--Ah! Dieu du ciel. Gardez-vous en bien.

--Tout amicalement... sans paraître lui faire de reproches... au cours

d'une conversation...

--De grâce, maman, laissez-le donc tranquille; je l'aimerais peut-être

beaucoup moins s'il était perpétuellement sur mes talons.

--Tu l'aimes donc toujours bien, ma petite Blanche?

--Suffisamment.

--Et lui te rend-il comme tu le désires tes sentiments d'affection et

d'amour?

--Oh! comme je le désire.

--Voyons. Raconte-moi un peu ta journée. Tu te lèves toujours tard...?

Sur le coup de onze heures; mais je suis réveillée au point du jour.

--Et que peux-tu bien faire de six à onze?

--Mon Dieu, Maman, je prends du chocolat par toutes petites gorgées;

la première me brûle, la dernière me gèle... puis je lis les romans

nouveaux.

--Et ton mari, pendant ce temps-là?

--Mon mari, dit Blanche en éclatant d'un rire dédaigneux, est-ce que je

puis le savoir? Depuis cinq semaines, il est entré une seule fois dans

ma chambre.

--Dieu! est-ce possible?

--A quatre heures de l'après-midi.

--De l'après-midi, ma petite Blanche?

--Pour me demander l'adresse d'une fleuriste.

--Il t'envoie encore des bouquets?

--Ah! vous plaisantez, maman.

--Mais vraiment, ma fille, tu me plonges dans la stupeur. Où peuvent

donc aller ces fleurs?

--That is the question. Je m'en soucie peu.

--Comment! il n'est entré qu'une fois dans ta chambre...? mais je pense

que tu veux parler de la journée; j'espère que le soir... tu n'es pas

seule.

--Non, je fais venir ma femme de chambre.

--Mais, la nuit, chère enfant?

--Ah! je ne suis pas peureuse, tranquillisez-vous.

--J'étais décidément promise à des étonnements aujourd'hui, moi qui ne

pouvais jamais me débarrasser de ton pauvre père quand il vivait.

--Nous sommes une famille pleine de contrastes.

--Voyons, Blanchette... et quand tu es levée...?

--Je déjeune à la vapeur.

--Avec ton mari, j'espère?

--Généralement; mais il arrive toujours en retard, et il en est encore

aux hors-d'oeuvre quand je mange la confiture.

--Est-il au moins bien mignon pendant le repas?

--Toujours à moitié endormi.

--- Il ne t'embrasse pas un peu, ma fille?

--Oh! si, de temps en temps... dans les cheveux.

--Dans les cheveux?

--Parfaitement, ça le fatigue de se courber.

--Il est toujours bien doux avec toi, ma chérie?

--Il ne m'a pas encore gifflée.

--Ah! vraiment.

--Ni même maltraitée.

--Quel époux modèle!

--Ni même injuriée.

--Il est trop bien élevé pour ça, j'espère.

--Et puis il sait bien que je lui rendrais.

--Après déjeuner que se passe-t-il?

--Je vais faire mes visites et puis mes petites courses particulières,

mes petites études de moeurs, puis je rentre sur les cinq ou six heures,

après avoir croqué quelques petits fours. Je reprends mes livres ou bien

je dors jusqu'à sept heures et demie... puis je dîne.

--Avec le duc?

--Pas habituellement. Il trouve la cuisine du club très supérieure à la

mienne.

--Oh! fi, le vilain.

--Il est vrai, pour tout dire, que la conversation de ma femme de

chambre me paraît beaucoup plus intéressante que la sienne.

--Et tu ne le vois plus de la soirée?

--C'est très rare.

--Il ne t'amène jamais au théâtre?

--Il ne me défend pas d'y aller seule.

--Pauvre enfant! Quelle existence solitaire et monotone. Je viendrai te

voir tous les jours, puisque c'est comme ça; je t'apprendrai à broder.

--Grand merci, ma petite maman, vos distractions sont trop follichonnes.

--Tu ne t'imagines pas comme ce travail-là fait passer le temps, et

puis, il est si captivant, j'en rêve la nuit.

--Ma pauvre maman... eh bien, il m'arrive aussi de broder quelquefois...

de jolis petits romans, dans mon imagination.

--Il est malsain de s'abandonner à la rêverie, ma petite Blanche.

--Parlons d'autre chose, chère maman. Sait-on ce que devient M. de

Mérigue?

--M. de Mérigue... ah! oui, ce petit professeur que nous avons reçu et

qui s'est présenté aux élections, je crois.

--Précisément... Le répétiteur de Théodore enfin... vous avez l'air de

tomber des nues...

--Il n'est plus répétiteur de Théodore, il a dit à ton frère qu'il ne

pouvait plus s'occuper de lui, qu'il avait d'autres chats à fouetter, je

crois. J'espère bien qu'il n'aura pas fait subir ce traitement-là à mon

fils...

--Il aurait eu raison quelquefois... Je le trouve très bien ce jeune

homme... décidément.

--Il n'est pas de notre monde, mon enfant.

--Ah! c'est ça qui m'est égal! Si vous croyez qu'ils sont toujours

drôles les gens de notre monde? Je suis sûre que lorsque M. de Mérigue

se mariera il rendra une femme joliment heureuse.

--Que nous importe, ma fille! N'avons-nous rien de mieux à faire qu'à

nous occuper de ces petites gens?

--Ah! c'est trop fort!... D'abord, de votre part, c'est de

l'ingratitude... Ce pauvre garçon qui gagne peut-être vingt-cinq louis

par mois à la rue de Monceau, vous en a donné cinq d'un seul coup à

votre dernière quête.

--C'est bien possible, ma fille. Je ne me rappelle pas. Le prince de

Gabrielli m'a bien remis un billet de mille. Si j'étais obligée d'avoir

de la reconnaissance pour tous les gens qui m'ont envoyé leur offrande,

je n'aurais plus le temps...

--De broder, chère maman.

Blanche de Vannes avait sommairement raconté sa vie quotidienne à la

comtesse douairière, mais elle n'avait fait aux pensées qui l'agitaient

qu'une bien légère allusion, que la noble manieuse d'aiguille n'avait

aucunement pénétrée. Elle avait singulièrement débuté dans la vie

matrimoniale en consignant son mari à la porte de sa chambre à coucher.

Celui-ci n'avait éprouvé qu'une légère vexation toute passagère et non

suivie de rancune contre la compagne de son existence. C'était pendant

cette première nuit solitairement écoulée, que la jeune duchesse avait

rempli, à l'adresse de Mérigue, la singulière lettre de change dont le

texte était si bref et si catégorique. Elle avait attendu une réponse

pendant de longues journées, et courait souvent elle-même à la loge aux

heures de passage des facteurs. Le «béguin» qu'elle avait eu pour

le jeune candidat se transformait décidément et invinciblement en un

sentiment profond d'attachement qui contenait le germe d'une passion

folle et irrésistible. La solitude presque absolue où vivait Blanche

était un aliment de plus à cet étrange amour, et compliquait les

mouvements de son coeur d'une violente excitation cérébrale. Les

quelques moments passés avec le duc irritaient et exaltaient ses

pensées; elle comparait sans cesse et avec une mesure d'appréciation peu

impartiale la platitude de l'homme qu'elle apercevait en face d'elle,

et l'auréole du fantôme qu'elle poursuivait dans ses rêves. Ce duc, si

froid, si compassé, si correct dans sa tenue irréprochable, si uniforme

dans sa vie frivole et inutile, et ce bel aventurier si romanesque, si

ardent, si dédaigneux de l'étiquette, si impétueux dans ses ambitions

hardies, ces deux êtres, si dissemblables, ne pouvaient s'équilibrer

dans les plateaux d'une balance intelligente. La duchesse en était

même venue à admirer vaguement, comme un trait inouï d'audace, cette

prétention insensée de Jacques, qui avait d'abord révolté son orgueil.

Elle cherchait à cet acte fou des circonstances atténuantes, et elle

découvrait comme telles, avec un frémissement intime, la séduction de

ses charmes et l'attraction exercée par sa beauté, bien capables sans

doute de griser le cerveau d'un homme. Ce qu'elle ne pouvait point

encore comprendre, c'était que l'explosion de son dédain eût fait à

Mérigue une incurable blessure. Aussi était-elle de jour en jour plus

stupéfaite du silence implacable où le poète se renfermait.

III

SUITE DE LA MÊME LUNE

--Oh! voyons, ma petite Zoé, tu n'es pas raisonnable, je t'ai encore

donné hier cinquante louis pour payer ton terme.

--Ah ça! mon petit duduc est-ce que tu t'imagines qu'on n'a pas autre

chose à faire qu'à penser à son loyer, et que je vais jeter tout de

suite tes jolis petits monacos à la tête de cet escogriffe de concierge.

Ce sont des soufflets qu'il attrapera, s'il insiste.

--Mais, ma fignolette, il te fera donner congé, tu seras expulsée,

quel déshonneur pour moi si l'on dit au club que j'ai laissé vendre les

meubles de ma petite Louloute six semaines après avoir fait un riche

mariage.

--Certainement, c'est un déshonneur.

--On me traitera d'ingrat, d'oublieux, de pingre, de vieux rapiat, de

sale grigou.

--Surtout de mufle et de moule, et on aura diablement raison.

--Tu es dure, ma petite Zoé.

--C'est toi qui est dur. Comment tu me donnes un billet de mille et

parce que ça se trouve être le montant du terme, et que ce terme arrive

par hasard à échoir aujourd'hui, il faut que je renonce à tous mes

petits projets et que je jette cette somme dans ce tonneau des Danaïdes

qui s'appelle la poche du propriétaire. Va donc, mon vieux. C'est toi

qui n'est pas raisonnable, pour deux sous, vois-tu.

--Pour mille francs.

--Ah! voila-t-il pas une belle affaire! Quand Mme la duchesse de Largeay

aurait une perle fine de moins.

--Laisse donc la duchesse tranquille... comme je fais moi-même.

--Je te dis que tu me lâches.--C'est pas gentil.

--Voyons, je te donne tout le temps que me laissent le club et ma

promenade à cheval.

--Je te répète que tu me lâches pour ta petite duchesse de rien du tout.

--Tu es dure, ma petite Zoé.

--... Qui t'a fermé la porte au nez, le soir de tes noces.

--Hein! tu dis?

--Fais donc pas ton gros malin. Tout le monde le sait.

--Tout le monde sait... que...?

--Que tu as passé la première nuit sur le divan de l'antichambre,

l'histoire a roulé dans tous les journaux du boulevard.

--Est-ce que je lis ces ordures, ma chère?

--Eh bien, moi, si tu n'es pas plus aimable, je vais faire comme la

duchesse... je mettrai le verrou à ma porte... et tu te trouveras...

tu sais comme l'infortuné cavalier le... dos par terre... entre deux

selles...

--Oh! que tu es dure, Zoé.

--C'est toi qui es un sans coeur.--Au moment où ta fortune augmente de

cinquante mille livres de rente, tu veux que je paye mon terme... si

tu y tiens tant à ce terme, tu n'as qu'à le payer toi-même, je ne

m'y oppose pas, mais j'avoue que tu ferais bien mieux de me donner

l'argent...

--Tu me fais des facéties.

--Si c'était cette grande sauterelle de Microche qui te le demandât, tu

t'empresserais de lui obéir.

--Il y a six mois que je ne l'ai vue.

--Je crois bien, elle te claquait, mais elle savait te mettre aux pas

tout de même.

--Qui t'a raconté ces bourdes?

--Ça traîne dans tous les journaux.

--Je t'ai déjà dit que je ne lisais pas ces ordures.

--Si la duchesse te demandait mille francs tu les lui donnerais.

--Elle ne me demande jamais rien. Elle est bien plus sage que toi.

--Eh bien... écoute... Moi j'ai besoin d'argent... par dévouement pour

toi j'ai repoussé des offres très brillantes... un sous-brigadier de

la police des moeurs, un baryton des Folies-Dramatiques... un fabricant

d'huile de foie de morue...

--Prends garde qu'il ne te mette dans son pressoir.

--Impertinent! Je vais faire comme la grande Microche. Gare aux

calottes.

--Décidément, tu es trop dure, ma petite Zoé.

--Non content de me refuser du pain, tu m'insultes, tu me nargues au

moment où je te donne les preuves de mon affection et de ma fidélité.

--Là! là! ne va pas pleurer maintenant... réconcilions-nous. Tu sais

bien que je suis ton petit duduc...

--Donne-moi cinquante louis.

--Je te les enverrai ce soir.

--Tu sais, pas de blague! si je ne les ai pas avant la nuit, je fais

comme la petite dame de l'hôtel de Bade.

--Allons, allons, ne te chagrine pas, tu les auras.

--Et puis, tant que j'y pense... tu feras peut-être bien de payer le

terme aussi.

--Aïe, aïe, tu crois?

--Dame, c'est toi qui l'as prétendu tout à l'heure.

--Enfin... soit. Mais il faudra que tu sois joliment mignonne. Adieu,

Fifine, et le duc sortit.

--Va donc, grand serin, murmura Zoé en se jetant sur son canapé.

IV

DOUBLE CROISEMENT

L'allée des Acacias resplendit dans la jeune gloire du printemps. Les

grands arbres, doucement remués par une brise vague, répandent une ombre

fraîche et un large flux de senteurs embaumées. Les rayons obliques du

soleil couchant glissent parmi les floraisons et les verdures comme des

regards souriants à travers les cils d'une blonde amoureuse. Une

légère buée flottante noie les coteaux de Saint-Cloud dans un lointain

nébuleux. Toutes les vigueurs et toutes les allégresses des bois

ressuscités s'agitent dans le tremblement des feuillages. Les arbustes,

les herbes, les fleurettes des massifs, éveillés de l'engourdissement

hivernal, aspirent joyeusement leur part de vie, sous le balancement

uniforme et cadencé des hautes branches. L'azur transparaît à la cime

des arbres, purifié et avivé par le souffle du vent. Quelques flocons

de nuages s'abaissent vers l'Occident et s'illuminent des teintes fauves

d'un embrasement; mille reflets ondoient sous l'épaisseur des rameaux

tendres, comme projetés par des miroirs fugitifs. Ils se poursuivent,

se croisent et s'entremêlent, pour se séparer encore et recommencer sans

fin leurs danses lumineuses.

A part quelques piétons bien rares, la foule bigarrée qui encombre

l'avenue est insensible au langage de la nature radieuse. La grande

chaussée est complètement obstruée d'une quadruple rangée d'équipages

dont les courants ascendants et descendants se côtoient sans se heurter,

sous l'habile conduite des cochers et la vigilance des gardiens du bois.

Toutes les voitures vont au pas, et les chevaux, la tête haute, les

naseaux palpitants, tous les muscles tendus et cambrés, frissonnent

d'impatience nerveuse sous la splendeur des harnais étincelants, et

mâchent leur mors tout blanc d'écume. Au fond des coupés, des victorias

et des landaus, des personnages de tout âge et de tout sexe, ayant de

commun un inexorable ennui, laissent errer dans le vide leurs regards

atones. Quelques sportsmen et quelques belles petites conduisent leurs

boggys et leurs phaétons et ne paraissent pas s'amuser beaucoup plus que

les burgraves des grands carrosses. On voit ça et là des fiacres piteux,

égarés comme par hasard parmi l'opulence des voitures de maîtres: on

dirait d'humbles mendiants tendant leurs sébilles à la sortie d'une

grand'messe. L'allée réservée aux cavaliers possède quelques fidèles

excentriques qui tantôt se livrent à des steeples vertigineux, tantôt

lorgnent insolemment les dames, sans distinction de rang ni d'espèce. Le

chemin des piétons est rempli d'une foule disparate. Le jeune boudiné

y coudoie l'ouvrier endimanché et le tourlourou au bras de sa payse; le

petit employé, éreinté par six jours de rond de cuir, y salue son chef

de service à l'arrière-train gélatineux, auquel la Faculté ordonne

des promenades hygiéniques. A tout prendre, c'est encore parmi ces

pousse-cailloux que se trouve la plus grande somme d'intelligence et de

vie.

Le duc et la duchesse de Largeay parcourent l'avenue en landau

découvert; la conversation des deux jeunes époux n'a point été bien

remarquable de durée ni d'animation. La duchesse souffre, le duc

s'ennuie.

--Belle journée! a dit le duc sur la lisière du bois.

--Effectivement, a répondu la duchesse.

--On devrait bien interdire cette promenade à ces fiacres infects.

--Comme vous êtes sévère, mon ami.

--Voyons, chère amie, est-il possible à la vue d'un homme qui aime

la correction en toutes choses d'être réduite à tomber sur ces sapins

crottés et ces haridelles osseuses. Une bonne police y devrait mettre

ordre.

--Je ne suis pas de votre avis.

--Voyez plutôt à Hyde-Park... à la villa Pamphili... mon _desideratum_ y

est un fait accompli.

--Oh! ne me parlez pas latin, mon ami, vous risqueriez de vous tromper.

--Toujours malicieuse.

--Les petites gens des fiacres vous rouleraient sur cet article-là.

Le duc eut une moue dédaigneuse.

--Pour moi, continua Blanche, je trouverais barbare la mesure que vous

proposez.

--Vous devenez bien philanthrope, ma chère. Je ne vous ai pas toujours

connue ainsi.

--C'est vrai, cher duc. Je l'avoue à mon honneur ou à ma honte; je sens

depuis quelques semaines comme un grand courant d'humanité qui passe

dans mon âme.

--Un courant d'humanité! Vous avez appris cela au cours de M. Caro?

--Non, mon ami; mais en regardant vivre autour de moi les gens qui

montent en fiacre, et même ceux qui n'ont pas de quoi y monter.

Le duc de Largeay poussa sans répondre un petit ricanement. La duchesse

haussa les épaules et laissa tomber la causerie. A ce moment son

landau était complètement arrêté; elle promena ses yeux sur l'allée

des piétons. Elle aperçut d'abord un grand cuirassier qui lutinait

une petite bonne et elle envia vaguement le bonnet et le fichu de la

soubrette. Elle vit ensuite un jeune ouvrier robuste et bien découplé

qui se dandinait les mains dans ses poches, en promenant ses regards

dans la foule, comme sur un champ fertile en conquêtes. Elle le

considéra avec un intérêt qui excédait les bornes de la curiosité pure

et simple. Tout à coup, Jacques de Mérigue, rêveur et pâle s'offrit à

ses yeux. Il débouchait d'une allée sombre et s'arrêta comme à dessein

en face du landau ducal. Blanche ayant toussé à deux reprises, leurs

yeux se rencontrèrent; Mérigue salua gravement et détourna la tête,

tandis que la duchesse le dévorait du regard et ployait son cou pour

le suivre à travers la foule. Au même instant, de l'autre côté de la

voiture, Zoé passait conduisant son boggy et lançait au duc un petit

signe de tête provocateur. Largeay lui répondit par un geste de la main

gauche. Blanche aperçut le mouvement et un sourire de plaisir éclaira

son visage pendant quelques secondes. Elle venait en un laps de temps

inappréciable de combiner tout un plan de campagne amoureuse, et elle

faisait à son mari l'honneur singulier de lui réserver un rôle dans ses

opérations stratégiques. Un des plus humbles marcheurs du bois occupait

la pensée d'une des plus riches propriétaires de carrosses.

V

L'OBSESSION

--Théodore, as-tu besoin d'argent?

--Toujours, ma chère petite soeur.

--Je t'en donnerai si tu es bien sage.

--Que faut-il faire et combien me donneras-tu?

--Dix louis pour m'aider à gagner une gageure.

--Parle toujours.

--Voilà! J'ai parié à ton beau-frère que je devinerais où il passe ses

après-midi.

--Oh! là, là. Donne-moi un peu ces dix louis.

--Tu me promets de me dire la chose; tu pourras examiner cela un jour de

sortie.

--Exhibe les monacos, tu seras bientôt satisfaite.

Blanche prit deux billets de cent francs dans une cassette et les remit

au collégien rayonnant:

--Eh bien, reprit alors Théodore, je ne vais pas te faire languir.

Toutes les fois que mon beau-frère n'est pas ici, tu peux jurer qu'il

est chez la petite Zoé.

Blanche murmura tout bas: vingt-trois heures sur vingt-quatre, puis

continua à haute voix:

--Veux-tu bien te taire, petit polisson. Est-ce qu'à ton âge on parle de

choses pareilles? C'est bien vilain, monsieur, de tenir un tel langage à

sa soeur.

--Dame! tu veux savoir la vérité... tu me l'as même achetée... je t'en

donne pour ton argent.

--Petite Zoé, petite Zoé, d'abord quelle est cette personne, je te prie?

--Une horizontale de grande marque.

--Affreux gamin! qui t'a enseigné des mots pareils! A dix-sept ans,

c'est scandaleux. Je le ferai dire par maman au père Coupessay; drôle,

va!

Théodore sortit en ricanant.

Dès que son frère se fut éloigné, Blanche se frotta les mains avec de

petits rires nerveux. Le duc, par extraordinaire, dînait ce soir-là chez

sa femme. La duchesse fut ironique et gouailleuse pendant tout le repas.

Il y avait longtemps qu'elle soupçonnait les fugues de son illustre

époux, mais elle était ravie de voir ses conjectures brutalement

confirmées. Au dessert, elle renvoya les gens de service et dit à

brûle-pourpoint au clubman:

--Que devient Monsieur de Mérigue, cher ami?

--Je vois qu'il revient à la surface de vos préoccupations.

--Je ne le nie pas. Il m'est sympathique. Quand l'invitons-nous à dîner?

--Quelle idée singulière!

--Pas du tout singulière! Il m'avait promis dans le temps de me lire son

grand poème sur la Rédemption des damnés.

--Oh! vous aimez les choses lugubres!

--Quand elles sont dites par une personne qui ne l'est pas.

--Mais, ma chère, je ne tiens pas du tout à dîner avec ce poète

candidat, et encore moins à entendre son épopée. Vos divertissements ne

rappellent en rien les Bouffes.

--Il faut absolument qu'on vous rappelle Mlle Zoé pour que vous fassiez

risette.

--Plaît-il, ma chère?

--Non, il ne plaît pas du tout, et si peu que je suis déterminée à

demander ma séparation.

--Oui dà. Vous prenez les choses au tragique,--mais je ne comprends pas

très bien.

--Je vais vous expliquer. Vous êtes constamment fourré chez une fille

affligée du nom de Zoé, qui possédait déjà vos faveurs avant notre

mariage.

Vous continuez vos assiduités auprès de cette... dame; un bon avocat

trouvera très bien dans ce fait matière à séparation de corps, qui

entraîne séparation de biens. Aïe, aïe. Vous faites la grimace, mon beau

duc. J'ai déniché le petit endroit sensible. Eh bien, rassurez-vous. Je

n'abuserai pas de mes avantages. Je n'entends pas vous troubler dans vos

excursions peu édifiantes... mais, de grâce, mon cher, faites bon visage

à mes amis.

Le duc de Largeay avait compris. Il grimaça son plus aimable sourire et

répondit à sa femme:

--Un galant homme comme moi est toujours aux ordres de son épouse.

Parlez, duchesse, vous serez obéie.

--Vous allez inviter M. de Mérigue à dîner pour après-demain soir.

--La date est un peu rapprochée.

--On ne se gêne pas avec les intimes. Prenez une de vos cartes...

bien. Vous avez un crayon dans votre carnet? C'est parfait. Maintenant

écrivez:

«Le duc de Largeay prie le vaillant orateur royaliste de vouloir bien

lui faire l'honneur de venir dîner chez lui mardi soir, sans cérémonie.

M. de Mérigue serait bien aimable d'apporter quelques fragments

manuscrits de son grand poème, _la Rédemption des damnés_. La duchesse

et moi serons enchantés d'entendre les beaux vers de cet ouvrage.»

Le duc transcrivit fidèlement le factum ci-dessus et l'envoya à domicile

par un de ses laquais.

Cet homme de service rentra au bout d'une demi-heure porteur de la

réponse suivante:

«Monsieur le duc,

«Je suis aux regrets de ne pouvoir répondre à votre honorable

invitation. Je prends la parole mardi soir au local de la

Société d'horticulture, dans le but d'arriver à la formation

d'un comité électoral.

«Agréez, monsieur le duc, l'expression de mes sentiments

distingués,

«JACQUES DE MÉRIGUE»

P.S.--Tous mes remerciements pour les choses obligeantes que

vous voulez bien penser au sujet de mes oeuvres.

Quand le duc eut donné lecture de cette épître, la duchesse s'écria

vivement: Tiens! une idée; si nous allions entendre M. de Mérigue? Il

admet les dames à ses réunions. C'est une partie de plaisir comme une

autre, n'est-ce pas, mon ami?

--C'est un point de vue, ma chère.

--Vous m'y amènerez?

--Je vous y amènerai.

--Ah! vous êtes gentil ce soir.

Le duc et la duchesse, mal renseignés sur les heures, entrèrent dans la

salle au moment de la péroraison. Mérigue s'écriait: «Le coeur du

royaliste s'ouvre à toutes les gloires de la patrie, et le chevalier de

Bouvines peut dire: Mon frère», au grenadier d'Austerlitz. Mais il faut

revenir à la vieille souche dont la dernière pousse jaillit il y a deux

cents ans au pied des nobles Pyrénées, à cette famille, au front blanc

et éternel comme la neige des montagnes qui abrita son troisième

berceau.» A ce moment l'orateur s'arrêta tout à coup; il venait

d'apercevoir ses deux nouveaux auditeurs. Il mit son front dans ses

mains; sa voix dominatrice s'éteignit, et il poursuivit d'un ton sourd

et mélancolique: «Ne croyez pas qu'en vous conviant à la bataille je

vous dissimule les épreuves que vous réserve le destin.

«Soldats de la résurrection nationale, ouvrez l'histoire du monde. Vous

lirez sur toutes les tables d'ostracisme le nom de tous les rédempteurs.

Vous sortirez sanglants et mutilés d'une lutte implacable contre

l'indifférence du sort et l'ingratitude des hommes. Vous serez méconnus

et honnis par ceux que vous avez le plus aimés. Ceux pour qui vous avez

souffert mettront en doute vos blessures et se riront de votre vertu.

Nouveaux Prométhées, vous aurez le sein rongé des vautours pour avoir

touché au feu du ciel.

Excelsior: Roman parisien · 第 8 / 15 段