On ne la voit guère que d'en haut. En bas la nécessité dure

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J. MICHELET

LA MER

CINQUIÈME ÉDITION

PARIS

MICHEL LÉVY FRÈRES

RUE AUBER, 3, PLACE DE L'OPÉRA

LIBRAIRIE NOUVELLE

BOULEVARD DES ITALIENS, 15, AU COIN DE LA RUE DE GRAMMONT

1875

Droits de reproduction et de traduction réservés

TABLE DES MATIÈRES

LIVRE Ier.--UN REGARD SUR LES MERS.

I. La mer vue du rivage

II. Plages, grèves et falaises

III. Plages, grèves et falaises (suite)

IV. Cercle des eaux, cercles de feux. Fleuves de la mer

V. Le pouls de la mer

VI. Les tempêtes

VII. La tempête d'octobre 1859

VIII. Les phares

LIVRE II.--LA GENÈSE DE LA MER.

I. Fécondité

II. La mer de lait

III. L'atome

IV. Fleur de sang

V. Les faiseurs de mondes

VI. Fille des mers

VII. Le piqueur de pierres

VIII. Coquilles, nacre, perles

IX. L'écumeur de mer (poulpe, etc.)

X. Crustacés. La guerre et l'intrigue

XI. Le poisson

XII. La baleine

XIII. Les sirènes

LIVRE III.--CONQUÊTE DE LA MER.

I. Le harpon

II. Découverte des trois océans

III. La loi des tempêtes

IV. Les mers des pôles

V. La guerre aux races de la mer

VI. Le droit de la mer

LIVRE IV.--LA RENAISSANCE PAR LA MER.

I. L'origine des bains de mer

II. Choix du rivage

III. L'habitation

IV. Première aspiration de la mer

V. Bains.--Renaissance de la beauté

VI. La renaissance du coeur et de la fraternité

VII. _Vita nuova_ des nations

NOTES

FIN DE LA TABLE

LIVRE PREMIER

UN REGARD SUR LES MERS

I

LA MER VUE DU RIVAGE

Un brave marin hollandais, ferme et froid observateur, qui passe sa vie

sur la mer, dit franchement que la première impression qu'on en reçoit,

c'est la crainte. L'eau, pour tout être terrestre, est l'élément non

respirable, l'élément de l'asphyxie. Barrière fatale, éternelle, qui

sépare irrémédiablement les deux mondes. Ne nous étonnons pas si

l'énorme masse d'eau qu'on appelle la mer, inconnue et ténébreuse dans

sa profonde épaisseur, apparut toujours redoutable à l'imagination

humaine.

Les Orientaux n'y voient que le gouffre amer, la _nuit de l'abîme_. Dans

toutes les anciennes langues, de l'Inde à l'Irlande, le nom de la mer a

pour synonyme ou analogue le _désert_ et la _nuit_.

Grande tristesse de voir tous les soirs le soleil, cette joie du monde

et ce père de toute vie, sombrer, s'abîmer dans les flots. C'est le

deuil quotidien du monde, et spécialement de l'Ouest. Nous avons beau

voir chaque jour ce spectacle, il a sur nous même puissance, même effet

de mélancolie.

Si l'on plonge dans la mer à une certaine profondeur, on perd bientôt la

lumière; on entre dans un crépuscule où persiste une seule couleur, un

rouge sinistre; puis cela même disparaît et la nuit complète se fait,

c'est l'obscurité absolue, sauf peut-être des accidents de

phosphorescence effrayante. La masse, immense d'étendue, énorme de

profondeur, qui couvre la plus grande partie du globe, semble un monde

de ténèbres. Voilà surtout ce qui saisit, intimida les premiers hommes.

On supposait que la vie cesse partout où manque la lumière, et

qu'excepté les premières couches, toute l'épaisseur insondable, le fond

(si l'abîme a un fond), était une noire solitude, rien que sable aride

et cailloux, sauf des ossements et des débris, tant de biens perdus que

l'élément avare prend toujours et ne rend jamais, les cachant

jalousement au trésor profond des naufrages.

L'eau de mer ne nous rassure aucunement par la transparence. Ce n'est

point l'engageante nymphe des sources, des limpides fontaines. Celle-ci

est opaque et lourde; elle frappe fort. Qui s'y hasarde, se sent

fortement soulevé. Elle aide, il est vrai, le nageur, mais elle le

maîtrise; il se sent comme un faible enfant, bercé d'une puissante main,

qui peut aussi bien le briser.

La barque une fois déliée, qui sait où un vent subit, un courant

irrésistible, pourront la porter? Ainsi nos pêcheurs du Nord, malgré

eux, trouvèrent l'Amérique polaire et rapportèrent la terreur du funèbre

Groënland. Toute nation a ses récits, ses contes sur la mer. Homère, les

_Mille et une Nuits_, nous ont gardé un bon nombre de ces traditions

effrayantes, les écueils et les tempêtes, les calmes non moins

meurtriers où l'on meurt de soif au milieu des eaux, les mangeurs

d'hommes, les monstres, le léviathan, le kraken et le grand serpent de

mer, etc. Le nom qu'on donne au désert, «_le pays de la peur_,» on

aurait pu le donner au grand désert maritime. Les plus hardis

navigateurs, Phéniciens et Carthaginois, les Arabes conquérants qui

voulaient englober le monde, attirés par les récits du pays de l'or et

des Hespérides, dépassent la Méditerranée, se lancent sur la grande mer,

mais s'y arrêtent bientôt. La ligne sombre, éternellement couverte de

nuages, qu'on rencontre avant l'équateur, leur impose. Ils s'arrêtent.

Ils disent: «C'est _la mer des Ténèbres_.» Et ils retournent chez eux.

«Il y aurait de l'impiété à violer ce sanctuaire. Malheur à celui qui

suivrait sa curiosité sacrilège! On a vu, aux dernières îles, un

colosse, une menaçante figure qui disait: «N'allez pas plus loin.»

* * *

Ces terreurs, un peu enfantines, du vieux monde ne diffèrent en rien de

ce qu'on peut voir toujours des émotions du novice, de la simple

personne qui, venue de l'intérieur, tout à coup aperçoit la mer. On peut

dire que tout être qui en a la surprise, ressent cette impression. Les

animaux, visiblement, se troublent. Même au reflux, lorsque, lasse et

débonnaire, l'eau traîne mollement au rivage, le cheval n'est pas

rassuré; il frémit et souvent refuse de passer le flot languissant. Le

chien recule et aboie, injurie à sa manière la lame dont il a peur.

Jamais il ne fait la paix avec l'élément douteux qui lui semble plutôt

hostile. Un voyageur nous raconte que les chiens du Kamtchatka, habitués

à ce spectacle, n'en sont pas moins effrayés, irrités. En grandes

bandes, par milliers, dans les longues nuits, ils hurlent contre la

vague hurlante, et font assaut de fureur avec l'océan du Nord.

* * *

L'introduction naturelle, le vestibule de l'Océan, qui prépare à le bien

sentir, c'est le cours mélancolique des fleuves du Nord-Ouest, les

vastes sables du Midi, ou les landes de Bretagne. Toute personne qui va

à la mer par ces voies est très-frappée de la région intermédiaire qui

l'annonce. Le long de ces fleuves, c'est un vague infini de joncs,

d'oseraies, de plantes diverses, qui, par les degrés des eaux mêlées et

peu à peu saumâtres, deviennent enfin marines. Dans les landes, c'est,

avant la mer, une mer préalable d'herbes rudes et basses, fougères et

bruyères. Étant encore à une lieue, deux lieues, vous remarquez les

arbres chétifs, souffreteux, rechignés, qui annoncent à leur manière par

des attitudes, j'allais dire par des gestes étranges, la proximité du

grand tyran, et l'oppression de son souffle. S'ils n'étaient pris par

les racines, ils fuiraient visiblement; ils regardent vers la terre,

tournent le dos à l'ennemi, semblent tout près de partir, en déroute,

échevelés. Ils ploient, se courbent jusqu'au sol, et ne pouvant mieux,

fixés là se tordent au vent des tempêtes. Ailleurs encore, le tronc se

fait petit et étend ses branches indéfiniment dans le sens horizontal.

Sur les plages où les coquilles, dissoutes, élèvent une fine poussière,

l'arbre en est envahi, englouti. Ses pores se fermant, l'air lui manque;

il est étouffé, mais conserve sa forme et reste là arbre de pierre,

spectre d'arbre, ombre lugubre qui ne peut disparaître, captive dans la

mort même.

Bien avant de voir la mer, on entend et on devine la redoutable

personne. D'abord, c'est un bruit lointain, sourd et uniforme. Et peu à

peu tous les bruits lui cèdent et en sont couverts. On en remarque

bientôt la solennelle alternative, le retour invariable de la même note,

forte et basse, qui de plus en plus roule, gronde. Moins régulière

l'oscillation du pendule qui nous mesure l'heure! Mais ici le balancier

n'a pas la monotonie des choses mécaniques. On y sent, on croit y sentir

la vibrante intonation de la vie. En effet, au moment du flux, quand la

vague monte sur la vague, immense, électrique, il se mêle au roulement

orageux des eaux le bruit des coquilles et de mille êtres divers qu'elle

apporte avec elle. Le reflux vient-il, un bruissement fait comprendre

qu'avec les sables elle remporte ce monde de tribus fidèles, et le

recueille en son sein.

Que d'autres voix elle a encore! Pour peu qu'elle soit émue, ses

plaintes et ses profonds soupirs contrastent avec le silence du morne

rivage. Il semble se recueillir pour écouter la menace de celle qui le

flattait hier d'un flot caressant. Que va-t-elle bientôt lui dire? Je ne

veux pas le prévoir. Je ne veux point parler ici des épouvantables

concerts qu'elle va donner peut-être, de ses duos avec les rocs, des

basses et des tonnerres sourds qu'elle fait au fond des cavernes, ni de

ces cris surprenants où l'on croit entendre: Au secours!... Non,

prenons-la dans ses jours graves, où elle est forte sans violence.

* * *

Si l'enfant et l'ignorant ont toujours devant ce sphinx une stupeur

admirative et moins de plaisir que de crainte, il ne faut pas s'en

étonner. Pour nous-mêmes, par bien des côtés, c'est encore une grande

énigme.

Quelle est son étendue réelle? Plus grande que celle de la terre, voilà

ce qu'on sait le mieux. Sur la surface du globe, l'eau est la

généralité, la terre est l'exception. Mais leur proportion relative:

l'eau fait les quatre cinquièmes, c'est le plus probable; d'autres ont

dit les deux tiers ou les trois quarts. Chose difficile à préciser. La

terre augmente et diminue; elle est toujours en travail; telle partie

s'abaisse, et telle monte. Certaines contrées polaires, découvertes et

notées du navigateur, ne se retrouvent plus au voyage suivant. Ailleurs,

des îles innombrables, des bancs immenses de madrépores, de coraux, se

forment, s'élèvent et troublent la géographie.

La profondeur de la mer est bien plus inconnue que son étendue. À peine

les premiers sondages, peu nombreux et peu certains, ont-ils été faits

encore.

Les petites libertés hardies que nous prenons à la surface de l'élément

indomptable, notre audace à courir sur ce profond inconnu, sont peu, et

ne peuvent rien faire au juste orgueil que garde la mer. Elle reste, en

réalité, fermée, impénétrable. Qu'un monde prodigieux de vie, de guerre

et d'amour, de productions de toute sorte, s'y meuve, on le devine bien

et déjà on le sait un peu. Mais à peine nous y entrons, nous avons hâte

de sortir de cet élément étranger. Si nous avons besoin de lui, lui, il

n'a pas besoin de nous. Il se passe de l'homme à merveille. La nature

semble tenir peu à avoir un tel témoin. Dieu est là tout seul chez lui.

L'élément que nous appelons fluide, mobile, capricieux, ne change pas

réellement; il est la régularité même. Ce qui change constamment, c'est

l'homme. Son corps (dont les quatre cinquièmes ne sont qu'eau, selon

Berzélius) sera demain évaporé. Cette apparition éphémère, en présence

des grandes puissances immuables de la nature, n'a que trop raison de

rêver. Quel que soit son très-juste espoir de vivre en son âme

immortelle, l'homme n'en est pas moins attristé de ces morts fréquentes,

des crises qui rompent à chaque instant la vie. La mer a l'air d'en

triompher. Chaque fois que nous approchons d'elle, il semble qu'elle

dise du fond de son immutabilité: «Demain tu passes, et moi jamais. Tes

os seront dans la terre, dissous même à force de siècles, que je

continuerai encore, majestueuse, indifférente, la grande vie équilibrée

qui m'harmonise, heure par heure, à la vie des mondes lointains.»

Opposition humiliante qui se révèle durement, et comme avec risée pour

nous, surtout aux violentes plages, où la mer arrache aux falaises des

cailloux qu'elle leur relance, qu'elle ramène deux fois par jour, les

traînant avec un bruit sinistre comme de chaînes et de boulets. Toute

jeune imagination y voit une image de guerre, un combat, et d'abord

s'effraye. Puis, observant que cette fureur a des bornes où elle

s'arrête, l'enfant rassuré hait plutôt qu'il ne craint la chose sauvage

qui semble lui en vouloir. Il lance à son tour des cailloux à la grande

ennemie rugissante.

J'observais ce duel au Havre, en juillet 1831. Une enfant que j'amenais

là en présence de la mer sentit son jeune courage et s'indigna de ces

défis. Elle rendait guerre pour guerre. Lutte inégale, à faire sourire,

entre la main délicate de la fragile créature et l'épouvantable force

qui en tenait si peu de compte. Mais on ne riait pas longtemps, lorsque

venait la pensée du peu que vivrait l'être aimé, de son impuissance

éphémère, en présence de l'infatigable éternité qui nous reprend.--Tel

fut l'un de mes premiers regards sur la mer. Telles mes rêveries,

assombries du trop juste augure que m'inspirait ce combat entre la mer

que je revois et l'enfant que je ne vois plus.

II

PLAGES, GRÈVES ET FALAISES

On peut voir l'Océan partout. Partout il apparaîtra imposant et

redoutable. Tel il est autour des caps qui regardent de tous côtés. Tel,

et parfois plus terrible, aux lieux vastes, mais circonscrits, où

l'encadrement des rivages le gêne et l'indigne, où il entre violent avec

des courants rapides qui souvent heurtent aux écueils. On ne le voit pas

infini, mais on le sent, on l'entend, on le devine infini, et

l'impression n'en est que plus profonde.

C'est celle que j'avais à Granville, sur cette plage tumultueuse de

grand flot et de grand vent, qui finit la Normandie et va commencer la

Bretagne. La gaieté riche et aimable, quelquefois un peu vulgaire, des

belles campagnes normandes, disparaît, et par Granville, par le

dangereux Saint-Michel-en-Grève, on se trouve entré dans un monde tout

autre. Granville est normand de race, breton d'aspect. Il oppose

fièrement son rocher à l'assaut épouvantable des vagues, qui tantôt

apportent du Nord les fureurs discordantes des courants de la Manche,

tantôt roulent de l'Ouest un long flot toujours grossi dans sa course de

mille lieues, qui frappe de toute la force accumulée de l'Atlantique.

J'aimais cette petite ville singulière et un peu triste qui vit de la

pêche lointaine la plus dangereuse. La famille sait qu'elle est nourrie

des hasards de cette loterie, de la vie, de la mort de l'homme. Cela met

en tout un sérieux harmonique au caractère sévère de cette côte. J'y ai

bien souvent goûté la mélancolie du soir, soit que je me promenasse en

bas sur la grève déjà obscurcie, soit que, de la haute ville qui

couronne le rocher, je visse le soleil descendre dans l'horizon un peu

brumeux. Son énorme mappemonde, souvent rayée durement de raies noires

et de raies rouges, s'abîmait, sans s'arrêter à faire au ciel les

fantaisies, les paysages de lumière, qui souvent ailleurs égayent la

vue. En août, c'était, déjà l'automne. Il n'y avait guère de crépuscule.

Le soleil à peine disparu, le vent fraîchissait, les vagues couraient

rapides, vertes et sombres. On ne voyait guère que quelques ombres de

femmes dans leurs capes noires doublées de blanc. Les moutons attardés

aux maigres pâturages des glacis, qui surplombent la grève de

quatre-vingts ou de cent pieds, l'attristaient de bêlements plaintifs.

La haute ville, fort petite, a sa face du nord bâtie à pic sur le bord

de l'abîme, noire, froide, battue d'un vent éternel, faisant front à la

grande mer. Il n'y a là que de pauvres logis. On m'y mena chez un

bonhomme dont l'art était de faire des tableaux de coquilles. Monté par

une sorte d'échelle dans une obscure petite chambre, je vis, encadrée

dans l'étroite fenêtre, cette vue tragique. Elle me fut aussi

saisissante que l'avait été en Suisse, prise aussi dans une fenêtre, et

par une vive surprise, celle du glacier du Grindelwald. Le glacier me

fit voir un monstre énorme de glaces pointues qui marchaient à moi. Et

cette mer de Granville, une armée de flots ennemis qui venaient

d'ensemble à l'assaut.

Mon homme, sans être vieux, était souffreteux, fiévreux. Il tenait, en

ce mois d'août, sa fenêtre calfeutrée. En regardant ses ouvrages et

causant, je vis qu'il avait la tête un peu faible. Elle avait été

ébranlée par un événement de famille. Son frère avait péri sur cette

grève dans une cruelle aventure. La mer lui restait sinistre, elle lui

semblait garder contre lui une mauvaise volonté. L'hiver,

infatigablement, elle flagellait sa vitre de neige ou de vents glacés.

Elle ne le laissait pas dormir. Elle frappait sous lui son roc, sans

trêve ni repos, dans les longues nuits. L'été, elle lui montrait

d'incommensurables orages, des éclairs d'un monde à l'autre. Aux grandes

marées, c'était bien pis. Elle monte à soixante pieds, et son écume

furieuse, sautant bien plus haut encore, outrageusement venait lui

frapper dans sa fenêtre. Il n'était pas même sûr que la mer s'en tînt

toujours là. Elle pouvait dans sa haine, lui jouer quelque mauvais tour.

Mais il n'avait pas le moyen de chercher un meilleur abri, et peut-être

aussi était-il retenu, à son insu, par je ne sais quel magnétisme. Il

n'eût pas osé se brouiller tout à fait avec la terrible fée. Il avait

pour elle un certain respect. Il en parlait peu, et plus souvent la

désignait sans la nommer, comme l'Islandais en mer n'ose nommer

l'Ourque, de peur qu'elle n'entende et ne vienne. Je vois encore sa mine

pâle lorsqu'il regardait la grève, et disait: «Cela me fait peur.»

Était-ce un fou? Nullement, il parlait de fort bon sens. Il me parut

distingué et intéressant. C'était un être nerveux, très-finement

organisé, trop pour de telles impressions.

La mer fait beaucoup de fous. Livingstone avait emmené d'Afrique un

homme intelligent, courageux, qui bravait les lions. Mais il n'avait pas

vu la mer. Quand il monta sur un vaisseau, et qu'il eut à la fois cette

double surprise et du redoutable élément, et de tous les arts inconnus,

ce fut trop fort pour son cerveau. Il délira; quoi qu'on fît, il trouva

moyen d'échapper, et se jeta aveuglément dans ces flots qui

l'effrayaient et qui l'attiraient cependant.

D'autre part, la mer attache tellement les hommes qui se sont confiés

longtemps à elle, qui ont vécu avec elle et dans sa familiarité, qu'ils

ne peuvent la quitter jamais. J'ai vu, dans un petit port, de vieux

pilotes qui, devenus trop faibles, résignaient leur office. Mais ils ne

s'en consolaient point, ils traînaient misérablement, et leurs têtes

s'égaraient.

* * *

Au plus haut de Saint-Michel, on vous montre une plate-forme qu'on

appelle celle des _Fous_. Je ne connais aucun lieu plus propre à en

faire que cette maison de vertige. Représentez-vous tout autour une

grande plaine comme de cendre blanche, qui est toujours solitaire,

sable équivoque dont la fausse douceur est le piège le plus dangereux.

C'est et ce n'est pas la terre, c'est et ce n'est pas la mer, l'eau

douce non plus, quoiqu'en dessous des ruisseaux travaillent le sol

incessamment. Rarement, et pour de courts moments, un bateau s'y

hasarderait. Et, si l'on passe quand l'eau se retire, on risque d'être

englouti. J'en puis parler, je l'ai été presque moi-même. Une voiture

fort légère, dans laquelle j'étais, disparut en deux minutes avec le

cheval; par miracle, j'échappai. Mais, moi-même à pied, j'enfonçais. À

chaque pas, je sentais un affreux clapotement, comme un appel de l'abîme

qui me demandait doucement, m'invitait et m'attirait, et me prenait par

dessous. J'arrivai pourtant au roc, à la gigantesque abbaye, cloître,

forteresse et prison, d'une sublimité atroce, vraiment digne du paysage.

Ce n'est pas ici le lieu de décrire un tel monument. Sur un gros bloc de

granit, il se dresse, monte et monte encore indéfiniment, comme une

babel d'un titanique entassement, roc sur roc, siècle sur siècle, mais

toujours cachot sur cachot. Au plus bas, l'_in pace_ des moines; plus

haut, la cage de fer qu'y fit Louis XI; plus haut, celle de Louis XIV;

plus haut, la prison d'aujourd'hui. Tout cela dans un tourbillon, un

vent, un trouble éternel. C'est le sépulcre moins la paix.

Est-ce la faute de la mer si cette plage est perfide? point du tout.

Elle arrive là, comme ailleurs, bruyante et forte, mais loyale. La vraie

faute est à la terre, dont l'immobilité sournoise paraît toujours

innocente, et qui en dessous filtre sous la plage les eaux des

ruisseaux, un mélange douceâtre et blanchâtre qui ôte toute solidité. La

faute est surtout à l'homme, à son ignorance, à sa négligence. Dans les

longs âges barbares, pendant qu'il rêve à la légende et fonde le grand

pèlerinage de l'archange vainqueur du diable, le diable prit possession

de cette plaine délaissée. La mer en est fort innocente. Loin de faire

mal, au contraire, elle apporte, cette furieuse, dans ses flots si

menaçants, un trésor de sel fécond, meilleur que le limon du Nil, qui

enrichit toute culture et fait la charmante beauté des anciens marais de

Dol, de nos jours transformés en jardins. C'est une mère un peu

violente, mais enfin, c'est une mère. Riche en poissons, elle entasse

sur Cancale qui est en face, et sur d'autres bancs encore, des millions,

des milliards d'huîtres, et de leurs coquilles brisées elle donne cette

riche vie qui se change en herbe, en fruits, et couvre les prairies de

fleurs.

Il faut entrer dans la vraie intelligence de la mer, ne pas céder aux

idées fausses que peut donner la terre voisine, ni aux illusions

terribles qu'elle nous ferait elle-même par la simple grandeur de ses

phénomènes, par des fureurs apparentes qui souvent sont des bienfaits.

III

SUITE.--PLAGES, GRÈVES ET FALAISES

Les plages, les grèves et les falaises montrent la mer par trois aspects

et toujours utilement. Elles l'expliquent, la traduisent, la mettent en

rapport avec nous, cette grande puissance, sauvage au premier

aspect,--mais divine au fond, donc, amie.

* * *

L'avantage des falaises, c'est qu'au pied de ces hauts murs bien plus

sensiblement qu'ailleurs on apprécie la marée, la respiration,

disons-le, le pouls de la mer. Insensible sur la Méditerranée, il est

marqué dans l'Océan. L'Océan respire comme moi, il concorde à mon

mouvement intérieur, à celui d'en haut. Il m'oblige de compter sans

cesse avec lui, de supporter les jours, les heures, de regarder au

ciel. Il me rappelle et à moi et au monde.

Que je m'assoie aux falaises, à celle d'Antifer, par exemple, je vois ce

spectacle immense. La mer, qui semblait morte tout à l'heure, a

frissonné. Elle frémit. Signe premier du grand mouvement. La marée a

dépassé Cherbourg et Barfleur, tourné violemment la pointe du phare; ses

eaux divisées suivent le Calvados, s'exhaussent au Havre; voilà qu'elles

viennent à moi, vers Étretat, Fécamp, Dieppe, pour s'enfoncer dans le

canal, malgré les courants du Nord. À moi de me mettre en garde, et

d'observer bien son heure. Sa hauteur, presque indifférente aux dunes ou

collines de sable qu'on peut remonter partout, ici, au pied des

falaises, impose une grande attention. Ce long mur de trente lieues n'a

pas beaucoup d'escaliers. Ses étroites percées, qui font nos petits

ports, s'ouvrent à d'assez grandes distances.

D'autant plus curieusement, observe-t-on à la mer basse les assises

superposées où se lit l'histoire du globe, en gigantesques registres où

les siècles accumulés offrent tout ouvert le livre du temps. Chaque

année en mange une page. C'est un monde en démolition, que la mer mord

toujours en bas, mais que les pluies, les gelées, attaquent encore bien

plus d'en haut, Le flot en dissout le calcaire, emporte, rapporte,

roule incessamment le silex qu'il arrondit en galets.--Ce rude travail

fait de cette côte, si riche du côté de la terre, un vrai désert

maritime. Peu, très-peu de plantes de mer échappent au broiement éternel

du galet froissé, refroissé. Les mollusques et les coquilles en ont

peur. Les poissons mêmes se tiennent à distance. Grand contraste d'une

campagne douce et tellement humanisée et d'une mer si inhospitalière.

On ne la voit guère que d'en haut. En bas la nécessité dure de marcher

sur un sol croulant, roulant, de boulets, rend l'étroite plage

impossible, fait de la moindre promenade une violente gymnastique. Il

faut rester sur les sommets où les splendides villas, les beaux bois,

les cultures magnifiques, les blés, les jardins, avancent jusqu'aux

bords du grand mur, et regardent à plaisir cette majestueuse rue de la

Manche, pleine de barques et de vaisseaux, qui sépare les deux rivages

et les deux grands empires du monde.

* * *

La terre et la mer! quoi de plus! Toutes deux ont ici un charme.

Cependant celui qui aime la mer pour elle-même, son ami, son amant, ira

plutôt la chercher dans un lieu moins varié. Pour entrer en relation

suivie avec elle, les grandes plages sablonneuses (si le sable n'est

trop mou) sont bien plus commodes. Elles permettent des promenades

infinies. Elles laissent rêver. Elles souffrent, entre l'homme et la

mer, des épanchements mystérieux. Jamais je ne me suis plaint de ces

vastes et libres arènes où d'autres trouvent un grand ennui. Je ne m'y

trouve pas seul. Je vais, je viens, je le sens. Il est là le grand

compagnon. Pour peu qu'il ne soit pas trop ému, de mauvaise humeur, je

me hasarde à lui parler, et il ne dédaigne pas de répondre. Que de

choses nous nous sommes dites aux paisibles mois où la foule est absente

sur les plages illimitées de Scheveningen et d'Ostende, de Royan et de

Saint-Georges! C'est là qu'en un long tête-à-tête, quelque intimité

s'établit. On y prend comme un sens nouveau pour comprendre la grande

langue.

On trouve triste l'Océan, lorsque des tours d'Amsterdam, le Zuiderzée

apparaît terreux et d'un flot de plomb, lorsqu'aux dunes de Scheveningen

on voit ses eaux surplombantes, toujours prêtes à franchir la digue.

Moi, ce combat m'intéresse; cette terre m'attache, toute sérieuse

qu'elle peut être; c'est l'effort, la création, l'invention de l'homme.

Et la mer aussi me plaît, par les trésors de vie féconde que je lui sais

dans son sein. C'est, une des plus peuplées du monde. Vienne la nuit de

la Saint-Jean, où s'ouvre la pêche, vous allez voir surgir des

profondeurs l'ascension d'une autre mer, la mer des harengs. La plaine

indéfinie des eaux ne sera pas assez grande pour ce déluge vivant, une

des révélations les plus triomphantes de la fécondité sans bornes de la

nature. Voilà ce que je sens d'avance dans cette mer, et dans les

tableaux où le génie en a marqué le caractère profond. La sombre

_Estacade_ de Ruysdaël, plus qu'aucun tableau, m'a toujours attiré au

Louvre. Pourquoi? Dans les teintes roussâtres de ces eaux électrisées,

je ne sens aucunement le froid de la mer du Nord; au contraire, la

fermentation, le flot de la vie.

* * *

Si l'on me demandait néanmoins quelle côte de l'Océan donne la plus

haute impression, je dirais: celle de Bretagne, spécialement aux

sauvages et sublimes promontoires de granit qui finissent l'ancien

monde, à cette pointe hardie qui défie les tempêtes, domine

l'Atlantique. Nulle part, je n'ai mieux senti les nobles et hautes

tristesses, qui sont les meilleures impressions de la mer. J'ai besoin

d'expliquer ceci.

Il y a tristesse et tristesse,--celle des femmes, celle des

forts,--celle des âmes trop sensibles qui pleurent sur elles-mêmes, et

celle des coeurs désintéressés, qui pour eux acceptent le sort et

bénissent toujours la nature, mais sentent les maux du monde, et puisent

dans la tristesse même les forces pour agir ou créer.--Combien les

nôtres ont besoin de retremper souvent leur âme dans cet état qu'on peut

nommer la mélancolie héroïque!

Lorsqu'il y a près de trente ans je visitais ce pays, je ne me rendais

pas compte de l'attrait sérieux qu'il avait pour moi. Au fond, c'est sa

grande harmonie. Ailleurs, sans qu'on se l'explique, on sent une

discordance entre le sol et l'habitant. La très-belle race normande,

dans les cantons où elle est pure, où elle a gardé le rouge, le roux

singulier de la Scandinavie, n'a nul rapport avec la terre qu'elle

occupe par hasard. Au contraire, en Bretagne, sur le sol géologique le

plus ancien du globe, sur le granit et le silex, marche la race

primitive, un peuple aussi de granit. Race rude, de grande noblesse,

d'une finesse de caillou. Autant la Normandie progresse, autant la

Bretagne est en décadence. Imaginative et spirituelle, elle n'en aime

pas moins l'absurde, l'impossible, les causes perdues. Mais si elle perd

en tant de choses, une lui reste, la plus rare, c'est le caractère.

Si l'on veut sortir un peu de l'anglicisme insipide et de la vulgarité

qui se prétend positive, enfin des sottes joies si tristes, qu'on aille

s'asseoir sur ces rocs, à la baie de Douarnenez, au promontoire de

Penmark. Ou, si le vent est trop fort, qu'on se mette dans une barque

aux basses îles du Morbihan. La mer y apporte un flot tiède que l'on

n'entend même pas. La Bretagne, où elle est douce, est très-douce. Dans

ses archipels vous diriez l'onde de la mort. Où elle est forte, elle est

sublime.

Je n'en sentis que les tristesses en 1831; elles ont passé dans mon

histoire. Je ne connaissais pas alors le vrai caractère de cette mer.

C'est aux anses les plus solitaires, entre ses rocs les plus sauvages,

qu'elle est vraiment gaie, je veux dire vivante et joyeuse d'une grande

vie. Ces rocs, vous les voyez couverts comme d'une couche d'aspérités

grises, mais ce sont des êtres animés, c'est tout un monde établi là,

qui, au reflux, laissé à sec, se clôt et s'enferme. Il ouvre ses petites

fenêtres quand la bonne mer, sa nourrice, lui rapporte ses aliments. Là

travaille encore en foule cette population estimable des petits piqueurs

de pierre, les oursins, observés et si bien décrits par M. Caillaud.

Tout ce monde juge exactement au rebours de nous. La belle Normandie les

effraye; ils ont horreur et terreur des rudes galets des falaises, sous

lesquels ils seraient broyés. Les calcaires croulants de Saintonge,

avec leurs plages aimables, ne les rassurent pas davantage. Ils n'ont

garde de s'établir sur ce qui doit tomber demain. Au contraire, ils sont

heureux de sentir sous eux le sol immuable des rochers bretons.

Apprenons d'eux à n'en pas croire l'apparence, mais la vérité. Les

rivages enchanteurs de la Flore la plus séduisante sont ceux que fuit la

vie marine; ils sont riches, mais en fossiles; curieux pour le géologue,

ils l'instruisent par les os des morts. L'âpre granit au contraire voit

sous lui la mer poissonneuse, sur lui une autre vie encore, le peuple

intéressant, modeste, des mollusques travailleurs, pauvres petits

ouvriers dont la vie laborieuse fait le charme sérieux, la moralité de

la mer.

«Profond silence pourtant. Ce peuple infini est muet, il ne me dit rien.

Sa vie est de lui à lui, sans rapport à moi, et pour moi elle vaut la

mort. Solitude! (dit un coeur de femme) grande et triste solitude!... Je

ne suis pas rassurée...»

A tort. Tout est ami ici. Ces petits êtres ne parlent pas au monde, mais

ils travaillent pour lui. Ils se remettent du discours à leur sublime

père, l'Océan, qui parle à leur place. Ils s'expliquent par sa grande

voix.

Entre la terre silencieuse et les tribus muettes de la mer, il fait

aussi le dialogue, grand, fort et grave, sympathique,--l'harmonique

concordance du grand Moi avec lui-même, ce beau débat qui n'est

qu'Amour.

IV

CERCLE DES EAUX, CERCLE DE FEUX.--FLEUVES DE LA MER

La terre a jeté à peine un regard sur elle-même qu'elle s'est comparée,

préférée au ciel. La géologie, toute jeune, contre son aînée

l'astronomie, reine orgueilleuse des sciences, a poussé un cri de Titan.

«Nos montagnes, a-t-elle dit, ne sont pas jetées _au hasard, comme les

étoiles dans le ciel_; elles forment des systèmes où l'on trouve les

éléments d'une ordonnance générale _dont les constellations célestes ne

présentent aucune trace_.» Ce mot hardi, passionné, a échappé à un homme

aussi modeste qu'illustre, M. Élie de Beaumont.

Sans doute, on n'a pas démêlé encore l'ordre (probablement très-grand)

qui règne dans le pêle-mêle apparent de la Voie lactée; mais

l'ordonnance plus visible de la superficie du globe, résultant des

révolutions insondables de son intérieur, garde cependant, gardera pour

la plus ingénieuse science des ombres et des mystères.

Les formes de la grande montagne émergée des eaux qu'on appelle

proprement la terre, offrent plusieurs dispositions assez symétriques

sans pouvoir être ramenées encore à ce qui semblerait un système total.

Ces parties sèches et élevées apparaissent plus ou moins, selon ce que

l'eau en découvre. C'est la mer, comme limite, qui trace, en réalité, la

forme des continents. C'est par la mer qu'il convient de commencer toute

géographie.

Ajoutez une grande chose, révélée depuis peu d'années. Tandis que la

terre nous offre tels traits qui semblent discordants (exemple, _le

Nouveau monde étendu du nord au sud et l'Ancien d'est en ouest_), la mer

au contraire présente une très-grande harmonie, une correspondance

exacte entre les deux hémisphères. C'est dans la partie fluide, qu'on

croyait si capricieuse, qu'existe la régularité. Ce que ce globe a de

plus ordonné, de plus symétrique, c'est ce qui paraît le plus libre, le

jeu de la circulation. L'ossature et les vertèbres du grand animal ont

leurs singularités dont nous ne pouvons encore bien, nous rendre compte.

Mais son mouvement vital qui fait les courants de la mer, qui de l'eau

salée fait l'eau douce, bientôt convertie en vapeur pour retourner à

l'eau salée, cet admirable mécanisme est aussi parfait que celui de la

circulation sanguine dans les animaux les plus élevés. Rien qui

ressemble davantage à la transformation constante de notre sang veineux

et artériel.

* * *

La face du globe paraît bien autrement compréhensible, si l'on en classe

les régions, non par chaînes de montagnes, mais _par bassins maritimes_.

L'Espagne du Sud ressemble au Maroc plus qu'à la Navarre, la Provence à

l'Algérie plus qu'au Dauphiné; la Sénégambie aux régions de l'Amazone

plus qu'à la mer Rouge, et l'Amazone a plus d'analogie avec les régions

humides de l'Afrique qu'avec ses voisins qui lui sont adossés, le Chili

et le Pérou, etc.

La symétrie de l'Atlantique est encore bien plus, frappante dans les

courants en dessous, dans les vents et brises en dessus. Leur action

aide puissamment à créer ces analogies et à former ce qu'on peut dire:

la fraternité des rivages.

Le principe d'unité géographique, l'élément classificateur sera de plus

en plus cherché dans le _bassin maritime_, où les eaux, les vents

messagers fidèles créent la relation, l'assimilation des bords opposés.

On demandera moins cette idée d'unité géographique aux montagnes, dont

les deux versants, souvent en contradiction, vous offrent sous même

latitude des flores et des populations absolument opposées, ici

l'invariable été, à deux pas l'éternel hiver selon les expositions. La

montagne donne rarement l'unité de la contrée, plus souvent sa dualité,

son divorce et ses discordances.

Cette vue de génie appartient à Bory de Saint-Vincent. Les découvertes

récentes de Maury et les lois qu'il a posées la confirment de mille

manières.

* * *

Dans l'immense vallée de la mer, sous la double montagne des deux

continents, il n'y a, à proprement parler, que deux bassins:

1º _Le bassin de l'Atlantique_;

2º _Le grand bassin de la mer Indienne et Pacifique_.

On ne peut appeler bassin la ceinture indéterminée de l'énorme océan

Austral, qui n'a ni borne, ni rivage, qui vers le nord seulement vient

envelopper la mer de l'Inde, la Mer de Corail et le Pacifique.

L'océan Austral, à lui seul, est plus grand que toutes les mers. Il

couvre presque la moitié de la surface du globe. Selon toute apparence,

à l'étendue répond la profondeur. Tandis que les sondages récents de

l'Atlantique indiquent 10 ou 12,000 pieds, dans l'océan Austral, Ross et

Denham ont trouvé 14,000, 27,000, et jusqu'à 46,000 pieds. Ajoutez-y la

masse des glaces antarctiques, infiniment plus vastes que nos glaces

boréales. On n'est pas loin du vrai, si l'on simplifie en disant:

L'hémisphère Austral est le monde des eaux, et le Boréal celui de la

terre.

* * *

Celui qui part d'Europe et veut traverser l'Atlantique, étant sorti

heureusement de nos ports, trop souvent fermés par le vent d'Ouest,

après avoir franchi la zone variable de nos changeantes mers, entre

bientôt dans le beau temps, la sérénité éternelle que les vents de

N.-E., les doux vents alizés mettent sur la mer et dans le ciel. Tout

sourit; nulle inquiétude. Mais en avançant vers la Ligne; la brise

vivifiante cesse, l'air devient étouffant. On entre dans la zone des

calmes qui dominent sous l'équateur, et séparent immuablement les

Alizés de notre hémisphère boréal et les Alizés de l'hémisphère Sud. De

lourds nuages pèsent; de grandes pluies fondent à chaque instant. On

s'attriste, on se plaint, mais sans ce rideau sombre, de quelles flèches

de feu le soleil frapperait les têtes ébranlées sur le miroir de

l'Atlantique! Sans les déluges qui assaillent l'autre face du globe, la

mer Indienne et la Mer de corail, quelle serait leur fermentation aux

cratères de leurs vieux volcans! Cette masse noire de nuages, jadis la

terreur, la barrière de la navigation, cette nuit subite étendue sur les

eaux, c'est précisément le salut, la facilité protectrice qui nous

adoucit le passage, et nous fait bientôt retrouver au sud le beau soleil

et le ciel pur, la douceur des vents réguliers.

Tout naturellement la chaleur de la Ligne élève l'eau en vapeurs, et

forme cette bande sombre.

L'observateur qui, d'une autre planète, regarderait la nôtre, verrait

planer sur elle un anneau de nuages, à peu près comme on voit l'anneau

de Saturne. S'il en cherchait l'usage, on pourrait lui répondre: C'est

le régulateur qui, absorbant et rendant tour à tour, équilibre

l'évaporation, la précipitation des eaux, distribue les pluies, les

rosées, modifie la chaleur de chaque contrée, échange les vapeurs des

deux mondes, emprunte au monde Austral de quoi faire les rivières, les

fleuves de notre monde Boréal. Solidarité merveilleuse. L'Amérique du

sud, dans ses grandes forêts, de leur respiration, condensée en nuages,

abreuve fraternellement les fleurs et les fruits de l'Europe. L'air qui

nous renouvelle, c'est le tribut que cent îles d'Asie, que la puissante

flore de Java ou de Ceylan exhala, confia au grand messager des nuages

qui roule avec la terre et lui verse la vie.

* * *

Posez-vous (j'entends en esprit) sur une des îles volcaniques que la mer

Pacifique offre en si grand nombre et regardez au sud. Derrière la

Nouvelle-Hollande, vous verrez l'océan Austral assiéger d'un flot

circulaire les deux pointes extrêmes de l'ancien et du nouveau

continent. Point de terre au monde Antarctique, ou de petites îles, ou

de prétendues terres polaires que les découvreurs ne marquent que pour

les voir disparaître, et qui peut-être ne sont que des glaces. Des eaux

sans fin, toujours des eaux.

Du même observatoire où je vous place, en contraste avec le cercle des

eaux Antarctiques, vous pouvez voir vers l'est, vers l'hémisphère

Arctique, ce que Ritter nomme le cercle de feu. Pour parler plus

exactement, c'est un anneau détendu, une chaîne lâche que forment les

volcans, d'abord aux Cordillères, puis sur les hauteurs de l'Asie; enfin

dans ces groupes innombrables d'îles basaltiques dont fourmille l'océan

Oriental. Les premiers volcans, ceux de l'Amérique, offrent sur mille

lieues de long une succession de soixante phares gigantesques dont les

éruptions constantes dominent la côte abrupte et les eaux lointaines.

Les autres, de la Nouvelle-Zélande jusqu'au nord des Philippines, en ont

quatre-vingts qui brûlent, d'innombrables qui sont éteints. Si l'on

pousse vers le nord (du Japon au Kamtchatka), cinquante cratères qui

flamboient, illuminent de leurs lueurs jusqu'aux îles Aléoutiennes, et

les sombres mers arctiques (Léopold de Buch, Ritter, Humboldt). Au

total, trois cents volcans actifs dominent circulairement le monde

oriental.

Sur l'autre face du globe, notre océan Atlantique offrait un aspect

analogue avant les révolutions qui éteignirent la plupart des volcans

d'Europe, et d'autre part anéantirent le continent de l'Atlantide.

Humboldt croit que cette grande ruine, si fortement attestée par la

tradition, n'a été que trop réelle. J'ose ajouter que l'existence de ce

continent fut logique dans la symétrie générale du monde, pour que

cette face du globe fût harmonique à l'autre. Là s'élevaient avec le

volcan de Ténériffe qui en est resté, avec nos volcans éteints

d'Auvergne, du Rhin, d'Hereford, etc., ceux qui durent miner

l'Atlantide. Tous ensemble ils constituaient le vis-à-vis des volcans

des Antilles et autres cratères américains.

* * *

De ces volcans enflammés ou éteints, de l'Inde et des Antilles, de la

mer de Cuba, de la mer de Java, partent deux énormes fleuves d'eau

chaude, qui s'en vont réchauffer le nord, et qu'on pourrait appeler les

deux aortes du globe. Ils sont munis, ou de côté ou en dessous, de leurs

contre-courants qui, venant du nord, amènent l'eau froide, compensent

l'effusion d'eau chaude et font l'équilibre. Aux deux courants chauds,

très-salés, les courants froids administrent une masse d'eau plus douce,

qui retourne à l'équateur, au grand foyer électrique qui doit la

chauffer, la saler.

Ces fleuves d'eau chaude, d'abord étroits, de quelque vingt lieues de

large, gardant longtemps leur vigueur et leur puissante identité, peu à

peu cependant se coupent, s'attiédissent, mais s'étendent et prennent

une largeur de mille lieues. Maury estime que celui qui part des

Antilles et qui pousse au nord vers nous déplace et modifie le quart des

eaux de l'Atlantique.

Ces grands traits de la vie des mers, observés récemment, étaient

pourtant visibles autant que les continents mêmes. Notre grosse artère

Atlantique, sa soeur, l'artère Indienne, s'annoncent assez par leur

couleur. Des deux côtés également, c'est un grand torrent bleu qui court

sur les eaux vertes, très-bleu, d'un indigo si sombre, que les Japonais

appellent le leur: le _fleuve noir_.

On voit très-bien sourdre le nôtre, entre Cuba et la Floride; il sort

brûlant de sa chaudière, le golfe du Mexique. Il court, chaud, salé,

très-distinct entre ses deux murs verts. L'Océan a beau faire; il le

serre, il le comprime, mais il ne peut le pénétrer. Je ne sais quelle

densité intrinsèque, quelle attraction moléculaire tient ces eaux bleues

liées ensemble, si bien que, plutôt que d'admettre l'eau verte, elles

s'accumulent, forment un dos, une voûte, qui a sa pente à droite et à

gauche; tout objet qu'on y jette en dérive et en glisse, étant plus haut

que l'Océan.

Rapide et fort, il court d'abord au nord, en suivant les États-Unis;

mais quand il arrive à la pointe du grand banc de Terre-Neuve, son bras

droit pousse à l'Est, son bras gauche se subordonne, comme courant

sous-marin, s'en va consoler le pôle, y créer la mer tiède (je veux dire

non glacée) qu'on vient de découvrir. Quant au bras droit, épandu dans

une largeur immense, lorsque affaibli, fatigué, il arrive enfin en

Europe, il trouve l'Irlande et l'Angleterre qui divisent encore ses eaux

divisées à Terre-Neuve. Défaillant, perdu dans la mer, il tiédit

pourtant un peu la Norvège, et trouve moyen encore d'apporter aux côtes

d'Islande des bois américains, sans lesquels cette pauvre île, neigeuse

sous son volcan, mourrait.

* * *

Ces deux frères, l'Indien, l'Américain, ont ceci de commun que, partis

de la Ligne, du foyer électrique du globe, ils emportent des puissances

prodigieuses de création, d'agitation. D'une part, ils semblent la

matrice profonde d'un monde d'êtres vivants, leur tiède et doux berceau.

D'autre part, ils sont le centre et le véhicule des tempêtes; les vents,

les trombes voyagent à la surface. Tant de douceur, tant de fureur,

n'est-ce pas une contradiction? Non, ceci prouve seulement que la fureur

ne trouble que le dehors, les couches extérieures, peu profondes. Dans

l'épaisseur, on n'en sait rien. Les plus faibles des créatures, les

atomes à coquille, les méduses microscopiques, êtres fluides qu'un rien

dissout, profitant du même courant, naviguent en pleine paix sous

l'orage.

Peu arrivent jusqu'à nous; ils vont jusqu'à Terre-Neuve, où le froid

courant du pôle les atteint, les saisit, les tue. Terre-Neuve n'est

autre chose que le grand ossuaire de ces voyageurs frappés par le froid.

Les plus légers, quoique morts, restent en suspension, mais finissent

par pleuvoir, comme neige, au fond de l'Océan. Ils y déposent ces bancs

de coquilles microscopiques qui, de l'Irlande à l'Amérique, occupent ce

fond.

Maury appelle les deux fleuves d'eau chaude, l'Indien, l'Américain, les

_deux voies lactées de la mer_.

* * *

Semblables de chaleur, de couleur, de direction, décrivant précisément

la même courbe, ils n'ont pas même destinée. L'Américain tout d'abord

entre dans une rude mer, ouverte au nord, l'Atlantique, qui lâche et

envoie contre lui l'armée flottante des glaces du pôle. Il y dépense sa

chaleur. Au contraire, le courant indien, circulant d'abord par les

îles, arrive dans une mer fermée et mieux gardée du Nord. Il se

maintient longtemps le même, chaud, électrique et créateur, et trace sur

le globe une énorme traînée de vie.

Son centre est l'apogée de l'énergie terrestre en trésors végétaux, en

monstres, en épices, en poisons. Des courants secondaires qui s'en

échappent et vont au sud, résulte encore un autre monde, celui de la mer

de Corail. Là, sur un espace, dit Maury, _grand comme les quatre

continents_, les polypes consciencieusement bâtissent les milliers

d'îles, les bancs et les récifs qui coupent peu à peu cette mer; écueils

aujourd'hui dangereux et maudits du navigateur, mais qui montent, se

lient à la longue, feront un continent, et qui sait? dans un cataclysme,

le refuge de l'espèce humaine.

V

LE POULS DE LA MER

Notre terre n'est point solitaire, comme l'observe Jean Reynaud, dans le

bel article de l'_Encyclopédie_. La courbe infiniment compliquée qu'elle

décrit exprime les forces, les influences diverses qui agissent sur

elle, témoigne de ses rapports et de ses communications avec le grand

peuple des cieux.

Ses relations hiérarchiques sont particulièrement visibles avec son chef

le soleil, et la lune, qui, pour être sa servante, n'en a que plus de

puissance sur elle. De même que les fleurs de la terre se tournent vers

le soleil, la terre elle-même qui les porte le regarde, aspire vers lui.

En ce qu'elle a de plus mobile, sa masse fluide, elle se soulève et fait

signe qu'elle ressent son attraction. Elle déborde d'elle-même, elle

monte (selon qu'elle peut), et, vers les astres amis, deux fois par jour

gonfle son sein, leur adresse au moins un soupir.

* * *

Ne sent-elle pas l'attraction d'autres globes encore? ses marées ne

sont-elles gouvernées que par la lune et le soleil? Tout le monde savant

le disait, tout le monde marin le croyait. On s'en tenait aux résultats

très-incomplets de la Place. De là des erreurs terribles qui se

résolvaient en naufrages. Aux dangereux bas-fonds de Saint-Malo, on se

trompait de dix-huit pieds. C'est en 1839 que Chazallon, qui avait

failli périr par suite de ces erreurs, commença à découvrir et calculer

les ondulations secondaires, mais très-considérables, qui modifient la

marée générale sous des influences diverses. Des astres moins dominants

que le soleil et la lune ont sans doute aussi leur part d'action sur ce

balancement des eaux de la terre.

Sous quelle loi? Chazallon le dit: «L'ondulation de la marée dans un

port _suit la loi des cordes vibrantes_.» Mot grave et de grande portée

qui nous mène à comprendre que les rapports des astres entre eux sont

les rapports mathématiques de la musique céleste, comme l'avait dit

l'antiquité.

La terre, par sa grande marée et par les marées partielles, parle aux

planètes ses soeurs. Répondent-elles? On doit le penser. De leurs

éléments fluides, elles doivent aussi se soulever, sensibles à l'élan de

la terre. L'attraction mutuelle, la tendance de chaque astre à sortir de

son égoïsme, doit créer à travers les cieux de sublimes dialogues.

Malheureusement, l'oreille humaine en entend la moindre partie.

* * *

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