Les anciens qui suivaient les côtes et les regardaient sans cesse,

avaient, encore plus que nous, besoin de les éclairer. Les Étrusques,

dit-on, commencèrent à entretenir les feux de nuit sur les pierres

sacrées. Le phare était un autel, un temple, une colonne, une tour. Les

Celtes en élevèrent aussi; de très-importants dolmens existent

précisément aux points favorables d'où l'on peut le mieux voir des feux.

L'empire romain avait illuminé, de promontoire en promontoire, toute la

Méditerranée.

La grande terreur des pirates du Nord, la vie tremblante du sombre moyen

âge, font éteindre tout cela. On n'a garde d'aider aux descentes. La mer

est un objet de crainte. Tout vaisseau est un ennemi, et, s'il échoue,

une proie. Le pillage du naufragé est un revenu du seigneur: c'est le

noble _droit de bris_. On sait ce comte de Léon enrichi par son écueil,

«pierre précieuse, disait-il, plus que celles qu'on admire aux couronnes

des rois.»

* * *

De nos jours, innocemment, les pêcheurs ont souvent causé des naufrages

en allumant au rivage des feux qu'on voyait de la mer. Les phares mêmes

en ont causé tant qu'on put les confondre entre eux. Un feu pris pour un

feu voisin provoqua parfois d'horribles méprises.

C'est la France, après ses grandes guerres, qui prit l'initiative des

nouveaux arts de la lumière et de leur application au salut de la vie

humaine. Armée du rayon de Fresnel (une lampe forte comme quatre mille,

et qu'on voit à douze lieues), elle se fit une ceinture de ces

puissantes flammes qui entre-croisent leurs lueurs, les pénètrent l'une

par l'autre. Les ténèbres disparurent de la face de nos mers.

Pour le marin qui se dirige d'après les constellations, ce fut comme un

ciel de plus qu'elle fit descendre. Elle créa à la fois les planètes,

étoiles fixes et satellites, mit dans ces astres inventés les nuances et

les caractères différents de ceux de là-haut. Elle varia la couleur, la

durée, l'intensité de leur scintillation. Aux uns, elle donna la lumière

tranquille, qui suffit aux nuits sereines; aux autres, une lumière

mobile tournante, un regard de feu qui perce aux quatre coins de

l'horizon. Ceux-ci, comme les mystérieux animaux qui illuminent la mer,

ont la palpitation vivante d'une flamme qui flamboie et pâlit, qui

jaillit et qui se meurt. Dans les sombres nuits de tempêtes, ils

s'émeuvent, semblent prendre part aux convulsions de l'Océan, et, sans

s'étonner, ils rendent feu pour feu aux éclairs du ciel.

* * *

Il faut songer qu'à cette époque (1826), et en 1830 encore, toute la mer

était ténébreuse. Très-peu de phares en Europe. Nul en Afrique que celui

du Cap. Nul en Asie que Bombay, Calcutta, Madras. Pas un dans l'énorme

étendue de l'Amérique du Sud. Depuis, toutes les nations ont suivi,

imité la France. Peu à peu la lumière se fait.

Je voudrais pouvoir ici accomplir avec vous en une nuit la

circumnavigation de notre Océan, entre Dunkerque et Biarritz, et la

revue des grands phares. Mais elle serait bien longue.

Calais, de ses quatre phares de feux de couleurs différentes, qu'on doit

voir de Douvres même, fait à l'Angleterre, au monde qui passe par

l'Angleterre, des signes hospitaliers. Le beau golfe de la Seine, entre

la Hève et Barfleur, illuminé de phares amis, ouvre le Havre à

l'Amérique et la reçoit directement au foyer, au coeur de la France.

Elle-même s'avance en mer pour recueillir les vaisseaux, éclairant d'un

soin admirable toutes les pointes de la Bretagne. À l'avant-garde de

Brest, à Saint-Matthieu, a Penmark, à l'île de Sen, tout est couronné de

feux,--tous différents, par éclairs de minutes ou de secondes,--qui

disent au navigateur: «Gare! Observe ce rocher... Fuis cet écueil...

Tourne ici... Bon! te voilà dans le port.»

* * *

Notez que toutes ces tours, élevées aux lieux dangereux, bâties souvent

sur les brisants et dans les tempêtes mêmes, posaient à l'art le

problème de l'absolue solidité. Plusieurs s'élèvent à des hauteurs

immenses. L'architecture du moyen âge, dont on parle tant, ne se

hasardait à bâtir si haut qu'en donnant à l'édifice des soutiens

extérieurs, contre-forts, arcs-boutants, et, vers la pointe des tours,

elle ne se fiait plus à la pierre, mais appelait le secours peu artiste

des crampons de fer qui reliaient les pierres entre elles. C'est ce

qu'on peut voir aisément à la flèche de Strasbourg. Nos constructeurs

méprisent ces moyens. Le phare des Héaux, récemment bâti par M. Reynaud

sur le dangereux écueil des Épées de Tréguier, a la simplicité sublime

d'une gigantesque plante de mer. Il n'a que faire des contre-forts. Il

enfonce dans la roche vive ses fondements taillés au ciseau. Sur une

base de soixante pieds en largeur, il dresse sa colonne de vingt-quatre

pieds de diamètre. Ses larges pierres de granit sont encastrées l'une

dans l'autre. De plus, pour les parties basses, les assises sont reliées

par des dés (aussi de granit) qui pénètrent à la fois dans des pierres

superposées. Le tout est taillé si juste, que le ciment est superflu. Du

bas au haut, toute pierre mordant ainsi dans sa voisine, le phare n'est

qu'un bloc unique, plus un que son rocher même. La lame ne sait où se

prendre. Elle bat, elle rage, elle glisse. Dans ses grands coups de

tonnerre, tout ce qu'elle gagne, c'est que le phare branle et s'incline

quelque peu. Mais cela n'a rien d'alarmant. On retrouve cette

ondulation dans les plus anciennes, les plus solides tours.

* * *

Donc, au lieu de tristes bastions qui jadis menaçaient la mer, comme

ceux que j'ai vus encore élevés contre les Barbaresques, la civilisation

moderne bâtit les tours de la paix, de la bienveillante hospitalité.

Beaux et nobles monuments, parfois sublimes aux yeux de l'art, et

toujours touchants pour le coeur. Leurs feux de toutes couleurs, où se

retrouvent l'or, l'argent des étoiles, offrent un firmament secourable

qu'une Providence humaine a organisé sur la terre. Lorsque nul astre ne

paraît, le marin voit encore ceux-ci et reprend courage, en y revoyant

son étoile, l'étoile de la Fraternité.

* * *

On aime à s'asseoir près des phares, sous ces feux amis, vrai foyer de

la vie marine. Tel d'entre eux, et des moins anciens, est vénérable déjà

pour les hommes qu'il a sauvés. Plus d'un souvenir s'y rattache; des

traditions les entourent, de belles légendes, mais vraies. Deux

générations sont assez pour qu'ils deviennent antiques, sacrés du temps.

La mère dira souvent à la jeune famille: «Celui-ci sauva votre aïeul,

et, sans lui, vous n'étiez pas nés.»

Que de visites ils reçoivent de la femme inquiète qui épie le retour! Le

soir, et même la nuit, vous la trouveriez là assise, attendant et

demandant que la secourable lumière qui brille là-haut ramène l'absent,

le mette au port.

Les anciens, fort justement, dans ces pierres sacrées, honoraient

l'autel des dieux sauveurs de l'homme. Pour le coeur en pleine tempête,

qui tremble et espère, la chose n'a pas changé, et dans l'obscurité des

nuits, celle qui pleure et qui prie y voit l'autel et le dieu même.

LIVRE DEUXIÈME

* * *

LA GENÈSE DE LA MER

I

FÉCONDITÉ

Dans la nuit de la Saint-Jean (du 24 au 25 juin), cinq minutes après

minuit, la grande pêche du hareng s'ouvre dans les mers du Nord. Des

lueurs phosphorescentes ondulent ou dansent sur les flots. «Voilà les

_éclairs_ du hareng,» c'est le signal consacré qui s'entend de toutes

les barques. Des profondeurs à la surface un monde vivant vient de

monter, suivant l'attrait de la chaleur, du désir et la lumière. Celle

de la lune, pâle et douce, plaît à la gent timide; elle est le rassurant

fanal qui semble les enhardir à leur grande fête d'amour. Ils montent,

ils montent tous d'ensemble, pas un ne reste en arrière. La sociabilité

est la loi de cette race; on ne les voit jamais qu'ensemble. Ensemble

ils vivent ensevelis aux ténébreuses profondeurs; ensemble ils viennent

au printemps prendre leur petite part du bonheur universel, voir le

jour, jouir et mourir. Serrés, pressés, ils ne sont jamais assez près

l'un de l'autre; ils naviguent en bancs compactes. «C'est (disaient les

Flamands) comme si nos dunes se mettaient à voguer.» Entre l'Écosse, la

Hollande et la Norvège, il semble qu'une île immense se soit soulevée,

et qu'un continent soit près d'émerger. Un bras s'en détache à l'est et

s'engage dans le Sund, emplit l'entrée de la Baltique. À certains

passages étroits, on ne peut ramer; la mer est solide. Millions de

millions, milliards de milliards, qui osera hasarder de deviner le

nombre de ces légions? On conte que jadis, près du Havre, un seul

pêcheur en trouva un matin dans ses filets huit cent mille. Dans un port

d'Écosse, on en fit onze mille barils dans une nuit.

Ils vont comme un élément aveugle et fatal, et nulle destruction ne les

décourage. Hommes, poissons, tout fond sur eux; ils vont, ils voguent

toujours. Il ne faut pas s'en étonner: c'est qu'en naviguant ils aiment.

Plus on en tue, plus ils produisent et multiplient chemin faisant. Les

colonnes épaisses, profondes, dans l'électricité commune, flottent

livrées uniquement à la grande oeuvre du bonheur. Le tout va à

l'impulsion du flot et du flot électrique. Prenez dans la masse au

hasard, vous en trouvez de féconds, vous en trouvez qui le furent et

d'autres qui voudraient l'être. Dans ce monde, qui ne connaît pas

l'union fixe, le plaisir est une aventure, l'amour une navigation. Sur

toute la route, ils épanchent des torrents de fécondité.

À deux ou trois brasses d'épaisseur, l'eau disparaît sous l'abondance

incroyable du flux maternel où nagent les oeufs du hareng. C'est un

spectacle, au lever du soleil, de voir aussi loin qu'on peut voir, à

plusieurs lieues, la mer blanche de la laitance des mâles.

Épaisses, grasses et visqueuses ondes, où la vie fermente dans le levain

de la vie. Sur des centaines de lieues, en long et en large, c'est comme

un volcan de lait, et de lait fécond qui a fait son éruption, et qui a

noyé la mer.

* * *

Pleine de vie à la surface, la mer en serait comble si cette puissance

indicible de production n'était violemment combattue par l'âpre ligue de

toutes les destructions. Qu'on songe que chaque hareng a quarante,

cinquante, jusqu'à soixante-dix mille oeufs! Si la mort violente n'y

portait remède, chacun d'eux se multipliant en moyenne par cinquante

mille, et chacun de ces cinquante mille se multipliant de même à son

tour, ils arriveraient en fort peu de générations à combler, solidifier

l'Océan, ou à le putréfier, à supprimer toute race et à faire du globe

un désert. La vie impérieusement réclame ici l'assistance,

l'indispensable secours de sa soeur, la mort. Elles se livrent un combat,

une lutte immense qui n'est qu'harmonie et fait le salut.

Dans la grande chasse universelle sur la race condamnée, ceux qui se

chargent de rabattre, d'empêcher la masse de se disperser, ceux qui la

poussent aux rivages, ce sont les géants de la mer. La baleine et les

cétacés ne dédaignent pas ce gibier; ils le suivent, plongent dans les

bancs, entrent dans l'épaisseur vivante; de leurs gueules immenses ils

absorbent par tonnes la proie infinie qui n'en est pas diminuée et fuit

vers les côtes. Là s'opère une bien autre et plus grande destruction.

D'abord les petits des petits, les moindres poissons avalent le frai et

les oeufs du hareng, se gorgent de laite, mangent l'avenir. Pour le

présent, pour le hareng tout venu, la nature a fait un genre glouton

qui, de ses yeux écartés, ne voit guère, n'en mange que mieux, qui n'est

qu'estomac, la gourmande tribu des gades (merlan, morue, etc.). Le

merlan s'emplit, se comble de harengs, et devient gras. La morue

s'emplit, se comble de merlans, et devient grasse. Si bien que le danger

des mers, l'excès de la fécondité, recommence ici, plus terrible. La

morue est bien autre chose que le hareng; elle a jusqu'à neuf millions

d'oeufs! Une morue de cinquante livres en a quatorze livres pesant! le

tiers de son poids! Ajoutez que cette bête, de maternité redoutable, est

en amour neuf mois sur douze. C'est celle-ci qui mettrait le monde en

péril. Au secours! lançons des vaisseaux, équipons des flottes.

L'Angleterre seule y envoie vingt ou trente mille matelots. Combien

l'Amérique et combien la France, la Hollande, toute la terre? La morue,

à elle seule, a créé des colonies, fondé des comptoirs et des villes. Sa

préparation est un art. Et cet art a une langue, tout un idiome

technique propre aux pêcheurs de morue.

* * *

Mais qu'est-ce que l'homme peut faire? La nature sait que nos petits

efforts, nos flottes et nos pêcheries ne seraient rien pour son but, que

la morue vaincrait l'homme. Elle ne se fie point à lui. Elle appelle des

forces de mort bien autrement énergiques. Du fond des fleuves à la mer

arrive l'un des plus actifs, des plus déterminés mangeurs, l'esturgeon.

Venu aux fleuves pour faire paisiblement l'amour, il en sort maigri et

âpre; il rentre, d'un appétit immense, dans le banquet de la mer. Grande

douceur pour l'affamé de trouver la grasse morue qui a assimilé en elle

les légions du hareng. Bonheur infini pour lui de trouver là concentrée

la substance, de mordre en chair pleine. Ce vaillant mangeur de morue,

quoique moins fécond, l'est encore; il a quinze cent mille oeufs. Un

esturgeon de quatorze cents livres a cent livres de laite, ou quatre

cent cinquante livres d'oeufs. Le danger se représente. Le hareng a

menacé de sa fécondité terrible; la morue a menacé; l'esturgeon menace

encore.

Il faut que la nature invente un suprême dévorateur, mangeur admirable

et producteur pauvre, de digestion immense et de génération avare.

Monstre secourable et terrible qui coupe ce flot invincible de fécondité

renaissante par un grand effort d'absorption, qui avale toute espèce

indifféremment, les morts, les vivants, que dis-je? tout ce qu'il

rencontre. _Le beau mangeur_ de la nature, mangeur patenté: le requin.

Mais ces destructeurs terribles sont vaincus d'avance. Quelle que soit

leur furie de manger, ils produisent peu. L'esturgeon, comme on a vu,

est moins fécond que la morue, et le requin est stérile, si on le

compare à tout autre poisson. Il ne se verse pas comme eux en torrents

par toute la mer. Vivipare, il élabore dans son sein le jeune requin,

son héritier féodal, qui naît terrible et tout armé.

* * *

Dans ses fécondes ténèbres, la mer peut sourire elle-même des

destructeurs qu'elle suscite, bien sûre d'enfanter encore plus. Sa

richesse principale défie toutes les fureurs de ces êtres dévorants, est

inaccessible à leurs prises. Je parle du monde infini d'atomes vivants,

d'animaux microscopiques, véritable abîme de vie qui fermente dans son

sein.

On a dit que l'absence de la lumière solaire excluait la vie, et

cependant aux dernières profondeurs le sol est jonché d'étoiles de mer.

Les flots sont peuplés d'infusoires et de vers microscopiques. Des

mollusques innombrables y traînent leurs coquilles. Crabes bronzés,

actinies rayonnantes, porcelaines neigeuses, cyclostomes dorés, volutes

ondulées, tout vit et se meut. Là pullulent les animalcules lumineux

qui, par moments attirés à la surface, y apparaissent en traînées, en

serpents de feu, en guirlandes étincelantes. La mer, dans son épaisseur

transparente, doit en être, ici et là fortuitement illuminée. Elle-même

a un certain éclat, je ne sais quelle demi-lueur qu'on observe sur les

poissons et vivants et morts. Elle est sa propre lumière, son fanal à

elle-même, son ciel, sa lune et ses étoiles.

* * *

Chacun peut voir dans nos salines la fécondité de la mer. Les eaux que

l'on y concentre y laissent des dépôts violets qui ne sont rien

qu'infusoires. Tous les navigateurs racontent que, dans tel trajet assez

long, ils n'ont traversé que des eaux vivantes. Freycinet a vu soixante

millions de mètres carrés couverts d'un rouge écarlate qui n'est qu'un

animal plante, si petit qu'un mètre carré en contient quarante millions.

Dans le golfe du Bengale, en 1854, le capitaine Kingman navigua pendant

trente milles dans une énorme tache blanche qui donnait à la mer

l'aspect d'une plaine couverte de neige. Pas un nuage, et pourtant un

ciel gris de plomb, en contraste avec la mer brillante. Vue de près,

cette eau blanche était une gélatine, et, observée à la loupe, une masse

d'animalcules qui s'agitant produisaient de bizarres effets lumineux.

Péron raconte de même qu'il navigua, vingt lieues durant, à travers une

sorte de poudre grise. Vue au microscope, ce n'était qu'une couche

d'oeufs d'espèce inconnue qui, sur cet espace immense, couvraient et

cachaient les eaux.

Aux côtes désolées du Groënland, où l'homme se figure que la nature

expire, la mer est énormément peuplée. On navigue jusqu'à deux cents

milles en longueur ou quinze en largeur sur des eaux d'un brun foncé,

qui sont ainsi colorées d'une méduse microscopique. Chaque pied cube de

cette eau en contient plus de cent dix mille (Schleiden).

Ces eaux nourrissantes sont denses de toutes sortes d'atomes gras,

appropriés à la molle nature du poisson, qui paresseusement ouvre la

bouche et aspire, nourri comme un embryon au sein de la mère commune.

Sait-il qu'il avale? À peine. La nourriture microscopique est comme un

lait qui vient à lui. La grande fatalité du monde, la faim, n'est que

pour la terre; ici, elle est prévenue, ignorée. Aucun effort de

mouvement, nulle recherche de nourriture. La vie doit flotter comme un

rêve. Que fera l'être de sa force? Toute dépense en est impossible. Elle

est réservée pour l'amour.

* * *

C'est l'oeuvre réelle, le travail de ce grand monde des mers: aimer et

multiplier. L'amour emplit sa nuit féconde. Il plonge dans la

profondeur, et semble plus riche encore chez les infiniment petits. Mais

qui est vraiment l'atome? Lorsque vous croyez tenir le dernier,

l'indivisible, vous voyez qu'il aime encore et divise son existence pour

en tirer un autre être. Aux plus bas degrés de la vie où tout autre

organisme manque, vous trouvez déjà au complet toutes les formes de

générations.

* * *

Telle est la mer. Elle est, ce semble, la grande femelle du globe, dont

l'infatigable désir, la conception permanente, l'enfantement, ne finit

jamais.

II

LA MER DE LAIT

L'eau de mer, même la plus pure, prise au large, loin de tout mélange,

est légèrement blanchâtre et un peu visqueuse. Retenue entre les doigts,

elle _file_ et passe lentement. Les analyses chimiques n'expliquent pas

ce caractère. Il y a là une substance organique qu'elles n'atteignent

qu'en la détruisant, lui ôtant ce qu'elle a de spécial, et la ramenant

violemment aux éléments généraux.

Les plantes, les animaux marins, sont vêtus de cette substance, dont la

mucosité, consolidée autour d'eux, a un effet de gélatine, parfois fixe

et parfois tremblante. Ils apparaissent à travers comme sous un habit

diaphane. Et rien ne contribue davantage aux illusions fantastiques que

nous donne le monde des mers. Les reflets en sont singuliers, souvent

bizarrement irisés, sur les écailles des poissons, par exemple, sur les

mollusques, qui semblent en tirer tout le luxe de leurs coquilles

nacrées.

C'est ce qui saisit le plus l'enfant qui voit pour la première fois un

poisson. J'étais bien petit quand cela m'arriva, mais je m'en rappelle

parfaitement la vive impression. Cet être brillant, glissant, dans ses

écailles d'argent, me jeta dans un étonnement, un ravissement qu'on ne

peut dire. J'essayai de le saisir, mais je le trouvai aussi difficile à

prendre que l'eau qui fuyait dans mes petits doigts. Il me parut

identique à l'élément où il nageait. J'eus l'idée confuse qu'il n'était

rien autre chose que l'eau, l'eau animale, organisée.

Longtemps après, devenu homme, je ne fus guère moins frappé en voyant

sur une plage je ne sais quel rayonné. À travers son corps transparent,

je distinguais les cailloux, le sable. Incolore comme du verre,

légèrement consistant, tremblant dès qu'on le remuait, il m'apparut

comme aux anciens et comme à Réaumur encore, qui appelait simplement ces

êtres une _eau gélatinisée_.

Combien plus a-t-on cette impression quand on trouve en leur formation

première les rubans d'un blanc jaunâtre où la mer fait l'ébauche molle

de ses solides fucus, les laminaires, qui, brunissant, arriveront à la

solidité des peaux et des cuirs. Mais, tout jeunes, à l'état visqueux,

dans leur élasticité, ils ont comme la consistance d'un flot solidifié,

d'autant plus fort qu'il est plus mou.

Ce que nous savons aujourd'hui de la génération et de l'organisation

compliquée des êtres inférieurs, végétaux ou animaux, nous interdit

l'explication des anciens et de Réaumur. Mais tout cela n'empêche pas de

revenir à la question que posa le premier Bory de Saint-Vincent:

«Qu'est-ce que le mucus de la mer? la viscosité que présente l'eau en

général? N'est-ce pas l'élément universel de la vie?»

* * *

Préoccupé de ces pensées, j'allai voir un chimiste illustre, esprit

positif et solide, novateur prudent autant que hardi, et, sans préface,

je lui posai _ex abrupto_ ma question: «Monsieur, qu'est-ce, à votre

avis, que cet élément visqueux, blanchâtre, qu'offre l'eau de la mer?

--Rien autre chose que la vie.»

Puis, revenant sur ce mot trop simple et trop absolu, il ajouta: «Je

veux dire une matière à demi organisée et déjà tout organisable. Elle

n'est en certaines eaux qu'une densité d'infusoires, en d'autres ce qui

va l'être, ce qui peut le devenir.--Du reste, cette étude est à faire;

elle n'a pas été encore commencée sérieusement.» (17 mai 1860.)

En le quittant, j'allai tout droit chez un grand physiologiste dont

l'opinion n'a pas moins d'autorité sur mon esprit. Je lui pose la même

question. Sa réponse fut très-longue, très-belle. En voici le sens: «On

ne sait pas plus la constitution de l'eau qu'on ne sait celle du sang.

Ce qu'on entrevoit le mieux pour le _mucus_ de l'eau de mer, c'est qu'il

est tout à la fois une fin et un commencement. Résulte-t-il des résidus

innombrables de la mort qui les céderait à la vie? Oui, sans doute,

c'est une loi; mais, en fait, dans ce monde marin, d'absorption rapide,

la plupart des êtres sont absorbés vivants; ne traînent pas à l'état de

mort comme il en advient sur la terre, où les destructions sont plus

lentes. La mer est l'élément très-pur; la guerre et la mort y pourvoient

et n'y laissent rien de rebutant.

«Mais la vie, sans arriver à sa dissolution suprême, mue sans cesse,

exsude de soi tout ce qui est de trop pour elle. Chez nous autres,

animaux terrestres, l'épiderme perd incessamment. Ces mues qu'on peut

appeler la mort quotidienne et partielle, remplissent le monde des mers

d'une richesse gélatineuse dont la vie naissante profite à l'instant.

Elle trouve en suspension la surabondance huileuse de cette exsudation

commune, les parcelles animées encore, les liquides encore vivants, qui

n'ont pas le temps de mourir. Tout cela ne retombe pas à l'état

inorganique, mais entre rapidement dans les organismes nouveaux. C'est,

de toutes les hypothèses, la plus vraisemblable; en sortir, c'est se

jeter dans d'extrêmes difficultés.»

* * *

Ces idées des hommes les plus avancés et les plus sérieux d'aujourd'hui

ne sont point inconciliables avec celles que professait, il y a près de

trente ans, Geoffroy Saint-Hilaire sur le _mucus_ général où il semble

que la nature puise toute vie. «C'est, dit-il, la substance

animalisable, le premier degré des corps organiques. Point d'êtres,

animaux, végétaux, qui n'en absorbent et n'en produisent au premier

temps de la vie, et quelque faibles qu'ils soient. Son abondance

augmente plutôt en raison de leur débilité.»

Ce dernier mot ouvre une vue profonde sur la vie de la mer. Ses enfants

pour la plupart semblent des foetus à l'état gélatineux qui absorbent et

qui produisent la matière muqueuse, en comblent les eaux, leur donnent

la féconde douceur d'une matrice infime où sans cesse de nouveaux

enfants viennent nager comme en un lait tiède.

* * *

Assistons à l'oeuvre divine. Prenons une goutte dans la mer. Nous y

verrons recommencer la primitive création. Dieu n'opère pas de telle

façon aujourd'hui, et d'autre demain. Ma goutte d'eau, je n'en fais pas

doute, va dans ses transformations me raconter l'univers. Attendons et

observons.

Qui peut prévoir, deviner l'histoire de cette goutte

d'eau?--Plante-animal, animal-plante, qui le premier doit en sortir?

Cette goutte, sera-ce l'infusoire, la _monade_ primitive qui, s'agitant

et vibrant, se fait bientôt _vibrion_? qui, montant de rang en rang,

polype, corail ou perle, arrivera peut-être en dix raille ans à la

dignité d'insecte?

La mer · 第 4 / 19 段