante, un luxe qui me désignerait. Je désire encore bien
moins la grâce de vos étourdies les méduses, le charme ondoyant de leurs
cheveux enflammés qui attirent, les font attaquer et leur servent à
faire naufrage. Ô mère! je ne veux qu'une chose, _être_... être un, et
sans appendices extérieurs et compromettants,--être ramassé, fort en
moi, arrondi, car c'est la forme qui donnera le moins de prise,--l'être
enfin centralisé.
«J'ai bien peu l'instinct des voyages. De la mer haute à la mer basse,
rouler quelquefois, c'est assez. Collé strictement sur mon roc, je
résoudrai là le problème que votre futur favori, l'homme, doit chercher
en vain, le problème de la sûreté: _exclure strictement l'ennemi, tout
en admettant l'ami_, surtout l'eau, l'air et la lumière. Il m'en
coûtera, je le sais, du travail, un constant effort. Couvert d'épines
mobiles, je me ferai éviter. Hérissé, seul comme un ours, on m'appelera
l'_oursin_.»
* * *