--Ce que je veux, Jacques!... Je veux le prendre dans mes bras, ce

malheureux dont vous parlez, je veux effacer jusqu'à la dernière trace

de ses peines et de ses chagrins, je veux lui faire oublier tous les

jours sombres de sa jeunesse, et le rendre le plus fortuné, le plus

glorieux des hommes.

--De grâce, madame, ne raillez pas. Ne vous donnez pas la volupté de

vanter à un aveugle les charmes du jour, à un mourant les délices de

la vie. Je n'ai présentement qu'un désir: arracher de mon âme jusqu'au

souvenir de votre nom.

--Vous me dites des choses pareilles, Jacques, et vous m'accusez d'être

cruelle. C'est vous qui l'êtes pour moi et pour vous-même.

--Non, madame, je suis juste.

--Dites: souverainement inique... ingrat à un degré révoltant. Tenez

encore, un mot bien en situation! avec tout votre esprit, et tout votre

talent, vous êtes ridicule... non... Jacques... pardonnez-moi cette

parole, c'est mon exaspération qui l'a prononcée.

--Je vous renouvelle ma première question. Où voulez-vous en venir?

--Ah! vous êtes par trop... simple.

--Vous pouvez faire défiler toutes les aménités de votre vocabulaire.

--Je suis venue... m'emparer de vous, et vous aimer.

--Je ne suis pas l'arbitre de vos sentiments. Pour ce qui me concerne,

je vous jure que vous ne vous rendrez point maîtresse de moi, et que je

ne vous aimerai... jamais!...

--Vous mentez, Jacques.

--Je n'ai jamais menti.

--Ne jouez donc pas sur les mots. Le coeur qui bat dans votre poitrine

et qu'il me semble voir heurtant à coups précipités la prison qui

l'enserre pour se révéler au grand jour, votre coeur dément tout bas

l'impitoyable rigueur de vos paroles. Quel dommage qu'il soit muet. Mais

patience, si vous le comprimez trop, ses sentiments intimes jailliront

malgré vous, en frémissements, en soupirs, en cris peut-être, qui seront

la condamnation de votre orgueil et le triomphe de mon amour.

--Jamais.

--Oh! j'ai le temps, monsieur de Mérigue, nous verrons bien qui se

lassera le premier.

--Qu'est-ce à dire, madame?

--C'est-à-dire que je suis ici, et que je n'en sortirai que poussée

par les épaules... ah! vous pouvez compléter la gracieuseté de votre

réception. Frappez-moi, jetez-moi à terre, ce sera digne de vous... ou

bien encore, tenez... allez chercher mon mari!

--Vous m'insultez, madame.

--Dites-lui que je veux le tromper et priez-le de venir me couper la

gorge.

--Je ne réponds pas un accès de démence, je vous prie le plus

respectueusement possible de vouloir bien abandonner vos projets, et me

laisser à ma solitude.

--Vous me mettez à la porte, monsieur?

--En aucune façon, madame.

--Alors, je reste.

--En ce cas, il me sera peut-être permis de m'en aller.

--Jamais de la vie, c'est une grossièreté... vous injuriez une femme

sans défense.. oh! ne m'irritez pas davantage, car je ne sais pas ce que

je vous dirais.

--Ni moi non plus, madame, car vous m'avez tout dit.

--Quand cela, s'il vous plaît?

--Quand à la demande de votre main, que je vous fis au printemps

dernier, vous répondîtes: «Je vais sonner mes gens pour vous faire

reconduire.»

--Laissez donc cela, Jacques, c'était une colère d'enfant. Vous auriez

dû en rire et ne pas vous emparer d'un mot échappé à une jeune fille

interloquée, pour torturer sans pitié une femme qui vient se livrer à

vous.

--Vous n'aviez nullement l'apparence d'une jeune fille vexée, madame,

mais bien l'attitude d'une femme outragée. Si l'amour honnête et loyal

que je vous offrais alors était une insulte, comment pourriez-vous

donc qualifier celui que vous réclamez aujourd'hui, si je commettais

l'indignité de tomber dans vos bras?

--Voyons, Jacques, reprit la duchesse après une pause de quelques

instants, causons un peu, sans nous fâcher, et sans employer de grands

mots. Vous savez ce qui se passe à propos de votre candidature?

--Oui, madame.

--Le Comité la repousse et vous préfère M. Belin.

--Je sais tout cela, madame. M. Belin est un homme de grand mérite.

--Vous n'avez eu pour vous que la voix du duc de Largeay.

--Je vous prie, madame, de vouloir bien lui transmettre l'expression de

ma plus vive gratitude.

--Ce n'est pas la peine... il a agi d'après mes ordres. Vous voilà

renseigné.

--Alors, madame, c'est vous que je remercie.

--Mais cela n'est rien, c'est une manifestation platonique.

--Je l'apprécie néanmoins.

--Alors vous persistez dans vos projets?

--Certes.

--Où trouverez-vous les cinq ou six mille francs qui vous sont

nécessaires?

--Je n'ai que des ressources restreintes. Je ferai peu de publicité. Je

suppléerai à ce qui manquera de ce côté-là par mon activité personnelle.

--C'est chimérique, vous échouerez. Que voulez-vous faire sans Comité et

sans argent?

--J'ai le peuple avec moi.

--C'est insuffisant. Il vous faut un groupe d'amis haut placés et des

fonds. Je suis en train de songer au groupe en question. Je sais que le

due de Belverana consentira à le présider. Quant aux trois cents louis

qui vous sont indispensables... eh bien, Jacques, les voilà!

Et la duchesse Blanche ouvrit brusquement le portefeuille dont elle

s'était munie, et l'étala grand ouvert sur la table du poète.

Mérigue, foudroyé, recula jusqu'à la fenêtre. Puis, à la pensée de cette

femme qui venait acheter son amour et lui en lancer d'avance le prix à

la face en billets de banque, il sentit bouillonner en son âme la plus

épouvantable des colères.

Saisissant le portefeuille de la main droite et la duchesse de la main

gauche, il jeta au front de Blanche la liasse de banknotes qui tarifait

son déshonneur. Puis, confus de cet acte de violence, il tomba sur une

chaise et prit sa tête dans ses mains. La duchesse, d'abord terrifiée,

n'eut pas un geste, pas un cri. Elle demeura un instant immobile, puis

un sourire affreux vint illuminer sa figure pâle. Elle reprit ses trente

deniers et sortit lentement.

Arrivée au seuil de la chambre, Blanche dit d'une voix saccadée: «A

revoir, monsieur», et referma sur elle la première porte. Puis, avisant

une vieille jaquette suspendue à un porte-manteau, elle glissa dans une

des poches un billet de mille francs:

--Ah! orgueilleux exécrable, murmurait-elle en descendant le long

escalier, tu m'as deux fois vaincue, tu me soufflettes aujourd'hui. A

moi la dernière manche!

XI

LES ANGOISSES DE M. GILET

La duchesse de Largeay, en quittant la rue des Saints-Pères, se rendit

droit au bureau du commissaire de police. Elle demanda à parler à M.

le commissaire en personne et, sur le vu de sa carte, on l'introduisit

immédiatement dans la pièce la plus retirée du commissariat où se tenait

M. Gilet. Le magistrat, qui à toutes ses autres qualités joignait une

éducation parfaite, se leva respectueusement, salua avec déférence

son illustre visiteuse et lui indiqua d'un geste plein d'urbanité le

fauteuil de velours vert situé à la gauche de son bureau. Avec son

flair habituel, M. Gilet vit dans le visage crispé et bouleversé de la

duchesse qu'il devait s'agir d'une question grave.

--Madame la duchesse, fit-il avec une inclination de tête, je désire

vivement que ce ne soit pas une triste communication qui me vaille

l'honneur de votre visite.

--Hélas! monsieur le commissaire, nous ne dirigeons pas les événements,

nous les subissons; ce que j'ai à vous confier dépasse tout ce que

l'imagination peut concevoir. C'est à croire que je rêve et que je me

trouve sous l'impression d'un hideux cauchemar.

--Veuillez vous remettre, madame la duchesse, j'occupe une position

où je reçois tous les jours de bien terribles confidences, et je vous

avouerai que, malheureusement, rien au monde ne saurait m'étonner.

--Vous avez, sans aucun doute, entendu parler de M. Jacques de Mérigue,

candidat aux dernières élections municipales?

--Assurément, madame la duchesse.

--Jeune homme d'avenir, plein de talent et d'énergie, doué de facultés

oratoires tout à fait remarquables!

--Je sais tout cela, madame la duchesse.

--Eh bien! monsieur le commissaire, ce que vous ne savez pas, ce dont

vous ne sauriez vous douter, ce que vous aurez peine à croire, ce qui

m'anéantit et me confond... Oh! non! c'est impossible... infâme...

inimaginable...

--Achevez, madame.

--M. de Mérigue... est... un misérable... un...

--De grâce, madame, achevez.

--Un... un voleur!

M. Gilet bondit sur son siège. Il s'attendait au récit de quelque

tentative de séduction et voilà qu'il se trouvait en présence du plus

vil, du plus ignoble de tous les crimes.

Et commis par qui? Par un jeune homme, qu'il jugeait à tous les points

de vue d'une nature supérieure, qu'il estimait, qu'il aimait, qui

lui avait sauvé la vie. Blanche aperçut bien vite sur le visage du

commissaire les traces d'une stupéfaction douloureuse; après quelques

secondes de silence, M. Gilet reprit la parole:

--Veuillez m'exposer, madame, les circonstances qui ont accompagné

l'acte délictueux auquel vous faites allusion.

--Très volontiers. Je suis venue pour cela. Je faisais une quête à

domicile pour les pauvres de M. l'abbé de la Gloire-Dieu. J'avais

prévenu par lettre les personnes auxquelles je comptais demander une

offrande. M. de Mérigue était du nombre. Au moment même où j'entrais

chez lui, il a avisé mon portefeuille d'un coup d'oeil rapide et a

beaucoup insisté pour m'en débarrasser. A peine l'a-t-il eu déposé sur

sa table qu'il s'est mis à parler avec une grande volubilité. Au moment

où il a cru mon attention détournée, il m'a subtilisé assez adroitement

un billet de mille francs. Vous savez, qu'il est candidat et n'a pas

un sou. J'ai paru ne m'être aperçue de rien et j'arrive tout droit chez

vous, monsieur le commissaire, pour vous prier d'agir immédiatement et

de saisir le corps du délit avant que le coupable ait eu le temps de le

faire disparaître.

M. Gilet avait appuyé son front sur sa main gauche et fermé un instant

les yeux. Lui aussi se croyait en proie à un mauvais rêve.

--Eh bien! monsieur, poursuivit Blanche, vous attendiez-vous à cela?

Vous que rien n'étonne, êtes-vous un peu surpris à cette heure?

--Je suis affligé, madame. Je ferai mon devoir; veuillez me dicter votre

déposition et la revêtir de votre signature.

Pendant que, dévorée d'une affreuse soif de vengeance, la duchesse

Blanche était en train de perdre celui qu'elle aimait pour le châtier de

sa résistance inébranlable et de l'affront qu'il venait de lui infliger,

le baron de Sermèze causait avec Jacques, auquel il apportait des

renseignements électoraux. Le baron avait trouvé son ami sous le coup

d'une émotion mal dissimulée, et attribuait cet état aux craintes que

Jacques pouvait concevoir sur l'issue de la campagne engagée.

--Tu as absolument tort de t'inquiéter, mon cher, je t'apporte les

meilleures nouvelles.

--Tu es bien aimable.

--J'ai fait avec plusieurs personnes fort entendues un pointage des plus

rigoureux, et je vais te communiquer le résultat de cette opération.

Évidemment, tu ne comptes pas sur la voix de M. d'Édelweis.

--Je n'y compte pas.

--Écoute-moi bien. Il y a vingt mille électeurs inscrits dans

l'arrondissement. Il n'y a jamais eu plus de quatorze mille votants. Les

républicains réuniront six mille voix environ au grand maximum. Restent

huit mille conservateurs de toutes nuances. Tu auras contre toi la

majorité des grandes familles, leurs gens et leurs fournisseurs. Presque

tout le peuple marchera avec toi. Or, en bonne arithmétique, la classe

populaire est plus nombreuse que la classe privilégiée. En mettant les

choses au pire, remporteras au moins de cinq cents voix sur M. Belin, et

il se produira un ballottage. M. Belin est un honnête et galant homme,

il ne peut faire autrement que de se désister en ta faveur, et te voilà

en chemin pour l'empire des étoiles.

--Tu as peut-être raison, cher ami. J'ai bien besoin de quelques

compensations de ce côté-là... Je suis bien malheureux.

--Bah, elle est mariée maintenant. Tu n'as jamais voulu en faire ta

maîtresse. Il faut donc absolument te consoler de l'envolement d'une

chimère, et mettre toutes tes forces à conquérir la situation positive

et brillante vers laquelle tu tends. Après ta réussite, toutes les

belles héritières afflueront vers toi: tu n'auras que l'embarras du

choix.

--Ah! puisses-tu dire vrai!... Comme ma pauvre famille serait

heureuse... Pauvre vieux père! Chère bonne mère. Mignonnes et douces

petites soeurs!

Comme Jacques achevait ces mots, un coup de sonnette retentissait à sa

porte. C'était le commissaire de police; M. Gilet, après avoir reçu

la plainte de Blanche, s'était immédiatement dirigé sur la rue des

Saints-Pères.

Par égard pour l'homme qu'il allait interroger, il avait tenu à paraître

seul et sans le cortège habituel de son secrétaire. Chemin faisant,

il songeait à la pénible mission qu'il avait à remplir, mais il se

consolait en se disant:

--Ce n'est pas possible, la duchesse est folle, tous s'éclaircira.

Il ne put s'empêcher de tendre la main à Jacques et pria poliment le

baron de Sermèze de vouloir bien se retirer pendant quelques minutes.

Sermèze pris congé de son ami en lui disant: «A ce soir, mon vieux, et

bon courage.»

--Monsieur de Mérigue, excusez-moi de vous déranger. Il y a parfois des

devoirs à remplir qui vous feraient souhaiter de vous briser bras et

jambes. Du reste, je suis certain d'avance que les explications que vous

allez me fournir réduiront ma mission au plaisir de vous avoir vu.

--Parlez, monsieur le commissaire.

--Eh bien, monsieur, je vous avouerai que la duchesse de Largeay me

semble avoir perdu l'esprit.

Mérigue fronça vivement le sourcil et ce mouvement de physionomie

n'échappa point au policier qui poursuivit:

--Cette dame vous accuse de lui avoir... excusez-moi un million de fois

d'employer un mot pareil... de lui avoir... volé mille francs... ici...

tout à l'heure.

Jacques partit d'un grand éclat de rire sonore et convulsif.

--Que dites-vous de cette inculpation, monsieur? ajouta le commissaire.

--Je dis, répondit Mérigue, que vous avez raison, la duchesse est montée

dans le rapide de Charenton.

--A la bonne heure... Vous l'avez vue tantôt, n'est-ce pas?

--Parfaitement, monsieur.

--Ici... dans votre domicile?

--Rien de plus exact.

--Elle venait pour une quête, m'a-t-elle dit.

Jacques hésita une seconde et vit qu'il n'y avait pas moyen de répondre

négativement.

--Oui, monsieur le commissaire, répliqua-t-il avec un soupir

d'épuisement et d'énervement.

--Je suis obligé de faire une perquisition, continua M. Gilet. Je vous

en demande pardon, mais comme cette formalité est indispensable et

tournera du reste à la confusion de la plaignante, j'espère que vous

daignerez ne pas m'en vouloir.

--Ah! vous pouvez fouiller et bouleverser; tout l'argent que je possède

est dans ce tiroir. Il y a tout juste six cents francs en or, produit de

mes économies sur mes émoluments de répétiteur.

Le commissaire constata l'assertion de l'inculpé et obtint de lui

l'assurance qu'il n'était point sorti depuis la visite de la duchesse.

--C'est bien, dit le magistrat, je crois que je puis interrompre ma

besogne, et vous demander simplement ce qui s'est passé entre vous et

Mme de Largeay!

--Je ne l'entends pas ainsi, Monsieur le commissaire. Je n'ai point

à redire notre conversation. La duchesse m'a accusé d'un fait précis.

Poursuivez le cours de vos constatations. Ce ne sera du reste pas bien

long. Mes meubles ne sont pas nombreux et je vais vous aider dans votre

travail.

Je puis vous certifier que vous trouverez plus de grains de poussière et

de toiles d'araignées que de billets de mille.

Sur les instances de Jacques, M. Gilet continua ses opérations de

recherche, le lit fut tourné et retourné, tous les tiroirs de la commode

et de la table minutieusement visités, tous les livres scrupuleusement

ouverts et feuilletés, Mérigue vida ses poches malgré les gestes du

commissaire qui se déclarait suffisamment édifié. Puis, ouvrant la porte

de l'antichambre: Il y a encore là au porte-manteau, dit-il, une vieille

défroque qui date de l'époque de mon baccalauréat, si vous désirez en

examiner les poches et en sonder les doublures?

Machinalement, M. Gilet mit une main dans la poche la plus apparente de

la guenille abandonnée et dit aussitôt:

--Vous y avez laissé un papier.

--Je ne crois pas, Monsieur le commissaire.

--Tenez le voilà! Ah! mon Dieu. Ah! mon Dieu. Ah! mon Dieu... un

billet... un billet de mille.

Le commissaire tremblant et abasourdi tenait le billet dans sa main

défaillante.

Jacques s'approcha vivement, vérifia le fait horrible, et en quelques

secondes sonda l'immense scélératesse de la femme humiliée qui se

vengeait. Il revint à sa table de travail, pencha sa tête sur ses

bras croisés et vit alors dans une sorte d'hallucination funèbre le

prodigieux écroulement de sa renommée et de sa fortune. Il n'avait pas

songé un instant à exposer la réalité des faits. Ses nobles instincts

de gentilhomme, unis à l'élévation de son âme, l'avaient averti qu'il ne

pouvait, même pour sauver son honneur, perdre une femme autrefois

aimée. Si quelque chose pouvait être plus colossal que l'infamie de son

accusatrice, c'était assurément la prodigieuse grandeur du sacrifice

qu'il allait accomplir. Évidemment il nierait jusqu'à la mort le fait

odieux qui lui était imputé, mais rien dans ses moindres paroles ne

laisserait transpirer une parcelle quelconque de la vérité. M. Gilet

épuisé d'émotions s'était assis et courbait la tête. Le billet de banque

lui avait échappé et étalait ses dessins bleus sur le parquet. Jacques

fut le premier à reprendre la parole.

--Monsieur le commissaire, dit-il d'une voix brisée, je n'ai pas volé

cette somme d'argent. Veuillez vous contenter de cette négation d'un

honnête homme. Je me refuse à vous faire connaître quoi que ce soit

au sujet de mon entretien avec la duchesse de Largeay. Toutes les

apparences sont contre moi, je n'essaie pas de me le dissimuler. Faites

votre rapport sur les choses que vous avez vues, relatez-les fidèlement

et prenez les conclusions que vous dictera votre conscience.

--Mais, Monsieur, reprit le fonctionnaire avec des larmes dans la voix,

si vous ne voulez pas entrer dans la voie des explications, en présence

de ce qui se passe, je ne puis conclure qu'à votre arrestation.

--Vous me croyez un voleur, Monsieur Gilet?

--Dieu m'est témoin, Monsieur, que je vous estime et que je vous admire

et que... je vous aime comme mon sauveur... et c'est pour cela que je

vous supplie, que je vous conjure, au nom de votre famille, de votre

honneur, de votre parti dont vous arborez le drapeau, du Dieu de justice

auquel nous croyons tous deux, de vouloir bien m'avouer toute la vérité.

--Jamais, Monsieur le commissaire, c'est dit.

--Je vous le répète, Monsieur de Mérigue, je vous crois innocent comme

je crois que le soleil existe, mais je serai le seul de mon avis...

voyons... vous avez eu peut-être avec la duchesse... des relations...

--Assez, Monsieur.

--Des relations, d'une nature...

--Assez, vous dis-je, arrêtez-moi, et taisez-vous.

M. Gilet tomba aux genoux de Mérigue. D'abondantes larmes s'échappèrent

de ses yeux si peu accoutumés à en verser et de profonds sanglots

soulevèrent sa poitrine où personne n'avait jamais soupçonné un coeur.

--Je vous en supplie, Monsieur de Mérigue.

--C'est inutile, répondit Jacques violemment ému, mais encore plus

exaspéré par l'insistance de son interlocuteur.

--Monsieur Jacques... Monsieur Jacques, au nom de ma vie qui vous

appartient puisque vous l'avez sauvée, ayez pitié de moi; admettez-vous

que vous devant l'air que je respire et la lumière que je vois je

devienne aujourd'hui le bourreau de votre honneur?

--Relevez-vous, Monsieur le commissaire, les sentiments que vous

manifestez vous élèvent et vous glorifient; aussi, soyez en bien

persuadé, quoi qu'il puisse arriver, je ne vous en voudrai pas. Ma

résolution est irrévocable, et croyez bien que si elle devait céder à

une considération quelconque, ce serait à la douleur de l'honnête et

brave homme que vous êtes: Donnez-moi la main, Monsieur Gilet.

Le commissaire serra fièvreusement la main que lui tendait le poète.

Puis il lui dit: Promettez-moi au moins de passer la frontière

cette nuit. Je retarderai jusqu'à demain l'envoi de mon rapport à la

préfecture de police. Fuyez, fuyez, vous en avez le temps. Partez ce

soir même pour la Belgique, demain ce ne serait plus possible.

--Jamais, Monsieur, ce serait avouer que je suis coupable!

XII

LE LECTEUR DE LA DUCHESSE.

De retour à l'hôtel de Largeay, Blanche fut saisie tout à coup d'un

violent désir de posséder Jacques. Son animosité contre lui n'était

point calmée, mais le souvenir de la scène qui venait de se passer, le

tableau de l'homme qu'elle admirait s'élançant sur elle, la saisissant

d'une main terrible et la frappant au visage, ce tableau se reproduisant

en son imagination avec une puissance étrange, excita dans l'âme et dans

les sens de la duchesse, une attraction irraisonnée et invincible vers

celui qui depuis deux mois remplissait toutes les aspirations de sa vie.

Elle répéta à son mari sèchement et brièvement le récit qu'elle avait

fait dans le cabinet du commissaire et Largeay lui répondit:

--Ma chère amie, je ne puis guère vous dire que tant pis pour vous. Ce

que vous auriez de mieux à faire serait une bonne fois de renoncer à

votre rôle de Rédemptrice des Damnés. Ce que je vois de plus regrettable

en tout cela, est le ridicule qui va me couvrir quand l'affaire aura

transpiré dans le public. Vous vous rappelez en effet que sur vos

instances j'ai soutenu à moi seul la candidature Mérigue contre tous les

membres du Comité. On me traitera de serin et de gogo, toutes épithètes,

qui seraient mieux appliquées... à d'autres, mais que je serai

obligé d'accepter sous peine de paraître plus... jobard encore. Je me

consolerais parfaitement de cette mésaventure, si elle vous décidait à

ne voir que des gens de notre monde. Dieu merci, il n'en manque pas...

quand vous en seriez réduite à la société du petit cousin de Saint-Cyr

qui se contente d'une tasse de thé et est un garçon très convenable,

cela vaudrait mieux que de courir après les deshérités de la fortune

pour rencontrer des escarpes et des brigands.

De toute l'admonestation maritale, Blanche n'avait retenu qu'une phrase,

celle où il était fait allusion à Robert de Vaucotte, et sa pensée,

faute de mieux, se mit à errer machinalement et sans grand enthousiasme

autour des épaulettes et du panache dont s'enorgueillissait le jeune

Saint-Cyrien. Elle le trouvait bien fade ce pauvre cousin, si prévenant,

et si attentionné, et la perspective de se consoler avec la conversation

et la compagnie si «bahutée» du melon n'était point capable de lui faire

oublier ses soucis et ses chagrins. Tout à coup elle porta rapidement

sa main à son front comme pour saisir au vol le passage d'une idée

lumineuse: elle saisit son block notes et traça au galop les lignes

suivantes:

«Mon cher Robert,

«Je dîne seule demain soir dimanche. Vous seriez bien aimable de

venir me tenir compagnie. Vous resterez avec moi jusqu'à

l'heure de votre Crampton; j'espère que vous n'avez pas d'autres

projets. Je serais désolée de vous priver d'une distraction pour

m'en procurer une autre à moi-même. Je vous attends donc sans

cérémonie.

«Votre cousine,

«BLANCHE»

Le nourrisson de Mars fut transporté au quatorzième ciel à la lecture de

cette missive. Il en sauta de joie, s'en frotta les mains, jeta un coup

d'oeil plein d'orgueil légitime sur sa tunique bleue et sur son pantalon

rouge, et brandit même son sabre d'apprenti cavalier. Il fut d'une

sagesse exemplaire au cours du «Pendu» et se surpassa lui-même comme

«fana» «du pète sec». Il embrassa à plusieurs reprises l'épître odorante

où s'étalaient les pattes de mouche de la duchesse et ne put s'empêcher

de montrer les dites pattes à quelques amis intimes qui le traitèrent de

rude veinard. Puis il répondit à son estimable parente:

«Bien chère cousine,

Excelsior: Roman parisien · 第 11 / 15 段