malheureux dont vous parlez, je veux effacer jusqu'à la dernière trace
de ses peines et de ses chagrins, je veux lui faire oublier tous les
jours sombres de sa jeunesse, et le rendre le plus fortuné, le plus
glorieux des hommes.
--De grâce, madame, ne raillez pas. Ne vous donnez pas la volupté de
vanter à un aveugle les charmes du jour, à un mourant les délices de
la vie. Je n'ai présentement qu'un désir: arracher de mon âme jusqu'au
souvenir de votre nom.
--Vous me dites des choses pareilles, Jacques, et vous m'accusez d'être
cruelle. C'est vous qui l'êtes pour moi et pour vous-même.
--Non, madame, je suis juste.
--Dites: souverainement inique... ingrat à un degré révoltant. Tenez
encore, un mot bien en situation! avec tout votre esprit, et tout votre
talent, vous êtes ridicule... non... Jacques... pardonnez-moi cette
parole, c'est mon exaspération qui l'a prononcée.
--Je vous renouvelle ma première question. Où voulez-vous en venir?
--Ah! vous êtes par trop... simple.
--Vous pouvez faire défiler toutes les aménités de votre vocabulaire.
--Je suis venue... m'emparer de vous, et vous aimer.
--Je ne suis pas l'arbitre de vos sentiments. Pour ce qui me concerne,
je vous jure que vous ne vous rendrez point maîtresse de moi, et que je
ne vous aimerai... jamais!...
--Vous mentez, Jacques.
--Je n'ai jamais menti.
--Ne jouez donc pas sur les mots. Le coeur qui bat dans votre poitrine
et qu'il me semble voir heurtant à coups précipités la prison qui
l'enserre pour se révéler au grand jour, votre coeur dément tout bas
l'impitoyable rigueur de vos paroles. Quel dommage qu'il soit muet. Mais
patience, si vous le comprimez trop, ses sentiments intimes jailliront
malgré vous, en frémissements, en soupirs, en cris peut-être, qui seront
la condamnation de votre orgueil et le triomphe de mon amour.
--Jamais.
--Oh! j'ai le temps, monsieur de Mérigue, nous verrons bien qui se
lassera le premier.
--Qu'est-ce à dire, madame?
--C'est-à-dire que je suis ici, et que je n'en sortirai que poussée
par les épaules... ah! vous pouvez compléter la gracieuseté de votre
réception. Frappez-moi, jetez-moi à terre, ce sera digne de vous... ou
bien encore, tenez... allez chercher mon mari!
--Vous m'insultez, madame.
--Dites-lui que je veux le tromper et priez-le de venir me couper la
gorge.
--Je ne réponds pas un accès de démence, je vous prie le plus
respectueusement possible de vouloir bien abandonner vos projets, et me
laisser à ma solitude.
--Vous me mettez à la porte, monsieur?
--En aucune façon, madame.
--Alors, je reste.
--En ce cas, il me sera peut-être permis de m'en aller.
--Jamais de la vie, c'est une grossièreté... vous injuriez une femme
sans défense.. oh! ne m'irritez pas davantage, car je ne sais pas ce que
je vous dirais.
--Ni moi non plus, madame, car vous m'avez tout dit.
--Quand cela, s'il vous plaît?
--Quand à la demande de votre main, que je vous fis au printemps
dernier, vous répondîtes: «Je vais sonner mes gens pour vous faire
reconduire.»
--Laissez donc cela, Jacques, c'était une colère d'enfant. Vous auriez
dû en rire et ne pas vous emparer d'un mot échappé à une jeune fille
interloquée, pour torturer sans pitié une femme qui vient se livrer à
vous.
--Vous n'aviez nullement l'apparence d'une jeune fille vexée, madame,
mais bien l'attitude d'une femme outragée. Si l'amour honnête et loyal
que je vous offrais alors était une insulte, comment pourriez-vous
donc qualifier celui que vous réclamez aujourd'hui, si je commettais
l'indignité de tomber dans vos bras?
--Voyons, Jacques, reprit la duchesse après une pause de quelques
instants, causons un peu, sans nous fâcher, et sans employer de grands
mots. Vous savez ce qui se passe à propos de votre candidature?
--Oui, madame.
--Le Comité la repousse et vous préfère M. Belin.
--Je sais tout cela, madame. M. Belin est un homme de grand mérite.
--Vous n'avez eu pour vous que la voix du duc de Largeay.
--Je vous prie, madame, de vouloir bien lui transmettre l'expression de
ma plus vive gratitude.
--Ce n'est pas la peine... il a agi d'après mes ordres. Vous voilà
renseigné.
--Alors, madame, c'est vous que je remercie.
--Mais cela n'est rien, c'est une manifestation platonique.
--Je l'apprécie néanmoins.
--Alors vous persistez dans vos projets?
--Certes.
--Où trouverez-vous les cinq ou six mille francs qui vous sont
nécessaires?
--Je n'ai que des ressources restreintes. Je ferai peu de publicité. Je
suppléerai à ce qui manquera de ce côté-là par mon activité personnelle.
--C'est chimérique, vous échouerez. Que voulez-vous faire sans Comité et
sans argent?
--J'ai le peuple avec moi.
--C'est insuffisant. Il vous faut un groupe d'amis haut placés et des
fonds. Je suis en train de songer au groupe en question. Je sais que le
due de Belverana consentira à le présider. Quant aux trois cents louis
qui vous sont indispensables... eh bien, Jacques, les voilà!
Et la duchesse Blanche ouvrit brusquement le portefeuille dont elle
s'était munie, et l'étala grand ouvert sur la table du poète.
Mérigue, foudroyé, recula jusqu'à la fenêtre. Puis, à la pensée de cette
femme qui venait acheter son amour et lui en lancer d'avance le prix à
la face en billets de banque, il sentit bouillonner en son âme la plus
épouvantable des colères.
Saisissant le portefeuille de la main droite et la duchesse de la main
gauche, il jeta au front de Blanche la liasse de banknotes qui tarifait
son déshonneur. Puis, confus de cet acte de violence, il tomba sur une
chaise et prit sa tête dans ses mains. La duchesse, d'abord terrifiée,
n'eut pas un geste, pas un cri. Elle demeura un instant immobile, puis
un sourire affreux vint illuminer sa figure pâle. Elle reprit ses trente
deniers et sortit lentement.
Arrivée au seuil de la chambre, Blanche dit d'une voix saccadée: «A
revoir, monsieur», et referma sur elle la première porte. Puis, avisant
une vieille jaquette suspendue à un porte-manteau, elle glissa dans une
des poches un billet de mille francs:
--Ah! orgueilleux exécrable, murmurait-elle en descendant le long
escalier, tu m'as deux fois vaincue, tu me soufflettes aujourd'hui. A
moi la dernière manche!
XI
LES ANGOISSES DE M. GILET
La duchesse de Largeay, en quittant la rue des Saints-Pères, se rendit
droit au bureau du commissaire de police. Elle demanda à parler à M.
le commissaire en personne et, sur le vu de sa carte, on l'introduisit
immédiatement dans la pièce la plus retirée du commissariat où se tenait
M. Gilet. Le magistrat, qui à toutes ses autres qualités joignait une
éducation parfaite, se leva respectueusement, salua avec déférence
son illustre visiteuse et lui indiqua d'un geste plein d'urbanité le
fauteuil de velours vert situé à la gauche de son bureau. Avec son
flair habituel, M. Gilet vit dans le visage crispé et bouleversé de la
duchesse qu'il devait s'agir d'une question grave.
--Madame la duchesse, fit-il avec une inclination de tête, je désire
vivement que ce ne soit pas une triste communication qui me vaille
l'honneur de votre visite.
--Hélas! monsieur le commissaire, nous ne dirigeons pas les événements,
nous les subissons; ce que j'ai à vous confier dépasse tout ce que
l'imagination peut concevoir. C'est à croire que je rêve et que je me
trouve sous l'impression d'un hideux cauchemar.
--Veuillez vous remettre, madame la duchesse, j'occupe une position
où je reçois tous les jours de bien terribles confidences, et je vous
avouerai que, malheureusement, rien au monde ne saurait m'étonner.
--Vous avez, sans aucun doute, entendu parler de M. Jacques de Mérigue,
candidat aux dernières élections municipales?
--Assurément, madame la duchesse.
--Jeune homme d'avenir, plein de talent et d'énergie, doué de facultés
oratoires tout à fait remarquables!
--Je sais tout cela, madame la duchesse.
--Eh bien! monsieur le commissaire, ce que vous ne savez pas, ce dont
vous ne sauriez vous douter, ce que vous aurez peine à croire, ce qui
m'anéantit et me confond... Oh! non! c'est impossible... infâme...
inimaginable...
--Achevez, madame.
--M. de Mérigue... est... un misérable... un...
--De grâce, madame, achevez.
--Un... un voleur!
M. Gilet bondit sur son siège. Il s'attendait au récit de quelque
tentative de séduction et voilà qu'il se trouvait en présence du plus
vil, du plus ignoble de tous les crimes.
Et commis par qui? Par un jeune homme, qu'il jugeait à tous les points
de vue d'une nature supérieure, qu'il estimait, qu'il aimait, qui
lui avait sauvé la vie. Blanche aperçut bien vite sur le visage du
commissaire les traces d'une stupéfaction douloureuse; après quelques
secondes de silence, M. Gilet reprit la parole:
--Veuillez m'exposer, madame, les circonstances qui ont accompagné
l'acte délictueux auquel vous faites allusion.
--Très volontiers. Je suis venue pour cela. Je faisais une quête à
domicile pour les pauvres de M. l'abbé de la Gloire-Dieu. J'avais
prévenu par lettre les personnes auxquelles je comptais demander une
offrande. M. de Mérigue était du nombre. Au moment même où j'entrais
chez lui, il a avisé mon portefeuille d'un coup d'oeil rapide et a
beaucoup insisté pour m'en débarrasser. A peine l'a-t-il eu déposé sur
sa table qu'il s'est mis à parler avec une grande volubilité. Au moment
où il a cru mon attention détournée, il m'a subtilisé assez adroitement
un billet de mille francs. Vous savez, qu'il est candidat et n'a pas
un sou. J'ai paru ne m'être aperçue de rien et j'arrive tout droit chez
vous, monsieur le commissaire, pour vous prier d'agir immédiatement et
de saisir le corps du délit avant que le coupable ait eu le temps de le
faire disparaître.
M. Gilet avait appuyé son front sur sa main gauche et fermé un instant
les yeux. Lui aussi se croyait en proie à un mauvais rêve.
--Eh bien! monsieur, poursuivit Blanche, vous attendiez-vous à cela?
Vous que rien n'étonne, êtes-vous un peu surpris à cette heure?
--Je suis affligé, madame. Je ferai mon devoir; veuillez me dicter votre
déposition et la revêtir de votre signature.
Pendant que, dévorée d'une affreuse soif de vengeance, la duchesse
Blanche était en train de perdre celui qu'elle aimait pour le châtier de
sa résistance inébranlable et de l'affront qu'il venait de lui infliger,
le baron de Sermèze causait avec Jacques, auquel il apportait des
renseignements électoraux. Le baron avait trouvé son ami sous le coup
d'une émotion mal dissimulée, et attribuait cet état aux craintes que
Jacques pouvait concevoir sur l'issue de la campagne engagée.
--Tu as absolument tort de t'inquiéter, mon cher, je t'apporte les
meilleures nouvelles.
--Tu es bien aimable.
--J'ai fait avec plusieurs personnes fort entendues un pointage des plus
rigoureux, et je vais te communiquer le résultat de cette opération.
Évidemment, tu ne comptes pas sur la voix de M. d'Édelweis.
--Je n'y compte pas.
--Écoute-moi bien. Il y a vingt mille électeurs inscrits dans
l'arrondissement. Il n'y a jamais eu plus de quatorze mille votants. Les
républicains réuniront six mille voix environ au grand maximum. Restent
huit mille conservateurs de toutes nuances. Tu auras contre toi la
majorité des grandes familles, leurs gens et leurs fournisseurs. Presque
tout le peuple marchera avec toi. Or, en bonne arithmétique, la classe
populaire est plus nombreuse que la classe privilégiée. En mettant les
choses au pire, remporteras au moins de cinq cents voix sur M. Belin, et
il se produira un ballottage. M. Belin est un honnête et galant homme,
il ne peut faire autrement que de se désister en ta faveur, et te voilà
en chemin pour l'empire des étoiles.
--Tu as peut-être raison, cher ami. J'ai bien besoin de quelques
compensations de ce côté-là... Je suis bien malheureux.
--Bah, elle est mariée maintenant. Tu n'as jamais voulu en faire ta
maîtresse. Il faut donc absolument te consoler de l'envolement d'une
chimère, et mettre toutes tes forces à conquérir la situation positive
et brillante vers laquelle tu tends. Après ta réussite, toutes les
belles héritières afflueront vers toi: tu n'auras que l'embarras du
choix.
--Ah! puisses-tu dire vrai!... Comme ma pauvre famille serait
heureuse... Pauvre vieux père! Chère bonne mère. Mignonnes et douces
petites soeurs!
Comme Jacques achevait ces mots, un coup de sonnette retentissait à sa
porte. C'était le commissaire de police; M. Gilet, après avoir reçu
la plainte de Blanche, s'était immédiatement dirigé sur la rue des
Saints-Pères.
Par égard pour l'homme qu'il allait interroger, il avait tenu à paraître
seul et sans le cortège habituel de son secrétaire. Chemin faisant,
il songeait à la pénible mission qu'il avait à remplir, mais il se
consolait en se disant:
--Ce n'est pas possible, la duchesse est folle, tous s'éclaircira.
Il ne put s'empêcher de tendre la main à Jacques et pria poliment le
baron de Sermèze de vouloir bien se retirer pendant quelques minutes.
Sermèze pris congé de son ami en lui disant: «A ce soir, mon vieux, et
bon courage.»
--Monsieur de Mérigue, excusez-moi de vous déranger. Il y a parfois des
devoirs à remplir qui vous feraient souhaiter de vous briser bras et
jambes. Du reste, je suis certain d'avance que les explications que vous
allez me fournir réduiront ma mission au plaisir de vous avoir vu.
--Parlez, monsieur le commissaire.
--Eh bien, monsieur, je vous avouerai que la duchesse de Largeay me
semble avoir perdu l'esprit.
Mérigue fronça vivement le sourcil et ce mouvement de physionomie
n'échappa point au policier qui poursuivit:
--Cette dame vous accuse de lui avoir... excusez-moi un million de fois
d'employer un mot pareil... de lui avoir... volé mille francs... ici...
tout à l'heure.
Jacques partit d'un grand éclat de rire sonore et convulsif.
--Que dites-vous de cette inculpation, monsieur? ajouta le commissaire.
--Je dis, répondit Mérigue, que vous avez raison, la duchesse est montée
dans le rapide de Charenton.
--A la bonne heure... Vous l'avez vue tantôt, n'est-ce pas?
--Parfaitement, monsieur.
--Ici... dans votre domicile?
--Rien de plus exact.
--Elle venait pour une quête, m'a-t-elle dit.
Jacques hésita une seconde et vit qu'il n'y avait pas moyen de répondre
négativement.
--Oui, monsieur le commissaire, répliqua-t-il avec un soupir
d'épuisement et d'énervement.
--Je suis obligé de faire une perquisition, continua M. Gilet. Je vous
en demande pardon, mais comme cette formalité est indispensable et
tournera du reste à la confusion de la plaignante, j'espère que vous
daignerez ne pas m'en vouloir.
--Ah! vous pouvez fouiller et bouleverser; tout l'argent que je possède
est dans ce tiroir. Il y a tout juste six cents francs en or, produit de
mes économies sur mes émoluments de répétiteur.
Le commissaire constata l'assertion de l'inculpé et obtint de lui
l'assurance qu'il n'était point sorti depuis la visite de la duchesse.
--C'est bien, dit le magistrat, je crois que je puis interrompre ma
besogne, et vous demander simplement ce qui s'est passé entre vous et
Mme de Largeay!
--Je ne l'entends pas ainsi, Monsieur le commissaire. Je n'ai point
à redire notre conversation. La duchesse m'a accusé d'un fait précis.
Poursuivez le cours de vos constatations. Ce ne sera du reste pas bien
long. Mes meubles ne sont pas nombreux et je vais vous aider dans votre
travail.
Je puis vous certifier que vous trouverez plus de grains de poussière et
de toiles d'araignées que de billets de mille.
Sur les instances de Jacques, M. Gilet continua ses opérations de
recherche, le lit fut tourné et retourné, tous les tiroirs de la commode
et de la table minutieusement visités, tous les livres scrupuleusement
ouverts et feuilletés, Mérigue vida ses poches malgré les gestes du
commissaire qui se déclarait suffisamment édifié. Puis, ouvrant la porte
de l'antichambre: Il y a encore là au porte-manteau, dit-il, une vieille
défroque qui date de l'époque de mon baccalauréat, si vous désirez en
examiner les poches et en sonder les doublures?
Machinalement, M. Gilet mit une main dans la poche la plus apparente de
la guenille abandonnée et dit aussitôt:
--Vous y avez laissé un papier.
--Je ne crois pas, Monsieur le commissaire.
--Tenez le voilà! Ah! mon Dieu. Ah! mon Dieu. Ah! mon Dieu... un
billet... un billet de mille.
Le commissaire tremblant et abasourdi tenait le billet dans sa main
défaillante.
Jacques s'approcha vivement, vérifia le fait horrible, et en quelques
secondes sonda l'immense scélératesse de la femme humiliée qui se
vengeait. Il revint à sa table de travail, pencha sa tête sur ses
bras croisés et vit alors dans une sorte d'hallucination funèbre le
prodigieux écroulement de sa renommée et de sa fortune. Il n'avait pas
songé un instant à exposer la réalité des faits. Ses nobles instincts
de gentilhomme, unis à l'élévation de son âme, l'avaient averti qu'il ne
pouvait, même pour sauver son honneur, perdre une femme autrefois
aimée. Si quelque chose pouvait être plus colossal que l'infamie de son
accusatrice, c'était assurément la prodigieuse grandeur du sacrifice
qu'il allait accomplir. Évidemment il nierait jusqu'à la mort le fait
odieux qui lui était imputé, mais rien dans ses moindres paroles ne
laisserait transpirer une parcelle quelconque de la vérité. M. Gilet
épuisé d'émotions s'était assis et courbait la tête. Le billet de banque
lui avait échappé et étalait ses dessins bleus sur le parquet. Jacques
fut le premier à reprendre la parole.
--Monsieur le commissaire, dit-il d'une voix brisée, je n'ai pas volé
cette somme d'argent. Veuillez vous contenter de cette négation d'un
honnête homme. Je me refuse à vous faire connaître quoi que ce soit
au sujet de mon entretien avec la duchesse de Largeay. Toutes les
apparences sont contre moi, je n'essaie pas de me le dissimuler. Faites
votre rapport sur les choses que vous avez vues, relatez-les fidèlement
et prenez les conclusions que vous dictera votre conscience.
--Mais, Monsieur, reprit le fonctionnaire avec des larmes dans la voix,
si vous ne voulez pas entrer dans la voie des explications, en présence
de ce qui se passe, je ne puis conclure qu'à votre arrestation.
--Vous me croyez un voleur, Monsieur Gilet?
--Dieu m'est témoin, Monsieur, que je vous estime et que je vous admire
et que... je vous aime comme mon sauveur... et c'est pour cela que je
vous supplie, que je vous conjure, au nom de votre famille, de votre
honneur, de votre parti dont vous arborez le drapeau, du Dieu de justice
auquel nous croyons tous deux, de vouloir bien m'avouer toute la vérité.
--Jamais, Monsieur le commissaire, c'est dit.
--Je vous le répète, Monsieur de Mérigue, je vous crois innocent comme
je crois que le soleil existe, mais je serai le seul de mon avis...
voyons... vous avez eu peut-être avec la duchesse... des relations...
--Assez, Monsieur.
--Des relations, d'une nature...
--Assez, vous dis-je, arrêtez-moi, et taisez-vous.
M. Gilet tomba aux genoux de Mérigue. D'abondantes larmes s'échappèrent
de ses yeux si peu accoutumés à en verser et de profonds sanglots
soulevèrent sa poitrine où personne n'avait jamais soupçonné un coeur.
--Je vous en supplie, Monsieur de Mérigue.
--C'est inutile, répondit Jacques violemment ému, mais encore plus
exaspéré par l'insistance de son interlocuteur.
--Monsieur Jacques... Monsieur Jacques, au nom de ma vie qui vous
appartient puisque vous l'avez sauvée, ayez pitié de moi; admettez-vous
que vous devant l'air que je respire et la lumière que je vois je
devienne aujourd'hui le bourreau de votre honneur?
--Relevez-vous, Monsieur le commissaire, les sentiments que vous
manifestez vous élèvent et vous glorifient; aussi, soyez en bien
persuadé, quoi qu'il puisse arriver, je ne vous en voudrai pas. Ma
résolution est irrévocable, et croyez bien que si elle devait céder à
une considération quelconque, ce serait à la douleur de l'honnête et
brave homme que vous êtes: Donnez-moi la main, Monsieur Gilet.
Le commissaire serra fièvreusement la main que lui tendait le poète.
Puis il lui dit: Promettez-moi au moins de passer la frontière
cette nuit. Je retarderai jusqu'à demain l'envoi de mon rapport à la
préfecture de police. Fuyez, fuyez, vous en avez le temps. Partez ce
soir même pour la Belgique, demain ce ne serait plus possible.
--Jamais, Monsieur, ce serait avouer que je suis coupable!
XII
LE LECTEUR DE LA DUCHESSE.
De retour à l'hôtel de Largeay, Blanche fut saisie tout à coup d'un
violent désir de posséder Jacques. Son animosité contre lui n'était
point calmée, mais le souvenir de la scène qui venait de se passer, le
tableau de l'homme qu'elle admirait s'élançant sur elle, la saisissant
d'une main terrible et la frappant au visage, ce tableau se reproduisant
en son imagination avec une puissance étrange, excita dans l'âme et dans
les sens de la duchesse, une attraction irraisonnée et invincible vers
celui qui depuis deux mois remplissait toutes les aspirations de sa vie.
Elle répéta à son mari sèchement et brièvement le récit qu'elle avait
fait dans le cabinet du commissaire et Largeay lui répondit:
--Ma chère amie, je ne puis guère vous dire que tant pis pour vous. Ce
que vous auriez de mieux à faire serait une bonne fois de renoncer à
votre rôle de Rédemptrice des Damnés. Ce que je vois de plus regrettable
en tout cela, est le ridicule qui va me couvrir quand l'affaire aura
transpiré dans le public. Vous vous rappelez en effet que sur vos
instances j'ai soutenu à moi seul la candidature Mérigue contre tous les
membres du Comité. On me traitera de serin et de gogo, toutes épithètes,
qui seraient mieux appliquées... à d'autres, mais que je serai
obligé d'accepter sous peine de paraître plus... jobard encore. Je me
consolerais parfaitement de cette mésaventure, si elle vous décidait à
ne voir que des gens de notre monde. Dieu merci, il n'en manque pas...
quand vous en seriez réduite à la société du petit cousin de Saint-Cyr
qui se contente d'une tasse de thé et est un garçon très convenable,
cela vaudrait mieux que de courir après les deshérités de la fortune
pour rencontrer des escarpes et des brigands.
De toute l'admonestation maritale, Blanche n'avait retenu qu'une phrase,
celle où il était fait allusion à Robert de Vaucotte, et sa pensée,
faute de mieux, se mit à errer machinalement et sans grand enthousiasme
autour des épaulettes et du panache dont s'enorgueillissait le jeune
Saint-Cyrien. Elle le trouvait bien fade ce pauvre cousin, si prévenant,
et si attentionné, et la perspective de se consoler avec la conversation
et la compagnie si «bahutée» du melon n'était point capable de lui faire
oublier ses soucis et ses chagrins. Tout à coup elle porta rapidement
sa main à son front comme pour saisir au vol le passage d'une idée
lumineuse: elle saisit son block notes et traça au galop les lignes
suivantes:
«Mon cher Robert,
«Je dîne seule demain soir dimanche. Vous seriez bien aimable de
venir me tenir compagnie. Vous resterez avec moi jusqu'à
l'heure de votre Crampton; j'espère que vous n'avez pas d'autres
projets. Je serais désolée de vous priver d'une distraction pour
m'en procurer une autre à moi-même. Je vous attends donc sans
cérémonie.
«Votre cousine,
«BLANCHE»
Le nourrisson de Mars fut transporté au quatorzième ciel à la lecture de
cette missive. Il en sauta de joie, s'en frotta les mains, jeta un coup
d'oeil plein d'orgueil légitime sur sa tunique bleue et sur son pantalon
rouge, et brandit même son sabre d'apprenti cavalier. Il fut d'une
sagesse exemplaire au cours du «Pendu» et se surpassa lui-même comme
«fana» «du pète sec». Il embrassa à plusieurs reprises l'épître odorante
où s'étalaient les pattes de mouche de la duchesse et ne put s'empêcher
de montrer les dites pattes à quelques amis intimes qui le traitèrent de
rude veinard. Puis il répondit à son estimable parente:
«Bien chère cousine,