--Mademoiselle, j'ai une confidence à vous faire. M'en accordez-vous la

permission?

--Certainement, reprit Blanche sans quitter sa mine enjouée. Vous pouvez

compter sur ma discrétion.

--Hélas! mademoiselle, reprit Jacques en baissant la tête et presque à

voix basse, ce n'est point de votre discrétion que j'ai besoin, c'est de

votre indulgence.

--Mon indulgence...

--De votre miséricorde.

--Je ne comprends plus du tout... Allez.

--Mademoiselle, la première fois que je vous ai vue à Sainte-Radegonde,

j'ai reçu une de ces commotions que l'on n'éprouve qu'une fois dans sa

vie. Mes regards vous ont traduit peut-être les sentiments impérieux

qui subjugaient mon âme, et je ne pouvais avoir aucune espérance de vous

voir, de vous approcher.

--Je me souviens, monsieur, dit Blanche devenue sérieuse.

--Et voici qu'un hasard divin ou plutôt une loi d'attraction mystérieuse

a permis que mon rêve devînt une réalité. J'ai été reçu chez vous avec

la plus grande distinction. On m'y a traité comme un... ami.

--Vous le méritez, monsieur, interrompit Blanche toujours grave.

--Alors, mademoiselle, une idée folle, insensée, absurde, a germé dans

mon esprit, je me trompe, hélas! dans les replis les plus intimes et

les plus profonds de mon coeur... Oh! ne m'en veuillez pas, je vous en

conjure, de vous faire cet aveu, mademoiselle. Rappelez-vous ce poème

que vous trouvez si beau... Vous êtes la Reine, je suis Ruy-Blas. J'ai

osé... vous aimer.

Blanche sourit imperceptiblement et tendit la main à Jacques en lui

disant:

--Cher monsieur... J'accepte de tout coeur votre amitié... elle me sera

précieuse. Seulement, je vous recommande bien de ne pas risquer votre

vie pour m'apporter des fleurs.

--Je donnerais tout mon sang pour vous, répondit Jacques

impétueusement... mais... de grâce... comprenez-moi. Ce n'est point de

l'amitié que je vous apporte. Quand mon âme se donne, elle se livre tout

entière. Encore une fois, pardonnez-moi... Mais je ne pense plus retenir

un mot qui me brûle. Mademoiselle Blanche, je vous aime... d'amour?

--Je vous aime beaucoup, monsieur, répondit Blanche avec un tremblement.

--Oh! je voudrais vous baiser les mains, mademoiselle, mais, de grâce,

encore un mot.

--Je vous écoute, monsieur Jacques.

--Vous me faites l'insigne faveur de me dire: Je vous aime beaucoup...

Je vous assure que je préférerais: Je vous aime un tout petit peu...

Dites-le-moi, mademoiselle Blanche.

--Je mentirais, monsieur Jacques. Mon amitié pour vous...

--Ah! l'amitié, maintenant.

--N'est point du tout ordinaire ni banale.

--L'amitié, toujours l'amitié.

--Que voulez-vous de moi, monsieur Jacques?

--Vous me permettez de vous le dire?

--Je vous le permets.

--Votre amour.

--Vous l'avez, affirma Blanche nerveusement.

--Oh! que dites-vous, mademoiselle?

--Depuis trois jours.

--Oh! donnez-moi votre main et prenez ma vie.

Blanche tendit sa main que Jacques baisa respectueusement. Puis il

souffla ces deux mots à voix basse: Merci, mademoiselle Blanche...

Merci... Blanche.

Mlle de Vannes eut un léger sourire en disant:

--Pauvre monsieur Jacques... Pauvre Jacques.

Les deux acteurs de cette scène étrange demeurèrent quelques minutes

sans parler, puis Jacques dit à Blanche:

--C'est aujourd'hui le plus beau jour de ma vie, mais toutes les roses

ont leurs épines.

--Je n'ai pas l'honneur d'être une rose, reprit Blanche, mais j'ai

l'avantage de n'avoir point d'épines.

--Êtes-vous charmante--d'esprit et de coeur.

--Bon, voilà le madrigal qui revient.

--Oh! je me soucie bien de ces sottises. Je pense à tous les obstacles

qui peuvent nous séparer.

--Quels obstacles? J'avoue ne point en voir.

--Et le duc de Largeay?

Blanche éclata de rire.

--Le duc de Largeay, répéta-t-elle. Ce n'est que mon futur mari.

Jacques devint livide.

--Pardon, mademoiselle, je suis un peu troublé... C'est peut-être ce qui

m'empêche de comprendre très bien... Vous me dites que vous épouserez le

duc de Largeay?

--Certainement, d'ici deux ou trois mois... Je ne suis pas très pressée,

vous savez.

--Mais alors, mademoiselle, j'ai rêvé... Ne m'avez-vous pas dit... que

vous m'aimiez.

--Eh bien!... sans doute.

--Et le duc, alors?... Vous ne l'aimez pas?

--Oh! si peu.

--Et vous allez devenir sa femme?

--Mais... mon cher monsieur Jacques, vous, poète, littérateur... Vous

qui savez tout... qui comptez vingt-cinq ans d'âge, vous n'avez dont

jamais lu un roman?

--J'en ai beaucoup lu, mademoiselle, mais j'y ai toujours cherché des

délassements pour mon esprit et jamais des règles pour ma vie.

--Est-ce un reproche?

--A Dieu ne plaise, mademoiselle. C'est une simple réflexion... mais je

vois que je devrai taire la seconde partie de ma confidence.

--Comment? elle n'est pas finie?

--Non, mademoiselle.

--Eh bien! je vous l'ai dit tout à l'heure, je suis libre jusqu'à six

heures du soir, et toujours charmée de vous entendre.

--Je ne sais comment vous accueillerez ce qui me reste à vous dire, mais

si cela était de nature à vous déplaire, je vous supplie par avance de

bien vouloir me pardonner.

--C'est entendu.

--J'étais venu pour deux choses, mademoiselle. D'abord pour vous dire

que je vous aimais.

--C'est fait.

--Ensuite...

--Ensuite, monsieur?

--Pour vous demander votre main.

Blanche de Vannes se dressa comme soulevée par un ressort.

Son visage prit subitement une expression d'indignation et de colère.

Elle leva orgueilleusement sa jolie tête patricienne et jeta à Mérigue

cette réponse foudroyante:

--Monsieur de Mérigue, je ne sais à quoi il tient que je ne sonne et que

je ne vous fasse reconduire!

--Mademoiselle...

--Vous m'insultez, monsieur.

--Mon amour est une insulte?

--Ce n'est pas cela... Vous ne comprenez rien... c'est la demande que

vous avez osé formuler tout à l'heure que je considère comme une injure

sanglante, et je n'ai personne pour me venger.

--Vous avez le duc de Largeay, mademoiselle. Chargez-le de me tuer... Et

je crois maintenant qu'il ne me reste plus qu'à vous présenter mes plus

humbles hommages.

--Vous m'évitez la peine de vous le dire, monsieur.

Mérigue se leva.

--Pardon, monsieur, dit Blanche au moment où il ouvrait la porte, ma

mère vous attend ce soir à dîner. Votre absence pourrait donner lieu

à des commentaires. Je vous serai reconnaissante de vous trouver ici à

sept heures et demie.

--Soyez tranquille, mademoiselle, j'ai encore assez d'éducation pour ne

point commettre de grossièretés.

--Ah! monsieur, répondit Blanche, on peut s'attendre à tout avec des

gens de vos espèces.

Mérigue sortit en s'inclinant profondément. Blanche saisit un chiffon de

papier et y griffonna au crayon cette simple ligne:

«Je vous prie de donner un coup d'épée à M. de Mérigue.

«BLANCHE».

Elle cacheta le pli, sonna et dit au laquais qui se présenta:

--Portez sur le champ cette lettre à M. le duc de Largeay!

XX

CORRECT

Le duc de Largeay fut vivement contrarié à la réception de la missive

de sa fiancée. Toute velléité belliqueuse à l'égard de Mérigue s'était

évanouie chez lui du moment où il avait appris que le candidat royaliste

fréquentait depuis dix ans les salles d'armes. Pourtant il n'y avait

pas moyen de reculer ni de tergiverser. L'ordre était impératif et

catégorique. Impossible de laisser apparaître la moindre hésitation

avec une personne du caractère de Blanche. Ce n'est pas que le jeune duc

brûlât d'amour pour sa fiancée, mais le million de dot exerçait sur ce

clubman légèrement décavé une fascination qui pouvait lui donner à

la rigueur l'apparence d'un amoureux très suffisamment transi. Il se

dirigea donc vers la rue des Saints-Pères non sans une certaine émotion

d'un genre fort désagréable. Il n'eut point la peine de monter de

nouveau les cent vingt marches du candidat. Jacques, depuis qu'il avait

quitté l'hôtel Soubise, errait dans les rues avoisinantes, les bras

ballants, les yeux vagues, trop écrasé, trop anéanti pour ressentir déjà

la douleur de sa blessure.

A l'angle du boulevard et de la rue Saint-Dominique, le duc aperçut son

rival. Il prit son courage à deux mains, s'approcha de Jacques et lui

donna un léger coup de canne sur l'épaule comme pour le faire retourner.

--Plait-il, monsieur? dit Mérigue d'une voix altérée.

--Ôtez-vous de mon chemin? dit le duc d'un ton nerveux et saccadé qui

dissimulait assez mal l'exiguïté de sa vaillance.

--Encore vous, duc. En quoi puis-je?...

--Je viens de vous le dire.

--Je n'ai pas bien entendu.

--Vous avez pourtant des oreilles.

--Désirez-vous que j'allonge les vôtres?...

--Vous m'insultez, monsieur. Vous m'en rendrez raison!

--Comme il vous plaira.

--Voici ma carte.

--Bien honoré, voici la mienne.

--Impertinent!...

--Pardon, monsieur, vous êtes trop homme du monde pour ne pas vous

rappeler qu'une fois leurs cartes échangées deux gentlemen ne doivent

plus ajouter un mot sur le différend qui les divise; la parole, dès

lors, est aux témoins et aux épées.

--C'est juste, monsieur le professeur. Alors vous y tenez absolument...

à l'épée?...

--Mes témoins, monsieur le duc, auront l'honneur de vous donner ce

renseignement.

--Bien obligé, monsieur le professeur.

--Je vous salue, monsieur le duc.

Et Largeay rebroussa chemin pour rentrer à son hôtel tandis que Jacques

disait à haute voix d'un air de contentement un peu féroce: «Eh bien!

oui; tu arrives encore comme Mars en Carême, et ta paillasse court

certains risques.»

Blanche de Vannes, après avoir décrété la mort de son trop audacieux

admirateur, s'était retirée dans sa chambre et jetée vivement sur son

lit. Du premier jour où elle avait vu Mérigue, elle avait éprouvé

pour ce passant étrange un de ces sentiments de curiosité féminine qui

arrivent promptement aux frontières de la sympathie. La candidature du

jeune Limousin et tout le bruit que la presse avait fait autour de lui

n'étaient point pour affaiblir cette inclination chez une jeune fille

d'un caractère impétueux et romanesque, surveillée uniquement par

une mère... qui brodait, et habituée à n'avoir d'autres lois que ses

caprices. C'était elle qui avait en réalité ouvert à Jacques la porte de

l'hôtel Soubise, et l'attraction qu'il exerçait sur elle s'était dès le

premier jour transformée en vrai «béguin». Le salut de Saint-Roch et la

paraphrase du _Satyre_ avaient accentué ce penchant d'une façon brusque

et violente; la jeune lionne de la rue Saint-Dominique avait trouvé

son dompteur. Aussi la déclaration de Jacques, qui eût pu sembler

prématurée, s'était-elle trouvée accueillie par un coeur battant à

l'unisson du sien. Mais Mlle de Vannes s'imaginait, avec une certaine

candeur d'enfant gâtée et possédant un sens moral un peu vague, qu'elle

pourrait très bien avoir Mérigue pour ami et M. de Largeay pour mari.

D'autant mieux qu'en dépit de ses lectures, elle ne se rendait pas

un compte bien exact de toutes les conséquences de ce jeu de coeur en

partie double. La découverte subite des prétentions étranges de Jacques

avait fait bondir en elle cet orgueil de la race, souvent plus incrusté

chez certaines femmes que l'amour de la vertu.

«Il n'a pas de front, ce monsieur, ce Limousin, ce professeur qui a de

l'encre au bout des doigts... ça lui apprendra... il ne sera pas tué

certainement... Un coup d'épée à la mode du jour... au bras, à la

main... ça lui servira de leçon... de correction. Moi, fiancée à un

duc!... et puis quelle ingratitude!... M'adresser cet outrage au moment

où je lui avoue, où je lui accorde... Oh! il mériterait d'être tué... il

serait plus respectueux une autre fois. Il en réchappera; deux ou trois

semaines au lit... comme c'est la coutume des gladiateurs du Jockey...

puis... il reviendra... me demander pardon... et ma foi!... pourquoi

ne pas le recevoir en grâce... Il est très gentil au fond... beau

garçon!... Quelle différence avec le duc. Grand, bien découplé, des

yeux rayonnants... parlant comme un membre de l'Académie... intelligent

jusqu'au bout des ongles... spirituel... drôle... énergique... mais très

insolent par exemple!... Il a besoin d'être rappelé à l'ordre...

Comme il doit bien embrasser... que ses lèvres doivent être chaudes

et vibrantes... quand je pense au petit morceau de glace que le duc

m'applique de temps à autre au bout des doigts... Oh! il ne faut pas du

tout qu'il me le tue... Non. Non! ce serait dépasser le but... ni même

qu'il lui fasse une blessure trop profonde... oh!... il me semble... que

je souffrirais de sa douleur! et que j'aurais envie de me faire... soeur

de charité pour le soigner. Mon cher duc, je vous défends bien de lui

faire du mal... Est-il fou de Largeay de vouloir blesser mon ami... Ah!

par exemple; s'il me fait ce coup-là je ne le revois de ma vie. Espèce

de jaloux, va! Est-ce que je n'ai pas le droit d'avoir des amis?...

Comment supporterai-je la compagnie de ce dadais si j'y étais réduite

exclusivement? ah! je le déteste! Qu'il ne s'avise pas seulement de lui

faire tomber un cheveu de la tête!»

Blanche en était arrivée à cette période de ses réflexions quand une

femme de chambre frappa à la porte, entra sans attendre de réponse et

lui remit une lettre qu'un exprès venait d'apporter. Elle lut:

«Bien chère amie,

«Vos ordres sont exécutés, j'ai bâtonné le drôle! Demain à la

première heure échange de témoins. A midi, tout sera terminé

suivant vos désirs.

«Votre petit duc vous baise les mains.

«L.»

--Stupide assassin! s'écria Blanche. Le commissionnaire est-il parti?...

Faites courir après... Ramenez-le. Dépêchez-vous donc, petite sotte. Et

tandis que la servante effarée obéissait, Mlle de Vannes écrivait d'une

main fébrile au dos d'une carte de la comtesse douairière:

«Jamais de la vie. D'abord vous ne l'avez pas bâtonné. Vous

n'existeriez plus à cette heure. En tout cas, il dîne ce soir

ici. Vous viendrez à neuf heures lui faire des excuses devant

moi... dans un coin du salon. Sinon tout est fini entre nous.

C'est bien compris.

«BLANCHE.»

Le duc était occupé à sa toilette intime quand il reçut cette nouvelle

épître:

--Des excuses publiques à présent! A ça! mais elle est en train de me

faire payer son petit million... aussi quelle bêtise de m'être vanté!

je ne l'ai pas bâtonné du tout... oh! quelle histoire. Ce Mérigue va me

prendre pour un fantoche... et il n'aura pas tout à fait tort!... oh!

la petite vipère. Si tu n'avais point ton million. C'est horrible!... Il

faut bien obéir.

A sept heures et demie très précises, Jacques, qui avait pour quelques

heures dominé, comprimé et mâté les angoisses de son âme, pénétrait avec

aisance et grâce dans le grand salon de l'hôtel Soubise. Il commençait à

dépouiller très bien son écorce limousine et à saluer les grandes

dames à peu près comme il convient. Blanche lui tendit la main comme à

l'ordinaire et éprouva un certain frémissement en rencontrant celle du

jeune homme, froide comme un gantelet de fer. Mérigue parla beaucoup,

avec une tenue impassible, et maintint constamment la conversation sur

les élections dont le résultat allait être connu au plus tard dans une

heure. Théodore sortit au dessert pour aller prendre des nouvelles,

espérant bien au fond du coeur apporter à son maître l'annonce d'un

échec. Il rentra au bout d'un quart d'heure et trouva les autres

convives déjà assis au salon et en train de prendre le café. Il tenait

à la main un fragment d'affiche où il avait gribouillé les résultats du

vote au moment même de sa proclamation. Il pouvait à peine prononcer une

parole tant il avait couru. Il lut enfin de sa grosse voix:

--Électeurs inscrits 3.200.

Et il s'arrêta pour souffler.

--Électeurs ayant pris part au vote 2.500;

Majorité absolue des suffrages exprimés 1.251;

Le général Paulus Géraudel, républicain, 958;

Le baron Grémoli, bonapartiste, 772.

M. Jacques de Mérigue, monarchiste, 730.

Résultat: ballottage en faveur de M. le baron Grémoli.

Quand il eut achevé Théodore jeta à son maître un regard venimeux mal

dissimulé sous une apparence de désappointement: «quarante-deux voix de

moins, pensait-il, à cause de moi! Ça lui apprendra.» Mérigue se leva et

dit à la comtesse:

--Je vais être obligé, madame, de me retirer plus tôt que je ne l'aurais

désiré, car mon devoir de conservateur discipliné est de me désister

immédiatement en faveur de M. Grémoli. Mes affiches doivent être

apposées demain matin...

--C'est un très petit malheur, dit Blanche, un homme intelligent comme

vous n'a point à regretter cet échec. Ce sont les réactionnaires du

quartier qui sont le plus à plaindre. Je vous prie de bien vouloir

demeurer encore quelques minutes.

Et elle poursuivit en baissant la voix:

--Quelqu'un va venir ici vous demander pardon.

La comtesse douairière soupira:

--Comme je suis vraiment désolée de ce contretemps, cher monsieur.

Et ses yeux un instant soulevés de son noble ouvrage y retombèrent

automatiquement. Le duc de Largeay entra. Il se mordit violemment les

lèvres, salua sommairement sa future belle-mère, et fit à Blanche

une sorte de grimace à laquelle il s'efforça de donner l'aspect d'un

sourire.

Puis résolument, brusquement, il dit à Mérigue en lui tendant la main:

--Tantôt, monsieur, j'ai eu tous les torts, dans le fond et dans la

forme, veuillez recevoir mes excuses.

Le candidat vaincu hésita une seconde, fronça le sourcil, puis se laissa

prendre la main avec un léger mouvement d'épaules en répondant au duc:

--Soit, monsieur.

--C'eût été vraiment trop bête, ajouta Largeay en minaudant.

--J'aurais mauvaise grâce à vous contredire, reprit Jacques.

XXI

DÉSOLÉS ET CONSOLÉS

Le lendemain matin l'affiche suivante était placardée à profusion dans

tout le quartier Saint-Barthélémy.

«ÉLECTEURS ROYALISTES,

«Nous devons tous nous coaliser contre l'ennemi commun, le

candidat républicain qui réunit à lui seul un millier de voix.

Je vous demande et au besoin je vous prie de vouloir bien

au scrutin de dimanche prochain reporter l'unanimité de vos

suffrages sur M. le baron Grémoli. Je serai le premier à vous

donner l'exemple.

«JACQUES DE MÉRIGUE.»

Jacques fit une visite à son heureux concurrent qui le reçut avec

beaucoup d'urbanité et de distinction et lui offrit même un impérial

cigare. Puis il trouva dans son casier un monceau de cartes émaillées

de réflexions diverses. Les unes exhalaient des condoléances pures

et simples. D'autres félicitaient le jeune homme de sa _patriotique

abnégation_ et lui pronostiquaient une revanche éclatante. Quelques-unes

le blâmaient d'avoir abandonné la partie et d'avoir tendu la main

«aux meurtriers du duc d'Enghien». La plus curieuse émanait du vicomte

d'Escal; elle était ainsi conçue:

«Mon cher ami,

«Je ne saurais approuver votre détermination. Moi qui ai lutté

toute ma vie (??!!) je ne puis concevoir un soldat capitulant.

Pour vous témoigner mon mécontentement; je refuse de solder

les frais de votre affiche de désistement. Ne voyez dans cette

résolution qu'une protestation de ma part, non contre votre

sympathique personnalité, mais contre une politique néfaste qui

nous perd depuis cinquante ans et nous perdra jusqu'à la fin des

siècles.»

Le baron Grémoli rendit sa visite à Jacques. La montée des cent vingt

marches, sans ascenseur, et l'aspect délabré du logement situé à la cime

plongèrent l'opulent financier dans une profonde stupeur.

--Comment, se disait-il, je ne l'ai battu que de quarante voix!

Mérigue eut aussi la visite de Sermèze qui lui fut plus agréable. Il

lui raconta tous les événements de la veille et le jeune baron lui dit

encore: «Pauvre Jacques!» Lorsque la nuit fut close il écrivit à son

vieux père:

«Mon cher papa,

«Je tombe des astres comme feu Phaéton. Ni femme, ni siège au

Pavillon de Flore. Ne te désole pas trop. Je vous embrasse tous

comme je vous aime.

«Votre pauvre JACQUES, comme devant.»

A la réception de ce pli tout à fait inattendu, bien des larmes

coulèrent au noble repaire de Mérigue. La pieuse Caroline se consola en

s'en rapportant à la volonté de Dieu, et le chef de famille en traçant

au galop ces quelques lignes:

«Cher fils,

«_Quem si non tenuit, magnis tamen excidit ausis._

«Les Titans aussi échouèrent dans l'assaut qu'ils voulurent

livrer à l'Olympe, ce qui ne les empêcha pas de demeurer des

Titans. Ton père toujours fier de toi.

«JOSEPH, COMTE DE MÉRIGUE.»

Le Comité royaliste du quartier Saint-Barthélémy ne mêla point ses

lamentations aux tristesses de la pauvre famille. Ces messieurs

si calmes et si paisibles allaient retrouver, après trois semaines

d'agitation, leur bonne tranquillité d'autrefois. Et puis en définitive

(considération qui avait bien son prix), c'était un jeune presque au

moment d'arriver, et qui restait en chemin d'une façon inespérée.

XXII

LA RÉCOMPENSE DU PETIT DUC

--Ma chère Blanche, vous m'avez fait jouer hier au soir un rôle

passablement... drôle, et en tout cas peu glorieux.

--Que voulez-vous, mon cher, il faut me prendre telle que je suis. J'ai

eu un moment d'irritation contre cet homme.

--Pourrais-je en connaître le motif?

--Cela ne vous intéresserait pas du tout.

--Cependant, ma chère...

--N'insistez pas, je continue ma phrase... et au fond j'ai un faible

pour ce Limousin-là!

--C'est votre fort d'avoir des faibles.

--Tiens! son contact vous a rendu spirituel!

--Toujours aimable à ravir, mais... à propos, trouvez-vous que je vous

ai bien obéi?

--Assez convenablement.

--Me suis-je bien démenti, rétracté, aplati, devant ce monsieur?

--Pas mal.

--Savez-vous qu'il me prendra pour un fou, pour le dernier des nigauds?

--Pas pour un fou.

--Comment allez-vous me récompenser de ma docilité?

--Que pouvez-vous bien désirer?

--Un prompt acquiescement à mes voeux.

--Vous parlez comme Florian. On dirait que vous l'avez lu, c'est

invraisemblable.

--Florian?... connais pas!

--Je m'en doutais... Parlez donc notre langue.

--Je voudrais que la fixation de notre mariage...

--Ah!... la fixation. Quel charabias.

--Enfin, vous saisissez très bien ma pensée.

--Je veux vous forcer à l'exprimer clairement, en bon français du

XIXe siècle.

--Eh bien! je voudrais que nous nous mariassions...

--Ah! mariassions!... Vous n'avez donc jamais lu Sainte-Beuve?

--Quelle sainte dites-vous?

--Oh! vous ne la trouverez pas dans le martyrologe celle-là. Êtes-vous

bachelier, cher duc?

--Mais, chère amie, je laisse ce titre aux professeurs, comme M. de

Mérigue.

--Vous raillez. Êtes-vous prévôt d'armes?

--Vous jouez de moi, ma chère Blanche, comme un enfant de ses toupies.

--Vous avez, du moins, assez bon caractère, aussi ne veux-je point

aujourd'hui vous tenir trop longtemps rigueur. Il faut bien aussi, pour

être équitable, que je vous donne le prix de toutes vos soumissions

récentes.

--Oh! comme ces paroles viennent agréablement sonner à mes oreilles.

--Tiens! voilà que vous devenez poète pour avoir failli vous battre avec

un enfant du Parnasse.

--Alors, je puis espérer...

--Parfaitement... Vous pouvez faire publier nos bans.

--Et fixer la cérémonie nuptiale?

--Oh! toujours votre fatras... A quinzaine, si vous voulez.

--Vous me comblez de joie. Telle est aussi la manière de voir de la

comtesse?

--Oh! soyez tranquille!... Laissez-la broder.

Quinze jours plus tard, l'église Sainte-Radegonde contenait vers l'heure

de midi, tout ce que les quatre quartiers aristocratiques renfermaient

de messieurs beaux ou laids, de femmes jolies ou peu agréables. Toutes

les lumières du maître-autel resplendissaient et éclairaient le fin

visage de l'abbé Roubley, qui allait bénir l'union de M. le duc de

Largeay et de Mlle Blanche de Vannes. Les deux jeunes gens s'étaient

agenouillés l'un auprès de l'autre dans la partie la plus avancée du

choeur, sur des prie-Dieu en velours rouge.

Excelsior: Roman parisien · 第 6 / 15 段