influent que la mer lui cède. Elle n'a pas l'empressement d'une
obéissance servile. Il lui faut du temps pour sentir et suivre
l'ébranlement. Il faut qu'elle appelle à elle les eaux paresseuses,
qu'elle vainque leur force d'inertie, qu'elle attire, entraîne les plus
éloignées. La rotation de la terre, si terriblement rapide, déplace
incessamment les points soumis à l'attraction. Ajoutez que l'armée des
flots, dans son mouvement d'ensemble, a toutes les contrariétés des
obstacles naturels, îles, caps, détroits, directions si variées des
rivages, les obstacles non moins résistants des vents, des courants, les
rivalités des fleuves de la terre, qui, tombés des monts, emportés par
leurs pentes rapides, selon les fontes de neige et cent accidents
imprévus, viennent se jeter au travers et changer le mouvement régulier
en luttes terribles. L'Océan ne cède pas. Le déploiement de forces que
font les grandes rivières n'est pas pour l'intimider. Les eaux qu'on
pousse sur lui, il les rembarre, les ramasse, les roule en montagne,
jusqu'à Rouen, jusqu'à Bordeaux, dans une si grande violence, qu'on
dirait qu'il va leur faire remonter les montagnes mêmes.
Des obstacles si divers créent aux marées d'apparentes irrégularités qui
frappent, embarrassent l'esprit. Rien ne surprend plus que leurs heures
contradictoires entre des ports très-voisins. Une marée du Havre, par
exemple, en vaut deux de Dieppe (Chazallon, Baude, etc.). C'est une
gloire du génie humain d'avoir soumis au calcul des phénomènes si
complexes.
* * *
Mais sous ce mouvement extérieur la mer en a d'autres au dedans, ceux
des courants qui la traversent à telle ou telle profondeur. Superposés
à des étages différents, ou coulant latéralement en sens opposés,
courants chauds, contre-courants froids, ils exécutent entre eux la
circulation de la mer, l'échange des eaux douces et salées, la
_pulsation_ alternative qui en est le résultat. Le chaud _bat_ de la
ligne au pôle, le froid du pôle à l'équateur.
Est-ce à dire que ces courants, assez distincts et peu mêlés, puissent
se comparer strictement, comme on l'a fait quelquefois, aux vaisseaux,
veines et artères, des animaux supérieurs? Non pas sans doute à la
rigueur. Mais ils ont quelque ressemblance avec la circulation moins
déterminée que les naturalistes ont trouvée récemment chez quelques
êtres inférieurs, mollusques, annélides. Cette circulation _lacunaire_
supplée, prépare la _vasculaire_; le sang s'épanche en courants avant de
se faire des canaux précis.
Telle est la mer. Elle semble un grand animal arrêté à ce premier degré
d'organisation.
* * *
Qui a révélé les courants, ces fluctuations régulières de l'abîme où
nous ne descendons jamais? qui nous a enseigné la géographie des eaux
ténébreuses? Ceux qui y vivent ou qui y flottent, des animaux, des
végétaux.
Nous verrons comment la baleine, comment les atomes à coquilles
(foraminifères), comment les bois américains, transportés jusqu'en
Islande, ont concouru à révéler le fleuve d'eaux chaudes qui va des
Antilles à l'Europe, et le contre-courant froid qui vient le joindre à
Terre-Neuve, et passe à côté ou dessous, résolvant ses glaces en vastes
brouillards.
Une nuée rouge d'animalcules, transportée par une tempête de l'Orénoque
à la France, a expliqué le grand courant aérien du Sud-Ouest qui
rafraîchit notre Europe avec les pluies des Cordillères.
Sans l'échange constant des eaux qui se fait par les courants dans les
profondeurs de la mer, elle se comblerait par place de sels et de
détritus. Il en serait comme de la mer Morte, qui, n'ayant ni écoulement
ni mouvement, voit ses bords chargés de sel, ses plantes incrustées de
cristaux. À passer seulement sur elle, les vents se font brûlants,
arides, portent la famine et la mort.
* * *
Tant d'observations dispersées sur les courants de l'air, de l'eau, les
saisons, les vents, les tempêtes, restaient dans la tradition, dans la
mémoire des pêcheurs, des marins, se perdaient souvent, mouraient avec
eux. Le guide de la navigation, la météorologie, non centralisée,
semblait vaine, et on en vint à la nier. L'illustre M. Biot lui
demandait un compte sévère du peu qu'elle avait fait encore. Cependant,
sur les deux rivages, européen, américain, des hommes persévérants
fondaient cette science niée sur la base de l'observation.
Le dernier et le plus célèbre, Maury, l'Américain, courageusement
entreprit ce qui eût fait reculer toute une administration, le
dépouillement et la mise en ordre de je ne sais combien de _livres de
bord_, de ces informes documents, souvent tronqués, que rapportent les
capitaines. Ces extraits, rédigés en tables où ressortent les faits
concordants, ont donné, en résultat, des règles, des généralités. Un
congrès des marins du globe, réuni à Bruxelles, a décidé que les
observations, désormais écrites avec soin, seraient centralisées dans un
même dépôt, l'Observatoire de Washington.
Noble hommage de l'Europe à la jeune Amérique, au patient et ingénieux
Maury, le savant poëte de la mer, qui en a résumé les lois, et qui a
fait plus encore; car par la force du coeur et par l'amour de la nature,
autant que par le positif de ses résultats, il a enlevé le monde. Ses
cartes et son premier ouvrage, tiré à cent cinquante mille, sont
libéralement donnés aux marins de toute nation par la république des
États-Unis. Nombre d'hommes éminents, en France et en Hollande, Jansen,
Tricaut, Julien, Margollé, Zurcher et autres, se sont faits les
interprètes, les éloquents missionnaires de cet apôtre de la mer.
Pourquoi l'Amérique, en cela, a-t-elle fait plus que nous? L'Amérique
c'est le désir. Elle est jeune, et elle brûle d'être en rapport avec le
globe. Sur son superbe continent, et au milieu de tant d'États, elle se
croit pourtant solitaire. Si loin de sa mère l'Europe, elle regarde vers
ce centre de la civilisation, comme la terre vers le soleil, et tout ce
qui la rapproche du grand luminaire la fait palpiter. Qu'on en juge par
l'ivresse, par les fêtes si touchantes auxquelles donna lieu là-bas le
télégraphe sous-marin qui mariait les deux rivages, promettait le
dialogue et la réplique par minutes, de sorte que les deux mondes
n'auraient plus qu'une pensée!
* * *
Maury nous a démontré avec un génie véritable l'harmonie de l'air et de
l'eau. Tel l'Océan maritime, tel l'Océan aérien. Ses mouvements
alternatifs, l'échange de ses éléments, sont tout à fait analogues. Il
distribue la chaleur sur le monde, et fait la sécheresse ou l'humidité.
Celle-ci, il la prend sur les mers, sur l'infini de l'océan Central, aux
tropiques surtout, aux grands bouilleurs de la chaudière universelle. Il
se fait sec, au contraire, en passant sur les déserts brûlés, les grands
continents, les glaciers (vrais pôles intermédiaires du globe) qui lui
pompent jusqu'à sa dernière goutte. L'échauffement de l'équateur et le
refroidissement du pôle, alternant la densité et la légèreté des
vapeurs, les font voyager en courants et contre-courants horizontaux qui
s'échangent. Sous la ligne, la chaleur qui allège les vapeurs et les
fait monter crée des courants de bas en haut. Avant de se distribuer,
elles planent en ce réservoir sombre qui (nous l'avons dit) fait autour
du globe comme un anneau de nuages.
Voilà donc des pulsations et maritimes et aériennes, autres que le pouls
de la marée. Celui-ci était extérieur, imprimé par d'autres astres au
nôtre. Mais ce pouls des courants divers est intrinsèque à la terre, il
est sa vie elle-même.
* * *
Dans le livre de Maury, le coup de génie, selon moi, est d'avoir dit:
«L'agent le plus apparent de la circulation maritime, la chaleur, n'y
suffirait pas. Il en est un autre, non moins important, et plus encore,
c'est le sel.»
Le sel est si abondant dans la mer, que, si on le réunissait sur
l'Amérique, il la couvrirait d'une montagne de 4,500 pieds d'épaisseur.
La salure de la mer, sans varier beaucoup, augmente ou diminue pourtant
selon les localités, les courants, le voisinage de l'équateur ou des
pôles. Dessalée ou ressalée, la mer est par cela même lourde, ou légère,
plus ou moins mobile. Ce mélange continuel, avec ses variations, fait
courir l'eau plus ou moins vite, c'est-à-dire _produit des
courants_,--et des courants _horizontaux_, au sein de la mer,--et des
courants _verticaux_ de la mer des eaux à celle de l'air.
* * *
Un Français, M. Lartigue, a ingénieusement relevé plusieurs des lacunes
et des inexactitudes que présente la géographie de Maury. (_Annales
marit_.) Mais l'auteur américain, le prévenant en cela, ne cache
nullement ce qu'il pense de l'incomplet de sa science. Sur quelques
points il déclare ne donner que des hypothèses. Parfois il est
manifestement incertain, rêveur, inquiet. Son livre, honnête et loyal,
laisse surprendre aisément le combat intérieur que s'y livrent deux
esprits: le _littéralisme biblique_, qui fait de la mer une chose, créée
de Dieu en une fois, une machine tournant sous sa main,--et le sentiment
moderne, la _sympathie de la nature_, pour qui la mer est animée, est
une force de vie et presque une personne, où l'âme aimante du monde
continue de créer toujours.
Il est curieux de voir, dans ce livre, l'auteur approcher peu à peu du
dernier point de vue par une invincible pente. Tout ce qu'il peut, il
l'explique d'abord mécaniquement, physiquement (par la pesanteur, la
chaleur, la densité, etc.). Mais cela ne suffit pas. Il ajoute, en
certains cas, telle attraction moléculaire, telle action magnétique.
Cela ne suffit pas encore. Alors franchement il a recours aux lois
physiologiques qui régissent la vie. Il donne à la mer un pouls, des
artères, un coeur même. Sont-ce de simples formes de style, des
comparaisons? Point du tout. Il a (et c'est son génie), il a en lui un
sentiment impérieux, invincible, de la personnalité de la mer.
Voilà le secret de sa puissance, voilà ce qui a ravi. Avant lui, c'était
une chose pour tant de marins qui traînaient sur ses eaux. Par lui,
c'est une personne; ils y sentent tous une violente et redoutable
maîtresse qu'on adore, qu'on veut dompter.
Il aime, il aime la mer. Mais, d'autre part, à chaque instant, il se
contient et s'arrête, craignant de dépasser le cadre où il voudrait
s'enfermer. Comme Swammerdam, Bonnet, et tant de savants illustres d'âme
religieuse, il craint qu'en expliquant trop là Nature par elle-même, on
ne fasse tort à Dieu. Timidité peu raisonnable. Plus on montre partout
la vie, plus on fait sentir la grande Âme, adorable unité des êtres par
qui ils s'engendrent et se créent. Où donc serait le péril si l'on
trouvait que la mer, dans son aspiration constante à l'existence
organisée, est la forme la plus énergique de l'éternel Désir qui jadis
évoqua ce globe et toujours enfante en lui?
Cette mer salée comme du sang, qui a sa circulation, qui a un pouls et
un coeur (Maury nomme ainsi l'équateur), où elle échange ses deux sangs,
un être qui a tout cela est-il sûr qu'il soit une chose, un élément
inorganique?
Voilà une grande horloge, une grande machine à vapeur qui imite à s'y
méprendre le mouvement des forces vitales. Est-ce un jeu de la nature?
ou bien ne faut-il pas croire qu'il y a dans ces masses un mélange
d'animalité?
Un fait énorme, qu'il pose, mais secondairement, de profil, c'est que
l'infini vivant de la mer, les milliards de milliards d'êtres qu'elle
fait et défait sans cesse, absorbent le lait de vie, l'écume mêlée à ses
eaux, leur ôtent leurs sels divers, dont ils se font, eux et leurs
coquilles, etc., etc. Par là, ils rendent cette eau dessalée, donc plus
légère, partant mobile et courante. Aux laboratoires puissants
d'organisation animale, comme celui de la mer des Indes, celui de la mer
de Corail, cette force, ailleurs moins remarquée, apparaît ce qu'elle
est, immense.
«Chacun de ces imperceptibles, dit Maury, change l'équilibre de l'Océan;
ils l'harmonisent, et sont ses compensateurs.»--Est-ce assez dire? ne
seraient-ils pas ses moteurs essentiels, qui ont créé ses grands
courants, mis la machine en mouvement? Qui sait si ce _circulus_ vital
de l'animalité marine n'est pas le point de départ de tout le _circulus_
physique, si la mer animalisée ne donne pas le branle éternel à la mer
animalisable, non organisée encore, mais ne demandant qu'à l'être et
fermentant de vie prochaine?
VI
LES TEMPÊTES
«Il se fait de temps en temps des commotions dans la mer qui semblent
avoir pour but d'assurer les époques de ses travaux. Ces phénomènes
peuvent être considérés comme les _spasmes_ de la mer.» (Maury.)
Il entend par là spécialement les brusques mouvements qui paraissent
venir du dessous, et qui, dans les mers d'Asie, équivalent à de
véritables tempêtes. Les causes qu'il leur assigne sont diverses: 1º la
rencontre violente de deux marées, de deux courants; 2º la surabondance
subite des eaux de pluie à la surface; 3º la rupture et la fonte rapide
des glaces, etc. D'autres ajoutent l'hypothèse des mouvements
électriques, des soulèvements volcaniques, qui peuvent se faire au
fond.
Il est pourtant vraisemblable que le fond et la grande masse des eaux
sont assez paisibles. Autrement, la mer serait impropre à remplir sa
grande fonction de mère et nourrice des êtres. Maury l'appelle quelque
part une grande _nourricerie_. Un monde d'êtres délicats, plus fragiles
que ceux de la terre, sont bercés, allaités de ses eaux. Cela donne de
son intérieur une idée très-douce, et porte à croire que ces agitations
si violentes ne sont pas communes.
* * *
De sa nature, elle est généralement régulière, soumise à de grands
mouvements uniformes, périodiques. Les tempêtes sont des violences
passagères que lui font les vents, les forces électriques ou certaines
crises violentes d'évaporation. Ce sont des accidents qui se passent à
la surface, et qui ne révèlent nullement la vraie, la mystérieuse
personnalité de la mer.
Juger d'un tempérament humain sur quelques accès de fièvre, ce serait
chose insensée. Combien plus de juger la mer sur ces mouvements
momentanés, extérieurs, qui paraissent n'affecter que des couches de
quelques centaines de pieds?
Partout où la mer est profonde, sa, vie continue équilibrée,
parfaitement balancée, calme et féconde, toute à ses enfantements. Elle
ne s'aperçoit pas de ces petits accidents qui ne se passent qu'en haut.
Les grandes légions de ses enfants qui vivent (quoi qu'on ait dit) au
fond de sa paisible nuit et ne remontent tout au plus qu'une fois par an
vers la lumière et les tempêtes doivent aimer leur grande nourrice comme
l'harmonie elle-même.
* * *
Quoi qu'il en soit, ces accidents intéressent trop la vie de l'homme
pour qu'il ne mette pas tous ses soins à les observer. Cela ne lui est
pas facile. Il y garde peu son sang-froid. Les descriptions les plus
sérieuses donnent des traits vagues et généraux, fort peu ce qui fait
pour chaque tempête son originalité, ce qui l'individualise comme
résultante imprévue de mille circonstances obscures, impossibles à
démêler. L'observateur en sûreté qui regarde du rivage voit mieux sans
doute, n'étant pas occupé de son péril. Mais peut-il juger de l'ensemble
autant que celui qui est au centre du tourbillon et qui jouit de tous
côtes du terrible panorama?
Nous devons aux navigateurs, nous autres hommes de terre, ce respect de
tenir grand compte des faits qu'ils attestent, de ce qu'ils ont vu et
souffert. Je trouve de très-mauvais goût la légèreté sceptique que des
savants de cabinet ont montrée relativement à ce que les marins nous
disent, par exemple de la hauteur des vagues. Ils plaisantent les
navigateurs qui la portent à cent pieds. Des ingénieurs ont cru pouvoir
prendre mesure à la tempête, et calculer précisément que l'eau ne monte
guère à plus de vingt pieds. Un excellent observateur nous assure tout
au contraire avoir vu fort nettement, du rivage, en sécurité, des
entassements de vagues plus élevés que les tours de Notre-Dame et plus
que Montmartre même.
Il est trop évident qu'on parle de choses différentes. De là la
contradiction. S'il s'agit de ce qui fait comme le champ de la tempête,
son lit inférieur, si l'on parle des longues rangées de vagues qui
roulent en ligne et gardent dans leur fureur quelque régularité, le
rapport des ingénieurs est exact. Avec leurs crêtes arrondies et les
vallées alternatives qu'elles présentent tour à tour, elles déferlent au
plus dans une hauteur de vingt à vingt-cinq pieds. Mais les vagues qui
se contrarient et qui ne vont pas ensemble s'élèvent à bien d'autres
hauteurs. Dans leur choc elles prennent des forces prodigieuses
d'ascension, se lancent, et retombent d'un poids d'une incroyable
lourdeur, à assommer, enfoncer, briser le vaisseau. Rien de lourd comme
l'eau de mer. Ce sont ces jets de vagues en lutte, ces retombées
épouvantables dont les marins parlent, phénomènes dont on ne peut
nullement calculer la grandeur réelle.
Dans un jour, non de tempête, mais d'émotion, où l'Océan préludait par
des gaietés sauvages, j'étais tranquillement assis sur un beau
promontoire d'environ quatre-vingts pieds. Je m'amusais à le voir, sur
une ligne d'un quart de lieue, faire l'assaut de mon rocher, arrondir la
verte crinière de sa longue vague, la pousser comme à la course. Elle
frappait vaillamment, faisait trembler le promontoire; j'avais le
tonnerre sous mes pieds. Mais cette régularité se démentit tout à coup.
Je ne sais quelle vague d'ouest vint par le travers, frapper
outrageusement ma grande vague régulière qui me venait du midi. Dans le
conflit, tout à coup le soleil me fut caché; sur mon promontoire si
haut, ce fut, non une vapeur irisée d'écume légère, mais bien une grosse
lame noire, qui bondit, tomba lourdement, m'enveloppa, me baigna; j'en
restai fortement mouillé. J'aurais voulu avoir là MM. les académiciens
et MM. les ingénieurs qui mesurent si précisément les combats de
l'Océan.
* * *
Il ne faut pas, assis chez soi, mettre en doute légèrement la véracité
de tant d'hommes intrépides, endurcis et résignés, qui voient trop
souvent la mort pour avoir la vanité puérile d'exagérer leurs dangers.
Il ne faut pas non plus opposer les calmes récits des navigateurs
ordinaires, qui suivent les grandes routes connues, aux tableaux,
parfois émus, des audacieux découvreurs qui les visitèrent les premiers,
qui relevèrent, décrivirent les récifs, les écueils, attentifs à voir de
près et étudier le péril, autant que le vulgaire marin, le roulier de la
mer, cherche à l'éviter. Les Cook, les Perron, les d'Urville, et autres
chercheurs, coururent de très-réels dangers dans les eaux, moins
fréquentées alors, de la mer de Corail, de l'Australie, etc., obligés
d'affronter de près des bancs qui changent sans cesse, des courants
contrariés qui se croisent et qui produisent d'affreuses luttes
intérieures aux passages étroits.
«Sans tempête, par le roulis seul, le vent étant droit de l'arrière, une
lame qui vient de travers fait des secousses si dures, que la cloche du
vaisseau se met à tinter d'elle-même, et, si ces grands roulis duraient,
avec leurs mouvements à faux, il en serait détraqué, démembré et démoli.
«Aux Açores du banc des Aiguilles, dit encore d'Urville, les lames
atteignaient quatre-vingts, cent pieds de hauteur. Jamais je ne vis une
mer si monstrueuse. Ces vagues ne déferlaient sur nous heureusement que
de leurs sommités; autrement la corvette était engloutie... Dans cet
horrible combat, elle resta immobile, ne sachant à qui entendre. Par
moments, les marins, sur le pont, étaient submergés. Affreux chaos qui
ne dura pas moins de quatre heures de nuit... un siècle à blanchir les
cheveux!...--Telles sont les tempêtes australes, si terribles, que, même
sur terre, les naturels qui les pressentent en sont épouvantés d'avance
et se cachent dans leurs cavernes.»
* * *
Quelque exactes, intéressantes, que soient ces descriptions, je n'ai
garde de les copier. Encore moins m'enhardirais-je à imaginer, arranger
les choses que je n'aurais pas vues. Je ne dirai qu'un mot des tempêtes
que j'ai observées. J'y ai du moins saisi, je crois, les caractères
différents qui distinguent l'Océan et la Méditerranée.
Pendant la moitié d'une année passée à deux lieues de Gênes, sur la plus
jolie mer du monde, la plus abritée, à Nervi, je n'eus qu'une petite
tempête de caprice qui dura peu, mais, dans ce court moment, _ragea_
avec une furie singulière. La voyant mal de ma fenêtre, je sortis, et,
par des ruelles tortueuses, entre les hauts palazzi, je me hasardai à
descendre, non sur la plage (il n'y en a point), mais sur une corniche
de noires roches volcaniques qui bordent le rivage, étroit sentier qui
souvent n'a pas trois pieds de large, et qui, montant, descendant,
souvent surplombant la mer, la domine de trente pieds, parfois de
quarante ou soixante. On ne découvrait pas bien loin. Des tourbillons
continuels tiraient le rideau. On voyait peu; ce qu'on voyait était
borné et affreux. L'âpreté, les angles cassants de cette côte de
cailloux, ses pointes et ses pics, ses rentrées subites et dures,
imposaient à la tempête des sauts, des bonds, des efforts incroyables,
des tortures d'enfer. Elle grinçait d'écume blanche, et comme
d'exécrables sourires, à la férocité des laves qui, sans pitié, la
brisaient. C'étaient des bruits insensés, absurdes; jamais rien de
suivi; c'étaient des tonnerres discordants, de si aigres sifflements
comme ceux des machines à vapeur, qu'on se bouchait les oreilles.
Abasourdi d'un spectacle qui hébétait tous les sens, j'essayai de me
ravoir; m'appuyant bien à un mur qui rentrait et n'eût pas permis à la
furieuse de me prendre, je compris mieux ce tapage. Rude et courte était
la lame, et le plus dur du combat tenait à cette côte étrange, découpée
si sèchement, à ces angles cruels qui pointaient dans la tempête,
déchiraient le flot. La corniche par-dessous, ici et là, l'enfonçait
dans ses profondeurs tonnantes.
L'oeil aussi était blessé autant que l'oreille au contraste diabolique de
cette neige éblouissante fouettant dans ces laves si noires.
Au total, je le sentis, la mer, bien moins que la terre, rendait la
chose terrible. C'est le contraire sur l'Océan.
VII
LA TEMPÊTE D'OCTOBRE 1859
La tempête que j'ai le mieux vue, c'est celle qui sévit dans l'Ouest, le
24 et le 25 octobre 1859, qui reprit plus furieuse et dans une horrible
grandeur, le vendredi 28 octobre, dura le 29, le 30 et le 31,
implacable, infatigable, six jours et six nuits, sauf un court moment de
repos. Toutes nos côtes occidentales furent semées de naufrages. Avant,
après, de très-graves perturbations barométriques eurent lieu; les fils
télégraphiques furent brisés ou pervertis, les communications rompues.
Des années chaudes avaient précédé. On entra par cette tempête dans une
série fort différente de temps froids et pluvieux. L'année 1860
elle-même, jusqu'au jour où j'écris ceci, est livrée à la noyade
obstinée des vents d'ouest et de sud, qui semblent vouloir nous jeter
toutes les pluies de l'Atlantique et du grand Océan austral.
* * *
J'observai cette tempête d'un lieu aimable et paisible, dont le
caractère très-doux ne faisait rien attendre de tel. C'est le petit port
de Saint-Georges, près Royan, à l'entrée de la Gironde. Je venais d'y
passer cinq mois en grande tranquillité, me recueillant, interrogeant
mon coeur, y cherchant de quoi répondre au sujet que j'ai traité en 1859,
sujet si délicat, si grave. Le lieu, le livre, se mêlent agréablement
dans mes souvenirs. Aurais-je pu l'écrire ailleurs? je ne sais. Ce qui
est sûr, c'est que le parfum sauvage du pays, sa douceur sévère, les
senteurs d'amertume vivifiante dont ses bruyères sont charmées, la flore
des landes, la flore des dunes, ont fait beaucoup pour ce livre et s'y
retrouveront toujours.