«J'ai appris avec la plus vive douleur que vous n'aviez point

profité du retard que j'avais apporté à l'expédition de mon

rapport. Il est vraisemblable que vous serez arrêté dans la

journée, mais, en tout cas, ce ne sera pas moi qui porterai la

main sur vous. Je vous jure, monsieur, que j'ai pensé un

instant à mourir, mais, en outre du déshonneur qui s'attache

généralement au suicide, j'ai songé au peu d'utilité qu'auraient

pour vous les éclats de la cervelle du pauvre Gilet. J'ai trouvé

un moyen de mieux vous témoigner ma reconnaissance qui survivra

à tous les événements et à toutes les décisions de la justice.

Je viens d'adresser ma démission à la Préfecture et ma

résolution est irrévocable. Vous devez savoir que le président

du tribunal peut autoriser un inculpé à faire présenter sa

défense par un de ses parents ou amis. Je brigue l'honneur de

plaider pour vous, monsieur, et j'espère bien m'inscrire

le premier sur la liste de tous les hommes de coeur qui ne

manqueront pas de vous offrir le concours de leur talent. Je

vous supplie de vouloir bien accepter ce témoignage de dévoûment

d'un homme qui vous doit la vie et qui n'a jamais douté de votre

innocence.

«ANSELME GILET.»

Jacques répondit immédiatement:

«De tout coeur, Monsieur, mais à une condition: Les avocats ont

la coutume toute naturelle d'interroger leurs clients sur les

circonstances qui ont accompagné l'acte soumis à l'appréciation

des tribunaux. Force m'est de vous prévenir que dans le cas

particulier qui me concerne, je ne pourrai me soumettre à cet

usage et que vous devrez prendre la parole sans aucun nouvel

éclaircissement de ma part, sur la simple donnée des faits et en

vous appuyant seulement sur l'opinion de votre conscience.

C'est une tâche bien ingrate que je vous impose. Je vous prie de

l'accepter telle quelle, puisque vous voulez bien vous charger

de mes intérêts.

«JACQUES DE MÉRIGUE.»

A la réception de cette lettre, M. Gilet crut devoir faire une démarche

auprès de la duchesse et se rendit à l'hôtel de Largeay. Quoique

vivement contrariée à l'annonce de ce visiteur, Blanche ne crut pas

pouvoir lui refuser sa porte.

--Monsieur le commissaire? dit-elle en l'apercevant.

--Non, madame, monsieur Gilet, avocat de M. Jacques de Mérigue.

Blanche tressaillit et resta muette.

--Madame la duchesse, vous savez que le devoir d'un défenseur est

de s'entourer de tous les renseignements propres à lui faciliter

l'accomplissement de sa mission. Je ne puis obtenir aucun détail de M.

de Mérigue. Il nie. Voilà tout.

--Cela ne m'étonne pas, monsieur, dit Blanche avec une expression de

stupéfaction profonde que M. Gilet ne s'expliqua point.

La duchesse n'avait pas un instant conçu la possibilité de la sublime

abnégation de Jacques.

Elle pensait qu'il déclarerait simplement la vérité, mais que

l'invraisemblance de ses allégations ferait hausser les épaules aux

magistrats instructeurs. Maintenant, elle voyait la grandeur de la

victime qu'elle immolait, et la colère qui dominait son âme fit une

légère place au premier cortège des remords.

M. Gilet reprit:

«Quant à moi, madame, je suis absolument abasourdi et

désorienté. Je suis tellement convaincu de l'innocence de M. de

Mérigue que je me dérobe par une démission envoyée aujourd'hui

même à la tâche qui m'incombait d'opérer son arrestation. J'ai

rempli mes devoirs de magistrat en faisant parvenir mon rapport

sur les faits constatés aux autorités compétentes; je crois

accomplir maintenant mes obligations d'honnête homme en prêtant

mon concours au sympathique prévenu. Ma première pensée a été de

venir chercher ici les renseignements qu'on me refusait là-bas.»

--Monsieur l'avocat, j'ai tout dit l'autre jour à M. le commissaire,

répondit Blanche avec amertume; comme vous pouvez le voir à toute heure,

je vous engage à l'interroger. Je vous trouve osé de mettre en balance

les négations de M. de Mérigue et les affirmations de la duchesse de

Largeay.

M. Gilet comprit que son audience était terminée. Il salua la duchesse

en lui disant:

--Je vous affirme sur l'honneur, madame, que je n'établis aucun

parallèle entre la valeur de vos deux paroles.

Blanche avait un plan de vengeance absolument défini. Elle comptait

sur la condamnation de Jacques et se promettait ensuite de demander

sa grâce, avec la conviction intime qu'elle lui serait accordée.

L'obtention de la grâce serait, en même temps, un acte d'humanité et une

marque suprême de dédain. La duchesse estimait aussi vaguement qu'après

avoir brisé l'homme, après en avoir fait un lépreux et un pestiféré

moral, elle pourrait peut-être triompher de ses résistances et conquérir

ses caresses, sinon son amour, quand elle serait seule à lui tendre

la main, parmi l'universel dédain. Elle se promettait pour lors de lui

venir en aide, de le contraindre à accepter son appui, et ces vagues

projets de bienfaisance, après son horrible faux témoignage, calmaient à

ce moment les cris de sa conscience, encore étreinte par la fureur.

Le soir même, vers cinq heures, deux agents de la sûreté se présentaient

au domicile de Jacques, porteurs d'un mandat de comparution délivré par

le juge d'instruction.

Le baron de Sermèze avait voulu assister son ami dans cette terrible

épreuve et il l'accompagna jusqu'à la porte du Palais-de-Justice.

Mérigue fut conduit par les gardes dans le cabinet du magistrat chargé

de l'information qui s'efforça vainement, pendant plus d'une

heure, d'obtenir des détails sur le fait du vol. Jacques demeurait

identiquement ce qu'il avait été devant le commissaire.

Il nia l'imputation et se refusa à tout autre renseignement.

Le juge d'instruction convertit alors le mandat de comparution en mandat

de dépôt, et le candidat royaliste fut conduit et écroué sur le champ à

la prison de Mazas.

On criait à huit heures sur le boulevard:

--Demandez _l'Écho de Paris_. Les royalistes sont des voleurs.

Arrestation de Mérigue, candidat royaliste: cinq centimes, un sou. Voir

les curieux détails; l'arrestation du coupable, un sou.

Le lendemain matin, on lisait dans une grande feuille républicaine:

«Les réactionnaires n'ont pas de chance. Un de leurs plus

brillants candidats, sur lequel ils fondaient de grandes

espérances, vient de s'échouer aux bancs de la police

correctionnelle, sous l'inculpation hideuse de vol. Nous

regrettons vivement que ce scandale ait éclaté quelques semaines

trop tôt. Le sieur Mérigue avait, dit-on, les plus sérieuses

chances d'être élu dans l'arrondissement le plus aristocratique

de la capitale. Pas dégoûtés, messieurs les ci-devant! Il eût

été piquant de voir arracher des bancs de la Chambre le coryphée

du drapeau blanc. Cette satisfaction nous est refusée. Mais nous

avons le ferme espoir que cet accroc subi par un des Éliacins du

parti rétrograde éclairera la population saine et impartiale

de l'arrondissement en question, et que le candidat républicain

ralliera autour de son nom tous les suffrages indépendants et

honnêtes.»

Le principal organe des conservateurs se défendait allègrement en jetant

l'accusé par-dessus bord avant toute décision de la justice: «Ce n'est

pas d'aujourd'hui que les meilleurs troupeaux sont infestés de brebis

galeuses, et cela ne prouve rien, sinon que les règles les mieux

établies sont toujours confirmées par des exceptions. Nous nous

permettons, en outre, de faire observer à nos adversaires politiques que

le comité actuel s'est refusé à soutenir la candidature de l'homme qui

vient de s'effondrer. Il se présentait aux suffrages des électeurs de

son autorité privée, comme le dernier des pensionnaires de l'Assistance

publique aurait le droit de se présenter demain, s'il pouvait faire les

frais nécessaires à une apposition d'affiches. Le sieur Mérigue n'avait

aucune chance dans sa lutte contre M. Belin, qui réunira certainement la

majorité des suffrages au premier tour. Le seul effet du krack Mérigue

sera de nous épargner un scrutin de ballottage.»

Au comité, le baron d'Édelweis se fit voter des félicitations pour avoir

combattu dès l'abord la candidature Mérigue. L'ordre du jour visait

sa prévoyance et son flair pratique et le vieux beau souriait dans

sa longue barbe et remerciait la destinée d'avoir confirmé les

appréhensions qu'il n'avait jamais eues. De tous côtés, on chercha

querelle au vicomte d'Escal qui avait enfanté un misérable à la vie

politique. D'Escal repoussa tant bien que mal les attaques, en rejetant

toute la responsabilité sur les membres de l'ancien comité, et en

faisant remarquer qu'il n'avait pas voulu s'associer à la nouvelle

campagne du candidat prisonnier.

Le duc de Largeay était fortement battu en brèche et répondait:

«Prenez-vous en à ma femme!» Et les bonnes âmes de s'écrier: «Oh!

l'ingrat; voler sa bienfaitrice!» On fut très fortement scandalisé de

voir le duc de Belverana prendre la défense de l'inculpé, et on attribua

cette attitude à sa répugnance d'avouer une erreur. Les abbés Vaublanc,

Roubley et Marquiset rompirent des lances terribles avec l'abbé de la

Gloire-Dieu, qui s'obstinait à nier la possibilité du crime. «Voyez

ce saint homme, disaient ses confrères, il jeûne au pain et à l'eau et

n'avoue pas qu'il puisse se tromper!»

Des altercations se produisirent dans plusieurs cafés, dans quelques

foyers de théâtre, dans deux ou trois clubs à la mode. Le baron de

Sermèze administra à lui seul une demi-douzaine de soufflets qui, chose

étrange, ne furent pas suivis d'effusion de sang ni d'éclats de poudre.

Il est vrai que le baron tirait l'épée comme un spadassin et faisait

mouche neuf fois sur dix à vingt-cinq pas au pistolet de combat. Robert

de Vaucotte se vanta d'avoir provoqué Mérigue et de l'avoir fait _caler

doux_. Théodore de Vannes se glorifia hautement d'avoir combattu la

première candidature de Jacques. Le R.P. Coupessay, supérieur des

Oratoriens de la rue de Monceau, se hâta de signifier un congé immédiat

au jeune professeur, qu'il avait appelé «notre grand Jacques» et qui

n'était plus que «ce triste Mérigue».

La comtesse douairière de Vannes se demanda avec stupeur comment ce

vilain homme avait pu être une cause si fréquente d'interruption pour sa

broderie. Le coup de pied de l'âne fut envoyé à la victime par sa femme

de ménage, l'altière Hortense, qui déclara par écrit donner ses huit

jours à monsieur.

La fatale nouvelle était parvenue au repaire noble de Mérigue

vingt-quatre heures après l'annonce de l'arrestation sur les boulevards.

Violemment ému par la lettre de son fils, le vieux comte avait été

complètement écrasé par l'entrefilet du journal conservateur qu'il

recevait, et qui était conçu en ces termes: «M. de Mérigue, le candidat

royaliste bien connu, vient d'être écroué à Mazas sous l'inculpation de

vol. Nous attendons, pour apprécier ce triste événement, les décisions

de la justice.»

Le vieux comte Joseph ne communiqua à sa femme ni la lettre ni le

journal. Il emporta l'une et l'autre et s'enfonça dans la profondeur

des bois. Caroline s'étant mise à sa recherche le découvrit au bout de

plusieurs heures, embrassant un gros chêne dans ses bras, et la poitrine

gonflée de sanglots. Il fallut que le chef de la famille se décidât à

tout avouer et à montrer les quelques lignes de son fils, et le terrible

alinéa de la feuille publique. Caroline, sans parler, entraîna son mari

vers l'oratoire où elle passait en prières la plus grande partie de ses

journées. Les deux époux y demeurèrent longtemps inclinés et prosternés

aux pieds du Dieu sévère, qui permettait à la Destinée d'empoisonner

ainsi leur vieillesse. Au repas du soir, on fit connaître aux trois

soeurs l'effroyable accusation qui pesait sur leur frère bien-aimé.

Jacqueline éclata en pleurs, mêlés d'un rire nerveux.

--Mon petit Jacques, qui doit ramener le Roi, dit-elle, un voleur! je ne

croirai jamais cela.

--Quelle infamie! s'écria l'ardente Mathilde, ce sont tous les

misérables communards de Paris qui l'ont accusé pour s'en débarrasser;

cela ne peut pas s'expliquer autrement.

--Certainement; notre frère ne peut être coupable, reprenait la sage

Marianne, mais en pareille matière le plus simple soupçon est déjà une

catastrophe. Quelle que soit l'issue de l'accusation, Jacques ne pourra

demeurer à Paris. Sa carrière, qui s'annonçait fort avantageuse, est

définitivement brisée. Nous n'avons donc plus à compter sur aucune

ressource de son côté. Il faut songer au contraire à le recevoir ici, et

à l'y soigner de notre mieux.

--Comment, répliqua Jacqueline, tu crois qu'il ne se relèvera pas? Il

s'était bien relevé de son échec au Conseil municipal, puisqu'il allait

être nommé député.

--Jacqueline a raison, dirent à la fois Mathilde et le vieux comte.

--Rien n'est impossible avec le secours de la providence divine, affirma

Caroline. Il faut faire violence au ciel par nos instances et nos

supplications.

--Il faut d'abord, reprit Marianne, interrompre toutes les réparations

que nous avons commencées, et prendre le plus tôt possible des

arrangements pour solder les dépenses déjà faites.

--Que dis-tu là, ma fille! interrompit Joseph de Mérigue; et mes vignes,

qui me donneront un jour deux cents barriques de vin; et ma truffière,

que je suppose devoir être en plein rapport d'ici deux ans.

--Et notre frère bien-aimé qui triomphera des méchancetés et des

calomnies! dit énergiquement Jacqueline.

A ce moment Pierrille et Jeannette arrivèrent pour la prière du soir:

Il faudra bien prier pour Monsieur Jacques, dit la pieuse Caroline d'une

voix triste et lente.

--Notre Monsieur est malade? demandèrent à la fois les deux domestiques.

--Non, mes amis, répondit Caroline qui ne savait pas mentir.

Alors les fidèles serviteurs eurent la claire intuition d'un grand

malheur planant dans l'air. Leurs visages fatigués prirent une

expression de lourde tristesse, et ils pleurèrent silencieusement en

s'agenouillant sur les dalles.

XV

L'INFLUENCE DU COMMISSAIRE

A la sixième chambre on avait rarement vu un pareil encombrement. Depuis

les plus jolies comtesses des deux faubourgs jusqu'aux reporters des

moindres feuilles, en passant par la nuée des avocats et des simples

stagiaires, le public habituel des représentations judiciaires se

trouvait au grand complet. La partie de l'auditoire dont la curiosité

se trouvait le plus vivement surexcitée, était naturellement l'éternel

féminin. Toutes les jeunes femmes un peu à la mode s'étaient exténuées

d'amabilité envers le président pour obtenir des cartes, et pouvoir

contempler le visage de ce prévenu dont on parlait tant, et que les

gazettes dépeignaient comme possédant toutes les qualités d'aspect,

d'allures, qui séduisent et conquièrent le sexe faible. Deux hommes

émargeaient au sein de cette foule hétérogène: Mérigue et son défenseur.

Jacques, entièrement vêtu de noir, l'oeil fier, la tête haute, le visage

grave et légèrement mélancolique, avait plutôt l'air d'un accusateur que

d'un inculpé. Debout à ses côtés, Monsieur Gilet, la figure contractée,

les yeux hagards, la figure pâle, semblait en proie à une insurmontable

émotion. Ce qu'il y avait de plus à remarquer était l'absence de la

duchesse. Elle avait prévenu par lettre le président, qu'étant très

souffrante, il lui serait impossible de paraître aux débats, qu'au

surplus elle n'avait rien à ajouter au rapport de M. le commissaire et à

sa propre déposition revêtue de sa signature.

L'interrogatoire fut excessivement court. Mérigue déclina ses noms et

qualités, nia péremptoirement le vol, et refusa de répondre à toutes les

questions subséquentes qui lui furent adressées. L'audition des témoins

ne fut pas non plus bien longue. Lecture fut donnée de la déclaration de

la duchesse, après quoi l'on dut passer aux témoins à décharge. Quelques

amis de Mérigue, entre autres le baron de Sermèze, apportèrent à la

barre l'éloge du prévenu, et détaillèrent ses antécédents de travail,

d'économie, de constante probité. La tâche du procureur de la République

n'était pas bien difficile en présence d'un prévenu qui persistait à se

renfermer dans un silence inexplicable. Le réquisitoire rendit hommage à

la vie antérieure de Jacques, et réédita cette rengaine vieille comme la

Basoche: «Un criminel est honnête homme jusqu'au moment où il accomplit

son crime.» L'organe du Parquet ne réclama pas, du reste, une bien

grande rigueur, et s'en remit complètement aux juges sur la durée de la

peine à infliger. Mais il réclama l'emprisonnement, la notoriété

récente dont jouissait l'inculpé nécessitant plutôt la sévérité que

l'indulgence. Le représentant du ministère public termina sa harangue

par des considérations prudhommesques sur la fragilité des réputations

amenées par un ouragan, et emportées par une tempête. Il invita les

jeunes gens ambitieux à méditer sur cette catastrophe, et à tendre au

but de leur vie plutôt par une longue suite de travaux modestes, que par

de vains coups de canon.

La parole fut donnée au défenseur: Messieurs les juges, s'écria M.

Gilet, il faudrait à la cause que je plaide le plus éminent des membres

du barreau, non que l'innocence de mon honorable ami, M. de Mérigue, ne

soit certaine et évidente, mais pour esquisser en termes dignes d'elle

la noble et sympathique figure d'un prévenu qui purifie et illustre, en

s'y asseyant, le banc d'ignominie. A défaut d'éloquence je vous

apporte un fait inouï dans les annales de la police correctionnelle: un

commissaire résignant ses fonctions pour défendre l'inculpé dont il a

procuré l'arrestation. Les longues années pendant lesquelles j'ai exercé

ma pénible charge m'ont donné une expérience et un coup d'oeil qui ne

sont guère susceptibles de s'abuser. Or, Messieurs, sur mon honneur de

fonctionnaire irréprochable, sur ma conscience d'homme intègre et de

citoyen n'ayant jamais failli, je vous affirme avoir décelé en M. de

Mérigue l'attitude d'une victime pure et résignée, et dans l'accusatrice

qui n'a point osé soutenir elle-même ses allégations devant vous....

que sais-je? une ennemie qui se venge et qu'assiège déjà l'invasion des

remords. Le silence obstiné de l'inculpé, où M. le président voit un

aveu, ne serait-il point par hasard une abnégation sublime, l'inertie

d'un être miséricordieux qui se laisse immoler pour ne pas tuer en

se défendant, l'héroïque urbanité d'un galant homme qui, pour ne pas

effleurer la chair d'une femme de la moindre égratignure, renonce à

parer ses coups de poignards? S'il m'était donné de soulever le voile

mystérieux qui recouvre ce drame, l'accusé, j'en ai la persuasion

intime, deviendrait un formidable accusateur. C'est l'infinie

délicatesse de M. de Mérigue qui oppose sans doute à nos investigations

un formidable rempart. Admirons ce sentiment chevaleresque, mais

refusons de nous en rendre les complices.»

Ces quelques paroles émues, quoique dépourvues du moindre argument,

impressionnèrent vivement les juges. Mais M. le procureur de la

République répondit spontanément: «M. de Mérigue a sauvé la vie à

M. Gilet. Ce que vous venez d'entendre n'est point l'exposé de la

conviction du défenseur, mais l'explosion de sa reconnaissance. M. Gilet

a accompli une série d'actes qui l'honorent au premier chef, mais qui ne

sauraient empêcher le tribunal de faire son devoir.»

L'ancien commissaire de police comprit sur le champ, que cette simple

phrase du ministère public détruisait tout l'effet de sa harangue. Il se

leva pour répondre, mais la claire vue du danger couru par son sauveur

lui fit perdre le fil de ses idées et une violente angoisse l'étreignit

à la gorge. Il fit quelques gestes indignés sans parvenir à articuler

une parole, et retomba bientôt abîmé et anéanti sur son banc. La cause

était perdue. Le tribunal, après une très courte délibération, et

prenant d'ailleurs en considération les bons antécédents de l'inculpé

et le manque de netteté des témoignages accusateurs, condamna simplement

Jacques de Mérigue à deux mois de prison.

Le greffier l'avertit ensuite qu'il ne serait point immédiatement

incarcéré, et qu'il avait quinze jours pour se constituer prisonnier

sans préjudice de son droit d'appel. Le condamné haussa les épaules, et

sortit au bras du baron de Sermèze. Les deux amis traversèrent la foule

accablés de regards méprisants, et se dirigèrent lentement vers la rue

des Saints-Pères. Ils ne tardèrent point à être rejoints par M. Gilet

qui engagea instamment Mérigue à faire appel. Tout en remerciant son

défenseur avec effusion, le poète refusa catégoriquement de se pourvoir.

--Eh bien, lui dit M. Gilet, je vous ferai gracier.

Jacques secoua tristement la tête.

Quand il arriva à l'entrée du quartier Saint-Barthélémy, il fut pris

d'un invincible sentiment de douleur et de honte. Il lui sembla que

tous les passants l'écrasaient sous le dédain de leurs regards. Il vit

quelques manoeuvres occupés à arracher et à lacérer ses affiches dont

les déchirures jonchaient le sol ou roulaient au ruisseau, comme les

débris de sa fortune et de sa vie. Il entendit ce bout de conversation

entre deux afficheurs de M. Belin.

--Eh bien, dis donc, Polyte?

--De quoi, mon vieux briscard?

--T'as pas besoin de faire attention aux pancartes du Mérigue, tu peux

les sabrer, va!

--Est-ce qu'il est parti pour le champ des navets?

--C'est tout comme... le bourgeois-là était tout bonnement un voleur. On

l'a jugé, il y a cinq à six jours.

--Euh! malheur... Il devait se présenter à la Nouvelle...

--De quoi, à la Nouvelle?... Les copains n'en voudraient pas...

Tout à coup Sermèze et Mérigue se rencontrèrent nez à nez avec le

vicomte d'Escal. Le bonhomme terrifié détourna vivement la tête,

et voulut se sauver par une rue latérale. Mais son mouvement fut si

brusquement maladroit qu'il glissa, s'entrava avec son parapluie, et la

rotondité de son petit corps aidant, s'épata lourdement sur le trottoir.

Sermèze, qui n'était pourtant pas en veine de gaîté, partit d'un éclat

de rire.

--Tu n'es pas charitable, mon vieux, lui dit Jacques. Va-t'en donc aider

ce brave membre du comité à se remettre sur ses pattes. Je t'attends là.

Il ne voudrait pas de mon secours.

Le baron accéda par curiosité au désir de son ami, et s'avança vers le

vicomte d'Escal, encore tout ébahi de sa chute, et tout honteux d'avoir

balayé l'asphalte avec sa noble redingote:

--Eh! bonjour, cher ami, s'écria le vicomte. Vous me rencontrez en

mésaventure. Quel excellent hasard me procure le plaisir de vous voir...

La baronne de Sermèze se porte toujours comme vous voulez? La vicomtesse

d'Escal meurt d'envie de la voir. Quand vous verrons-nous donc tous

deux à nos petites soirées du mardi?... Dieu! je suis sale!... Comme ces

voies sont boueuses et mal entretenues sous cette vilaine république...

excusez-moi... je suis toute crotté... je me sauve chez moi. Ravi, cher

baron, de vous avoir rencontré, mes hommages à la baronne. Au revoir. A

bientôt, adieu...

Sermèze ne put intercaler la moindre syllabe, et l'ancien patron de la

candidature Mérigue détala au petit galop de ses jambes trop courtes, en

tenant cette fois le milieu de la chaussée, et en brandissant, sans la

moindre intention belliqueuse, son parapluie inoffensif.

Les deux amis rencontrèrent encore quelques personnages de leur

connaissance qui affectèrent de regarder le firmament, entre autres

un ancien chef de service de l'instruction publique, soupçonné de

malversations, et qui, à l'aspect de Mérigue, détourna sa face honnête,

rasée de frais en un majestueux mouvement de pudeur. Soudain un prêtre

s'avança, qui tendit bravement la main à Jacques. C'était l'abbé de la

Gloire-Dieu.

«Je vous tiens pour innocent, mon bon Jacques, lui dit-il d'une voix

entrecoupée, et je puis encore quelque chose pour vous. J'espère d'ici

peu de jours vous annoncer une bonne nouvelle. Courage et espoir, mon

cher enfant.»

Quand Jacques et Sermèze entrèrent dans la maison de la rue des

Saints-Pères, ils furent insolemment toisés par le concierge dont la

dignité offensée par la vue de son locataire condamné parut subir une

violence cruelle.

Sermèze répondit à l'attitude froissée du pipelet, par un regard si peu

sympathique, que le représentant du propriétaire se retira brusquement

dans sa loge, et s'y enferma à double tour. L'ascension des cent vingt

marches fut la dernière période de la voie douloureuse.

On croisa dans l'escalier plusieurs locataires qui prirent de grandes

mines sévères. Sur le palier même de Mérigue, un employé de commerce,

son voisin, le regarda sans le saluer. Au moment où ils entraient dans

le logement, les deux amis s'entendaient rappeler par une voix perçante

et criarde qui montait du rez-de-chaussée.

--Eh là-haut. Eh donc là-haut!

--Qu'y a-t-il? demanda Sermèze.

--Le propriétaire vous donne congé, répondit la voix dépourvue

d'harmonie.

--Ah! dit Mérigue avec un soupir de dégoût, le proverbe parle du coup

de pied de l'âne au singulier. Voilà le dixième que je reçois depuis une

heure... je n'ai rencontré sur ma route que des aliborons scandalisés.

--C'est pas tout ça, mon pauvre vieux, reprit Sermèze, que vas-tu faire

maintenant?

--Maintenant?... je vais attendre la quinzaine pour me constituer

prisonnier.

Excelsior: Roman parisien · 第 13 / 15 段