les plus heureux de mon existence et ne pourra se comparer
qu'à l'instant prochain j'espère où je revêtirai d'une façon
définitive l'uniforme du cavalier. Dîner avec vous... en tête
à tête dans votre hôtel... ah! cousine de combien de sacs de
cornard ne vous serais-je pas redevable? Vous ajoutez à votre
invitation que vous espérez bien ne pas me voir occupé ailleurs.
Quelles obligations, quels rendez-vous, quelles parties fines,
quelles réunions au Café de la Paix, chez Peters ou chez Durand,
seraient capables de me retenir quand vous avez parlé! quel
coeur de pierre ne faudrait-il pas me supposer pour croire que
sur un geste de vous je ne renverrais pas promener tous les
«copains» avec le bahut par-dessus le marché. Adieu, ma chère
cousine.
«Recevez dès à présent mes remerciements sincères pour votre
amabilité et croyez que demain sera le plus beau jour de ma vie.
«ROBERT».
--Comme son sabre! dit Blanche en achevant la lecture de cette lettre
embrasée!... Diable! il est emballé le petit futur dragon... Va-t-il
être ennuyeux! bruyant... vulgaire! Va-t-il me couvrir de fleurs et me
combler de «cornards». Sera-t-il seulement capable de me procurer un
atome d'illusion!
Le dimanche convenu, à six heures et demie, Robert se présentait au
grand salon de l'hôtel de Largeay. Il avait revêtu un petit uniforme
de fantaisie d'un drap plus fin et mieux taillé que ses effets
d'ordonnance. La première parole de Blanche fut une rebuffade
inattendue.
--Comment Robert! En soldat? Vous n'avez donc pas d'habit civil? Est-ce
qu'on se présente pour dîner dans le monde en costume de piou-piou.
Quand vous serez officier passe encore, mais vous, un simple melon? où
donc avez-vous été élevé.
--Je vous demande humblement pardon, répondit le pauvre Saint-Cyrien
tout ébaubi et avec des larmes dans les yeux. C'est un ordre du général.
--Qui vous oblige à porter des costumes de fantaisie, n'est-ce pas.
A d'autres, mon petit. Il est six heures et demie. Votre «Crampton» de
retour ne part qu'à dix heures. Nous aurons tout le temps de dîner et
même de causer un brin de sept et demie à neuf et demie.
--Vous avez raison, ma cousine.
--Laissez-moi donc finir ma phrase, Monsieur le trop pressé. Vous allez
retourner chez vous tout de suite, prendre votre habit et votre cravate
blanche...
--Ah! que je suis malheureux, ma cousine... mon habit est en
réparation...
--Petit maladroit, vous ne pouviez pas songer à cela hier au lieu de
passer votre temps à m'écrire des fadaises... cela ne fait rien... vous
êtes à peu près de la taille de mon mari. Le valet de chambre va vous
conduire chez lui et vous mettrez un frac, un pantalon et une cravate.
Est-ce compris!
--Je vous obéis, chère cousine. Veuillez m'excuser encore!
--Paroles oiseuses... mon cousin... allez et revenez vite.
Blanche sonna; un laquais polychrome apparut:
--Conduisez sur le champ M. le comte de Vaucotte aux appartements de M.
le duc, et prévenez le valet de chambre, commanda la duchesse d'un ton
sec et impérieux.
Au bout d'une demi-heure, Robert entra au salon en costume convenable.
Blanche le toisa minutieusement.
--Vous avez les cheveux trop courts... et pas assez de moustaches,
lui dit-elle, et puis vous n'êtes pas tout à fait assez grand ni assez
fort... enfin vous n'y pouvez rien.
Robert, abasourdi, commençait à croire à une mystification. Il fut
confirmé dans cette opinion douloureuse par l'attitude que garda la
duchesse tout le temps du dîner. On le plaça en face de Blanche, et
une nuée de gens de service ne cessa de papillonner autour de la table,
rendant impossible le plus vague échange des moindres intimités. Quant à
la duchesse elle-même, elle fut d'un bout à l'autre du repas absolument
distraite et comme absorbée dans ses pensées. Elle ne répondait que par
des oui, des non, des peut-être, des oh! vraiment, des vous croyez? à
toutes les phrases héroïquement élaborées et timidement hasardées par le
futur cavalier. Au reste, ce supplice ne dura pas longtemps, et au bout
de vingt-cinq minutes on apporta les bols bleus dont Robert n'osa
point user. Puis les deux cousins passèrent au salon où le café et les
liqueurs attendaient.
--Ma cousine, soupira le Saint-Cyrien, voudriez-vous me permettre de
griller une sèche... pardon, de fumer une cigarette?
--Ah! non, mon ami, pas aujourd'hui je vous en supplie. Je vous ai mandé
non seulement pour le plaisir de vous avoir à dîner, mais aussi pour que
vous me fassiez un bout de lecture... Cela vous va-t-il?
--Du moment que j'obéis à vos ordres, répondit Robert d'une voix
lamentable, mais résignée.
--Savez-vous déclamer un peu?
--J'ai joué la comédie au collège.
--Ah! très bien. C'est la première chose sensée que vous me dites.
Avez-vous une voix un peu vibrante?
--Vibrante, ma cousine?
--Ah! c'est juste, vous ne comprenez pas ces mots-là, vous autres,
malgré vos trompettes et vos clairons.
--Vous voulez dire peut-être une voix forte?
--C'est à peu près cela, je vous fais grâce de la nuance.
--Mais oui, ma cousine, si vous m'entendiez commander «par le flanc
gauche!» J'ai une poitrine un peu «bahutée».
--Troubadour, va! Enfin, c'est bien, vous allez donc me servir de
lecteur!
--Je suis à votre disposition.
--Prenez cette brochure bleue qui est sur la table.
--Voilà, ma cousine.
--Lisez-moi le titre, s'il vous plaît.
--«La République ennemie du Peuple, conférence faite à la salle de
l'Agriculture, 84, rue de Grenelle, Paris, par M. Jacques de Mérigue».
--C'est bien cela. Lisez.
Robert commença.
--Prenez une voix moins saccadée et plus moelleuse. Il ne s'agit pas de
flanc gauche, ici.
Robert s'efforça de se conformer aux indications de sa cousine et
poursuivit sa lecture. La duchesse fit un geste qui signifiait: «C'est
à peu près cela!» Puis elle alla sur la pointe du pied vers les
deux lampes qu'elle baissa peu à peu jusqu'à produire une très vague
pénombre. Robert s'arrêta en disant: «Ma cousine, je crois que les
lampes vont charbonner.»
--Allez donc, petit sot, répliqua Blanche vexée, allez donc!
Et Robert continua. Blanche poussa alors une chaise derrière le fauteuil
du jeune homme et s'y agenouilla; puis elle posa ses deux mains sur les
épaules du Saint-Cyrien qui suspendit encore sa lecture, pris cette fois
d'un tremblement de bonheur: «Allez, allez, s'écria la duchesse très
rudement».
Robert obéit. Son étrange cousine se mit alors à approcher
insensiblement la tête en murmurant à voix très basse: «Que vous êtes
beau! que je vous aime!» Le lecteur improvisé n'osa point interrompre
sa tâche, mais sa voix devint palpitante et troublée. Tout d'un coup, il
s'arrêta brusquement: Un divin baiser venait d'effleurer sa joue.
--Allez donc, allez donc! rugit Blanche d'une voix haletante et rauque
qui contrastait étrangement avec la douceur de ses caresses.
Vaucotte se résigna en se résolvant, quoi qu'il pût arriver, à ne plus
suspendre sa lecture. Il prit sa voix la plus théâtrale possible et,
sous l'influence des émotions qui l'agitaient, lut presque très bien le
morceau suivant:
«Le Titan qui a nom la France a été frappé de la foudre, il
n'est pas mort, mais le Jupiter sinistre d'un Olympe brumeux lui
a mutilé les membres et l'a couché sous d'énormes montagnes. Que
peuvent faire, hélas! pour soulever un poids incommensurable, le
courage et la musculature du géant tombé? Soyez patients, donnez
du temps au vaincu: Ses mains peu à peu guéries et fortifiées
creuseront les flancs de Pélion et d'Ossa, un jour il émergera
du gouffre, si vigoureux et si beau que l'ennemi s'inclinera,
et le vieux captif rajeuni, plus radieux qu'autrefois sous ses
cicatrices lumineuses, reprendra, fier et doux, sa place antique
parmi les Dieux!»
--Oh! mon bien aimé, mon amour adoré, soupira Blanche, que tu es beau,
que tu es grand, et, entourant Robert de ses deux bras, elle le couvrit
de baisers en fermant les yeux. Cette fois le Saint-Cyrien n'y tint
plus; il laissa tomber la brochure bleue et voulut enlacer la taille de
Blanche. Mais la duchesse, après quelques secondes d'abandon, s'arracha
aux étreintes de son cousin en lui disant rageusement: «Ah! vous êtes
décidément insupportable, vous pouvez vous en aller!»
--Plaît-il! ma cousine, hasarda Robert avec une angoisse profonde.
--Je vous répète que vous êtes intolérable, vous ne faites rien de ce
que je vous dis. Il est inutile de continuer plus longtemps.
--Ah! ma chère Blanche, répondit le futur cavalier. Vos paroles me
brisent le coeur. Disposez de moi comme vous l'entendrez. Ordonnez-moi
de manquer le «crampton». Consigne, salle de police, prison, cellule,
conseil de guerre, je braverai tout pour demeurer à vos genoux... Je
vais prendre ma meilleure voix, je vous ferai la lecture jusqu'à onze
heures, minuit, deux heures du matin... jusqu'au lever du soleil, et
encore toute la journée, et encore toute la nuit. Mais de grâce ne vous
fâchez pas, ne vous irritez pas, la faveur que j'implore de vous est
bien simple: «Commandez-moi de poursuivre.»
Blanche, qui avait relevé les lampes, se contenta de dire sèchement:
«C'est fini.»
--Par grâce, ma cousine...
--Assez, vous êtes sot, mon cher.
Un silence suivit. Robert se résigna et dit à Blanche:
--Me permettez-vous au moins de rester jusqu'à neuf heures et demie?
--Comme il vous plaira.
--Vous ne m'en voulez pas, ma petite cousine?
--Non... vous m'ennuyez.
--Je vous promets de ne pas m'interrompre une autre fois. Je prendrai
des leçons de déclamation si vous le voulez?
Blanche ne répondant point, Vaucotte voulut mettre sur le tapis un autre
sujet de conversation.
--Qu'est-ce que ce M. de Mérigue, ma cousine?
--Une canaille qui m'a volé mille francs.
--Le misérable! Je le tuerai, je le tuerai!
--Ce n'est pas nécessaire.
--Comment! voler une adorable cousine comme vous. Je vous dis que c'est
un homme mort... Je manquerai le «Crampton», cela m'est égal, mais
j'aurai sa vie.
--Allez vous déshabiller, répondit Blanche.
Robert s'élança vers les appartements du duc où gisaient ses défroques
militaires. Pendant cette deuxième toilette, Blanche songeait, avec un
sourire amer mêlé de haussements d'épaules, au Mérigue idéal qu'elle
avait étreint dans la personne de son cousin, revêtu des nippes de son
mari. Quant à Vaucotte, il faisait un vacarme épouvantable au premier
étage et rugissait en agitant son sabre vierge: «Je le tuerai. Je le
tuerai!»
XIII
LE DUC DE BELVERANA
Une heure après le départ du commissaire, le baron de Sermèze accourait
de nouveau chez son ami.
--Bonne, très bonne nouvelle, cria-t-il en entrant. Tu seras
énergiquement appuyé par le duc de Belverana.
--Eh bien! mon pauvre Sermèze, j'ai quant à moi une nouvelle d'un tout
autre genre à t'annoncer.
--Ayant trait à la visite du commissaire?
--Précisément.
--Que te voulait donc ce corbeau sinistre?
--Ne le traite pas ainsi. C'est un esprit droit et un noble coeur... Je
ne plaisante pas.
--Eh bien, mon ami, je t'écoute. Je serai charmé, je l'avoue, rien que
pour la rareté du fait, d'apprendre que les qualificatifs dont tu te
sers peuvent être justement appliqués à un fonctionnaire d'espèce peu
sympathique.
--D'abord, je te demande la discrétion d'un confesseur.
--D'un tombeau, si tu le désires.
--Foi de gentilhomme?
--D'accord.
--Je considère mon honneur comme attaché à ton silence.
--Bien, va donc.
--La duchesse de Largeay m'aime. Elle n'a pas voulu de moi pour mari, je
la repousse comme maîtresse. Furieuse de ma résistance, à l'issue d'une
scène violente où j'ai eu le tort de me laisser emporter, elle a glissé
un billet de banque dans la veste qui est à mon porte-manteau et à été
m'accuser de vol. Je ne puis me défendre sans la compromettre. Je me
laisse condamner. Est-ce clair?
--Tu es absolument fou et je crois que tu veux me mystifier.
--En aucune façon.
--Ah ça, Jacques, tu t'imagines que je vais te laisser sauter à la mer
avec une pierre au cou?
--Que pourras-tu faire, mon bon ami?
--Tout révéler à la justice.
--Halte-là. J'ai ta parole d'honneur.
--Ah! tu perds la boule, mon ami?
--J'ai ton serment, j'exige que tu le tiennes.
--Comment cela?
--S'il le faut l'épée à la main... Toi... le meilleur, le plus cher de
mes amis... Je...
--Jacques... tu aimes cette femme?
--La question n'est pas là.
--Je te dis que tu l'aimes!
--Je la méprise. J'en jure sur mon âme.
--Tu la méprises... mais tu l'aimes?
--Que t'importe!
--Tu n'es pas gentil, mon petit Jacques.
--Ce qui est certain, c'est que j'aime ma dignité, ma conscience, mon
honneur au point de leur sacrifier la considération des hommes.
--Et moi je t'aime au point de te sauver malgré toi.
--N'essaie pas, tu nous perdrais tous deux. Merci de la bonne affection,
et pardonne-moi ma vivacité de tout à l'heure, mais ma résolution ne
saurait changer.
--Je ne te revois de ma vie si tu commets cet acte insensé. Je ne puis
rester l'ami d'un homme condamné pour vol.
--J'ai réfléchi à tout cela, Sermèze... j'ai calculé toutes les
conséquences de mon abnégation, mais je l'avoue bien franchement... que
je n'aurais pas cru à ton abandon. Ce serait la dernière et la pire des
croix que l'impitoyable Destinée pût jeter sur mes épaules... eh bien,
je l'accepte.
--Oh! mon ami, mon cher Jacques... as-tu pu croire un instant que je
m'éloignerais jamais de toi?...
--Non, certes... C'est pour te dire que rien ne saurait me faire
reculer. Tu entends?... Rien au monde.
--Et ton vieux père, ta pauvre mère... Voyons, Jacques.
--Ah! démon, ne me tente pas... jamais.
--Tu veux les condamner à un deuil éternel.
--Je veux que leur fils reste un honnête homme.
--Mais enfin, tu n'as consulté personne, tu ne peux, en une question
aussi grave, t'ériger en juge unique et infaillible... Tu ne veux pas
t'en rapporter à mon opinion?
--Tu m'aimes trop.
--J'ai une idée... Promets-moi de prendre l'avis de la personne que je
vais te désigner?
--Cela dépend, mon ami.
--Le duc de Belverana.
--D'accord, Sermèze. Je connais d'avance sa réponse.
--Enfin on ne peut pas savoir... As-tu pleine confiance en ses
appréciations sur une question d'honneur?
--Pleine et entière confiance.
--Et crois-tu aussi à sa discrétion?
--Comme j'espère en la tienne.
--Va le voir... à ce prix je ne dirai rien.
--C'est conclu, j'irai demain matin, à moins que je ne sois arrêté d'ici
là.
--Sauve-toi donc d'ici, grand maladroit.
--Un innocent ne prend point la fuite.
--Don Quichotte, va!...
Le lendemain, vers dix heures, Jacques de Mérigue se rendit à l'hôtel
de Belverana et fut introduit immédiatement dans le cabinet du chef de
l'aristocratie française.
Le duc François de Belverana était la figure la plus sympathique et la
plus justement honorée de la grande noblesse. Il joignait à l'esprit et
à l'affabilité du XVIIIe siècle, le caractère chevaleresque
de ses ancêtres du moyen âge. Il excellait, chose rare entre toutes, à
allier ses obligations d'homme du monde à ses travaux d'homme de devoir.
Magnifique dans ses réceptions, généreux à l'excès dans ses charités,
d'une urbanité exquise dans tous ses rapports sociaux, époux et père de
famille irréprochable, doué avec cela des grandes manières et du grand
air presque disparus à notre époque démocratique, portant sur son visage
et dans toute son attitude les allures de ces vieilles races faites pour
commander et pour charmer les hommes, le duc François était bien le chef
unanimement accepté par cette pléiade de familles illustres qui furent
jadis la force et la gloire de notre patrie, et qui en sont demeurées
l'ornement et la splendeur.
Il serait souverainement inique de juger le grand monde par les quelques
échantillons apparus jusqu'ici dans ce livre. Les Largeay, les
Prunière, les Saint-Benest étaient de rares exceptions dans une société
universellement et justement respectée. On a dit que les peuples
heureux n'avaient pas d'histoire, on pourrait ajouter que les personnes
vertueuses ne sauraient figurer qu'en petit nombre dans l'exposition,
drames de la vie contemporaine. Quel que soit le milieu qu'on soit
appelé à décrire, on est fatalement amené à faire une place très exiguë
aux gens entièrement dignes de considération et d'estime.
--Monsieur le duc, dit Jacques de Mérigue avec lenteur et gravité, je
viens prendre votre sentiment au sujet d'une question d'honneur dont je
vous constitue juge en dernier ressort.
L'aimable visage du duc revêtit aussitôt une expression inquiète.
--Je ferai ce que vous voudrez, monsieur de Mérigue, mais je vous prie
de ne vous considérer lié en aucune façon par ma manière de voir. Je
suis loin de prétendre à l'infaillibilité, et j'estime qu'un homme dans
ma situation ne doit pas assumer à la légère d'inutiles responsabilités.
--Monsieur, je ne vous ferai pas l'injure de vous demander le secret
sur ma communication. J'ai simplement l'honneur de vous avertir que ce
secret doit être absolu et perpétuel.
--Vous n'aviez pas besoin, monsieur, de cette précaution, c'était
entendu par avance.
Mérigue fit alors à son noble interlocuteur le récit fidèle et minutieux
des événements qui avaient abouti à la catastrophe récente et lui
annonça ses intentions en lui demandant de les approuver. Profondément
ému, le duc de Belverana resta muet pendant quelques minutes. Comment
décourager une résolution héroïque? Comment, d'un autre côté, prononcer
sans appel la perte et la ruine absolue d'un honnête homme? Il répondit
enfin:
--Vous m'avez constitué juge, monsieur?...
--Je ne m'en dédis point.
--Cette déclaration entraîne par avance votre complète soumission à mon
arbitrage?
Ces mots firent pâlir Mérigue qui sut y lire très clairement l'immense
pitié qu'il inspirait. Il ne put cependant s'empêcher de dire:
--Oui, monsieur le duc.
Mais il ajouta:
--J'ai confiance en vous comme en Bayard ou en Duguesclin, comme dans le
Roi chevalier dont votre ancêtre fut le parrain.
Une cruelle angoisse s'empara du duc François.
--Aimez-vous encore cette femme, monsieur de Mérigue? demanda-t-il.
--Mais, monsieur le duc...
--Je ne suis plus monsieur le duc, je suis votre juge... je dois tout
savoir avant de prononcer ma sentence. Je me récuse si vous ne parlez
pas. Aimez-vous encore cette femme?
--Je suis attaché par-dessus toutes choses à l'accomplissement de mon
devoir.
--Il n'y aurait devoir que si vous aimiez encore.
--Alors, monsieur le duc, vous êtes de mon avis.
Le duc fit un violent effort sur lui-même. Des larmes vinrent au bord
de ses paupières. Puis il se leva et ouvrit ses bras à Mérigue en lui
disant:
--Vous avez raison.
--Merci!... cria Jacques. J'en étais bien sûr.
--Mais à une condition, reprit le duc. Vous devez, tout en gardant le
silence au sujet des événements qui ont eu lieu, vous devez, dis-je,
nier énergiquement l'action infâme qui vous est imputée...
--Cela va sans dire.
--Ce n'est pas tout... vous serez vraisemblablement condamné avec un
pareil système de défense.
--Je m'y attends absolument.
--Eh bien, monsieur, en reconnaissance du pénible service que je viens
de vous rendre, je vous demande expressément de vous présenter à l'une
de mes réceptions qui suivra le jugement de l'affaire. J'irai à votre
rencontre devant tout le monde et bien osé sera l'homme qui ne viendra
pas vous serrer la main.
--Je vous remercie, monsieur, je n'attendais pas moins de vous, mais je
ne puis compromettre le chef du parti royaliste. Il me suffira de savoir
que je garde votre estime.
--Mon admiration, monsieur de Mérigue, mon admiration. Nous ramènerions
le roi et nous reprendrions l'Alsace avec mille Français comme vous.
Jacques courut immédiatement chez son ami Sermèze pour lui annoncer la
décision du noble arbitre mis en avant par le baron lui-même. Sermèze
voulut le retenir à déjeuner.
--Non, lui répondit Mérigue, on pourrait venir m'arrêter pendant ce
temps là, et je serais désolé qu'on ne trouvât personne.
--Don Quichotte! Don Quichotte! murmurait le baron avec des sanglots
dans la gorge. Pourquoi la Providence t'a-t-elle fait naître au siècle
des Prudhommes et des argentiers...
De retour à son domicile Mérigue écrivit à son père:
«Mon bien cher Père,
«Je suis faussement accusé d'un délit, et de malheureuses
circonstances m'enlèvent tout autre moyen de défense qu'une
négation sans commentaires.
«Supportez comme moi ce nouveau coup de la fortune et surtout
croyez invinciblement que votre enfant est resté digne de vous.
«JACQUES.»
Mérigue, après avoir mis cette lettre à la poste, rentra chez lui pour
liquider toutes les questions relatives à sa candidature. Il travailla
jusqu'à une heure assez avancée de la soirée pour faire connaître à ses
principaux amis et partisans qu'il se retirait purement et simplement.
Il fit une note exacte des dépenses engagées jusqu'à ce jour et indiqua
d'une façon minutieuse les divers créanciers auxquels il était redevable
de la moindre somme.
Puis, toutes choses étant réglées, il se croisa les bras et attendit la
justice. Son imagination surexcitée s'égara longtemps parmi les étoiles,
sa perpétuelle chimère, qu'il venait d'approcher et qui s'éloignaient
sans retour. Et d'un coup d'oeil douloureux et morne, il put mesurer
l'étroit espace qui sépare un siège à la Chambre de l'escabeau d'une
prison. Puis, sa pensée se reporta tout à coup en Limousin, dans son
Mérigue bien-aimé, au milieu de sa famille dont il était le soutien et
l'espoir.
Seulement alors il pleura.
A neuf heures et demie du soir un coup formidable retentit à sa porte:
Bon! se dit-il, mon lit est prêt à Mazas. C'est bien. Et il alla ouvrir.
--Le comte Robert de Vaucotte, élève à l'école militaire, candidat
cavalier, dit une jeune voix qui voulait s'enfler au niveau de la
foudre.
Mérigue salua légèrement et introduisit son visiteur.
--Je parle, poursuivit Robert, à monsieur Jacques de Mérigue?
--Vous avez cet avantage, monsieur, ou cette mauvaise chance, comme il
vous plaira.
--L'un et l'autre, monsieur. Je suis le cousin de la duchesse de Largeay
et vous devez comprendre le but de ma visite.
--Pas du tout, monsieur, je vous assure.
--Il paraît que vous l'avez volée, monsieur.
--Et ensuite, monsieur?
--Je viens vous demander raison de cet acte infâme.
--Tiens, dit Mérigue en regardant le plafond, la note grotesque manquait
au drame... c'est complet maintenant... le dernier acte doit approcher.
--Vous m'insultez, monsieur, si vous savez tenir une épée et si vous
avez du sang dans les veines...
--Vous, monsieur le candidat cavalier, si vous aviez un atome de bon
sens dans la tête, vous n'auriez pas pris la peine considérable de
monter mes six étages. Si j'ai volé madame la duchesse, vous devez
savoir qu'on ne se bat pas avec un voleur. Si je ne l'ai pas volée, que
venez-vous faire ici. Dans les deux cas vous êtes, permettez-moi le mot,
un tout petit peu ridicule.
--Monsieur!!!
--Oui, monsieur! De plus vous êtes en danger de manquer votre train,
ce qui vous attirerait une punition sévère et compromettrait peut-être
votre candidature à la cavalerie. Croyez-moi: une candidature est chose
fragile. Dépêchez-vous bien vite de redescendre mes cent vingt
marches. Vous trouverez une station de voitures au coin de la place
Saint-Germain-des-Prés. Filez. Il n'est que temps.
--Monsieur, nous nous reverrons.
--C'est improbable. Filez donc, vous dis-je.
Passablement stupéfait, Robert se retira.
--C'est curieux, murmurait-il dans l'escalier. Il ne me prend pas plus
au sérieux que ma cousine.
XIV
MAZAS
Le lendemain, Jacques reçut la lettre suivante:
«Monsieur,