--Mais en attendant tu ne vas pas rester désoeuvré?...

--Jamais de la vie.

--A quoi vas-tu t'occuper?

--Je vais achever ma Rédemption des Damnés, puisque la politique et le

professorat me laissent des loisirs.

::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::

La duchesse Blanche avait été informée par exprès de la sentence

prononcée par le tribunal correctionnel.

La vengeance était assouvie, elle pouvait maintenant songer à jouer son

rôle de souveraine clémente.

Sa colère s'était peu à peu dissipée dans son âme, et sa passion

inapaisée commençait à y rentrer en compagnie du repentir, Blanche se

fit belle comme à ses plus beaux jours de gala; elle revêtit une robe de

damas rouge, et surchargea son cou, ses bras et ses mains des joyaux les

plus splendides. Le duc de Largeay étant survenu par aventure:

--Où allez-vous donc comme cela, ma chère?...

--A la direction des grâces, mon ami.

--Cette direction, duchesse, se trouve depuis longtemps entre vos mains.

--Oh! vous êtes galant aujourd'hui, je crois, Dieu me damne, que vous me

confondez avec Mlle Zoé.

--Oh! méchante!... Laquelle de vos sujettes allez-vous chercher?...

--Trêve de calembours, mon ami, je vais demander la grâce de M. de

Mérigue.

--Vous avez perdu le sens... je n'y comprends plus rien.

--Consolez-vous... vous n'y avez jamais rien compris.

--Vous l'avez donc fait condamner pour vous donner la satisfaction de

lui pardonner ensuite.

--Eh! eh! peut-être bien!

--Ce sont les jeux de reine.

--Qui valent bien le jeu de l'oie, j'imagine.

--Vous êtes vraiment ravissante ainsi. Je dînerai ce soir avec vous.

--Non, non, mon ami. On vous traiterait d'infidèle de l'autre côté de

l'eau.

La duchesse descendit alors dans la cour, se jeta au fond d'un coupé

bleu, attelé de deux alezans rapides, en disant au valet de pied:

--Place Vendôme, au ministère de la justice.

Le duc de Belverana se trouvait déjà auprès du directeur des affaires

criminelles. Il dit tout le bien qu'il put imaginer de Mérigue sans

toutefois faire la plus petite allusion au grand secret qui lui était

confié. Le chef de service l'écouta avec déférence et lui répondit:

«Je ne demande pas mieux, monsieur le duc, que de faire un rapport

favorable à vos désirs, mais le condamné doit au préalable épuiser les

juridictions. Qu'il aille d'abord en appel. Nous verrons ensuite.»

Le duc en sortant croisa Blanche de Largeay dans les corridors du

ministère. Il la salua le plus gracieusement du monde, lui demanda des

nouvelles de sa santé, et ne lui souffla pas un mot du motif

identique qui les avait amenés tous deux dans les antichambres de

l'administration. La duchesse demeura près d'une heure avec le directeur

des grâces. Elle essaya de toutes les instances et de toutes les

supplications, mais se heurta constamment à la même réponse: «Qu'il

fasse d'abord appel, nous verrons ensuite...» Comme elle sortait toute

courroucée avec des larmes de dépit dans les yeux, elle rencontra

M. Gilet qui se précipita sans la saluer dans le cabinet du chef de

service. Il en sortit au bout de quelques minutes, et la duchesse

entendit ces paroles prononcées par le directeur:

--Très bien, mon cher commissaire, je vais faire préparer les lettres de

grâce dès que le dossier de l'affaire me sera parvenu du tribunal. D'ici

trois jours, le décret sera revêtu de la signature du président de la

République. Vous pouvez d'ores et déjà en aviser votre protégé.

La duchesse courut au devant de l'ancien commissaire.

--Vous avez dû être diablement éloquent, lui dit-elle, je n'ai pu, moi,

me faire écouter de ce monsieur.

--Non, madame la duchesse, répondit M. Gilet, l'éloquence n'est pas mon

fort. Je suis simplement un honnête homme qui se sacrifie à ceux qu'il

aime, au lieu de les immoler à sa jalousie ou à ses ressentiments.

XVI

LE RENDEZ-VOUS

Ce même soir, suivant sa promesse, le duc de Largeay, qui était en

délicatesse avec Zoé, vint dîner chez sa femme. Blanche n'apprécia guère

cette rare amabilité, d'autant plus que son mari la taquina tout le

temps du repas au sujet de sa démarche au ministère de la justice.

--Eh bien, chère amie, avez-vous réussi dans vos intentions

miséricordieuses?

--Parfaitement, cher duc.

--Vous allez rendre ce jeune drôle aux douceurs de la liberté?

--Certainement. Ce sera fait sous trois jours.

--Vous aurez la bonté de m'indiquer la conduite que je dois tenir envers

lui. Faut-il le provoquer, lui trouver un éditeur, lui loger une

balle dans la tête, lui faire des excuses, le souffleter, patronner sa

candidature, le tuer, le ressusciter, le calotter, l'adorer...

--C'est vrai tout de même, mon pauvre ami, vous avez à peu près fait

tout cela.

--Si vous m'en gardiez au moins un atôme de reconnaissance.

--Oh! duc, c'est vous qui me devez de la gratitude pour les services que

je vous demande.

--C'est juste. Merci de me rappeler aux vrais principes de la

galanterie. Mais enfin, veuillez, de grâce, me faire connaître quel

visage il me faudra faire à votre voleur favori, la prochaine fois que

j'aurai l'heur de le voir?

Blanche était profondément vexée de voir son mari la «blaguer».

Elle essayait bien de lui riposter par quelques-unes de ses pointes

habituelles, mais son état de préoccupation émoussait les traits les

plus acérés de son carquois.

Contrairement à ce qui se passait d'ordinaire, le duc, ce soir-là, eut

un avantage marqué sur la duchesse et parvint, en très peu de temps, à

l'exaspérer. Aussi, quand il lui fit la proposition de passer la soirée

avec elle ou de l'emmener dans le monde, provoqua-t-il cette simple

réponse, sèchement formulée:

--Allez donc à votre club, ou à votre...

--Ou à mon...

--Ne m'agacez pas... ou je vous lâche le mot... Bonsoir.

Le duc sortit le sourire aux lèvres.

Quelques minutes après on apportait à la duchesse une lettre dont elle

reconnut l'écriture et qu'elle décacheta fiévreusement. Elle lut:

«Ma chère cousine,

«Nous avons demain une permission de minuit. Pourrai-je obtenir

l'insigne faveur d'être de nouveau choisi par vous comme lecteur

extraordinaire? J'ose vous assurer que je mérite bien quelque

amabilité de votre part: Je suis allé l'autre jour, par amour

pour vous, tirer les oreilles à ce misérable Mérigue qui a filé

doux comme un agneau, et a péremptoirement refusé de se mesurer

avec moi sur le terrain. A demain, chère cousine.

«Veuillez d'un tout petit mot accueillir ma très humble

supplique.

«Votre affectionné cousin,

«ROBERT».

La duchesse répondit à son médiateur plastique:

«Venez à neuf heures et demie.»

«VANNES, DUCHESSE DE LARGEAY.»

«_P.S._--Soyez un peu vraisemblable dans le récit de vos

prouesses.»

Blanche, à la lecture de l'épître élaborée par son jeune parent, le

dépit et l'agacement aidant, fut prise tout à coup du désir très net

de renouveler la pantomime galante du dimanche précédent, en y ajoutant

même quelques fioritures encore inédites. Quant à Robert de Vaucotte, il

n'eut pas plus tôt lu la réponse affirmative de sa cousine qu'il prit le

solennel engagement devant la poignée de son sabre de ne pas se laisser

berner comme la dernière fois et d'obtenir de plus sérieuses faveurs...

Blanche attendit l'heure qu'elle avait fixée au candidat cavalier en

dînant seule au cabaret du Lion-d'Or, à l'effet d'émoustiller un peu son

humeur tant par la nourriture pimentée des mets de restaurant que par

l'éclat des lumières et le va et vient des jeunes élégants autour du

linge éclatant des petites tables.

Cependant l'abbé de la Gloire-Dieu avait résolu ce soir-là d'avoir une

entrevue avec la duchesse pour éclaircir l'affaire si étrange du procès

Mérigue, et tâcher, par suite des renseignements qu'il pourrait obtenir,

d'être de quelque utilité à son pauvre ami. Sans prévoir la vérité

des faits dans son intégralité monstrueuse, il connaissait assez les

personnages du drame qui venait de se dérouler, et en particulier la

duchesse, sa pénitente, pour avoir la certitude morale de l'innocence de

Jacques, et de quelque trame machiavélique ourdie par Mme de Largeay.

Il ne s'arrêta point à la considération que sa visite vespérale pourrait

être critiquée. Après avoir terminé sa journée d'apôtre et rempli toutes

les obligations de son ministère paroissial, il allait droitement et

simplement accomplir ce qu'il croyait une bonne oeuvre, sans s'inquiéter

de ce que les malveillants seraient capables de dire ou de penser.

L'abbé se présenta à neuf heures à l'hôtel de Largeay et se fit

introduire d'autorité dans le salon, où il trouva déjà couché sur un

divan le jeune Robert de Vaucotte. Robert s'était jadis confessé au

premier vicaire de Saint-Barthélémy, il le respectait et le craignait;

son désappointement égala sa gêne quand, au lieu des volants de soie

rouge qu'il attendait, il vit onduler à ses yeux les plis noirs de la

soutane du prêtre.

--Vous ici, Robert, seul à cette heure! Que faites-vous, mon enfant?

demanda l'abbé de la Gloire-Dieu.

--Ah! bonjour, monsieur l'abbé... je suis bien charmé... je ne pensais

pas à vous... J'attends ma cousine qui va venir à neuf heures et demie.

--Je vous conseille de vous retirer, mon enfant. J'ai de graves

questions à traiter avec la duchesse.

--Mais elle m'a donné rendez-vous, monsieur l'abbé.

--Eh bien, dit le vicaire en fronçant le sourcil, je me charge de lui

dire que je vous ai renvoyé.

--Mais, monsieur l'abbé... monsieur l'abbé...

--Laissez-moi seul ici, Robert, retirez-vous, mon enfant.

Vaucotte n'osa point résister à l'injonction de l'abbé, prononcée d'une

voix ferme et douce.

Il sortit lentement du salon et alla se blottir dans la salle à manger

en se disant: «Quand il aura fichu le camp, je reviendrai. En voilà

encore un qui ne me prend guère au sérieux.»

A neuf heures et demie très précises, le coupé de la duchesse s'arrêta

devant le perron de l'hôtel. Elle en sortit leste, pimpante, éméchée,

jeta précipitamment son chapeau et sa casaque dans l'antichambre et

demanda au laquais de service:

--M. le comte de Vaucotte est-il arrivé?

--Oui, madame la duchesse, lui fut-il répondu.

Elle s'élança dans le salon: La haute et maigre silhouette de l'abbé

de la Gloire-Dieu émergeait seule parmi le clair obscur des lampes

baissées.

La duchesse poussa un petit cri de surprise désagréable.

--J'ai à vous entretenir d'une importante question, madame, dit le

premier vicaire, aussi me suis-je permis de me présenter devant vous à

une heure un peu insolite. Je compte que vous voudrez bien m'excuser?

--Certainement, monsieur l'abbé... Excusez vous-même mon étonnement.

J'attendais... un de mes cousins.

--Je l'ai trouvé ici, madame, il n'y a pas vingt minutes. Je connais

très bien Robert... bon enfant, un peu trop léger, peut-être... Bref,

il eût empêché ou gêné notre entretien. Je l'ai prié de se retirer. Il a

déféré au voeu que je lui exprimais.

--Ce nigaud de valet de chambre qui me dit que mon cousin est là, et

ne m'avertit pas même de votre présence, observa Blanche sur un ton peu

gracieux.

--Ne grondez pas vos gens, madame la duchesse. Ils ont rempli toutes

leurs instructions. J'ai même eu quelque difficulté à pénétrer

jusqu'ici, mais j'étais décidé à forcer la porte.

--Êtes-vous belliqueux ce soir, dit Blanche en essayant de sourire.

--Oh! madame, reprit l'abbé; ce que j'ai à vous dire est très sérieux.

--Ah! fit Blanche anxieuse et intimidée.

--Ma chère enfant, excusez cette appellation peu mondaine, mon âge me

donne quelque droit à l'employer... Je vous ai baptisée, je vous ai fait

faire votre première communion. Vous voulez bien vous adresser à moi

de temps en temps pour éclairer et diriger votre conscience... Ne voyez

toutefois en ce moment ni le prêtre, ni le confesseur, ni le directeur,

mais un ami... affligé; un de vos meilleurs amis, j'en puis jurer, l'ami

de votre âme.

Blanche, troublée, ne répondit rien. L'abbé poursuivit:

--Vous avez accusé M. de Mérigue d'une action infâme, je vous adjure, au

nom du Dieu qui nous entend et qui nous jugera, de m'avouer la vérité.

La duchesse garda le silence.

--Vous vous taisez, mon enfant. C'est là un aveu d'une formidable

éloquence, je l'interprète ainsi: «J'ai porté contre ce jeune homme une

accusation calomnieuse.» Niez un peu, je vous prie. Niez donc... vous

vous taisez... Une troisième fois, par Jésus-Christ notre Seigneur,

opposez-moi une négation si vous n'êtes point coupable... Rien, rien...

quel crime horrible, mon enfant!... Maintenant, pourquoi avez-vous

commis cet acte odieux?

--Oh! monsieur l'abbé, je me sens bien souffrante!...

--Pourquoi avez-vous commis ce forfait? M. de Mérigue vous aimait...

Vous l'aimiez peut-être... N'est-il pas vrai?

--Monsieur l'abbé, vous me torturez.

--Encore un aveu, ma pauvre enfant... mais ce jeune homme autrefois

était en droit de vous aimer, et vous-même pouviez lui rendre amour

pour amour. Vous êtes aujourd'hui la duchesse de Largeay. Il vous est

interdit de penser l'un à l'autre.

--Oh! monsieur l'abbé, de grâce...

--Il fallait l'épouser, si vous l'aimiez... Du jour de votre mariage

votre devoir était de l'oublier comme il vous a oubliée lui-même.

--Il m'a oubliée!... il m'a oubliée... que dites-vous?...

--Calmez les cris de vos passions. Vous n'avez plus le droit de faire

entendre que les gémissements de votre pénitence. Que s'est-il passé

entre vous? Je l'ignore. Toujours est-il que vos sentiments illicites

probablement repoussés par cet honnête homme...

--Il vous a donc tout dit?

--Rien, mon enfant, rien. Laissez-moi poursuivre; je disais que votre

amour déshonnête, probablement repoussé, avait dû, sous l'influence de

quelque accès de folie, se transformer en un mouvement de colère féroce.

Quand nous laissons dominer notre âme par ces deux passions, la

luxure et la violence, il n'y a pas de monstruosités dont nous soyons

incapables. Et vous, madame, enfant de Dieu et de l'Église, élevée par

une mère chrétienne, croyant à notre sainte religion et la pratiquant,

vous, placée au sommet de l'échelle sociale pour donner l'exemple aux

faibles et aux petits; vous, dont les mains servent de canal aux divines

aumônes; vous, qui faites chaque matin votre prière devant le crucifix,

et qui courbez votre front dans l'ombre des temples; vous, qui

vous indignez contre les blasphèmes proférés et contre toutes les

profanations accomplies dans le monde; vous, qui n'avez pas assez

de dégoûts et assez de flétrissures pour stigmatiser la débauche des

malheureuses qui meurent de faim; vous, la duchesse de Largeay, infidèle

à votre foi, à votre honneur, à votre Dieu, vous précipitez de gaieté de

coeur dans un abîme d'opprobre, un homme irréprochable, parce qu'il vous

respecte, vous ayant aimée!

--Purifiez-moi, mon père, sanglota la duchesse brisée.

--Je ne le puis en cet instant et en ce lieu. Venez me trouver demain

à l'église. Je suis venu ce soir essayer d'éveiller au fond de votre

conscience les échos de nos enseignements et de nos exhortations.

Je bénis le Seigneur, car je ne crois pas avoir parlé en vain.

Répondez-moi, êtes-vous coupable et vous repentez-vous?

--Oui, mon père, soupira Blanche à voix basse.

--Bien, mon enfant, mais sachez que ceci n'est rien. Il faut expier

et réparer. Je vous épouvanterais si je vous exposais comment les

chrétiennes des temps anciens auraient fait pénitence de pareilles

indignités. Qu'auriez-vous cependant à m'objecter si je vous disais:

«Pour recevoir l'absolution, vous confesserez à la justice toute

l'étendue de votre crime, vous consentirez à être avilie à tous les

yeux, vous subirez dans quelque prison obscure, côte à côte avec la

lie des misérables, la peine édictée dans les codes humains contre la

calomnie et le faux témoignage; après cette expiation préliminaire et

insignifiante, vous revêtirez une robe de bure dans un monastère de

carmélites, et, séparée à jamais du monde par une grille de fer, vous

pleurerez toute votre vie la honte et l'horreur de votre forfait.»

Dites-le-moi, en vérité, si je vous tenais un pareil langage,

trouveriez-vous dans votre coeur ou dans votre conscience la force de me

répondre: «Mon Père, vous dépassez la volonté de Dieu!»

--Grâce, grâce! murmurait la duchesse agenouillée.

--Debout, madame, vous ne pouvez rester ainsi... Eh bien! si vous

eussiez vécu au temps de la primitive Église, une pénitence semblable

vous eût été imposée. Mais Dieu proportionne la rigueur de ses ordres à

l'abaissement de nos caractères et à la lâcheté de nos moeurs... Voici

la réparation que je vous demande d'accorder à votre victime... Vous

m'autoriserez verbalement à écrire à sa famille désolée, que M. de

Mérigue a été condamné sur de fausses apparences, et que le fait qui a

donné lieu aux poursuites est tout entier à son honneur. J'ajouterai

que l'auteur, repentant des infortunes de ce jeune homme, m'a chargé

expressément d'être auprès des siens l'interprète de la vérité...

--Mon père, répondit la duchesse, qu'il soit fait ainsi que vous le

décidez.

--Et maintenant, ma pauvre enfant, priez le bon Dieu qu'il vous

pardonne...

L'abbé de la Gloire-Dieu se leva sur ces dernières paroles. Il salua la

duchesse anéantie et sortit lentement. Quand il se fut éloigné, Blanche

entendit un pas rapide approcher du salon. La porte s'ouvrit bientôt.

C'était Robert de Vaucotte.

--Ah! chère cousine, s'écria-t-il, vous êtes enfin libre!

La duchesse considéra le Saint-Cyrien avec la stupeur d'une personne

qui passerait subitement de l'audition du _Dies iræ_ à l'exécution d'un

opéra bouffe. Elle laissa errer sur le futur cavalier un regard empreint

d'une compassion dédaigneuse.

--Eh bien! cousine, poursuivit Robert, quelle lecture désirez-vous que

je fasse ce soir?

Blanche lui répondit:

--Lisez donc dans votre _Indicateur_ l'heure prochaine du train de

Versailles!

XVII

MISÉRICORDE!

En sortant du Ministère de la justice, M. Gilet s'était immédiatement

rendu auprès de Jacques et lui avait fait connaître qu'il allait être

gracié. Une scène émouvante eut lieu entre ces deux hommes que des

circonstances bien singulières avaient réunis par les liens de l'amitié.

L'ancien commissaire, qui avait espéré un acquittement, n'estimait

point avoir payé sa dette de reconnaissance et accusait lui-même son

impuissance et son incapacité.

Le poète, au contraire, peu habitué à voir pratiquer autour de lui des

actes d'abnégation, était profondément touché à l'aspect de cet homme

qui venait de briser sa carrière pour venir le défendre.

--Si l'un de nous reste l'obligé de l'autre, dit-il à M. Gilet, c'est

moi sans aucun doute. Le service que je vous ai rendu m'a coûté un

simple geste, un mouvement de bras, le premier passant venu eût agi de

même, tandis que vous vous êtes sacrifié, et je déclare hautement que je

ne connais pas deux hommes au monde capables de tenir une conduite comme

la vôtre.

Dès qu'il eut la certitude d'être gracié, Jacques de Mérigue fit ses

préparatifs de départ. Tous ses plans étaient renversés, toutes ses

espérances ruinées, tous ses rêves évanouis au vent de la réprobation

publique. Il n'avait plus qu'à reprendre le chemin de son pauvre

Limousin et à passer auprès de sa famille le reste d'une vie obscure et

inutile. Cette pensée l'accablait. Se voir dans toute la force de l'âge

et du talent, avoir pleine conscience d'une énergie et d'une valeur

universellement admirées, s'estimer légitimement capable d'arriver aux

destinées les plus brillantes, et, subitement, pour jamais, d'une façon

irrémissible, se briser les reins dans une chute ignominieuse!

Et ce n'étaient pas là ses plus cruelles réflexions.

Ce qui infligeait à son âme une incomparable douleur, c'était l'idée que

son vieux père, sa mère, tous les siens, pourraient le croire coupable

en dépit de ses dénégations. Joseph de Mérigue avait écrit à son fils

qu'il ajoutait foi à ses protestations d'innocence, mais qu'il le

suppliait de lui dévoiler toute la vérité.

Or, Jacques se regardait comme tenu d'honneur à ne plus révéler à

personne les tristes circonstances de son malheur. Il avait tout avoué

à son ami le baron de Sermèze en vertu de cette disposition d'esprit,

singulière peut-être, mais bien fréquente, qui établit entre les amis

intimes des liens plus étroits que les liens même de la famille.

La confidence faite au duc avait été le corollaire obligatoire, on s'en

souvient, de la révélation faite à l'ami. Actuellement Mérigue avait

pris, au sujet de son infortune, la résolution d'un silence éternel,

sans se dissimuler que cette ligne de conduite ferait naître autour de

lui de bien pénibles soupçons. Il était abîmé dans ces réflexions quand

il reçut la visite de l'abbé de la Gloire-Dieu.

--Comme je m'y suis engagé, lui dit le prêtre, je vous apporte une bonne

nouvelle, mon cher enfant.

Mérigue regarda le premier vicaire d'un air triste et incrédule.

--Je suis en mesure, continua l'abbé, d'amener dans l'esprit de votre

famille la pleine et entière conviction de votre innocence absolue.

--Ah! si vous faisiez cela, monsieur l'abbé, vous me rendriez la moitié

de ma vie... mais vous m'étonnez beaucoup. Je nierai jusqu'à la mort,

c'est tout ce que je puis faire.

--Ayez confiance en Dieu, Jacques, vous méritez une réhabilitation,

c'est mon opinion inébranlable. Vous allez sans doute revenir au pays?

--Puis-je faire autre chose? Évidemment non. Les personnes les plus

indulgentes m'accorderont leur pitié. Je suis fini. Je renonce à la

conquête des astres.

--Non, non, cher enfant, quand on agit, comme vous l'avez fait, on va

plus loin que les étoiles, on monte au ciel.

Jacques garda le silence, mais il comprit que l'esprit et le coeur du

prêtre avaient l'intuition de la vérité.

L'abbé de la Gloire-Dieu poursuivit.

--Vous me préviendrez du jour de votre départ. Ce jour-là même j'écrirai

à M. le comte votre père. Et je vous donne ma parole de prêtre et

d'honnête homme, qu'après avoir lu la communication que je vais avoir

l'honneur de lui faire, le chef de votre bonne et sainte famille ne

reniera pas son fils, le représentant de son nom.

Jacques remercia le digne ecclésiastique, mais il considéra ses paroles

comme une simple consolation et n'ajouta guère foi à la possibilité de

ses promesses. Il prit la résolution de partir dès le lendemain soir.

Il écrivit dans ce sens au baron de Sermèze, à l'abbé et au vieux comte

Joseph. Sermèze vint passer une partie de la journée avec son ami et

l'aida à préparer son pauvre petit bagage. A six heures du soir, Jacques

se retrouva seul. Le départ du train était à neuf heures. Toutes ses

petites dettes une fois acquittées, et quelques légères emplettes

effectuées, il restait au poète quarante francs: Le prix d'une voiture

pour le conduire à la gare et le montant de son billet en troisième

classe.

Il se préparait à faire un repas plus que modeste, lorsque la sonnette

de son antichambre fit entendre un léger tintement. Mérigue hésita

à ouvrir croyant à une illusion, le tintement recommença presque

imperceptible comme le dernier soupir d'un moribond, Mérigue ouvrit

sa porte. Une femme tout en noir parut sur le seuil. Jacques recula

jusqu'au milieu de sa chambre et croisa ses bras sur sa poitrine. La

duchesse de Largeay s'arrêta à deux pas de sa victime.

--C'est moi, fit-elle d'une voix si faible et si brisée, que le poète en

ressentit une étrange commisération.

Il répondit doucement.

--Vous souffrez, Madame? Qu'avez-vous?

La duchesse releva son voile et jeta à Jacques un regard suppliant.

L'angoisse de l'amour désespéré et du repentir douloureux contractait

son visage pâle comme une figure d'albâtre. Aucun bijou. Aucune parure.

Pas le plus petit ruban de soie. La tenue morne du grand deuil.

Et subitement, Blanche de Largeay tomba à genoux. Jacques de Mérigue,

éperdu, cachait sa figure dans ses mains. Il entendait monter vers lui,

murmurée vaguement comme une oraison mortuaire, la prière de celle qu'il

avait aimée, et qui faisait palpiter encore toutes les fibres de son

coeur mutilé.

Excelsior: Roman parisien · 第 14 / 15 段