Cette goutte, ce qui va en venir, sera-ce le fil végétal, le léger duvet

soyeux qu'on ne prendrait pas pour un être, et qui déjà n'est pas moins

que le cheveu premier-né d'une jeune déesse, cheveu sensible, amoureux,

dit si bien: _cheveu de Vénus_?

Ceci n'est point de la fable, c'est de l'histoire naturelle. Ce cheveu

de deux natures (végétale et animale) où s'épaissit la goutte d'eau,

c'est bien l'aîné de la vie.

* * *

Regardez au fond d'une source, vous ne voyez rien d'abord; puis, vous

distinguez des gouttes un peu troubles. Avec une bonne lunette, ce

trouble est un petit nuage, gélatineux, ou floconneux. Au microscope, ce

flocon devient multiple, comme un groupe de filaments, de petits

cheveux. On croit qu'ils sont mille fois plus fins que le plus fin

cheveu de femme. Voilà la première et timide tentative de la vie qui

voudrait s'organiser. Ces conferves, comme on les appelle, se trouvent

universellement dans l'eau douce, et dans l'eau salée quand elle est

tranquille. Elles commencent la double série des plantes originaires de

mer et de celles qui sont devenues terrestres quand la mer a émergé.

Hors de l'eau monte la famille des innombrables champignons, dans l'eau

celles des conferves, algues et autres plantes analogues.

C'est l'élément primitif, indispensable de la vie, et on le trouve déjà

où elle semble impossible. Dans les sombres eaux martiales chargées et

surchargées de fer, dans des eaux thermales très chaudes, vous trouvez

ce léger mucus et ces petites créatures qui ont l'air d'en être des

gouttes à peine fixées, mais qui oscillent et se meuvent. Peu importe

comme on les classe, que Candolle les honore du nom d'animaux, que

Dujardin les repousse au dernier rang des végétaux. Ils ne demandent

qu'à vivre, à commencer par leur modeste existence la longue série des

êtres qui ne deviennent possibles que par eux. Ces petits, vivants ou

morts, les nourrissent d'eux-mêmes et leur administrent d'en bas la

gélatine de vie qu'ils puisent incessamment dans l'eau maternelle.

* * *

C'est sans aucune vraisemblance qu'on montre comme spécimen de la

création première des fossiles ou des empreintes d'animaux, de végétaux

compliqués: des animaux (les trilobites) qui ont déjà des sens

supérieurs, des yeux, par exemple; des végétaux gigantesques de

puissante organisation. Il est infiniment probable que des êtres bien

plus simples précédèrent, préparèrent ceux-là, mais leur molle

consistance n'a pas laissé trace. Comment ces faibles auraient-ils pu ne

pas disparaître, lorsque les plus dures coquilles sont percées,

dissoutes? On a vu dans la mer du Sud des poissons à dents acérées

brouter le corail, comme un mouton broute l'herbe. Les molles ébauches

de la vie, les gélatines animées, mais à peine encore solides, ont fondu

des millions de fois avant que la nature pût faire son robuste

trilobite, son indestructible fougère.

Restituons à ces petits (conferves, algues microscopiques, êtres

flottants entre deux règnes, atomes indécis encore qui convolent par

moments du végétal à l'animal, de l'animal au végétal), restituons-leur

le droit d'aînesse, qui, selon toute apparence, doit leur revenir.

Sur eux et à leurs dépens, commence à s'élever l'immense, la

merveilleuse flore marine.

À ce point où elle commence, je ne puis m'empêcher de dire ma tendre

sympathie pour elle.

Pour trois raisons, je la bénis.

Petites ou grandes, ces plantes ont trois caractères aimables:

Leur innocence d'abord. Pas une ne donne la mort. Il n'y a nul poison

végétal dans la mer. Tout, dans les plantes marines, est santé et

salubrité, bénédiction de la vie.

Ces innocentes ne demandent qu'à nourrir l'animalité. Plusieurs (comme

les laminaires) ont un sucre doux. Plusieurs ont une amertume salutaire

(comme la belle céramie pourpre et violette, qu'on appelle mousse de

Corse). Toutes concentrent un mucilage nourrissant, spécialement

plusieurs fucus, la céramie des salanganes dont on mange les nids à la

Chine, le capillaire, ce sauveur des poitrines fatiguées. Pour tous les

cas où l'on ordonne l'iode aujourd'hui, jadis l'Angleterre faisait des

confitures de varech.

Le troisième caractère qui frappe dans cette végétation, c'est qu'elle

est la plus amoureuse. On est tenté de le croire quand on voit ses

étranges métamorphoses d'hymen. L'amour est l'effort de la vie pour être

au delà de son être et pouvoir plus que sa puissance. On le voit par les

lucioles et autres petits animaux qui s'exaltent jusqu'à la flamme, mais

on ne le voit pas moins dans les plantes par les conjuguées, les algues,

qui, au moment sacré, sortent de leur vie végétale, en usurpent une plus

haute et s'efforcent d'être animaux.

* * *

Où commencèrent ces merveilles? Où se firent les premières ébauches de

l'animalité? Quel dut être le théâtre primitif de l'organisation?

Jadis on en disputait fort. Aujourd'hui il y a sur ces choses un certain

accord dans l'Europe savante. Je puis prendre la réponse dans nombre de

livres acceptés, autorisés, mais j'aime mieux l'emprunter à un Mémoire

récemment couronné par l'Académie des sciences et couvert par conséquent

de sa haute autorité.

On trouve des êtres vivants dans les eaux chaudes de quatre-vingts à

quatre-vingt-dix degrés. C'est quand le globe refroidi descendit à cette

température que la vie devint possible. L'eau alors avait absorbé en

partie l'élément de mort, le gaz acide carbonique. On put respirer.

Les mers furent d'abord semblables à ces parties de l'océan Pacifique

qui n'ont que peu de profondeur et sont semées de petits îlots bas. Ces

îlots sont d'anciens volcans, des cratères éteints. Les voyageurs ne les

connaissent que par le sommet qu'ils montrent et que les travaux des

polypes exhaussent. Mais le fond, entre ces volcans, est probablement

non moins volcanique, et dut être, pour les essais de la création

primitive, un réceptacle de vie.

La tradition populaire a fait longtemps des volcans les _gardiens_ des

trésors souterrains qui, par moments, laissent échapper l'or caché dans

les profondeurs. Fausse poésie qui a du vrai. Les régions volcaniques

ont en elles le trésor du globe, de puissantes vertus de fécondité.

Elles douèrent la terre stérile. De la poussière de leurs laves, de

leurs cendres toujours tièdes, la vie dut s'épanouir.

On sait la richesse des flancs du Vésuve, des vals de l'Etna dans les

longues racines qu'il pousse à la mer. On sait le paradis que forme sous

l'Himalaya le beau cirque volcanique de la vallée de Cachemire. Cela se

répète à chaque pas pour les îles de la mer du Sud.

Dans les circonstances les moins favorables, le voisinage des volcans et

les courants chauds qui les accompagnent continuent la vie animale aux

lieux les plus désolés. Sous l'horreur du pôle antarctique, non loin du

volcan Érèbe, James Ross a trouvé des coraux vivants à mille brasses

sous la mer glacée.

* * *

Aux premiers âges du monde, les innombrables volcans avaient une action

sous-marine bien plus puissante qu'aujourd'hui. Leurs fissures, leurs

vallées intermédiaires permirent au mucus marin de s'accumuler par

places, de s'électriser des courants. Là sans doute prit la gélatine,

elle se fixa, s'affermit, se travailla et fermenta de toute sa jeune

puissance.

Le levain en fut l'attrait de la substance pour elle-même. Des éléments

créateurs, nativement dissous dans la mer, se firent des combinaisons,

j'allais dire des mariages. Des vies élémentaires parurent, d'abord pour

fondre et mourir. D'autres, enrichis de leurs débris, durèrent, êtres

préparatoires, lents et patients créateurs qui, dès lors, commencèrent

sous l'eau le travail éternel de fabrication et le continuent sous nos

yeux.

La mer, qui les nourrissait tous, distribuait à chacun ce qui lui allait

davantage. Chacun la décomposant à sa manière, à son profit, les uns

(polypes, madrépores, coquilles) absorbèrent du calcaire, d'autres

(comme les tuniciers du Tripoli, les prêles rugueuses, etc.)

concentrèrent de la silice. Leurs débris, leurs constructions, vêtirent

la sombre nudité des roches vierges, filles du feu, qui les avait

arrachées du noyau planétaire, les lançait brûlantes et stériles.

Quartz, basaltes et porphyres, cailloux demi-vitrifiés, tout cela reçut

de nos petits créateurs une enveloppe moins inhumaine, des éléments doux

et féconds qu'ils tiraient du lait maternel (j'appelle ainsi le mucus de

la mer), qu'ils élaboraient, déposaient, dont ils firent la terre

habitable. Dans ces milieux plus favorables put s'accomplir

l'amélioration, l'ascension des espèces primitives.

Ces travaux durent se faire d'abord entre les îles volcaniques, au fond

de leurs archipels, dans ces méandres sinueux, ces paisibles labyrinthes

où la vague ne pénètre que discrètement, tièdes berceaux pour les

premiers-nés.

Mais la fleur épanouie fleurit en toute plénitude dans les enfoncements

profonds, par exemple des golfes indiens. La mer fut là un grand

artiste. Elle donna à la terre les formes adorées, bénies, où se plaît à

créer l'amour. De ses caresses assidues, arrondissant le rivage, elle

lui donna les contours maternels, et j'allais dire la tendresse visible

du sein de la femme, ce que l'enfant trouve si doux, abri, tiédeur et

repos.

III

L'ATOME

Un pêcheur m'avait donné un jour le fond de son filet, trois créatures

presque mourantes, un oursin, une étoile de mer, et une autre étoile,

une jolie ophiure, qui agitait encore et perdit bientôt ses bras

délicats. Je leur donnai de l'eau de mer, et les oubliai deux jours,

occupé par d'autres soins. Quand j'y revins, tout était mort. Rien

n'était reconnaissable: la scène était renouvelée.

Une pellicule épaisse et gélatineuse s'était formée à la surface. J'en

pris un atome au bout d'une aiguille, et l'atome, sous le microscope, me

montra ceci:

Un tourbillon d'animaux, courts et forts, trapus, ardents (des

_kolpodes_), allaient, venaient, ivres de vie,--j'oserais dire, ravis

d'être nés, faisant leur fête de naissance par une étrange bacchanale.

Au second plan fourmillaient de tout petits serpentaux ou anguilles

microscopiques qui nageaient moins qu'ils ne vibraient pour se darder en

avant (on les nomme _vibrions_).

Las d'un si grand mouvement, l'oeil pourtant remarquait bientôt que tout

n'était pas mobile. Il y avait des vibrions encore roides qui ne

vibraient pas. Il y en avait de liés entre eux, enlacés, groupés en

grappes, en essaims, qui ne s'étaient pas détachés et qui avaient l'air

d'attendre le moment de la délivrance.

Dans cette fermentation vivante d'êtres immobiles encore, se ruait,

_rageait_, fourrageait, la meute désordonnée de ces gros trapus (les

_kolpodes_), qui semblaient en faire pâture, s'en régaler, s'y

engraisser, vivre là à discrétion.

Notez que ce grand spectacle se déployait dans l'enceinte d'un atome

pris à la pointe d'une aiguille sur la pellicule. Combien de scènes

pareilles aurait offertes cet océan gélatineux, si promptement venu sur

le vase! Le temps avait été merveilleusement mis à profit. Les mourants

ou morts, de leur vie échappée, avaient sur-le-champ fait un monde. Pour

trois animaux perdus, j'en avais gagné des millions; ceux-ci si jeunes

et si vivants, emportés d'un mouvement si violent, si absorbant, d'une

vraie furie de vivre!

* * *

Ce monde infini, tellement mêlé au nôtre, qui est partout autour de

nous-mêmes, en nous, était à peu près inconnu jusqu'à ce temps.

Swammerdam et autres, qui jadis l'avaient entrevu, furent arrêtés au

premier pas. Bien tard, en 1830, le magicien Ehrenberg l'évoqua, le

révéla, le classa. Il étudia la figure de ces invisibles, leur

organisation, leurs moeurs, les vit absorber, digérer, naviguer, chasser,

combattre. Leur génération lui resta obscure. Quels sont leurs amours?

ont-ils des amours? Chez des êtres si élémentaires, la nature fait-elle

les frais d'une génération compliquée? Ou naîtraient-ils spontanément,

comme telle moisissure végétale? la foule dit «comme un champignon.»

Grande question où plus d'un savant sourit et secoue la tête. On est si

sûr de tenir dans sa main le mystère du monde, d'avoir invariablement

fixé les lois de la vie! C'est à la nature d'obéir. Lorsqu'on dit à

Réaumur, il y a cent ans, que la femelle du ver à soie pouvait produire

seule et sans mâle, il nia, dit: «Rien ne vient de rien.» Le fait,

toujours démenti, et toujours prouvé, vient de l'être enfin décidément

et admis, non-seulement pour le ver à soie, mais pour l'abeille et

certain papillon, pour d'autres animaux encore.

* * *

De tout temps, chez toute nation, chez les sages et dans le peuple, on

disait: «La mort fait la vie.» On supposait spécialement que la vie des

imperceptibles surgit immédiatement des débris que la mort lui lègue.

Harvey même, qui le premier formula la loi de génération, n'osa démentir

cette ancienne croyance. En disant: Tout vient de l'oeuf, il ajouta: _ou

des éléments dissous de la vie précédente_.

C'est justement la théorie qui vient de renaître avec tant d'éclat par

les expériences de M. Pouchet. Il établit que des débris d'infusoires et

autres êtres se crée la gelée féconde, «la membrane prolifère,» d'où

naissent non pas de nouveaux êtres, mais les germes, les ovules d'où ils

pourront naître ensuite.

Nous sommes dans un temps de miracles. Il faut en prendre son parti.

Celui-ci n'a rien qui étonne.

On aurait ri autrefois si quelqu'un eût prétendu que des animaux,

indociles aux lois établies, se donnent la licence de respirer par la

patte. Les beaux travaux de Milne Edwards ont mis cela en lumière. De

même Cuvier et Blainville avaient, dit-on, observé que d'autres êtres,

qui n'ont pas d'organes réguliers de circulation, y suppléent par les

intestins; mais ces grands naturalistes trouvèrent la chose si énorme,

qu'ils n'osèrent la dire. Elle est établie aujourd'hui par le même Milne

Edwards, par M. de Quatrefages, etc.

* * *

Quoi qu'on pense de leur naissance, nos atomes nés une fois offrent un

monde infiniment, admirablement varié. Toutes les formes de vie y sont

déjà représentées honorablement. S'ils se connaissent, ils doivent

croire qu'ils composent entre eux une harmonie complète qui laisse peu à

désirer.

Ce ne sont pas des espèces dispersées, créées à part. C'est visiblement

un règne, où les genres divers ont organisé une grande division du

travail vital. Ils ont des êtres collectifs comme nos polypes et nos

coraux, engagés encore, subissant les servitudes d'une vie commune. Ils

ont de petits mollusques qui s'habillent déjà de mignonnes coquilles.

Ils ont des poissons agiles et de frétillants insectes, de fiers

crustacés, miniature des crabes futurs, comme eux, armés jusqu'aux

dents, guerriers atomes qui chassent des atomes inoffensifs.

Tout cela dans une richesse énorme et épouvantable qui humilie la

pauvreté du monde visible. Sans parler de ces rhizopodes qui de leurs

petits manteaux ont fait leur part des Apennins, surexhaussé les

Cordillères, les seuls foraminifères, cette tribu si nombreuse d'atomes

à coquilles, comptent jusqu'à deux mille espèces (Charles d'Orbigny). On

les trouve contemporains de tous les âges de la terre. Ils se

représentent toujours à diverses profondeurs dans nos trente crises du

globe, variant quelque peu de formes, mais persistant comme genre,

restant témoins identiques de la vie de la planète. Aujourd'hui le froid

courant du pôle austral que la pointe de l'Amérique divise entre ses

deux rivages en envoie impartialement quarante espèces vers la Plata,

quarante vers le Chili. Mais la grande manufacture où ils se créent et

s'organisent paraît être le fleuve chaud de la mer qui part des

Antilles. Les courants du Nord les tuent. Le grand torrent paternel les

charrie morts à Terre Neuve et dans tout notre océan, dont ils composent

le fond.

* * *

Quand l'illustre père des atomes, j'entends leur parrain, Ehrenberg,

les baptisa, les patrona, les introduisit dans la science, on l'accusa

de faiblesse pour eux, on dit qu'il faisait trop valoir ses petites

créatures. Il les déclarait compliqués, très-élevés d'organisation. Sa

libéralité était telle pour eux, qu'il allait jusqu'à leur donner cent

vingt estomacs. Le monde visible se piqua, et, par une réaction

violente, Dujardin les réduisit à la dernière simplicité. Ces organes

prétendus pour lui ne sont qu'apparence. Cependant, ne pouvant nier leur

puissance d'absorption, il leur accorde le don d'improviser, à chaque

instant, des estomacs d'à propos, à la mesure des morceaux qu'il s'agit

d'avaler. Cette opinion n'a gagné nullement M. Pouchet (qui penche pour

Ehrenberg).

* * *

Ce qui est incontestable et admirable chez eux, c'est la vigueur du

mouvement.

Plusieurs ont toute l'apparence d'une précoce individualité. Ils ne

restent pas longtemps asservis à la vie communiste et polypière où

traînent leurs supérieurs immédiats, les vrais polypes. Beaucoup de ces

invisibles, de prime saut, sont individus, c'est-à-dire des êtres

capables d'aller, venir seuls, à leur fantaisie, de libres citoyens du

monde qui ne dépendent que d'eux-mêmes dans la direction de leurs

mouvements.

Tout ce qui pourra s'imaginer de locomotions différentes, de manières

d'aller dans le monde supérieur, est égalé, surpassé d'avance par les

infusoires. Le tourbillon impétueux d'un astre puissant, d'un soleil qui

entraîne comme ses planètes les faibles qu'il a rencontrés, la course

moins régulière de la comète échevelée qui traverse ou qui disperse des

mondes vagues sur son passage, la gracieuse ondulation de la svelte

couleuvre qui suit l'eau ou nage à terre, la barque oscillante qui sait

tourner à propos, dériver pour passer plus loin; enfin la reptation

lente et circonspecte de nos tardigrades, qui s'appuient, s'attachent à

tout, toutes ces allures diverses se trouvent chez les imperceptibles.

Mais avec quelle merveilleuse simplicité de moyens! Tel n'est lui-même

qu'un fil qui, pour avancer, se darde, comme un tire-bouchon élastique.

Tel, pour rame et gouvernail, n'a qu'une queue ondulante ou de petits

cils qui vibrent. Les charmantes vorticelles comme des urnes de fleurs

s'amarrent ensemble sur une île (une petite plante, un petit crabe),

puis s'isolent en détachant leur délicat pédoncule.

* * *

Ce qui frappe bien plus encore que les organes de mouvement, c'est ce

qu'on pourrait appeler les expressions, les attitudes, les signes

originaux de l'humeur et du caractère. Il y a des êtres apathiques,

d'autres très-vifs et fantasques, d'autres agités pour la guerre,

d'autres empressés sans cause (ce semble) et dans une vaine agitation.

Parfois, à travers une masse de gens tranquilles et paisibles, un

étourdi, sourd et aveugle, renverse ou écarte tout.

Prodigieuse comédie! Ils ont l'air de faire entre eux la répétition du

drame que jouera notre monde, le noble et sérieux monde des gros animaux

visibles.

À la tête des infusoires, nommons avec quelque respect les géants

majestueux, les deux chefs d'ordre, le haut type du mouvement, celui de

la force, lente, mais redoutable, armée.

Prenez de la mousse d'un toit, mettez-la quelques jours dans l'eau,

regardez au microscope. Un puissant animal, qui est, faut-il dire,

l'éléphant, la baleine des infusoires, se meut avec une vigueur et une

grâce de jeune vie que n'ont pas toujours ces colosses. Respect! c'est

le roi des atomes, le rotifère, ainsi nommé, parce qu'aux deux côtés de

la tête il porte deux roues, organes de locomotion qui l'assimileraient

au bateau à vapeur, ou peut-être armes de chasse qui l'aident à

atteindre de petites proies.

Tout fuit, tout cède, un seul résiste, ne craint rien, se fie à ses

armes. C'est un monstre, mais déjà pourvu de sens supérieurs. Il a deux

grands yeux de pourpre. Peu mobile, et vrai _tardigrade_, en revanche,

il voit et il est armé. Il a, à ses fortes pattes, des ongles fort

accentués, qui lui servent à s'amarrer, au besoin, sans doute, à

combattre.

* * *

Puissant début de la nature, qui, dans cette économie de substance et de

matière, avec rien commence à créer de façon si majestueuse! Sublime

coup d'archet d'ouverture! Ceux-ci (qu'importe la taille!) ont une

puissance colossale d'absorption et de mouvement que seront bien loin

d'avoir les énormes animaux qu'on classe beaucoup plus haut dans la

série animale.

L'huître, fixée sur son rocher, la limace marchant sur le ventre, sont

au rotifère ce que me seraient, à moi, les Alpes, les Cordillères, des

êtres si disproportionnés, qu'on ne peut les mesurer du regard, à peine

du calcul et de la pensée.

Cependant qu'est devenue chez ces montagnes animales la prestesse et

l'ardeur de vie que déployait le rotifère? Quelle chute nous faisons en

montant!... Mes atomes étaient trop vivants, mobiles jusqu'à éblouir, et

ces gigantesques bêtes sont frappées de paralysie.

Que serait-ce si le rotifère pouvait concevoir l'être collectif où

sommeille un infini, par exemple, la superbe, la colossale éponge

étoilée que vous voyez au Muséum? Elle est à lui ce qu'est à l'homme le

globe même de la terre avec ses neuf mille lieues de tour. Eh bien, je

suis convaincu que dans cette comparaison, loin d'en être humilié,

l'atome aurait un accès d'orgueil et dirait: «Je suis grand.»

* * *

Ah! rotifère, rotifère! Il ne faut mépriser personne.

Je sens bien tes avantages et la supériorité.--Mais qui sait si cette

vie captive dont tu ris n'est pas un progrès? Ta liberté étourdie

d'agitation vertigineuse serait-elle le terme des choses? Pour prendre

son point de départ vers des destinées plus hautes, la nature aime mieux

subir un immobile enchantement. Elle entre au sépulcre obscur de ce

triste communisme où chaque élément compte peu. Elle apprend à dominer

l'inquiétude individuelle, à concentrer la substance au profit des vies

supérieures.

Elle sommeille là quelque temps, comme la _Belle au bois dormant_. Mais,

sommeil ou captivité, ensorcellement, quoi que ce soit, cet état n'est

pas la mort. Elle vit, cette âpre matière de l'éponge, feutrée de silex.

Sans se mouvoir, sans respirer, sans organes de circulation, sans aucun

appareil des sens, elle vit. Comment le sait-on?

Elle enfante deux fois par an. Elle a l'amour à sa manière, et même plus

richement que bien d'autres. Au jour venu, de petites sphères échappent

de la mère éponge, armées de faibles nageoires qui leur donnent quelques

moments de mouvement et de liberté. Bientôt fixées, elles se montrent

des spongilles délicates qui vont à leur tour grandir.

Ainsi, dans l'absence apparente des sens et de tout organisme, dans

cette mystérieuse énigme, au seuil douteux de la vie, la génération la

révèle et fait l'ouverture du monde visible par lequel nous allons

monter. Rien n'est encore, et dans ce rien apparaît déjà la maternité.

Comme chez les dieux d'Égypte, Isis, Osiris, qui engendrent avant leur

naissance, l'Amour ici naît avant l'être.

IV

FLEUR DE SANG

Au coeur du globe, dans les eaux chaudes de la ligne et sur leur fond

volcanique, la mer surabonde de vie à ce point de ne pouvoir, ce semble,

équilibrer ses créations. Elle dépasse la vie végétale. Ses enfantements

du premier coup vont jusqu'à la vie animée.

Mais ces animaux se parent d'un étrange luxe botanique, des livrées

splendides d'une flore excentrique et luxuriante. Vous voyez à perte de

vue des fleurs, des plantes et des arbustes; vous les jugez tels aux

formes, aux couleurs. Et ces plantes ont des mouvements, ces arbustes

sont irritables, ces fleurs frémissent d'une sensibilité naissante, où

va poindre la volonté.

Oscillation pleine de charme, équivoque toute gracieuse! Aux limites des

deux règnes, l'esprit, sous ces apparences flottantes d'une fantastique

féerie, témoigne de son premier réveil. C'est une aube, c'est une

aurore. Par les couleurs éclatantes, les nacres ou les émaux, il dit le

songe de la nuit et la pensée du jour qui vient.

Pensée! Osons-nous dire ce mot? Non, c'est un songe, un rêve encore,

mais qui peu à peu s'éclaircit, comme les rêves du matin.

* * *

Déjà au nord de l'Afrique, ou de l'autre côté sur le Cap, le végétal qui

régnait seul dans la zone tempérée se voit des rivaux animés qui

végètent aussi, fleurissent, l'égalent, le surpassent bientôt.

La mer · 第 5 / 19 段