Je ne sais si cela tient à ma pauvre origine, à mon existence en tout

temps, humble, laborieuse, pénible, mais je ne saurais admettre le

dédoublement de notre personne. Si j'aime, je veux pouvoir le dire à

toute la terre. La vie est trop courte pour pouvoir en consacrer la

moitié à des poses et à des parades. Au reste, je ne saurais m'attarder

à discuter une subtilité. Vous avez trouvé mon amour trop inférieur et

trop vulgaire pour l'avouer à la face du monde. Au lieu de voir un coeur

tout embrasé de tendresse, vous avez pensé au sixième étage, au travail

acharné qui gagne le pain, aux habits râpés, à la nourriture sèche et

frugale. Vous n'avez pas seulement réfléchi à une chose, c'est qu'un

pauvre habillé en duc pourrait avoir bonne mine, et qu'un duc habillé en

pauvre pourrait sembler misérable et chétif. Vous vous êtes préoccupée

de l'opinion de ces pantins et de ces automates dont vous me parliez

tout à l'heure. Ils ont réglé vos choix et vos décisions, et, sur un

signe de leur main, vous avez renié la plus belle partie de votre âme,

pour employer votre langage. J'ai la conscience de n'avoir rien fait

pour mériter cet outrage. Si j'ai quelque mémoire, je ne suis point allé

chez vous de moi-même, vous m'avez attiré, choyé, caressé, vous m'avez

laissé croire que j'occupais une place dans vos pensées. Or, mes

principes d'honneur me la désignaient impérieusement, je vous ai fait

connaître mes voeux et mes désirs, vous savez la réponse que vous m'avez

faite. Elle est telle que tout l'amour que vous pourriez me prodiguer,

tout le dévouement que vous déploieriez en ma faveur, tout le repentir

même que vous essayeriez de me témoigner, n'effaceraient point dans mon

souvenir l'écho méprisant de votre voix. Vous me parliez tout à l'heure

de souffrances et de tortures. Voyez si les vôtres sont comparables aux

miennes. Vous veniez de me dire: Je vous aime, et de me transporter des

profondeurs de mon enfer aux plus hautes gloires de votre Paradis. Et au

moment où j'étendais la main vers la couronne que vous m'aviez préparée,

vous me précipitiez au fond des abîmes, impitoyablement, d'un coup

de pied. Je puis pardonner la douleur infligée, je n'oublierai jamais

l'affront...

--Je suis bien malheureuse. Je vous demande pardon...

--Je viens de vous répondre, madame, la trace de l'injure est

ineffaçable. Auriez-vous tenté de la faire disparaître même avant de

vous appeler la duchesse de Largeay que vous n'y seriez point parvenue.

Votre fierté vous a poussée à l'insulte gratuite et inique, souffrez que

la mienne m'enchaîne au juste ressentiment.

Nous aurions pu être heureux, madame, je le voulais passionnément, c'est

vous qui avez refusé. Que pouvais-je faire? Que puis-je faire encore?

Une seule chose: Oublier l'ivresse que vous m'avez un jour versée, me

rappeler que je suis un homme, étouffer mon coeur et agiter mes bras.

--Cela ne peut être votre dernier mot, Jacques, je vous le dis encore:

j'ai péché contre vous, je m'en humilie en votre présence. Voyez, je

vous parle comme une pécheresse parlerait à Dieu, je m'attache désormais

à votre vie comme un ange gardien et consolateur. Vous pouvez me

repousser aujourd'hui, je reviendrai demain, après-demain, toujours. Je

vous aime assez pour commettre ce que vous appelez un crime. Et vous me

verrez à l'oeuvre à toute heure, à tout instant. Je bénis Dieu de vous

avoir fait pauvre et dénué...

--Pardon, madame, je ne me suis jamais plaint à personne de ma pauvreté.

--Je vous dis que je bénis Dieu, parce qu'ainsi je pourrai, autrement

que par des paroles...

--Assez, madame, assez. Vous aggravez les anciens opprobres...

--Je vous aimerai tellement que je vous forcerai à m'aimer.

--Ne me contraignez point à concevoir pour vous un autre sentiment dont

le nom arrive sur mes lèvres...

Blanche pâlit horriblement, quant à Mérigue un tremblement involontaire

agitait tous ses membres. L'amour et la fierté se livraient en lui un

suprême combat.

--Adieu, dit la duchesse après un moment de silence, je vous pardonne à

mon tour l'humiliation que vous m'infligez.

VIII

DIVERSION

Après son entretien avec la duchesse, Jacques était retombé dans toutes

ses perplexités et dans toutes les amertumes de son âme. Le contentement

qu'il ressentait de sa victoire s'effaçait rapidement sous l'impression

croissante de ses regrets et de sa douleur. Dans la crainte où il se

vit de succomber aux appels enchanteurs de la sirène qui avait juré de

l'ensorceler, le poète prit immédiatement la résolution de se jeter

sans plus tarder dans les tracas sans nombre et les travaux multiples

résultant d'une candidature à la Chambre des députés. Il fit insérer le

soir même une note dans les journaux et se rendit chez le président

du comité royaliste. Cette assemblée venait d'être réorganisée sur des

bases entièrement nouvelles. Les braves gens un peu vieux et un peu mous

avaient été remplacés par des personnages plus jeunes, plus actifs et

possédant une certaine habitude des choses politiques et parlementaires.

Jacques espérait trouver auprès d'eux un accueil plus chaleureux et

surtout plus effectif qu'auprès des vénérables bornes-fontaines qui lui

avaient récemment donné leur appui moral assaisonné d'un petit blâme. Le

président actuel du comité était un homme d'une soixantaine d'années qui

avait rempli sous l'Empire d'importantes fonctions diplomatiques.

Fort bien de sa personne, possédant un visage très officiel, où ceux

qui ne le connaissaient point s'imaginaient découvrir la plus auguste

gravité, le baron d'Édelweis passait auprès de ses intimes pour

un simple homme de plaisir. Il parlait avec aisance et volubilité,

possédait une dose suffisante de bagou administratif et était surtout

fort bien doué pour pratiquer de petites intrigues de couloir, sous

un gouvernement parlementaire, paisible et bien établi. Derrière son

attitude d'apparat, on sentait un viveur élégant et enjoué, aimable

et galant, quand il en était besoin, impertinent par occasions. Sa

physionomie, même dans les cas les plus solennels, reflétait toujours

quelque arrière-pensée se rapportant à ses bonnes fortunes, dont la

dernière assurément serait un petit fauteuil à l'Académie, parmi le

groupe douceâtre des bénins et des inoffensifs. Un tel homme était peu

fait pour accueillir le sincère et impétueux Mérigue, recommandé par sa

valeur seule, sans la plus petite rente à la clef.

--Monsieur le président, je viens vous faire connaître mon intention de

poser ma candidature dans notre arrondissement.

--Mais, monsieur, vous ne pouvez avoir la moindre intention sans avoir

d'abord soumis vos vues au _critérium_ du comité, répondit le baron avec

un mouvement de tête légèrement dédaigneux.

--Je suis venu dans ce but, monsieur le président.

--Que désirez-vous, Monsieur?

--Votre appui, monsieur le président.

--Notre appui ne s'accorde pas ainsi à la légère. A quel titre

venez-vous?... Je ne vous connais pas.

--Vous n'êtes pas sans avoir ouï parler de ma dernière candidature au

Conseil municipal, qui a été appuyée par le comité alors en fonctions.

--Le comité d'aujourd'hui, monsieur, ne saurait, en aucune façon, être

solidaire du comité d'hier.

--Aussi viens-je causer quelques instants avec vous pour faire

connaissance et nous entendre.

--Le comité, Monsieur, n'a pas à s'entendre avec les candidats. Il

délibère sous sa responsabilité à huis-clos et donne des ordres qui

doivent être obéis sans contestation.

--Je n'ai pas l'intention de m'insurger ni de violer le secret de vos

délibérations, je viens simplement me présenter à vous.

--Et qui vous dit, monsieur, que le comité n'a pas déjà fait son choix?

--Je vous serais reconnaissant de me l'apprendre.

--Comment l'entendez-vous? Est-ce une mise en demeure, monsieur?

--Non, monsieur, une question pure et simple. Si je dois être le

candidat du comité, j'ai intérêt à le savoir promptement.

--Alors, monsieur, nous sommes obligés de prendre votre heure?

--Nullement, mais je ne suis pas tenu moi-même à attendre la vôtre;

pour mener une campagne sérieuse, je dois connaître d'ores et déjà sur

quelles ressources je puis compter.

A ces derniers mots de Mérigue, d'Édelweis eut un plissement de lèvres

empreint d'un dédain suprême.

--Je vous entends, monsieur, vous venez demander des subsides?

--Certainement, je suis sans fortune.

--Et vous songez à briguer une candidature?

--J'ai déjà conduit une campagne électorale et non sans un certain

éclat.

--J'aime à vous entendre, monsieur.

--Vous devez bien le savoir, monsieur le président.

--Voici que vous me questionnez, maintenant.

--Rassurez-vous, je ne suis pas plus Hernani que vous n'êtes l'empereur

Charles-Quint.

--Vous avez un charmant esprit, monsieur.

--Non, j'ai simplement le désir de mettre mon activité et mon énergie au

service de mes convictions.

--Vous n'êtes pas le seul, monsieur, et je dois vous dire sans plus

tarder qu'à égalité de capacité et de dévouement, le comité ira au

candidat pourvu d'une situation de fortune qui lui permette de solder

tous les frais de son élection.

--Pardon, monsieur, mais s'il n'y a pas égalité de talent et d'énergie?

--C'est presque de l'outrecuidance, monsieur.

--Un instant, monsieur, le mot me paraît un peu gros.

--De la susceptibilité, maintenant. Elle est malséante, monsieur.

--Je vous prie, monsieur le président, de modifier cette expression qui

me paraît inacceptable.

--Dois-je être à vos ordres, monsieur?... enfin, soit. Mettons

présomption, si vous le daignez vouloir.

--Je daigne, monsieur.

--C'est bien heureux, monsieur.

--Concluons, monsieur.

--Bon, me voilà sur la sellette. Vous plairait-il de formuler vos

désirs?

--Avez-vous lu mes conférences publiques?

--Si je devais passer mon temps à parcourir la jeune prose de tous nos

Éliacins!

--C'est vrai, j'étais présomptueux... Le comité me donnera-t-il

audience?

--Le comité, monsieur, n'a pas de temps à perdre.

--Je désirerais entretenir quelques-uns de vos collègues, monsieur, pour

ne pas être jugé sans avoir plaidé ma cause.

--Inutile, monsieur, le comité, c'est moi.

Jacques prit congé sur cette parole en disant à part lui: «Va donc, eh

Louis XIV!»

Puis sa résolution fut immédiatement prise. Il n'attendrait pas la

signification des volontés toutes puissantes de l'olympien baron et

se mettrait à l'oeuvre dès le lendemain. Les premiers frais seraient

couverts par les cinq cents francs d'économies qu'il avait faites sur

ses émoluments de la rue de Monceau. Le coeur lui saigna bien quelque

peu, en sacrifiant ce petit trésor prédestiné dans sa pensée à venir

en aide à ses chers parents. Il en écrivit à son père, qui répondit

courrier par courrier:

«Mon cher Fils,

«D'abord le devoir et l'honneur. La restauration de nos vieilles

murailles viendra ensuite. Va de l'avant sans hésiter; tu es la

joie et l'honneur de ma vieillesse.»

«JOSEPH COMTE DEMÉRIGUE.»

IX

UN MELON

Blanche savourait pendant ses longues solitudes l'amertume de son

dernier échec. Elle n'avait pas d'autres pensées que de chercher

de nouveaux moyens, de combiner de nouvelles attaques; sa fantaisie

d'enfant gâtée et de jeune femme capricieuse allait prendre, en se

voyant ainsi repoussée, les proportions d'une passion tragique. Quelques

jeunes gens, voyant une aussi jolie personne presque entièrement

délaissée par son mari, commençaient à papillonner autour d'elle, et

parmi le groupe des soupirants se faisait remarquer entre tous un de ses

cousins éloignés, élève à l'École-Militaire et qui se prévalait de sa

vague parenté avec Blanche pour lui faire deux doigts de cour. Une cour

gauche, naïve, timide, avec des intermèdes d'audace tenant du manque

d'usage, et que la duchesse considérait avec une sensible indifférence.

Robert de Vaucotte était un assidu des dimanches. Tout son jour de

sortie se passait aux soins divers de son petit béguin juvénile.

Débarqué à dix heures et demie par le train spécial de la gare

Montparnasse, il sautait immédiatement dans un «ver rongeur», nom

symbolique des fiacres--et se faisait conduire en premier lieu chez une

fleuriste en renom des boulevards. Il payait un louis une botte de roses

thé et s'empressait de venir en faire hommage à la duchesse Blanche, qui

le remerciait d'un air distrait, ne l'embrassait jamais et l'invitait

régulièrement à déjeuner. Robert déclinait avec non moins de

persévérance l'offre de sa cousine, pour ne pas se trouver en face

du duc, qu'il regardait comme son rival avec le plus grand sérieux du

monde. Il revenait à l'hôtel de Largeay vers quatre heures avec un sac

de marrons ou de fondants. Blanche croquait les friandises, offrait

à son cousin une tasse de thé et ne l'invitait jamais à dîner, ce qui

plongeait le favori de Mars dans la plus noire des mélancolies, car

il savait que la duchesse dînait presque toujours seule, et il voulait

profiter, pour faire la déclaration de sa flamme belliqueuse, d'un de

ces moments de laisser-aller et d'abandon qui se produisent après un

repas plantureux, entre le café et le cigare. Un jour, il se lassa

d'attendre l'occasion souhaitée qui ne se présentait jamais; il dit

brusquement à Blanche, en interrompant l'absorption d'une tasse de thé:

--Savez-vous, ma chère petite cousine, que vous êtes une femme très

«bahutée».

--Hein, bahutée? Connais pas.

--Oui, enfin, très ruffe, vous me comprenez bien. On dit très v'lan dans

le civil!

--Bien obligée du compliment.

--J'avais hier les plus vives craintes au sujet de ma sortie

d'aujourd'hui; il y avait eu «grand vent».

--Que veut dire cela, en langage civil?

--Fureur du cadre contre les recrues.

--Oh! mon pauvre melon... je ne connais que ce mot-là de votre

dictionnaire.

--Et j'avais bien peur de ne pouvoir vous apporter ce soir mon petit sac

de «cornard».

--Oh! je n'y suis plus du tout.

--Le «poireau» voulait me bloquer.

--Vous êtes hébraïsant, Robert.

--Pour avoir piqué un «laïus» aux «copains» pendant «l'amphi» du

«Pendu».

--Nous arrivons au sanscrit, mon cousin.

--J'avais heureusement piqué le «maxi» au «pète-sec».

--Pour le coup, votre langage devient cunéiforme.

--C'est la seule matière où je sois «fana».

--Voulez-vous me faire l'amitié de me traduire ces hiéroglyphes parlés?

--En langage pékin... parfaitement. Je devais être en retenue pour

avoir chahuté au cours de physique. Mes bonnes notes d'escrime et de

gymnastique m'ont sauvé. Voilà ce que c'est que d'avoir «un poireau fana

de pète-sec».

Oh! pardon! le poireau... c'est le clou... le calot... le patron... le

général...

--Merci, Robert.

--J'aurais été d'autant plus désespéré de ce malheur que je voulais

aujourd'hui vous dire combien je vous trouve gentille, combien je vous

aime, je ne pense qu'à vous depuis que j'ai pris le crampton... Excusez,

le train.

--Je vous suis infiniment reconnaissante, mon cousin, et je ne puis que

vous répéter moi-même: Vous êtes très gentil et je vous aime beaucoup.

--Vous dites cela d'un air?...

--Tout à fait sincère, mon petit.

--Je ne dis pas, ma cousine, mais ça ne paraît pas bien profond, bien

enraciné.

--Comment! vous doutez de mon amitié? C'est bien mal à vous, monsieur le

militaire... je serais vraiment d'une ingratitude dans les couleurs les

plus foncées, si l'aimable parent qui m'apporte des fleurs si embaumées

et des marrons si glacés...

--Pardonnez, cousine... ce n'est pas votre amitié que je convoite... pas

plus que votre estime.

--Comment l'entendez-vous, parlez-vous toujours votre petit charabias?

--Oh! non, ma cousine. Je parle pékin, bien pékin.

--Eh bien, qu'est-ce qu'il vous faut, mon petit panache bicolore?

--Blanche... il me faut... votre amour.

--Vous êtes fou, Robert!

--Oui, tout à fait fou... de vous!

--Si le duc vous entendait, mon pauvre gamin.

--Le duc... le duc. Je lui donnerais bien un bon coup d'épée.

--Vous tueriez mon mari. Mais vous êtes un ange, mon petit... ou plutôt

un aimable garçon bien drôle, et bien risible. Tenez, je m'en donne à

coeur joie, ne vous en formalisez pas.

Et Blanche, en prononçant ces derniers mots, partit d'un grand éclat

de rire qui se prolongea pendant plusieurs minutes, et qui apporta une

sorte de soulagement physique à l'oppression de son âme.

Robert de Vaucotte n'était pas content du tout de son premier assaut.

Il se voyait repoussé avec pertes et même quelque peu berné.

--Je vous promets de sortir dans «la basane»... la cavalerie...

hasarda-t-il en guise d'argument suprême.

--Vous ferez bien, repartit Blanche d'un ton positif, cela vous

facilitera un beau mariage!...

--Me marier, moi!... avec votre image dans le coeur. Plutôt aller me

faire casser la tête au Tonkin. C'est par là que je finirai, si vous

continuez à me repousser... à moins que sans courir chercher aussi loin

le remède suprême à mon chagrin... je ne me fasse ici même sauter la

cervelle à vos pieds!

--Impossible, faute d'objet, répliqua Blanche, toujours gouailleuse.

Ce scepticisme à l'endroit de ses résolutions tragiques fit sur Robert

l'effet d'une douche d'eau froide. Il se retira en maugréant, honteux

comme un dragon battu par une cantinière.

X

LA QUÊTE

Jacques de Mérigue prit la résolution de poser sa candidature d'une

manière éclatante. Le nouveau comité qui se résumait et s'absorbait dans

la personne du baron d'Édelweis lui était nettement hostile et préparait

en catimini ce que l'on appelait «une grande candidature.» Il était

dès lors convenu dans les cercles et les salons politiques de la droite

monarchique, que l'on se compterait sur le nom d'un homme considérable

par son nom, ses antécédents et sa position de fortune. On ne se

préoccupait en aucune façon d'avoir un candidat actif et énergique. Le

baron Grémoli déclina les offres qui lui furent faites. Il lui répugnait

de lutter encore avec Mérigue pour lequel il ressentait une réelle

sympathie. En outre, n'allant déjà point au Conseil municipal, il avait

quelque vergogne de s'exposer à brûler également les séances de la

Chambre. Il fut décidé que le grand candidat serait choisi à l'issue du

solennel banquet royaliste fixé aux premiers jours de juillet. Toutes

les notabilités de l'arrondissement y furent convoquées, et plus de deux

cent cinquante personnes se trouvèrent entassées au jour dit, dans

un entresol de la rue de Lille, où le célèbre restaurateur Paget leur

servit un de ces délicats et somptueux festins dont il a seul le secret.

Un grand nombre de discours furent prononcés: d'Édelweis parla le

premier et insista sur la nécessité de la discipline dans les questions

électorales. L'ancien président du comité, le Vidame du Merlerault

exprima le désir de voir tous les suffrages des royalistes se porter

sur un nom universellement connu et honoré; M. Rau, trésorier, parla de

l'exiguïté des ressources de la caisse, et annonça une souscription. Le

chevalier de Sainte-Gauburge célébra les vertus du roi, et le vicomte

d'Escal exalta la piété de la reine. Jacques de Mérigue se leva le

dernier, et démontra que le souverain ramènerait en France la paix, la

prospérité, la liberté et l'honneur.

«Le roi, s'écria-t-il d'une voix retentissante, le roi c'est la paix.

Ouvrons l'histoire contemporaine: la République fut tantôt la guerre

extérieure à perpétuité, tantôt la discorde civile sans trêve ni merci.

Quand aux Bourbons, ils ont toujours été avares du sang français. Ils

n'ont jamais cherché dans les aventures, une gloire de lanterne magique.

Henri IV fit le premier le noble rêve de la paix universelle. Le

plus fier de tous, Louis XIV, offrait en 1710 aux ennemis toutes ses

richesses privées pour obtenir la paix à la France. Louis XV, après

Fontenoy et Raucoux, sacrifiait à la paix l'orgueil de ses conquêtes.

Louis XVIII, en 1815, refusait de s'allier avec l'Autriche pour

poursuivre la lutte contre la Prusse et la Russie. Ils avaient sondé,

ces monarques, l'océan des larmes maternelles. Chaque douleur d'un

Français était une douleur de la royauté, aussi entendrons-nous le

peuple redire le vieux cantique _Domine salvum fac regem_, Dieu sauvez

le roi, qui, pareil à la colombe de l'arche, rentre en portant un rameau

d'olivier. Le roi, c'est la prospérité, les ministres s'appellent Sully,

Colbert, Turgot, Villèle; M. de Metternich, disait un jour «Il est

heureux que la France fasse des révolutions.» Si elle avait gardé ses

rois, elle serait assez riche pour acheter l'Europe. Le roi, c'est la

liberté. Louis VI émancipa les communes; Saint Louis disait à son fils:

«Vous maintiendrez les franchises et les libertés du peuple!» Philippe

le Bel défend aux baillis d'envoyer les pauvres à l'armée; Louis XI ne

veut pas qu'on élise pour maires les officiers de la couronne. Louis XII

reçoit le titre de Père du peuple. Henri IV dit: «Je ne veux me bâtir

une citadelle que dans le coeur de mes sujets.» Le roi, c'est l'honneur.

Voyez donc les noms que la France a donné à ses monarques. Le Fort,

le Hardi, le Bon, le Sage, le Lion, le Victorieux, le Juste, le Grand.

Quelles oraisons funèbres faites, en un mot, par le peuple tout entier!

«Entendez-les retentir comme une haute fanfare à travers les échos des

générations et des siècles. Mesurez la taille des ombres qui, à ces noms

prononcés, soulèvent la pierre de leurs tombeaux. Et que notre

dernière parole soit un cri d'espérance. Certes fussions-nous voués aux

irréparables désastres, nous lutterions jusqu'à l'agonie, car notre sang

est de celui qui a rougi la terre avec sa pourpre orgueilleuse aux cris

héroïques de «Dieu le veut. Montjoie et Saint-Denis!»

«Mais la vague lueur qui nous environne n'est point un crépuscule

mourant. C'est une aurore qui se lève: Royalistes, vous reverrez sourire

la fortune. Cette noble maîtresse de nos aïeux se rappellera ses amours

antiques, et son aile qui ombragea la tête des pères reviendra caresser

le front des enfants.»

De hautes acclamations s'élevèrent. Les applaudissements durèrent

trois minutes et le président lui-même se surprit à ébaucher des gestes

d'approbation. Tous les membres du comité, d'Édelweis en tête, vinrent

féliciter l'orateur. Une demi-heure après, tous s'accordaient avec

la même unanimité à proclamer comme «grand candidat» M. Belin, jeune

chimiste d'avenir. Jacques de Mérigue n'avait été défendu que par le duc

de Largeay.

Le lendemain au déjeuner, l'époux de Blanche rendit compte à la jeune

femme de l'insuccès de ses efforts. La duchesse haussa les épaules, et

parut s'enfoncer en une méditation profonde. Quand son mari fut parti

pour Zoé, elle prit un portefeuille enfermé dans un coffret de santal,

revêtit la toilette la plus simple et la plus sombre, et se dirigea vers

la rue des Saints-Pères. Elle ne parla point au concierge de Jacques.

Il n'y avait qu'un escalier dans la maison, et les 120 marches du poète

étaient légendaires. Blanche les monta résolument, et donna à la porte

où s'étalait la carte du jeune homme, un violent coup de sonnette.

Jacques n'avait jamais pensé que son ancienne idole eût l'audace d'en

venir là. Il ne la reconnut point tout d'abord, grâce à l'obscurité

complète de sa petite antichambre.

La duchesse salua légèrement, et s'avança sans relever sa voilette

jusque dans la chambre de Mérigue.

--C'est encore moi, Jacques, dit-elle, en montrant son visage étincelant

de hardiesse et de désir. J'ose espérer que vous ne me jetterez point

par la fenêtre. On vous ferait une contravention... eh bien... vous ne

dites rien. Gageons que vous ne m'attendiez pas.

Jacques, répondit d'une voix sourde et tremblante:

--Il est certain, madame, que vous me surprenez... il est non moins sûr

que, s'il plaisait à M. le duc de Largeay de me rendre visite à cette

heure, il serait plus surpris encore que moi-même... et presque aussi

désagréablement.

Jacques prononça ces dernières paroles d'un ton étranglé, convulsif, qui

démentait leur signification brutale.

--Oui, oui, c'est entendu! vous voulez toujours faire le méchant; mais

vous n'arriverez nullement à décourager ceux qui vous veulent du bien.

Vous faites le méchant, dis-je, mais vous ne l'êtes pas, et tous les

efforts auxquels vous vous livrez pour paraître tel, n'ont qu'un effet:

ils font ressortir la bonté de votre coeur et la tendresse de votre âme,

et aussi, je dois bien l'ajouter, votre inénarrable orgueil.

--Puis-je vous demander, madame, où vous désirez en venir! Votre

présence ici est plus qu'inconvenante, elle pourrait donner lieu à des

soupçons graves que je n'ai jamais justifiés.

--Vous tenez essentiellement à fournir une édition nouvelle des amours

de Joseph et de Mme Putiphar?

--Je n'ai point l'esprit à la plaisanterie, madame. Il est peu délicat

de vous jouer d'un malheureux. Que voulez-vous?

Excelsior: Roman parisien · 第 10 / 15 段