nulle grossièreté. Les agriculteurs y sont graves, de moeurs sérieuses.
Les marins sont des pilotes, une petite tribu protestante, échappée aux
persécutions. Une honnêteté primitive (la serrure n'est pas encore
inventée dans ce village). Point de bruit. Une modestie rare chez les
hommes de mer, la discrétion et le tact qu'on ne trouve pas toujours
dans les classes les plus élevées. Bien vu, et bien voulu d'eux, je n'en
eus pas moins la solitude nécessaire au travail. D'autant plus
m'intéressais-je à ces hommes et à leurs périls. Sans leur parler,
chaque jour je les suivais de mes voeux dans leur métier héroïque.
J'étais inquiet du temps, et me demandais souvent, en observant le
dangereux passage, si la mer, longtemps belle et douce, n'aurait pas de
cruels retours.
Ce lieu de danger n'est point triste. Chaque matin, de ma fenêtre, je
voyais en face les voiles blanches, légèrement rosées de l'aurore, d'une
foule de vaisseaux de commerce qui attendent le vent pour sortir. La
Gironde, à cet endroit, n'a pas moins de trois lieues de large. Avec la
solennité des grandes rivières d'Amérique, elle a la gaieté de Bordeaux.
Royan est un lieu de plaisir où l'on vient de tous ces pays de Gascogne.
Sa baie et celle de Saint-Georges sont gratuitement régalées du
spectacle des jeux folâtres auxquels les marsouins se livrent dans la
chasse aventureuse qu'ils viennent faire en pleine rivière et jusqu'au
milieu des baigneurs. Ils bondissent et se jettent en l'air à cinq ou
six pieds de l'eau. Il semble qu'ils sachent à merveille que personne,
en ce pays, ne se livre à la pèche, qu'à ce lieu de grand combat où il
s'agit à chaque heure de diriger et sauver les vaisseaux, on ne songe
guère à convoiter l'huile d'un marsouin.
À cette gaieté des eaux joignez la belle et unique harmonie des deux
rivages. Les riches vignes du Médoc regardent les moissons de la
Saintonge, son agriculture variée. Le ciel n'a pas la beauté fixe,
quelquefois un peu monotone, de la Méditerranée. Celui-ci est
très-changeant. Des eaux de mer et des eaux douces s'élèvent des nuages
irisés qui projettent, sur le miroir d'où ils viennent, d'étranges
couleurs, verts clairs, roses et violets. Des créations fantastiques,
qu'on ne voit un moment que pour les regretter, décorent de monuments
bizarres, d'arcades hardies, de ponts sublimes, parfois d'arcs de
triomphe, la porte de l'Océan.
Les deux plages demi-circulaires, de Royan et de Saint-Georges, sur leur
sable fin, donnent aux pieds les plus délicats la plus douce promenade
qu'on prolonge sans se lasser dans la senteur des pins qui égayent la
dune de leur jeune verdure. Les beaux promontoires qui séparent ces
plages, et les landes de l'intérieur vous envoient, même de loin, de
salubres émanations. Celle qui domine aux dunes est quelque peu
médicale, c'est l'odeur miellée des immortelles, où semblent se
concentrer tout le soleil et la chaleur des sables. Aux landes,
fleurissent les amers, avec un charme pénétrant qui réveille le cerveau,
ravive le coeur. C'est le thym et le serpolet, c'est la marjolaine
amoureuse, c'est la sauge bénie de nos pères pour ses grandes vertus. La
menthe poivrée, et surtout le petit oeillet sauvage, ont les parfums les
plus fins des épices de l'Orient.
Il me semblait que, sur ces landes, les oiseaux chantaient mieux
qu'ailleurs. Jamais je ne trouvai une alouette comme celle que
j'entendis en juillet sur le promontoire de Vallière. Elle montait dans
l'esprit des fleurs, montait dorée du soleil qui se couchait sur
l'Océan. Sa voix qui venait de si haut (elle était peut-être à mille
pieds), pour être tellement puissante, n'était pas moins modeste et
douce. C'est au nid, à l'humble sillon, aux petits qui la regardaient,
qu'elle adressait visiblement ce chant agreste et sublime; on eût dit
qu'elle interprétait en harmonie ce beau soleil, cette gloire où elle
planait sans orgueil, les encourageant et disant: «Montez, mes petits!»
De tout cela, chants et parfums, air doux et mer adoucie par l'eau de la
belle rivière, se compose une harmonie infiniment agréable, toutefois
sans grand éclat. La lune m'y paraissait lumineuse sans vive clarté, les
étoiles très-visibles, mais peu seintillantes. Climat heureux tout
humain, et qui serait voluptueux, s'il ne s'y mêlait je ne sais quoi qui
fait réfléchir, éloigne de la rêverie et ramène à la pensée!
* * *
Pourquoi? Sont-ce les sables mouvants, les dunes changeantes, les
calcaires croulants et pleins de fossiles, qui vous avertissent de la
mobilité universelle? Est-ce le souvenir silencieux, mais nullement
effacé, des persécutions protestantes? C'est aussi, et bien plus encore,
la solennité du passage, la fréquence des naufrages, la proximité d'une
mer terrible entre toutes, qui rend l'intérieur sérieux.
Un grand mystère se passe à ce point solennel, un traité, un mariage,
mais bien autrement important qu'aucun hymen royal. Mariage, il est
vrai, de raison entre époux peu assortis. La dame des eaux du Sud-Ouest,
doublée de Tarn et de Dordogne, poussée de ses violents frères les
torrents des Pyrénées, elle vient, cette aimable et souveraine Gironde,
s'offrir à son époux gigantesque, le vieil Océan. Mais nulle part il
n'est plus dur, plus rébarbatif. La triste barrière des boues de
Charente, puis la longue ligne des sables qui l'arrêtent cinquante
lieues, le mettent de mauvaise humeur. Quand il n'amoncelle pas sa
fureur contre Bayonne et Saint-Jean-de-Luz, il bat la pauvre Gironde.
Elle ne sort pas, comme la Seine, abritée de plusieurs côtés. Elle tombe
tout droit en face de l'Océan illimité. Le plus souvent il la rembarre.
Elle recule; elle se jette à droite, à gauche. Elle se cache et dans les
marais de Saintonge, et jusque sous les vignes du Médoc, communiquant à
ses vins les qualités sobres et froides qui sont l'esprit de ses eaux.
Maintenant, imaginez des hommes assez hardis pour se jeter, au grand
débat, entre ces époux, pour aller dans une barque, affrontant les coups
qu'ils se portent, chercher le vaisseau timide qui attend à l'embouchure
et n'ose s'aventurer. C'est la vie de mes pilotes, modeste, mais si
glorieuse, quand on saura la raconter.
Il est facile à comprendre que le vieux roi des naufrages, l'antique
thésauriseur de tant de biens submergés, ne sait nul gré aux indiscrets
qui viennent lui disputer sa proie. Si parfois il les laisse faire,
souvent aussi, malicieux, sournois, il les atteint, se venge, charmé de
noyer un pilote plus que d'engloutir deux vaisseaux.
Il y avait pourtant quelque temps qu'on ne parlait point d'accident.
L'été, fort chaud, de 1859, ne présenta guère de sinistres en ces
parages qu'une barque brisée en juin. Mais je ne sais quelle agitation
faisait prévoir des malheurs. Septembre vint et octobre. Le monde
brillant des visiteurs, qui ne veut de la mer que ses sourires, déjà
s'était éclipsé. Je restai, attaché là par mon travail inachevé, et
aussi par l'attrait étrange qu'ont ces saisons intermédiaires.
On remarquait des vents changeants, bizarres, et qu'on ne voit guère:
exemple, un vent brûlant de l'est, un souffle d'orage venant du côté
toujours serein. Les nuits étaient parfois chaudes (et plus en septembre
qu'en août), sans sommeil, agitées, nerveuses; le pouls était fort, ému
sans cause apparente, l'humeur inégale.
Un jour que nous étions assis dans les pinadas, battus par le vent, un
peu garantis pourtant par la dune, nous entendîmes une jeune voix,
singulièrement claire et perçante; d'un fin et fort timbre d'acier.
C'était pourtant une très-jeune fille, fort petite, de profil austère.
Elle passait avec sa mère, et chantait de toutes ses forces des paroles
d'une vieille chanson. Nous les priâmes de s'asseoir et de la chanter
tout du long.
Ce petit poëme rustique disait merveilleusement le double esprit de la
contrée. La Saintonge est agricole, aime le foyer. Ce ne sont pas là les
Basques, leur esprit d'aventures. Mais, malgré ses goûts sédentaires,
elle se fait maritime, se lance dans les hasards. Pourquoi? La légende
l'explique:
La jolie fille d'un roi, qui s'amuse à laver son linge, comme la
Nausicaa de l'Odyssée, a laissé aller son anneau à la mer; le fils de la
côte s'y jette pour le chercher, mais se noie. Elle pleure et elle est
changée dans le romarin du rivage, si amer et si parfumé.
Cette ballade du naufrage, chantée à ce temps critique dans cette forêt
gémissante d'orage imminent, m'émut, me charma, mais en fortifiant mon
pressentiment intérieur.
* * *
Chaque fois que j'allais à Royan, je pouvais attendre qu'en ce petit
voyage, qui n'est que de quelques heures, l'orage me surprendrait sur la
route sans abri. Il pesait sur moi dans les vignes de Saint-Georges et
la lande du promontoire que je gravissais d'abord. Il pesait, plus lourd
encore, dans la grande plage circulaire de Royan que je suivais. La
lande, quoiqu'en octobre, avait tous ses parfums sauvages, et ils me
semblaient par moments plus pénétrants que jamais. Sur la plage, encore
paisible, le vent me soufflait au visage, tiède et doux, et, non moins
douce, de ses caresses suspectes, la mer venait lécher mes pieds. Je ne
m'y laissais pas prendre, et je me doutais assez de ce que tous deux
préparaient.
Pour prélude, après des soirées fort belles, éclataient dans la nuit
d'effroyables coups de vent. Cela revint plusieurs fois, et spécialement
le 26. Cette nuit-là, je ne doutai pas qu'il n'y eût de grands
sinistres. Nos marins étaient sortis. Dans ces longues fluctuations de
la crise équinoxiale, on attend d'abord un peu; puis, les choses se
prolongeant, le devoir et le métier parlent; on passe outre et l'on se
hasarde, au risque d'un coup subit. J'en eus l'impression très-forte. Je
me dis: «Quelqu'un périt.»
Cela n'était que trop vrai.
Sur une barque de pilote qui allait, malgré le gros temps, tirer un
vaisseau du danger de la passe, un malheureux fut enlevé, et la barque,
près de périr elle-même, ne put jamais le reprendre. Il laissait trois
enfants et une femme enceinte. Ce qui le rendait encore particulièrement
regrettable, c'est que cet homme excellent, par un amour généreux qui
n'est pas rare chez les marins, avait justement épousé une pauvre fille
incapable de travail, qui par accident avait perdu plusieurs phalanges
des doigts. Terrible situation: elle est infirme, enceinte et veuve.
On faisait une collecte, et j'allai porter à Royan ma petite offrande.
Un pilote que je rencontrai parla de l'événement avec une vraie douleur:
«Tel est notre métier, monsieur; c'est surtout quand la mer est mauvaise
que nous devons sortir.» Le commissaire de la marine, qui a en main les
registres des vivants et des morts, et connaît mieux que personne la
destinée de ces familles, me parut aussi triste et inquiet. On sentait
bien que ceci n'était qu'un commencement.
Je me remis en route par la plage, et j'eus le loisir, dans ce trajet
assez long, d'observer, d'étudier, dans une zone de nuages qui, je
crois, pouvait s'étendre, en tous sens, à huit ou dix lieues. À ma
gauche, la Saintonge, dont je suivais le rivage, attendait morne et
passive. À ma droite, le Médoc, dont le fleuve me séparait, était dans
un calme sombre. Derrière moi, venant de l'ouest, de l'Océan, montait un
monde de nuages noirs. Mais, devant moi, un vent de terre soufflait
contre eux (de Bordeaux). Ce vent descendait la Gironde, et l'on eût pu
espérer que la puissante rivière, par ce grand courant protecteur,
repousserait le rideau lugubre que l'Océan élevait.
Encore dans l'incertitude, je regardai derrière moi, et consultai
Cordouan. Il me parut, sur son écueil, d'une pâleur fantastique. Sa tour
semblait un fantôme qui disait: «Malheur! malheur!»
* * *
Je calculai mieux la situation. Je vis très-bien que le vent de terre
non-seulement serait vaincu, mais qu'il était l'auxiliaire de son
ennemi. Ce vent de terre soufflait très-bas sur la Gironde, enfonçait,
abattait tout obstacle inférieur, aplanissait par-dessous la voie aux
hauts nuages sombres qui partaient de l'Océan; il leur faisait comme un
rail glissant, sur lequel montés ils venaient d'autant plus vite. En peu
de temps, tout fut fini du côté de la terre, tout souffle cessa, tout
s'éteignit en teintes grises; sans obstacle régnèrent les vents
supérieurs.
Quand j'arrivai dans les vignes de Vallière, près de Saint-Georges,
beaucoup de gens étaient aux champs, achevant en hâte ce qu'ils avaient
à faire, et pensant que de longtemps on ne pourrait travailler. Les
premières gouttes de pluie tombaient, mais en un moment il fallut fuir à
la maison.
J'avais bien vu des orages. J'avais lu mille descriptions de tempêtes,
et je m'attendais à tout. Mais rien ne faisait prévoir l'effet que
celle-ci eut par sa longue durée, sa violence soutenue, par son
implacable uniformité. Dès qu'il y a du plus ou du moins, une halte, un
_crescendo_ même, enfin une variation, l'âme et les sens y trouvent
quelque chose qui détend, distrait, qui répond à ses besoins impérieux
de changement. Mais ici, cinq jours et cinq nuits, sans trêve, sans
augmentation ni diminution, ce fut la même fureur et rien ne changea
dans l'horrible. Point de tonnerre, point de combats de nuages, point de
déchirement de la mer. Du premier coup, une grande tente grise ferma
l'horizon en tous sens; on se trouva enseveli dans ce linceul d'un morne
gris de cendre, qui n'ôtait pas toute lumière, et laissait découvrir une
mer de plomb et de plâtre, odieuse et désolante de monotonie furieuse.
Elle ne savait qu'une note. C'était toujours le hurlement d'une grande
chaudière qui bout. Aucune poésie de terreur n'eût agi comme cette
prose. Toujours, toujours le même son: _Heu! heu! heu!_ ou _Uh! uh! uh!_
Nous habitions sur la plage. Nous étions plus que spectateurs de cette
scène; nous y étions mêlés. La mer par moments venait à vingt pas. Elle
ne frappait pas un coup que la maison ne tremblât. Nos fenêtres
recevaient (heureusement un peu de côté) l'immense vent du sud-ouest qui
apportait un torrent, non, mais un déluge, l'Océan soulevé en pluie. Du
premier jour, en grande hâte, et non sans beaucoup de peine, il fallut
fermer les volets, allumer les bougies si l'on voulait voir en plein
jour. Dans les pièces qui regardaient la campagne, le bruit, la
commotion, étaient tout aussi sensibles. Je persistais à travailler,
curieux de voir si cette force sauvage réussirait à opprimer, entraver
un libre esprit. Je maintins ma pensée active, maîtresse d'elle-même.
J'écrivais et je m'observais. À la longue seulement la fatigue et la
privation de sommeil blessaient en moi une puissance, la plus délicate
de l'écrivain, je crois, le sens du rhythme. Ma phrase venait
inharmonique. Cette corde, dans mon instrument, la première se trouva
cassée.
Le grand hurlement n'avait de variante que les voix bizarres,
fantasques, du vent acharné sur nous. Cette maison lui faisait obstacle;
elle était pour lui un but qu'il assaillait de cent manières. C'était
parfois le coup brusque d'un maître qui frappe à la porte; des
secousses, comme d'une main forte pour arracher le volet; c'étaient des
plaintes aiguës par la cheminée, des désolations de ne pas entrer, des
menaces si l'on n'ouvrait pas, enfin des emportements, d'effrayantes
tentatives d'enlever le toit. Tous ces bruits étaient couverts pourtant
par le grand Heu! heu! Tant celui-ci était immense, puissant,
épouvantable! Le vent nous semblait secondaire. Cependant il réussissait
à faire pénétrer la pluie. Notre maison (j'allais dire notre vaisseau)
faisait eau. Le grenier, percé par places, versait des ondées.
Chose plus sérieuse! la furie de l'ouragan, par un effort désespéré
réussit à desceller le gond d'un volet, qui, dès lors, quoique fermé
encore, frémit, branla, s'agita. Il fallut le consolider en le liant
fortement par ses ferrures à celui qui tenait mieux, et pour cela on dut
hasarder d'ouvrir la fenêtre. Au moment où je l'ouvris, quoique abrité
par les volets, je me sentis comme dans un tourbillon, demi sourd par
l'horrible force d'un bruit égal au canon, d'un coup de canon permanent
qu'on m'eût, sans interruption, tiré sous l'oreille. J'apercevais, par
les fentes, une chose qui donnait la mesure de ces forces incalculables.
C'est que les vagues, croisées et brisées contre elles-mêmes, souvent ne
pouvaient retomber. La rafale, par-dessous, les enlevait comme une
plume, ces pesantes masses, les faisait fuir par la campagne. Qu'eût-ce
été si, nos volets s'arrachant, la fenêtre s'enfonçant, le vent eût
embarqué chez nous ces grosses lames qu'il soutenait, poussait avec la
roideur d'une trombe, qu'il portait à travers les champs, terribles et
toutes brandies?...
Nous avions la chance bizarre de faire naufrage sur terre. Notre maison,
si avancée, pouvait voir son toit emporté, ou tout un étage peut-être.
C'était l'inquiétude des gens du village, comme ils nous le dirent, leur
pensée de chaque nuit. On nous conseillait de quitter. Mais nous
supposions toujours que cette tempête si longue aurait une fin pourtant,
et nous disions toujours: «Demain.»
Les nouvelles qui venaient par terre ne nous apprenaient que naufrages.
Tout près de nous, le 30 octobre, un navire qui venait de la mer du Sud
avec une trentaine d'hommes périt à la passe même. Après avoir évité les
rocs, les écueils, il était venu en face d'une petite plage de fin
sable, où les femmes se baignent. Eh bien, sur cette douce plage, enlevé
par le tourbillon et sans doute à grande hauteur, il retomba d'un poids
épouvantable, fut assommé, éreinté, disloqué. Il resta là comme un corps
mort. Qu'étaient devenus les hommes? on n'en trouva aucune trace. On
supposa que peut-être tous avaient été balayés du pont.
Ce tragique événement en faisait supposer bien d'autres, et l'on ne
rêvait que malheurs. Mais la mer n'avait pas l'air d'en avoir encore
assez. Tout le monde était à bout; elle, non. Je voyais nos pilotes se
hasarder derrière un mur qui les couvrait du sud-ouest, observer
soucieusement, secouer la tête. Nul vaisseau, par bonheur pour eux,
n'osa entreprendre d'entrer et ne réclama leur secours. Autrement, ils
étaient là, prêts à donner leurs vies.
Moi aussi, je regardais insatiablement cette mer, je la regardais avec
haine. N'étant pas en danger réel, je n'en avais que davantage l'ennui
et la désolation. Elle était laide, d'affreuse mine. Rien ne rappelait
les vains tableaux des poëtes. Seulement, par un contraste étrange,
moins je me sentais vivant, plus, elle, elle avait l'air de vivre.
Toutes ces vagues électrisées par un si furieux mouvement avaient pris
une animation, et comme une âme fantastique. Dans la fureur générale,
chacun avait sa fureur. Dans l'uniformité totale (chose vraie, quoique
contradictoire), il y avait un diabolique fourmillement. Était-ce la
faute de mes yeux et de mon cerveau fatigué? ou bien en était-il ainsi?
Elles me faisaient l'effet d'un épouvantable _mob_, d'une horrible
populace, non d'hommes, mais de chiens aboyants, un million, un milliard
de dogues acharnés, ou plutôt fous... Mais que dis-je? des chiens, des
dogues? ce n'était pas cela encore. C'étaient des apparitions exécrables
et innomées, des bêtes sans yeux ni oreilles, n'ayant que des gueules
écumantes.
Monstres, que voulez-vous donc? n'êtes-vous pas soûls des naufrages que
j'apprends de tous côtés: que demandez-vous?--«Ta mort et la mort
universelle, la suppression de la terre, et le retour au chaos.»
VIII
LES PHARES
Impétueuse est la Manche, dans son détroit où s'engouffre le flux de
l'océan du Nord. Apre est la mer de Bretagne, dans les remous violents
de ses découpures basaltiques. Mais le golfe de Gascogne, de Cordouan à
Biarritz, est une mer de contradictions, une énigme de combats. En
allant vers le midi, elle devient tout à coup extraordinairement
profonde, un abîme où l'eau s'engouffre. Un ingénieux naturaliste la
compare à un gigantesque entonnoir qui absorberait brusquement. Le flot,
échappé de là sous une pression épouvantable, remonte à des hauteurs
dont nos mers ne donnent aucun autre exemple.
La houle du Nord-Ouest est le moteur de la machine. Si elle est un peu
plus nord, elle pousse au fond du golfe, va écraser Saint-Jean-de-Luz.
Et, si elle est plus ouest, elle refoule la Gironde; elle coiffe
d'horribles lames l'infortuné Cordouan.
On ne connaît pas assez ce respectable personnage, ce martyr des mers.
Il est, entre tous les phares, je crois, l'aîné de l'Europe. Un seul
peut disputer avec lui d'antiquité, la célèbre Lanterne de Gênes. Mais
la différence est grande. Celle-ci, qui couronne un fort, assise bien
tranquillement sur un bon et ferme roc, peut sourire de tous les orages.
Cordouan est sur un écueil que l'eau ne quitte jamais. L'audace, en
vérité, fut grande de bâtir dans le flot même, que dis-je? dans le flot
violent, dans le combat éternel d'un tel fleuve et d'une telle mer.
Il en reçoit à chaque instant ou de tranchants coups de fouet, ou de
lourds soufflets qui tonnent sur lui comme ferait le canon. C'est un
assaut éternel. Il n'est pas jusqu'à la Gironde, qui, poussée par le
vent de terre, par les torrents des Pyrénées ne vienne aussi par moments
battre ce portier du passage, comme s'il était responsable des obstacles
que lui oppose l'Océan qui est au delà.
Il est cependant lui seul la lumière de cette mer. Celui qui manque
Cordouan, poussé par le vent du Nord, a à craindre; il pourra manquer
encore Arcachon. Cette mer, la plus terrible, est aussi la mer
ténébreuse. La nuit, nul signe qui guide, nul point de repère.
Pendant six mois de séjour que nous fîmes sur cette plage, notre
contemplation ordinaire, je dirai presque notre société habituelle,
était Cordouan. Nous sentîmes combien cette position de gardien des
mers, de veilleur constant du détroit, en faisait une personne. Debout
sur le vaste horizon du couchant, il apparaissait sous cent aspects
variés. Parfois, dans une zone de gloire, il triomphait sous le soleil;
parfois, pâle et indistinct, il flottait dans le brouillard et ne disait
rien de bon. Au soir, quand il allumait brusquement sa rouge lumière et
lançait son regard de feu, il semblait un inspecteur zélé qui
surveillait les eaux, pénétré et inquiet de sa responsabilité. Quoi
qu'il arrivât de la mer, toujours on s'en prenait à lui. En éclairant la
tempête, il en préservait souvent, et on la lui attribuait. C'est ainsi
que l'ignorance traite trop souvent le génie, l'accusant des maux qu'il
révèle. Nous-mêmes, nous n'étions pas justes. S'il tardait à s'allumer,
s'il venait du mauvais temps, nous l'accusions, nous le grondions. «Ah!
Cordouan, Cordouan, ne sauras-tu donc, blanc fantôme, nous amener que
des orages?»
Ce fut lui pourtant, je crois, qui dans la tempête d'octobre sauva nos
trente hommes. Le vaisseau fut brisé, mais ils échappèrent.
C'est beaucoup de voir son naufrage, d'échouer en pleine lumière, en
connaissance du lieu, des circonstances et des ressources qui restent.
«Grand Dieu, s'il faut périr, fais-nous périr au jour!»
Quand le vaisseau, emporté de la haute mer par cette houle furieuse,
arriva la nuit près des côtes, il avait mille chances pour une de ne pas
entrer en Gironde. À sa droite, la pointe lumineuse de Grave lui dit
d'éviter le Médoc; à sa gauche, le petit phare de Saint-Palais lui fit
voir le dangereux roc de la Grand'Caute du côté de la Saintonge. Entre
ces feux blancs et fixes éclatait sur l'écueil central le rouge éclair
de Cordouan, qui, de minute en minute, montre le passage.
Par un effort désespéré, il passa, mais ce fut tout. Le vent, la lame,
le courant, l'accablèrent à Saint-Palais. La trinité secourable des
trois feux s'y réverbérait; les trente virent où ils étaient, qu'ils
allaient tomber sur le sable, et qu'ils avaient chance de vie s'ils
quittaient à temps le vaisseau. Ils se tinrent prêts à s'élancer, se
fièrent à l'ouragan, à la fureur même du vent. Il les traita en effet
précisément comme ces lames qu'il emporte dans les terres sans leur
permettre le retour. Heurtés, froissés, ils allèrent tomber je ne sais
où, mais enfin ils tombèrent vivants.
* * *
Qui peut dire combien d'hommes et de vaisseaux sauvent les phares? La
lumière, vue dans ces nuits horribles de confusion, où les plus
vaillants se troublent, non-seulement montre la route, mais elle
soutient le courage, empêche l'esprit de s'égarer. C'est un grand appui
moral de se dire dans le danger suprême: «Persiste! encore un effort!...
Si le vent, la mer, sont contre, tu n'es pas seul; l'Humanité est là qui
veille pour toi.»