Largeay, sec, raide, compassé, peigné comme une gravure de mode, avec un

léger tic nerveux dans l'oeil gauche, annonçait par toute son attitude

le contentement qu'il éprouvait d'avoir atteint son but et la hâte

qu'il ressentait d'en avoir fini avec les pompes officielles. Blanche,

profondément sérieuse et grave, contrairement à ses allures ordinaires,

semblait presque une victime enguirlandée pour le sacrifice. Elle avait

aperçu à dix pas d'elle, dans un bas-côté, la figure sévère et la haute

stature de Mérigue. Une comparaison inconsciente s'était établie dans

son esprit, et son fiancé paraissait se rapetisser au niveau des bancs,

tandis que son ancien admirateur grandissait jusqu'aux clefs des voûtes.

Les grandes orgues exhalaient leurs plus douces mélodies, auquelles la

jeune fille trouvait des consonnances funèbres, songeant peut-être aux

chants sacrés de la Sainte-Chapelle, dont elle avait savouré l'harmonie

à côté de l'homme qui envahissait de plus en plus ses pensées et ses

souvenirs. Depuis quinze jours, elle n'avait point aperçu Mérigue,

et elle cherchait dans son imagination surexcitée mille moyens de le

revoir. Elle avait eu soin de lui faire envoyer un billet d'invitation

à la messe de mariage, en désespoir de cause, et ne pensait point qu'il

répondît à cette avance. Puis, tout à coup, elle le découvrait auprès

d'elle, pensif et hautain parmi la foule.

Le curé célébrant s'avança vers les futurs époux, et en sa qualité

d'habile homme sachant le prix des courtes harangues, dit simplement à

voix très basse:

«Mademoiselle, Monsieur le duc,

«Votre dévoué pasteur éprouve en ce moment une émotion trop

grande pour vous adresser un long discours, et pour célébrer

comme il faudrait les louanges de vos illustres familles qui

ont donné tant de héros à la France et tant d'élus au ciel. Vous

marcherez tous les deux sur les nobles traces de vos ancêtres,

vous, mademoiselle, par votre piété, votre charité, votre

fidélité à tous vos devoirs d'épouse et de mère, vous,

monsieur le duc, par votre courage, votre grandeur d'âme, votre

dévouement sans bornes aux principes de probité et d'honneur

qu'ont aimés et servis vos aïeux. Vous continuerez une lignée

glorieuse, et en tous temps comme en tous lieux, vous servirez

d'exemples et d'impeccables modèles à l'immense foule des

déshérités, qui tiennent leurs yeux fixés sur vous, comme toutes

les misères d'en bas regardent toutes les splendeurs d'en haut.»

Après cette homélie un peu flatteuse, l'abbé Roubley procéda à la

bénédiction nuptiale et se dirigea vers l'autel.

--Avez-vous entendu ce qu'il a dit? demanda la jeune duchesse à son

seigneur et maître.

--Ma foi, j'allais vous faire la même question, répondit Largeay.

Dès lors, Blanche tomba sous le joug d'une obsédante pensée. Mérigue

allait venir à la sacristie s'incliner devant elle et la foudroyer de

son regard accusateur. Après bien des réflexions et bien des transes,

elle résolut de se dérober à tous les hommages et de s'éloigner aussitôt

après la cérémonie, sous un prétexte quelconque de fatigue ou d'émotion.

Cependant, au sein de l'église, la conversation était générale, quoique

chuchotée à voix très basse et d'une façon tout à fait convenable.

_Côté des dames_: L'abbé a été fort bien, aujourd'hui.

--Toujours un peu bénisseur, ma chère.

--On ne vient pas ici pour se faire dire des sottises.

--Oui, mais cette évocation des grandes vertus est ironique, à force

d'être peu en situation.

--Le duc n'est pas bien fort... c'est vrai!... mais il mène un cotillon,

ma chère... il patine!... il a un tailleur!... Toutes ses culottes

viennent d'Angleterre.

--La petite est pas mal délurée.

--Oh! simplement un peu originale... mais... si riche, un million de

dot... et puis, voyez donc cette forêt de cheveux noirs... l'inflexion

gracieuse de la taille... Elle fait faire ses corsets chez Mmes de

Vertus.

--Oh! qu'elle doit mal supporter leurs étreintes... vous me donnez

absolument raison, ma chère. Le bon curé, au lieu de faire intervenir la

sainteté et l'héroïsme dans son petit prône, aurait dû nous parler

des bals, des clubs, des _five o'clock_, des premiers coiffeurs, des

couturières à la mode.

--Il y pensait, ma chère.

--J'incline à le croire.

--Je constate donc avec plaisir que nous sommes du même avis.

_Côté des hommes_: Très joliment tourné, le discours.

--Qu'a-t-il donc raconté déjà?

--Je ne me rappelle plus bien, mais c'était tout à fait délicat et puis

si bien approprié.

--Qu'est-ce que Largeay va faire de la petite Zoé?

--Peuh! ce qu'il en a fait jusqu'ici.

--Pas possible? il va lui continuer sa pension de cent louis par mois?

--Nullement. Il va l'augmenter, puisque le voilà devenu plus riche. Il

lui a même fait un cadeau de noces ultra pschutteux.

--Vous êtes sûr de cela?

--Très sûr. Un poney de trois cents louis... qu'il n'a même pas payé.

--Qu'il paiera un de ces jours avec l'argent de sa femme.

Tel était le genre dominant des prières adressées au Seigneur par

l'opulente assistance.

Blanche était toujours absorbée dans ses impressions. Quant au jeune

duc, il dormait.

On se leva à l'Évangile, on s'assit à l'Offertoire, on s'inclina à

l'Élévation, on se prépara au départ après la bénédiction du prêtre.

--Mon ami, dit vivement Blanche à l'oreille de son époux, je me sens un

peu fatiguée. Voulez-vous me ramener à l'hôtel de Largeay?

Le duc s'empressa d'arrondir son bras et le couple entra à la sacristie.

Alors Blanche et Largeay prièrent leurs parents respectifs de vouloir

bien recevoir en leur lieu et place les hommages du faubourg assemblé.

Puis ils sortirent par une porte dérobée et s'élancèrent dans leur

coupé.

Quelques minutes après, ils se trouvaient dans le boudoir rose aménagé

pour Blanche à l'hôtel de Largeay.

La jeune duchesse dit à son époux: «Voici le programme de la soirée:

Dîner au Café de Paris, coucher à l'Hôtel de Bade.» Le duc s'inclina.

«Maintenant, veuillez me laisser seule pendant quelques moments.» Le duc

sortit.

En quittant Sainte-Radegonde, Jacques de Mérigue avait pris le

boulevard, le pont de la Concorde et les Champs-Élysées. Il était poussé

vers le grand air par toutes les aspirations de son coeur broyé et

de son âme étouffée. Depuis son double échec, il était retombé dans

l'oubli, à peine traversé de temps à autre par quelque lettre de

condoléance banale et quelques visites d'ouvriers sans travail. Sa

blessure double saignait jour et nuit, la plaie de l'orgueil et la

meurtrissure de l'amour.

Et c'était Blanche qui les lui avait infligées toutes les deux, en lui

jetant à la face un outrage que rien ne saurait effacer. Il comprenait

vaguement que tout sentiment pour lui n'était pas éteint au coeur de la

jeune femme, mais il jugeait inexorablement qu'après l'affront reçu

par lui, tout devait être fini entre eux et pour jamais. Et son coeur,

embrasé d'amour, livrait un furieux combat à sa fierté robuste qui

demeurait victorieuse, à la condition de lutter sans repos. Il s'était

rendu à la cérémonie machinalement, sans but précis, peut-être pour bien

voir de ses yeux l'irrévocable immolation de son rêve, et maintenant il

marchait droit devant lui, à lourdes enjambées, comme parmi les grands

sables un voyageur perdu.

Arrivé à l'Arc-de-Triomphe, il prit l'avenue Wagram et les boulevards

extérieurs. Il descendit jusqu'à la Bastille et traversa le pont Henri

IV. Il s'arrêta à une petite échoppe du quai de la Tournelle et

dîna pour vingt-cinq sous, puis, appesanti par son repas, bien léger

cependant, il se traîna péniblement vers la rue des Saint-Pères, avec

la nuit qui tombait. Comme ses cent vingt marches lui parurent pénibles,

harassantes, interminables. Comme il se sentait tiré en bas par la

torpeur, la lassitude et le désespoir. Arrivé dans sa chambre, il ouvrit

sa fenêtre et regarda le ciel; par cette brumeuse soirée de mars, les

quelques étoiles visibles là-haut semblaient entraînées vers un gouffre

noir parmi l'avalanche confuse des nuages.

Le duc et la duchesse de Largeay dînaient au Café de Paris. Leur

conversation fut moins nourrie que leurs appétits et il fallut que le

café succédât à deux bouteilles de vin capiteux, pour parvenir à délier

leur langue.

--Pourquoi cette nuit à l'Hôtel de Bade? interrogea le duc en allumant

son cigare.

--C'est drôle... c'est drôle! répondit Blanche d'un air rêveur... On n'y

connaît personne... personne ne vous y connaît. On n'est qu'un numéro

dans la cohue bruyante et banale. On est plus à même de passer ses

fantaisies, car vous n'ignorez pas, mon cher duc, que vous avez

épousé une fantaisiste... une capricieuse... qui aime bien sa petite

indépendance...

--Je ne m'en plains aucunement, duchesse.

--Puissiez-vous être toujours aussi accommodant.

Il était dix heures quand le noble couple entra à l'hôtel et prit

possession d'un petit appartement de trois pièces, retenu par dépêche

pendant la journée. La première pièce était une antichambre où l'on

déposa les manteaux. Puis venait un salon où brillait un feu clair. En

arrière, la chambre à coucher. Largeay, qui grelottait, s'approcha du

foyer embrasé et se laissa même aller à la jouissance de s'accroupir

auprès des chenets. Blanche, pendant ce temps-là, pénétrait dans la

dernière pièce et s'y barricadait.

Quand le duc jugea ses mollets rôtis à point, il voulut aller retrouver

la duchesse et se heurta à une porte fermée: «C'est moi! fit-il, chère

amie.

--Cher ami, répondit la jeune mariée; n'avez-vous pas un divan dans

votre salon?

--Effectivement, répondit Largeay avec un hoquet d'angoisse.

--Eh bien, mon bon duc, répliqua Blanche, faites-moi donc l'amitié de

vous y installer le mieux que vous pourrez. J'ai un peu mal de tête et

je voudrais dormir seule. Souvenez-vous que vous m'avez promis de ne

jamais vous plaindre de mes petites fantaisies.

--C'est vrai, gémit le duc... mais celle-là... est inattendue.

Blanche coupa court à l'entretien en disant:

--Bonne nuit, cher duc. Enveloppez-vous bien pour ne pas vous enrhumer.

Le lendemain matin, à huit heures, le concierge de Jacques lui apporta

une lettre cachetée qui venait d'arriver par exprès. C'était une bande

de papier timbré pour billet à ordre.

Mérigue y lut:

«Mon coeur vous reste.

«DUCHESSE BLANCHE DE LARGEAY.»

FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE

DEUXIÈME PARTIE

LE MÉPRIS DE L'HOMME

_Coeur trop haut._

I

LA SALLE DU PRÉ AUX CLERCS

«A bas le calotin! A l'eau le Jésuite! A la lanterne Torquemada!

Enlevez-le! Sus à Basile! Mort au corbeau! A la guillotine le

ci-devant!»

Tels étaient les cris, accompagnés d'autres imprécations moins

convenables, qui accueillaient, au cours d'une réunion d'autonomistes,

en l'illustre salle du Pré aux clercs, l'apparition inattendue de

Jacques de Mérigue à la tribune. L'estrade était occupée par plusieurs

notabilités du parti radical où l'on remarquait, entre autres

intelligences lumineuses, les citoyens Troubault et Baroudier,

représentants de Paris. Cette assemblée, annoncée depuis plusieurs jours

par les journaux cramoisis à grands renforts de tamtams et de grosse

caisse, avait pour but la formation d'un comité de la libre-pensée au

milieu du quartier le plus religieux de la capitale. Naturellement

tout ce que la clientèle des salles Levis, Graffard et autres, renferme

d'escarpes et de tire-laine, s'était donné rendez-vous ce jour-là au

local du Pré au Clercs. On avait défié par avance les réactionnaires

et les _aristos_ de se présenter à la séance, et Mérigue, accompagné du

baron de Sermèze et de quelques autres vaillants, avait relevé le

gant et profité d'une bourde expectorée par le président, le citoyen

Troubault, pour réclamer la parole et se précipiter à la tribune. De

grossières protestations s'étant élevées aussitôt, l'ancien candidat

avait salué la foule, hurlante de l'exclamation un peu risquée de

«Vivent les Jésuites» qui avait déchaîné l'ouragan dont un bien faible

écho est reproduit en tête de ces lignes. Jacques ne se laisse point

intimider; il fait d'héroïques efforts pour permettre à sa voix de

dominer le tumulte, mais l'auditoire appelle le brouhaha des bancs et

des cannes à la rescousse des beuglements.

Le président Troubault somme l'orateur d'évacuer la place.

--Vous imprimez depuis huit jours que je n'aurai pas le courage de

monter ici, reprend Mérigue. J'y suis, j'y reste!

Nouvelle tempête de clameurs: «A bas Mac-Mahon! «A bas Fourtou! Mort au

seize-mai! A l'eau, à l'eau!

Sur cette dernière interjection, Jacques de Mérigue prend avec le plus

grand calme le verre d'eau sucrée destiné au conférencier radical, et

le vide d'un trait aux yeux de six cents énergumènes ébaubis devant tant

d'audace.

--Je vous ordonne de descendre, réitère le citoyen président.

--Vous ne comprenez la tolérance que comme le secrétaire de l'Élysée,

riposte Mérigue.

Un flot de furieux se précipite vers l'estrade pour exécuter l'intrépide

jeune homme. Ses amis, dirigés par le baron de Sermèze, s'élancent en

avant et, par une pression énergiquement exécutée, refoulent un instant

les envahisseurs.

Mérigue alors enfle ses poumons d'une aspiration suprême et jette cette

apostrophe à la multitude furibonde: «Est-ce que par hasard vous me

trouvez la tête d'un otage?»

Cette dédaigneuse bravade est lancée d'une voix pleine, sonore,

retentissante. Toutes les oreilles l'ont entendue. C'est alors, de

la base au sommet et de la gauche à la droite de l'énorme salle, un

tonnerre de rugissements, de grognements, de trépignements. Les quelques

royalistes égarés dans la horde fédérée sont enveloppés et bousculés.

Mérigue saute magnifiquement au milieu de la mêlée pour apporter à ses

amis le contingent de ses poings redoutables.

Le baron de Sermèze, qui allie un courage impassible à une vigueur peu

commune, distribue des coups formidables et pratique à chaque fois de

sérieuses brèches parmi la cohue tourbillonnante des assaillants. Les

démagogues sont six cents contre huit, mais ils sont pour la plupart

maladroits, indisciplinés, lâches, et fortement émus par d'abominables

libations. Ceux qui occupent les derniers rangs poussent ceux du

centre, ce sont toujours les mêmes qui empoignent les horions terribles

impartialement distribués aux quatre points cardinaux par le bataillon

carré de Sermèze. Cette petite phalange de spartiates forme un rempart

autour de Jacques qui domine de la tête ses braves compagnons, et

montre, lui aussi, qu'il n'est pas manchot, après avoir prouvé qu'il

n'était pas muet. Les représentants du peuple, blêmes de stupeur sur

leur estrade ébranlée, lèvent leurs mains et leurs yeux vers le ciel

comme de simples cléricaux en prières. Ils ont la vague appréhension de

voir cette poignée d'enragés réactionnaires rosser à plate couture leur

armée fidèle, et donner l'assaut à leur Olympe qui serait insuffisamment

défendu par la foudre de leur éloquence.

Le président Troubault se penche à l'oreille de l'assesseur Baroudier.

--Ces b...-là, dit-il, vont nous assommer tout notre monde; voyez donc

comme ils tapent. Hue donc! hue donc!

--Pourvu qu'ils ne montent pas jusqu'ici, reprend le deuxième

représentant. Ils en seraient bien capables.

--C'est ce que j'étais en train de me dire, ma vieille branche... Ces

jeux-là ne sont plus de notre âge. Si nous allions colporter quelques

paroles de conciliation.

--Peste, comme vous raisonnez. Il faudrait descendre pour cela...

diable!

--Ils n'oseront pas nous cogner si nous nous présentons en

pacificateurs. Si nous leur offrions de rendre la parole à cet enragé de

Mérigue?

--Il faudrait la trouver pour la rendre.

--Ah! ils sont repoussés, enfin, Dieu soit loué.

--Comment Dieu? A quoi pensez-vous, dans une réunion de comités

libres-penseurs!

--Diable! les voilà qui reviennent. Ils sont à deux pas de la tribune.

--Mon Dieu! mon Dieu! Nous sommes perdus.

--Non... voilà qu'ils reperdent du terrain. Eh bien, mon petit! Vous

avez invoqué à votre tour le nommé Jéhovah. Ça vous apprendra à me

blaguer.

--Une habitude incorrigible. C'est la force occulte directrice des

choses que j'aurais dû prendre à témoin.

--La force occulte... Vous êtes bon... C'est une force manifeste qui

nous serait nécessaire. Oh! Seigneur Jésus!... Ils reviennent sur

nous... Allons-nous-en.

--Il est difficile de quitter notre poste; d'abord, il y a la question

de décorum... et puis par où diable voulez-vous décaniller?

--Le décorum doit être mis de côté dans les cas de force majeure. Il y

a une petite porte derrière la tribune... Je crains qu'il nous faille...

en passer par là. Oh! que ça va mal!

--Pardieu! Il n'y a qu'une vingtaine des nôtres qui soient sérieux. Les

autres poussent et se gardent bien de remplacer les blessés.

--Vous qui avez des cheveux blancs, Baroudier si vous essayiez de faire

entendre des paroles de paix... Je crois que c'est le meilleur moyen...

ils n'oseront pas frapper un vieillard.

--C'est très délicat ce que vous me demandez là.

--Au nom de la République démocratique et sociale.

--Mais vous, au contraire, qui êtes plus jeune, vous courriez beaucoup

moins de risques.

--C'est une erreur. On me prendrait pour un combattant et on me

cognerait... Allons, Baroudier, le temps presse.

Le citoyen Baroudier se laissa persuader et se mit en demeure de

descendre. Au dernier échelon, un de ses coreligionnaires politiques,

entièrement ivre, lui envoya un va-te-laver gigantesque qui l'eût

bombardé au repos éternel si Mérigue lui-même, presque acculé aux

tréteaux en cet instant, n'eût pris en pitié le vieux démocrate et

prestement paré le coup. Du haut de son siège, le président Troubault

frissonne. Baroudier, vivement heurté, fut renversé sur les marches de

la tribune et parvint à grand'peine à revenir auprès de son collègue.

L'anxiété de ce dernier croissait de minute en minute. Le groupe

compacte des opposants, trop faible pour se maintenir en un lieu

déterminé, oscillait tantôt dans un sens, tantôt dans l'autre, sous

les propulsions alternantes de la foule, mais il ne se laissait jamais

entamer et offrait constamment à ses adversaires un front de bataille

éminemment pratique, composé de seize poings aguerris et infatigables

qui s'abattaient, se relevaient et retombaient encore, avec la

régularité des marteaux-pilons dans les forges.

Les royalistes étaient tous plus ou moins violemment contusionnés des

chevilles à la ceinture. C'était toujours aux régions basses de leurs

corps que s'adressaient les attaques des autonomistes. Quant à ceux-ci,

ils comptaient déjà une vingtaine des leurs assez sérieusement atteints

pour n'être plus d'aucun secours actif sur le terrible champ-clos.

Soudain, Troubault dit à Baroudier: «Mon cher collègue, nous ne

pouvons pas laisser compromettre, dans cette bagarre, notre dignité de

représentants du pays. C'est une question de tenue et de convenance.

Je vous cède pour un moment la présidence terriblement honoraire--je

l'avoue--et je m'en vais par la petite porte de derrière chercher la

police. Surtout, que personne n'en sache rien. Ma réélection serait

compromise dans deux mois.»

A ces mots le président s'éclipsa, suivant la méthode indiquée, et alla

droit au bureau de M. Gilet, commissaire de police du quartier, puis

revint avec une agilité non moins grande reprendre possession de son

fauteuil. Le magistrat, dont l'appui était réclamé, ceignit son écharpe

et, à la tête d'une escouade de douze agents, fit irruption dans la

salle un quart d'heure à peine après la réquisition qui lui avait été

faite.

L'aspect des sergents de ville produisit dans la multitude un

sauve-qui-peut général. La grande porte fut en un clin d'oeil encombrée

et obstruée.

Un silence relatif s'étant établi, M. le commissaire Gilet en profita

pour prononcer la dissolution de l'assemblée, et le citoyen Baroudier

protesta en termes éloquents contre cette violation de la liberté et des

droits garantis par la constitution.

L'évacuation s'opéra d'une façon désordonnée et tumultueuse, et mit près

de trois quarts d'heure à s'effectuer. Mérigue et ses amis sortirent

les derniers avec M. Gilet et les gardiens de la paix. Les royalistes

s'attendaient à ce que la lutte recommençât dans la rue, mais ils

avaient compté sans l'inconstance des adeptes de la libre-pensée, qui,

à peine hors du lieu de réunion, se dispersèrent rapidement dans toutes

les directions et allèrent peupler tous les zincs du voisinage. C'était

bien le moins qu'ils puissent faire après s'être couverts pendant une

heure de la glorieuse poussière des combats.

Le commissaire de police pria Jacques de vouloir bien rester quelques

instants à sa disposition pour s'expliquer sur le grief de provocation

au désordre formulé contre lui par le citoyen Troubault. Au moment

où ces messieurs tournaient l'angle de la rue du Bac et de la rue de

Varenne, un des membres de l'assemblée dissoute, qui semblait en proie à

un délirium alcoolique, se jeta à l'improviste sur M. Gilet, brandissant

à son poing un stylet acéré.

Le magistrat n'eut pas le temps de se jeter en arrière, et il eût été

infailliblement poignardé si Mérigue, plus prompt que le misérable, ne

lui eût arrêté le bras.

L'irascible électeur fut rapidement saisi et désarmé par les gardiens,

tandis que le commissaire disait à Jacques: «Monsieur, vous m'avez sauvé

la vie. La personne et la reconnaissance d'un fonctionnaire de mon ordre

sont bien peu de chose aux yeux de l'opinion, mais je puis vous jurer

que si jamais le brillant orateur Jacques de Mérigue pouvait avoir

besoin du pauvre policier Anselme Gilet, il devrait compter sur lui

comme sur le meilleur des gentilshommes.»

Jacques considéra à la lueur d'un réverbère l'interlocuteur qui lui

tenait ce langage inattendu. Avec son coup d'oeil habile et sûr,

il reconnut en cet homme le type du fonctionnaire courageux, loyal,

souverainement honnête et possédant un coeur sous son écharpe.

Spontanément il lui tendit la main. M. Gilet la serra avec une émotion

frémissante et lui dit: «Maintenant, monsieur, vous êtes libre. Je crois

que je n'ai rien de plus agréable à faire pour vous que de vous priver

de ma compagnie. Au reste, pour ce qui est de la réunion, je sais

parfaitement d'avance de quel côté sont les torts. Adieu, monsieur, et

au milieu de tous les triomphes que l'avenir réserve à votre talent,

n'oubliez pas qu'en arrachant aujourd'hui un de vos semblables à la mort

vous avez remporté votre plus belle victoire, la seule peut-être dont

l'image soit destinée à briller dans votre souvenir sans ombre et sans

nuage.»

Les amis de Mérigue entendirent les remerciements du commissaire et

voulurent plaisanter au sujet des belles phrases de ce vilain homme.

Jacques leur imposa silence en disant: «De grâce, messieurs, la

rencontre d'un homme de coeur est chose assez rare pour n'en point faire

un thème à railleries. Qui peut savoir, en ces temps troublés, si je ne

serai pas un jour réduit à l'amitié de M. Gilet?

--Ce n'est pas flatteur pour la mienne, répondit Sermèze.

--Oh! la tienne! fit Jacques, elle est toujours sous-entendue.

Jacques de Mérigue s'était remis avec ardeur à la conquête des étoiles.

En dépit de la plaie, toujours saignante, qui lui rongeait le coeur,

il avait dirigé vers le travail toutes les forces de sa volonté. Les

élections législatives devaient avoir lieu à bref délai et, le scrutin

d'arrondissement subsistant encore, le jeune héros limousin comptait

briguer le siège afférent à sa circonscription. Il était en train, pour

le moment, d'augmenter sa notoriété autant que cela était possible, en

prenant la parole dans toutes les réunions parisiennes dont il pouvait

avoir connaissance. La lecture du billet de la duchesse l'avait

violemment émotionné, mais il n'avait pas eu un instant la pensée d'y

répondre d'une façon quelconque. Le nom de ses pères souffleté dans sa

personne criait trop haut contre l'auteur de l'outrage; mais il s'était

surpris approchant de ses lèvres l'écriture enchanteresse, et il avait

voulu se punir d'une seconde faiblesse en déchirant la noble lettre, et

en jetant dans la rue ses débris froissés d'une main crispée.

II

LUNE DE MIEL

--Eh bien, ma chère Blanche, disait la comtesse douairière de Vannes

d'un ton distrait, tandis qu'elle poursuivait certainement par la pensée

le vol de son aiguille sur quelque canevas fantastique; eh bien, ma

chère Blanche, es-tu bien contente et bien heureuse?

--Tout à fait, maman.

--Tu me dis cela d'un air peu convaincu.

--Oh! qui vous donne ce soupçon bizarre?

--Le duc est-il toujours bien gentil pour toi?

--Adorable. Je le vois une demi-heure par jour.

--Comme c'est peu, ma pauvre enfant. C'est vraiment bien mal à lui.

--Comment donc! comment donc, chère maman. C'est assez. Je n'en réclame

pas davantage.

--Tu ne veux pas que je lui dise.....

Excelsior: Roman parisien · 第 7 / 15 段