«Mais quand vous arriverez au seuil de la nuit dernière, vous trouverez

l'ange de l'honneur debout sur la pierre tombale, et un divin sourire

illuminera son front d'airain. Ses lèvres austères frémiront d'un

tressaillement ineffable, et sa voix, comme un clairon prodigieux, fera

retentir ces paroles à travers les échos du temps et de la mort: A vous,

meurtris glorieux, l'immortalité des forts, l'apothéose des martyrs.»

Une longue salve d'applaudissements couvrit les dernières paroles de

l'orateur. Tous les hauts personnages assis sur l'estrade vinrent lui

tendre la main, un groupe d'auditeurs se précipita vers la tribune. Mais

l'attention de Jacques était concentrée à l'extrémité de la salle

du côté des nouveaux venus dont l'entrée avait troublé ses dernières

périodes. Ses oreilles n'entendaient point les acclamations et les

bravos, et son regard voilé d'un brouillard de tristesse cherchait à

fixer une grande dame qui avait des larmes dans les yeux.

VI

LE BAL GABRIELLI

--Mon ami, c'est dans trois jours la grande soirée de la duchesse de

Gabrielli.

--Oui, ma chère Blanche. Quelle corvée!

--Voulez-vous me rendre un petit service à ce sujet, mon cher duc?

--Vous savez que je n'ai rien à vous refuser.

--Je sais. Vous êtes à croquer depuis quelque temps. Tâchez de voir le

duc ou la duchesse cet après-midi.

--Diable! cet après-midi... j'ai un rendez-vous avec mon tailleur!

--Bah! votre tailleuse attendra. Une minute vous suffira pour me

satisfaire.

--Formulez vos désirs, duchesse.

--Un des amis de M. de Mérigue m'a dit que le poète-candidat désirait

une invitation à ce bal.

--Rien de plus facile, ma chère amie... Vous êtes décidément hantée par

_la Rédemption des damnés_!

--Comme vous par le souvenir de votre tailleur.

--C'est entendu, j'aurai une invitation pour votre protégé.

--Eh! je ne me défends pas d'être l'Égérie de ce pauvre Numa.

--Égérie? Numa? Vous dites?

--Rien, ce serait trop long à vous expliquer.

Et voilà comment Jacques de Mérigue reçut le soir même une invitation

officielle à la soirée Gabrielli. Il pensa, non sans une certaine

apparence de raison, qu'un de ses admirateurs politiques était l'auteur

de cette gracieuseté. Les élections générales s'avançaient à grands pas

et il était certain de rencontrer à cette réunion mondaine les sommités

du parti royaliste. Aussi n'hésita-t-il point à endosser son frac et à

se diriger au jour fixé, sur les minuit, vers le splendide hôtel de la

rue Vanneau.

La duchesse de Largeay était arrivée à dix heures et demie, dans tout

l'éclat de son altière et provocante beauté rehaussée par une toilette

machiavéliquement simple: une robe en damas blanc et une énorme rose

rouge parmi la forêt de ses cheveux noirs, comme une étoile éclairant

les ténèbres. Blanche s'était constamment maintenue dans le premier

salon afin d'entendre annoncer et de voir entrer tous les arrivants.

L'heure et demie qui s'écoula jusqu'à l'apparition de Mérigue lui parut

interminable et désespérante.

Elle commençait maintenant à comprendre que le jeune homme, cruellement

blessé par elle, avait résolu, soit par fierté, soit par rancune, de

lui faire expier l'affront qu'elle lui avait infligé. Mais cette idée ne

faisait qu'exciter davantage sa passion de jour en jour grandissante, et

il ne pouvait pas entrer un moment dans son esprit que l'homme le plus

rebelle et le plus ulcéré résistât longtemps à son pouvoir fascinateur.

Elle roulait dans sa tête cette orgueilleuse pensée quand un huissier

annonça d'une voix sonore:

--Monsieur Jacques de Mérigue.

Blanche s'éclipsa derrière un groupe pour n'être point aperçue

immédiatement par le jeune homme, et ne le quitta point des yeux, tandis

qu'après le salut obligatoire aux maîtres de la maison il pénétrait

lentement à travers la noble foule. Il y avait cette nuit-là deux mille

personnes à l'hôtel Gabrielli; Jacques, à son entrée, fut matériellement

ébloui par l'aveuglante clarté des lustres, ruisselant de tous côtés sur

les remous des chevelures parées et sur la houle des épaules nues. On

eût dit que, sous une illumination surnaturelle, les Vénus, les Hébés

et les Fortunes d'un grand musée secouaient tout à coup leur

engourdissement sculptural, et faisaient miroiter en de fiers mouvements

leurs blancheurs marmoréennes.

Mérigue, un instant saisi, raffermit bien vite son regard et s'enfonça

d'un pas ferme dans l'enfilade des salons resplendissants. Il serra

la main à plusieurs notabilités de la droite monarchique et découvrit

bientôt le petit vicomte d'Escal, le fauteur de sa première candidature,

qui, blotti dans la pénombre d'un coin discret, lorgnait les jolies

femmes avec un petit rire égrillard.

--Charmé de vous trouver ici, monsieur, lui dit Mérigue. Je désirais

précisément causer un peu avec vous.

--Bien enchanté, répondit d'Escal avec une amabilité contrainte,

maudissant au fond du coeur le passant intempestif qui venait troubler

la douce paix de son petit observatoire.

--Vous avez été si gracieux pour moi lors des dernières élections

municipales, continua Mérigue, que je ne doute point rencontrer en vous

aujourd'hui le même appui et la même bienveillance.

Le vicomte d'Escal fit intérieurement une formidable grimace.

--Vous voulez tenter encore le sort des urnes, répondit-il d'une voix

peu encourageante où Jacques lut sans peine l'anxiété du porte-monnaie.

--J'y compte, monsieur.

--C'est très cher, pour le Corps législatif. Le Comité n'est pas riche,

vous le savez aussi bien que moi, et, quant à votre serviteur, il est

dans une position absolument gênée et presque hors d'état d'acquitter

le solde encore impayé des frais énormes entraînés par votre dernière

candidature.

Il faut noter que le vicomte d'Escal n'avait pas d'enfant et possédait

en revanche cent mille livres de rente en bonnes terres et en bons

titres.

Il venait en outre de gagner un lot de cent mille francs au tirage des

obligations de la ville de Paris.

Telle était la situation matérielle de l'homme qui affirmait avoir été

ruiné par une dépense de cent louis.

--Il faut avoir confiance dans l'imprévu, mon cher vicomte, reprit

Mérigue, et je suis du moins certain que votre appui moral ne me fera

pas défaut.

--Oh! pour ma voix, mon cher Mérigue, vous l'aurez sans aucun doute, à

moins toutefois que je ne sois à la campagne le jour de l'élection; je

vous demande pardon de couper court à cet intéressant entretien, mais

je guette depuis longtemps déjà le président du Comité auquel j'ai

absolument besoin de parler... Bien enchanté de vous avoir vu.

Mérigue ne put retenir un léger haussement d'épaules et s'éloigna

l'esprit soucieux. Comment ferait-il pour trouver les deux cents louis

qui allaient lui être nécessaires? Tout à coup il sentit une légère

pression sur son bras gauche, et se retourna vivement. Blanche de

Largeay lui tendait la main. Jacques fût tombé à la renverse s'il n'eût

été au milieu d'une foule aussi nombreuse. Il frissonna violemment

mais reprit bien vite son empire sur lui-même. Il s'inclina devant la

duchesse qui lui donnait un shake hand vigoureux.

--On ne vous voit plus, monsieur de Mérigue. C'est vraiment bien mal à

vous d'oublier ainsi vos amis. Vous savez bien tout l'intérêt que nous

vous portons.

--Soyez persuadée, madame, que je vous en suis très reconnaissant, mais

en ce moment de nombreux travaux m'absorbent.

--Le duc et moi espérions si fort l'autre jour entendre quelques pages

de la _Rédemption des damnés_!

Mérigue s'inclina sans répondre.

--Vous savez combien nous aimons la littérature en général et la poésie

en particulier.

--J'étais retenu par des devoirs absolus, madame.

--Je le sais, je suis allée à votre conférence avec mon mari. Nous

ne sommes malheureusement arrivés qu'à la fin, mais je déclare avoir

entendu là une péroraison délicieusement émouvante.

Jacques s'inclina de nouveau.

--Mais enfin, poursuivit la duchesse, vous ne pouvez, malgré tout votre

zèle et toute votre éloquence, faire un discours chaque soir. Je vais

m'entendre avec mon mari pour vous prier de venir un de ces jours.

Mérigue fit un violent effort sur lui-même.

--Madame, reprit-il, je ne crois pas pouvoir répondre quant à présent

au désir bienveillant que vous m'exprimez. Mes travaux considérables, la

préparation d'une nouvelle candidature...

--Ah! vous allez vous porter pour la Chambre... Bravo. Toutes nos

sympathies seront pour vous... Dieu! qu'il fait chaud dans ce salon,

quelle déplorable mode que ces bals pendant l'été. Dansez-vous, monsieur

Jacques?

--Jamais.

--C'est dommage, nous aurions valsé! Voulez-vous me conduire au buffet.

Jacques, plus mort que vif, offrit son bras à Blanche sans laisser

tomber un mot de ses lèvres. Le buffet était à l'extrémité opposée des

salons, et la duchesse de Largeay put marcher près d'un quart d'heure

au bras de l'homme qu'elle aimait. Quand ils arrivèrent à la table des

rafraîchissements et des victuailles, ils trouvèrent le précieux local

encombré monstrueusement. De jeunes dandys montrant leurs dents blanches

au sein des plus gracieux sourires, profitaient de la longueur de leurs

bras pour faire passer aux jolies femmes des sandwichs et des verres de

champagne, et de petits cris de fouines étranglées témoignaient parfois

qu'une ou plusieurs gouttes du mousseux liquide avaient chuté sur les

bras éclatants ou dans les nuques frissonnantes. De vénérables

matrones portaient d'une main tremblante des babas juteux à leur bouche

disgracieusement ouverte; de beaux gourmands, décorés de plusieurs

ordres, engloutissaient rapidement des pains fourrés au foie gras tout

en dévorant des yeux les poulets froids entourés de gelée. De petites

dames maigriottes avalaient sans s'en douter des assiettes entières

de petits fours aux ananas et de cerises glacées blanches et roses.

De vieux Burgraves buvaient des bols de consommé nature et des

petits verres de Château-Margaux, tandis que les danseurs exotiques

s'attaquaient aux grosses brioches et aux petites tasses de chocolat.

Le vicomte d'Escal fut aperçu dévorant à vilaines dents des truffes

entières artistement enfilées en des broches d'argent.

--Comment approcher de cet Eldorado où il y a tant d'appelés et si peu

d'élus? dit la duchesse à son cavalier muet.

--Veuillez m'indiquer ce que vous désirez, madame, je tâcherai de vous

l'atteindre.

--Une petite flûte de champagne.

Mérigue opéra sans accident le transport du rafraîchissement demandé. La

duchesse y trempa à peine ses lèvres, rendit le verre à Jacques et lui

dit:

--Il y a trop de foule ici. Pas moyen de causer tranquillement.

Voulez-vous me conduire à la serre du premier étage?

Jacques arrondit son coude et la grande promenade recommença à travers

les habits distendus et les traînes froissées. Blanche, toute palpitante

d'émotion, ne savait plus quelles phrases adresser à son partenaire

implacable, et Mérigue, domptant par sa volonté les frémissements de son

âme, paraissait insensible aux charmes suspendus à son bras inerte.

Il leur fallut vingt minutes pour aboutir au jardin d'hiver. Il était

presque vide, tout le monde se pressant au salon principal où le

cotillon allait commencer.

Blanche prit place sur un divan et contraignit pour ainsi dire son

acolyte à s'asseoir auprès d'elle.

--Ce cotillon ne vous dit pas grand'chose, n'est-ce pas, monsieur de

Mérigue? lui demanda-t-elle en manière d'exorde. Je serais certainement

désolée de vous enlever à un spectacle susceptible de vous intéresser,

mais je crois vous connaître assez pour être certaine que le déroulement

banal de toutes ces ondulations vivantes vous laisse aussi froid qu'il

me laisse indifférente.

--Vous me jugez bien, madame.

Blanche fut ravie de cette petite réponse, pour le moins aussi banale

que les figures du divertissement chorégraphique. Elle estima que

la glace était rompue et, dans les échos bruyants de l'orchestre qui

parvenaient jusqu'au berceau de verdure où elle était abritée, elle crut

entendre les fanfares de sa victoire prochaine.

--Êtes-vous méchant tout de même, monsieur Jacques, soupira-t-elle tout

à coup avec un de ces sourires à faire damner tous les anges du ciel.

Voyons, avouez-moi que vous êtes méchant?

--Même pour vous être agréable, madame, il m'est impossible de mentir.

J'ai beaucoup d'imperfections et je m'empresse de les reconnaître. Mes

qualités sont excessivement rares, mais vous voyez que l'humilité ne

me fait pas défaut. Je suis donc assez impartial pour protester avec

quelque raison contre une accusation de méchanceté. Je n'ai jamais su

ce que c'était qu'infliger au plus infime des êtres vivants la moindre

douleur, le plus petit chagrin.

Ces paroles furent prononcées par le poète d'une voix ferme et

imperceptiblement mélancolique. La duchesse, avec son flair supérieur,

comprit de suite qu'elle avait en face d'elle un adversaire sur ses

gardes. Elle jugea que le lieu où elle se trouvait n'était pas propice

au développement de toutes ses batteries et au déploiement de ses

dernières réserves. Elle ne voulut point engager les carrés de la

vieille garde.

--A propos, monsieur de Mérigue, dit-elle comme sous l'impression d'un

ressouvenir subit, avez-vous un éditeur pour votre _Rédemption des

damnés_?

--Il est bien rare, madame, répliqua Jacques, que les vers d'un poète

inconnu trouvent un éditeur avant d'être terminés.

--Le duc de Largeay vous découvrira cela... d'ici quarante-huit heures.

--Tous mes remerciements, madame, mais mon oeuvre est encore inachevée.

La question dont vous voulez bien m'entretenir est donc pour le moins

prématurée.

--Peu importe, ce sera autant de fait. Je vous indiquerai après-demain

le nom d'un éditeur par lequel vous serez bien accueilli. Trouvez-vous

à deux heures au Louvre dans le salon carré, en face du _Charles Ier_

de Van Dyck. Je vous donnerai de bonnes nouvelles. Je compte sur vous,

n'est-ce pas?

Mérigue parut réfléchir quelques instants.

Blanche reprit avec volubilité:

--L'acceptation de ce rendez-vous est une question de galanterie. Ce

principe une fois posé, je ne puis croire un instant que vous vous

dérobiez à mon désir...

... A après-demain deux heures.

VII

LE SALON CARRÉ

Dans l'intervalle des deux rendez-vous, Blanche, mettant de nouveau à

contribution la complaisance de son mari devenue inépuisable depuis

la menace de séparation, lui avait éloquemment démontré quel beau rôle

était celui de protecteur des lettres. Elle avait fait intervenir dans

son exhortation les noms de Mécène et des Médicis, en les faisant suivre

naturellement d'une légende explicative à l'usage du duc de Largeay.

En fin de compte elle chargea l'amant de Zoé de dénicher un éditeur

qui voulût publier le poème de Jacques. Le duc obtint l'adhésion d'un

libraire à la mode, le célèbre Benjamin Rouault qui consentit d'avance

à faire paraître la _Rédemption des Damnés_ à la condition qu'il lui fût

préalablement consigné une somme de cinq cents francs. Blanche ne fut

point arrêtée par une aussi mince considération, et elle se rendit,

alerte et légère, au rendez-vous qu'elle avait fixé en apportant à

l'auteur inconnu le moyen de franchir la première étape de la renommée.

Mérigue se dirigea vers le Louvre avec une douleur poignante dans l'âme,

mais en conservant la ferme résolution d'être impassible et implacable.

Il prévoyait tous les assauts qu'il allait subir, mais lorsque les élans

de sa passion toujours vivante lui faisaient craindre une défaite,

il rappelait à sa mémoire, avec la force intense d'imagination qu'il

possédait, cette minute inoubliable, où les voeux les plus purs et les

plus sincères de son coeur avaient été dédaigneusement rejetés, comme

des loques tombées par hasard aux mains d'une reine. Il avait bien songé

un instant, soit à s'excuser par lettre, soit à manquer purement et

simplement le rendez-vous, mais à la réflexion il avait compris que

ce serait là un éclatant aveu de faiblesse, qui augmenterait d'autant

l'impérieuse présomption de Blanche.

Il allait donc bravement à la bataille avec un bouclier de dignité et un

casque d'orgueil. L'exactitude était une de ses vertus maîtresses, et à

deux heures, le jour indiqué, il se trouvait devant le chef-d'oeuvre

de Van Dyck, cherchant à modeler son attitude sur la fière allure de

Charles Stuart. La duchesse était depuis quelques minutes en poste

d'observation dans l'angle opposé du salon carré, près du grand tableau

de Poussin. Par une antithèse singulière avec sa toilette de bal, elle

portait un costume entièrement noir avec une rose rouge à la place

du coeur, manifestant ainsi à la fois le deuil de ses pensées et la

blessure de son amour. Quand elle vit Mérigue arrêté devant la toile du

maître Flamand, elle marcha droit à lui comme un taureau sur le picador.

--Vous êtes bien aimable, aujourd'hui, monsieur, et d'une ponctualité

vraiment au-dessus de tout éloge. L'exactitude est décidément la

politesse des poètes comme celle des rois.

--Madame, j'ai l'honneur de vous saluer.

--Monsieur de Mérigue, je vous apporte une agréable nouvelle. L'éditeur

bien connu, Benjamin Rouault, de la rue Vivienne, publiera votre poème

aussitôt que vous lui aurez fait l'honneur de le lui remettre. Le duc de

Largeay, qui est fort lié avec lui, a voulu vous donner un témoignage de

notre sympathie en arrangeant cette affaire. Vous avez l'air étonné?

--Très étonné, madame. L'éditeur sentimental et qui publie un ouvrage

pour l'unique plaisir d'être agréable à quelqu'un est un phénomène

pathologique dont j'ignorais l'existence. Je vous prie de bien vouloir

transmettre au duc tous mes remerciements pour une démarche que je me

réserve d'utiliser ou de ne point mettre à profit. Quoi qu'il en soit,

je suis désolé que vous vous soyez dérangée pour une oeuvre que vous ne

connaissez point, et pour un personnage qui n'a aucun titre à tenir une

place quelconque dans vos préoccupations.

--Une place quelconque, dites-vous?...

--Quelconque... si petite qu'elle soit, je ne m'en estime pas digne.

--Qu'il est mal de railler ainsi, monsieur Jacques, quand à vous seul

vous remplissez mon âme, quand vous savez... que je suis à vous.

--Il m'est absolument pénible d'entendre un pareil langage... indigne de

moi comme de vous, plus que de vous.

--Et à moi, il m'est doux infiniment, de vous répéter que je vous aime;

je rouvre ainsi une plaie cuisante, mais j'y verse un baume qui la

parfume et qui l'endort. Oui, monsieur Jacques, oui, Jacques, je vous

aime... entendez-vous, je vous aime.

--C'est un grand malheur, madame, vous ne pouvez m'aimer sans crime, je

ne puis vous aimer sans lâcheté.

--Que dites-vous... de quoi parlez-vous... de crime, je crois... ai-je

bien entendu!...

--De crime.

--Il y a un crime à chérir le seul être qui ait fait tressaillir mon

âme depuis l'éveil de mes sens et de ma raison! Jusqu'au jour où je

vous aperçus noyé dans l'ombre des chapelles, mes regards ne s'étaient

arrêtés que sur des mannequins bien coiffés, bien habillés, bien gantés,

affublés de toutes les élégances et de toutes les excentricités de

la mode, et tous incapables de vibrer au plissement d'un sourire, à

l'ébauche d'un geste, au feu d'un regard. Vous prétendez que j'aime des

fantoches, que je m'assimile à des pupazzi... Vous avez aussi prononcé,

je crois, le mot de lâcheté.

--Il ne s'adressait pas à vous, madame, je me le réservais à moi-même,

pour le cas où j'aurais accepté l'offre de votre amour.

--Vous m'avez aimée, Jacques, vous m'aimez encore, ne cherchez pas

à vous tromper vous-même. Votre coeur saigne comme le mien. Eh bien,

pourquoi, je vous le demande, trouverez-vous lâche de changer une

souffrance en joie, une amertume en ravissement? Vous avez su revêtir

votre visage d'un masque dur et insensible, mais ce masque a l'épaisseur

d'une gaze, et derrière ce vain simulacre, je vois briller un coeur tout

plein de moi, où chaque goutte de sang reflète mon image, dont chaque

battement répète mon nom.

--Je vous ai aimée, madame, je puis le dire sans honte, je vous l'ai

prouvé, je vous l'ai répété, je vous ai offert ce coeur dont vous

voulez vous emparer aujourd'hui, vous ne vous êtes pas contentée de le

repousser, ce qui était votre droit, vous l'avez souffleté, pour avoir

osé aspirer jusqu'à vous. Vous vouliez bien de moi comme d'un jouet qui

vous amuse l'espace d'une heure, qu'on disloque et qu'on brise dès qu'il

a cessé de plaire. En vertu de votre haute naissance, vous avez cru

qu'il vous était permis de mettre la main sur un pauvre passant obscur

qu'avaient ébloui vos charmes, et de l'attacher à vous comme une

breloque ou un pendant d'oreilles. Et parce qu'un jour ce passant a eu

l'audace de montrer une âme et de l'estimer à la hauteur de la vôtre,

vous lui avez infligé avec le déshonneur de l'outrage, des supplices

intimes dont vous ne connaîtrez jamais la cruauté et l'horreur.

--Que dites-vous, Jacques!... Vous souffrez... donc?... vous m'aimez?...

--Vous raisonnez mal, madame. La maladie est la route par où s'enfuit la

vie, la torture que j'éprouve est la voie douloureuse par où s'écoulent

pour jamais les dernières gouttes de mon amour. Certes, si je la niais,

cette torture, vous auriez le droit de révoquer en doute ma sincérité,

mais je ne mettrai pas mon point d'honneur à vous la dissimuler. La

honte n'existe pas dans la douleur endurée avec courage, mais dans la

barbarie qui vous livre aux griffes de cette douleur. Si vous pouvez

trouver une satisfaction à savoir que vous m'avez donné un coup de

poignard, soyez heureuse, madame.

--C'est vous, Jacques, qui me martyrisez en ce moment. Vous me le disiez

tout à l'heure: Nous nous sommes aimés à première vue... nous étions

faits l'un pour l'autre, l'invincible attraction qui existait entre nous

était celle de deux êtres qui se cherchaient pour se compléter. Mais

j'ai toujours considéré deux faces dans notre vie, à nous femmes du

monde, la face publique, banale, officielle, écoeurante, pleine de liens

et d'obligations, et la face intime, secrète, seule existante et vraie,

où le coeur se montre sans fard et sans maquillage, rouge de vrai sang,

brûlant de chaleur vivante. J'ai laissé emporter ma vie extérieure au

courant de moeurs et de coutumes que je n'avais pas créées, et j'ai

gardé la possession pleine et entière de la meilleure partie de moi-même

pour l'être futur qui saurait la découvrir. Est-ce que je ne vous ai pas

conservé la bonne part? Est-ce que je ne vous ai pas livré le miel de la

ruche, le suc de la fleur, la sève intime de l'arbre? Que vous importent

la brèche apparente, l'enveloppe des tiges, la grossière écorce? Vous,

poète, vibrant et palpitant à l'appel des voix mystérieuses, qui trouvez

un sens au murmure du vent et au bruit des fontaines, pour qui la nature

est un livre ouvert, qui lisez même au fond de nos âmes, à travers le

cristal transparent des yeux, vous rechercheriez les vains oripeaux et

les chiffons de soie qui éblouissent la multitude? Si vous saviez tout

ce que j'ai creusé depuis un mois de pensées et de sentiments, depuis un

mois où la plus haute portion de moi-même pleure dans le silence et

dans la nuit! Vous êtes venu, Jacques, à cette fête éblouissante où il

y avait dans l'église pour un million de pierreries, où toutes les

splendeurs de l'autel s'étalaient en mon honneur, où les prêtres

trompés par ma robe blanche ont prodigué des louanges à ma piété et à

ma pureté... Eh bien! ce jour-là fut un jour mortuaire, c'était le _Dies

iræ_ que j'entendais mugir dans les grandes orgues, dès l'instant de mon

mariage, ô Jacques! j'étais veuve.

--Vous êtes éminemment habile, madame la duchesse, à changer de place

toutes les culpabilités.

Excelsior: Roman parisien · 第 9 / 15 段