Mérigue répondit... De tout mon coeur Mademoiselle.

--Mais auparavant, Monsieur, aimez-vous les marrons cuits sous la

cendre, j'ai un talent tout particulier pour les réussir.

--Je les adore, mademoiselle, repartit Jacques qui ne pouvait pas les

sentir.

--Eh bien! attendez, je vais vous préparer un petit régal, j'en ai

quatre... Nous en mangerons deux chacun...

--Et madame la comtesse?

--Oh! elle brode.

A ces mots l'étrange petite cuisinière sortit de sa poche deux paires

de châtaignes, les fendit d'un coup de ses ciseaux d'or et les glissa

délicatement sous la cendre chaude du foyer.

Puis elle resta assise sur le tapis et dit à Jacques:

--C'est l'affaire de cinq minutes.

Au bout d'un quart d'heure Blanche retira ses marrons avec la pincette,

les plaça avec grand soin sur une petite soucoupe en porcelaine de

Sèvres et les présenta à Mérigue, le plus gracieusement du monde.

Jacques prit le plus petit et le mangea. Il était entièrement pourri,

mais par un phénomène tout psychologique, on le déclara supérieur à tous

les marrons glacés de Boissier.

Au moment où Blanche en portait un à ses lèvres:

--Ma fille, soupira la comtesse, prends garde à ne pas casser tes dents.

--Oh! oui, prenez bien garde, dit Mérigue avec sollicitude.

La douairière se replongea dans ses labeurs et Blanche fit avaler

successivement trois châtaignes également avariées à son bien heureux

admirateur.

Après cette petite collation, la quatrième Grâce s'approcha de la

grande table de marbre entièrement couverte de journaux illustrés, de

brochures, de romans, de poésies célèbres.

--Quel est votre poète préféré, Monsieur de Mérigue, commença Blanche en

guise d'exorde.

--Vous le devinez, mademoiselle, celui que tous les faiseurs de vers

appellent: mon cher maître.

--Hugo, en d'autres termes, dit mademoiselle de Vannes.

--Victor? interrogea la douairière.

--Non, maman... Georges... Brodez donc. Nous parlons très sérieusement

avec Monsieur de Mérigue.

--Eh bien, Monsieur, je suis entièrement de votre avis, bien que je ne

connaisse qu'une faible partie de l'oeuvre du grand homme. Ruy Blas

en particulier m'a énormément plu... Ce ver de terre amoureux d'une

étoile...

--Est mon emblème, Mademoiselle, figurez-vous en effet, qu'à l'âge de

quatorze ans, j'avais le projet bien arrêté de conquérir les astres.

--Et vous êtes en chemin, Monsieur... vous serez conseiller municipal

dans huit jours... député dans six mois.

--Ah! de tout cela, je me moque absolument. Les météores politiques sont

trop mesquins pour le ciel de mon âme.

--Quelle jolie phrase, Monsieur! Revenons à Hugo... à ce propos,

voulez-vous me rendre un service?

--Je suis votre esclave, Mademoiselle.

--Oh! c'est trop. Soyez tout bonnement mon interprète pour quelques

minutes. J'ai lu ce matin la grande pièce de la _Légende des Siècles_

intitulée _le Satyre_... je n'ai pas très bien compris ce que disait

cette _bouche d'ombre_. Voulez-vous me l'expliquer... vous qui savez

tout?

--Volontiers, Mademoiselle, mais permettez-moi d'ouvrir une petite

parenthèse... allons-nous être interrompus par cet excellent M. de

Largeay?

--S'il n'y a que lui qui vous gêne, rassurez-vous. Je lui ai fait dire

qu'il ne me trouverait pas ce soir.

--Que de gracieuses attentions, Mademoiselle!

--Ainsi nous sommes seuls avec la chère poésie... Et maman, qui brode.

Je vous écoute, monsieur de Mérigue. Je ne demande pas mieux que d'être

charmée.

--Le satyre, Mademoiselle, est un pauvre habitant de la terre.

Presque toujours couché sous l'ombrage des forêts il ne lui est jamais

arrivé de contempler l'Olympe radieux. Le Satyre est gauche et timide,

et son corps, ployé aux voûtes des cavernes, n'a point l'éclat et la

beauté dont resplendissent les habitants des cieux.

La Terre, sa pauvre mère, l'a créé humble et difforme, et chétif et

dénué; pour tout héritage il n'a reçu qu'un chalumeau. Mais ce chalumeau

est un don superbe, car l'humble satyre en connaît l'harmonie profonde;

il peut, au gré de ses caprices, surpasser en terreur le grondement de

la foudre et vaincre en doux ravissement la mélodie des oiseaux. Or

les dominateurs de l'Olympe s'ennuient parfois dans leur sereines

élévations, et ils ont appris un jour, par la bouche de la Renommée,

leur plus fidèle esclave, qu'il existe bien loin, en bas sur notre globe

obscur, caché au fond d'un antre solitaire, un petit joueur de flûte

dont la musique charmerait les astres.

Les dieux ordonnent qu'il leur soit amené, et quand, ébloui par la

lumière inconnue, le satyre entre dans l'Olympe, il est accueilli

d'abord par une tempête d'éclats de rires, lui, indigent, maladroit,

contrefait en présence des Invincibles et des Immortels. Et Vulcain est

le seul à ne pas railler le nouveau venu.

Cependant, sur l'ordre des maîtres, le satyre à pris son chalumeau, et

le voilà qui module des sons plaintifs et tendres qui vont éveiller la

pitié dans les coeurs inexorables qui n'ont jamais su pardonner. Puis

il chante l'Amour et l'ivresse qu'il a connus en cueillant les raisins

d'or, et en reposant sa tête sur les seins blancs des Hamadryades. Les

Olympiens se regardent entre eux et se demandent avec étonnement qui a

pu enseigner ces divins accords à un misérable fils de la Terre. Tout

à coup l'habitant des forêts s'est souvenu des jours d'ouragan, et

son harmonie sauvage s'enfle jusqu'à dominer le tonnerre. De ce frêle

chalumeau qu'une étincelle embraserait échappent en ondes inépuisables

les clameurs de la tempête et les rugissements de la mer. L'Olympe est

ébranlé dans ses fondements éternels; Jupiter, le Roi des Rois, vient

s'incliner aux genoux du satyre. Un grand aigle effrayé tombe à ses

pieds, et autour de son corps glorifié, dans la ferveur d'un amour

immense, viennent s'enrouler les bras de Vénus.

Jacques ne parlait plus, et Blanche, entièrement hypnotisée, dévorait le

jeune homme de toute la flamme de ses regards.

--Vous êtes splendide, Monsieur Jacques, lui dit-elle.

La porte s'entrouvrit et un laquais annonça:

--Monsieur le duc de Largeay.

XVIII

LE PRESBYTÈRE DE SAINTE-RADEGONDE

--Mon cher duc, dit Blanche à son fiancé d'un ton légèrement

impertinent, vous serez puni d'avoir forcé la consigne. Je m'étais

réservé cette soirée pour effectuer quelques travaux littéraires à

l'occasion desquels M. de Mérigue veut bien me prêter les lumières

de son talent. Vous allez être condamné à entendre un tas de choses

auxquelles vous ne comprendrez rien.

--Le plaisir d'être avec vous me suffira, dit Largeay, qui avait sans

doute pris son parti d'être insensible aux coups d'épingles de sa

fiancée.

--Et je m'en voudrais, ajouta Jacques, de m'imposer plus longtemps. Si

vous voulez bien, mademoiselle, nous continuerons une autre fois cette

intéressante étude sur la _Légende_?

--Comment, vous partez? demanda Blanche, eh bien, promettez-moi quelques

instants de votre temps précieux pour après-demain soir, le jour même

des élections. Votre triomphe sera déjà un fait acquis et nous pourrons

tous vous en féliciter.

--Tiens, mais à propos, dit Largeay, il vient de surgir une candidature

_in extremis_.

--Républicaine? demanda Blanche.

--- Non, conservatrice, nuance impérialiste.

--C'est un peu fort! laissa échapper Mérigue.

--Mon cher duc, vous êtes décidément un oiseau de mauvais augure,

répliqua Mlle de Vannes. Qui est donc ce malfaiteur public qui vient

diviser à la dernière heure les voix des honnêtes gens.

--Le vieux baron Grémoli, l'administrateur général de la Banque

Universelle. Sa fortune immense en fera pour M. de Mérigue un redoutable

concurrent. Une nuée d'afficheurs sont en train de coller partout sa

proclamation depuis la tombée de la nuit.

A ces dernières paroles du duc, Mérigue prit son chapeau et salua ses

hôtes.

--N'oubliez pas que nous vous attendons après demain soir, dit Blanche.

Mérigue s'inclina et sortit. Il put entendre la phrase suivante,

adressée au duc par la jeune fille: «Vous arrivez toujours comme mars en

carême!»

Les fâcheux pronostics de Sermèze venaient de se réaliser. Le talent

et la jeunesse de Jacques lui avaient fait beaucoup de jaloux, et sa

raideur, avec ceux qu'il accusait d'une tiédeur trop grande, avait

indisposé contre lui la foule immense des timides et des hésitants. Les

impérialistes, assez nombreux dans le quartier, ayant eu vent de l'état

des esprits avaient déterminé un de leurs chefs, le baron Grémoli, à

poser sa candidature. Le choix de ce personnage était des plus habiles.

Grémoli, homme de cercle et de plaisir, était fort riche et possédait

une foule de relations dans le monde royaliste. Il avait les nombreuses

sympathies que savent toujours attirer les bénisseurs affligés

de grosses rentes, d'un peu de scepticisme, et dont les lumières

intellectuelles ne sauraient porter ombrage à personne.

Dès le lendemain, Mérigue, délaissant cette fois ses préoccupations

amoureuses, se mit à parcourir le quartier pour réchauffer le zèle de

ses partisans. Comme le lui avait prédit Sermèze, il ne tarda pas

à s'apercevoir que les gens du peuple et les petits boutiquiers lui

resteraient fidèles, mais qu'il ne fallait faire aucun fonds sur les

trois quarts des personnes de la société. Il trouva au comité une

froideur voisine de l'indifférence. Le vicomte d'Escal lui-même, mobile

comme tous les enthousiastes, ne lui cacha point que la partie était

légèrement compromise. Mérigue se livra à des pointages laborieux et

parvint en peu de temps à cette conviction que l'arbitre de l'événement

électoral serait le clergé des deux paroisses Saint-Barthélémy et

Sainte-Radegonde. Cette dernière considération lui rendait un espoir

notable. Le baron Grémoli était protestant et Jacques ne pouvait guère

s'imaginer que les prêtres et ceux qui étaient sous leur influence

immédiate, donnassent leurs voix à un hérétique. Il alla trouver

immédiatement l'abbé de la Gloire-Dieu, qui lui répondit: «Mon cher

enfant, vous pouvez compter sur moi et sur tous ceux qui accordent

quelque créance à mes conseils; mais il ne faudrait pas vous attendre à

avoir dans votre camp l'unanimité de mes confrères. A côté des raisons

de doctrine et d'opinion qui, à mon humble sens, devraient dominer en

une question pareille, il y a une foule d'autres considérations, plus

ou moins avouables, qui entraînent malheureusement certains caractères

opportunistes, honorables sans doute, mais insuffisamment pénétrés de

l'esprit chrétien. Tout ce que je puis vous promettre, mon bon Jacques,

c'est de ne jamais vous abandonner.»

Précisément, la veille au soir, pendant que Mérigue commentait Hugo

(Victor), devant Mlle Blanche émerveillée, une réunion politique se

tenait au presbytère de Sainte-Radegonde, à l'effet de déterminer

l'attitude électorale du clergé. Le curé de Sainte-Radegonde, l'abbé

Roubley, avait convoqué chez lui son confrère de Saint-Barthélémy,

l'abbé Vaublanc, qui arriva en compagnie de ses deux premiers

vicaires, MM. de la Gloire-Dieu et Marquiset. A sept heures, les quatre

ecclésiastiques s'étaient trouvés réunis à la table de M. le curé

Roubley. Chacun de ces messieurs se comporta pendant le dîner de façon

à indiquer d'une manière très nette son caractère, son opinion, et même

l'avis qu'il allait émettre sur l'affaire à l'ordre du jour. Inutile

de dire que l'abbé Roubley avait servi à ses hôtes un repas solide,

substantiel, plantureusement ecclésiastique, accompagné de ces vins

sérieux, bien soignés, de provenance sûre, que le phylloxéra épargne et

que les négociants respectent en faveur des ministres de la religion.

Le curé Vaublanc mangea de tout lentement, consciencieusement,

dogmatiquement, revenant de préférence aux viandes nourrissantes et aux

légumes opulemment beurrés. Il but avec la même pose méthodique, avec la

même componction dévote. Le doyen de Sainte-Radegonde se contenta d'un

perdreau et de quatre verres de vieux bourgogne des bons crus moyens.

Le vicaire Marquiset fit la très petite bouche et grignota surtout les

friandises du dessert, qu'il arrosa de quelques gorgées de Pontet-Canet.

L'abbé de la Gloire-Dieu n'accepta, suivant son habitude, que de la

soupe, du pain et de l'eau.

Les questions politiques ne furent abordées qu'au moment du café, sur

la demande expresse de l'abbé Vaublanc qui prétendait, en bon et

raisonnable apôtre, faire chaque chose en son temps. Ce digne homme

exhiba, à l'issue du festin, une grosse pipe en merisier, tandis

que l'abbé Roubley sectionnait l'extrémité d'un petit havane et que

Marquiset allumait à une bougie une cigarette du Levant. L'abbé de

la Gloire-Dieu toussa à trois reprises en jetant sur ses confrères

un regard qui, traduit en langage ordinaire, eût fait une phrase peu

charitable. On crut utile de constituer un président pour diriger

la discussion. Cet honneur échut naturellement à l'abbé Vaublanc qui

s'exprima en ces termes:

--Messieurs et honorés confrères, nous nous sommes assemblés aujourd'hui

à la table si hospitalière du presbytère de Sainte-Radegonde, d'abord

pour faire un excellent dîner... ceci entre parenthèses, mais pour nous

occuper de la question électorale avant tout.

--Pardon, après tout, interrompit doucement l'abbé de la Gloire-Dieu.

--...Et pour déterminer quelle sera notre attitude au scrutin qui va

s'ouvrir, poursuivit l'abbé Vaublanc, sans paraître avoir entendu la

réflexion de son subordonné. Nous avons en première ligne un jeune

homme, ardent, convaincu...

--Un peu trop convaincu peut-être, observa l'abbé Roubley, avec un

sourire malicieux.

Le président continua:

--Je dis ardent, convaincu, honnête, bon catholique, ce qui doit être

pour nous de quelque importance...

--Ce qui doit être tout pour nous, dit l'abbé de la Gloire-Dieu.

--Je ne vais pas jusque-là, rétorqua le curé Roubley.

Le doyen de Saint-Barthélémy poursuivit:

--Je ne puis reprocher à ce candidat que son manque de surface.

--C'est énorme, dit l'abbé Marquiset, notoirement bonapartiste et

mondain.

--D'un autre côté, dit l'abbé Vaublanc, nous voyons un homme

considérable, universellement connu, honoré et apprécié, très riche...

--Surtout très riche, glissa l'abbé de la Gloire-Dieu.

--Ce qui n'est pas à dédaigner, remarqua l'abbé Roubley.

--Ce qui est une condition _sine qua non_, pour représenter un quartier

comme le nôtre, renchérit l'abbé Marquiset.

--Le baron Grémoli est protestant, dit l'abbé de la Gloire-Dieu. La

fortune n'a rien à voir dans la question qui nous occupe. Il nous

faut un homme actif, dévoué, intelligent. A égalité de talent et de

considération, je vote pour le candidat catholique.

--C'est aller bien vite en besogne, mon cher confrère, reprit l'abbé

Roubley avec des caresses dans la voix. En quoi, s'il vous plaît, la

nomination de M. de Mérigue augmenterait-elle notre influence dans le

monde? Je le juge à sa valeur. C'est un brave garçon, tout à fait dans

les bonnes idées, qui lutterait avec intrépidité pour tous les principes

qui nous sont chers, qui même, je n'en doute pas, serait prêt, s'il

le fallait, à donner son sang pour notre cause... Vous voyez, la

Gloire-Dieu, que je vous fais la partie belle, mais, en bonne politique,

voyez-vous, j'irais au baron Grémoli, qui nous sera d'autant plus

reconnaissant qu'il n'appartient pas à notre sainte religion, et qui est

en mesure, par sa situation, de nous rendre les plus grands services. De

notre temps, hélas! l'Église a plus besoin de banquiers que de martyrs.

--La sagesse vient de parler par votre bouche, dit l'abbé Vaublanc en

déposant sa pipe et en aspirant une prise de tabac. La religion n'est

pas en cause. Je voterai pour le baron Grémoli.

--Je suis entièrement de cet avis, ajouta l'abbé Marquiset. La chose ne

me paraît pas discutable. Mme Grémoli est très généreuse et nous donnera

à pleines mains pour le soutien de nos oeuvres et l'entretien de nos

églises.

--Je suis sincèrement désolé de me trouver seul de mon opinion, dit

alors l'abbé de la Gloire-Dieu, après avoir bu un grand verre d'eau

claire. Le baron de Grémoli est un très digne homme, je le veux bien,

mais il est âgé, fatigué, à peu près indifférent, en pratique au moins,

à toutes les questions si graves qui nous préoccupent. Il possède un

hôtel à Genève et une villa à San-Remo. Vous ne le verrez jamais au

Conseil municipal. Il me paraît singulier, en vérité, d'envoyer à une

assemblée une personne qui n'y siégera point. Il me semble frivole,

pour employer une expression parlementaire, lorsqu'on a un homme à sa

disposition, de se faire représenter par une étiquette. Plus que jamais

les dévoûments se font rares, plus que jamais il faut leur ouvrir nos

bras. D'abord, soyez bien assurés que quelques billets de cent, pas même

de mille... seront tout la bénéfice que vous retirerez de l'élection

Grémoli. Mais je vais plus loin, mes chers confrères: le baron Grémoli

devrait-il nous faire édifier des écoles, des hôpitaux et des temples,

devrait-il alimenter puissamment toutes nos oeuvres de bienfaisance,

que je vous dirais encore: Votons pour M. Jacques de Mérigue. Trop

convaincu, a-t-on dit tout à l'heure. Cette parole m'a profondément

affligé. Est-ce qu'on peut être trop convaincu de la vérité, de la

nécessité d'agir? Les trouviez-vous aussi trop convaincus ceux qui, dans

les temps anciens, mouraient pour leur foi?... Rappelez vos souvenirs

historiques, messieurs; comment l'Église chrétienne est-elle arrivée à

dominer le monde? et, pour renverser le raisonnement qu'on vous faisait

tout à l'heure, répondez-moi la main sur le coeur, sur votre coeur de

prêtres, les apôtres de Jésus-Christ étaient-ils des banquiers ou des

martyrs? Il y eut un banquier. Il s'appelait Judas.

Un silence suivit cette loyale déclaration. Les trois ecclésiastiques

auxquels elle s'adressait en comprenaient au fond la justesse

incontestable; mais leur parti était pris, il jugeaient la question en

gens d'affaires et en hommes du monde.

L'abbé Roubley serra la main de son éloquent contradicteur en le

qualifiant de «Cher exalté», et l'abbé Vaublanc prononça les paroles

suivantes avec toute sa lenteur digne et toute sa gravité vénérable:

--Messieurs et chers confrères, il est et demeure acquis, à la majorité

de trois voix contre une sur quatre votants, que le candidat appuyé par

le clergé aux élections municipales du quartier Saint-Barthélémy, est

l'honorable baron Anastase Grémoli.

XIX

RÊVE ET RÉVEIL

Théodore de Vannes ne pouvait pardonner à Jacques la menace que son

professeur lui avait faite de lui tirer les oreilles. Sournois autant

que rancunier, il se garda bien de laisser paraître les sentiments

hostiles qu'il nourrissait à l'égard du candidat royaliste, mais la

veille de l'élection il prétexta une indisposition pour se dispenser

d'aller au collège, et il passa toute sa journée à courir les maisons et

les boutiques où il était connu, pour combattre la candidature Mérigue.

Il estima avoir enlevé à Jacques une soixantaine de voix; il réussit

en réalité à détacher de lui une vingtaine de partisans auxquels il

fit accroire que Jacques était un républicain déguisé. Ces transfuges

étaient de tout petits commerçants voisins de l'hôtel Soubise et qui ne

voulaient pas mécontenter le «jeune monsieur de la maison».

Le quartier Saint-Barthélémy se passionnait beaucoup pour cette joûte

politique. On en parlait dans les cercles, dans les salons, dans les

rues. On s'abordait en se demandant des pronostics. Mériguistes et

Grémolistes avaient des disputes et des altercations. On parlait des

deux candidats comme on fait des chevaux de course. On discutait leurs

chances comme s'ils se fussent appelés Frontin ou Little Duck.

Au premier instant de sa mise en avant si brusquement improvisée, on

donnait Grémoli à dix contre un et on payait pour avoir Mérigue. Le

lendemain matin le riche baron descendait à deux; au coup de midi, il

était à égalité. On le payait trois à six heures du soir, tandis que

Mérigue s'élevait rapidement dans la série des cotes fantastiques.

Enfin, le grand jour arriva. C'était à double titre que Mérigue donnait

cet adjectif au dimanche désigné pour la bataille des urnes. Il avait

pris en effet une grande résolution. Invité à dîner le soir même à

l'hôtel Soubise, il avait décidé qu'il n'attendrait pas l'heure du repas

pour s'y présenter et se ferait annoncer à quatre heures à la porte du

grand salon blanc et or. Il savait que la comtesse douairière sortait de

trois à six et comptait se trouver en tête à tête comme par hasard avec

Mlle de Vannes, qui profitait de l'absence de sa mère pour lire des

romans. Il voulait en finir une fois pour toutes avec sa position

d'amoureux inavoué, faire connaître ses sentiments à la jeune Muse et,

dans le cas d'un accueil favorable qu'il espérait, mettre Blanche en

demeure de se prononcer entre lui et le duc de Largeay. Toute la matinée

Jacques parcourut les sections de vote, pâle, agité, fiévreux,

donnant au hasard des encouragements vagues et des poignées de main

inconscientes.

Son esprit était si peu avec son corps qu'il vota pour son concurrent

impérialiste et donna une fraternelle accolade au candidat républicain.

La véritable urne était pour lui à l'hôtel de Soubise; il n'avait qu'un

électeur, et les femmes, en ce qui le préoccupait, n'étaient point

exclues du droit de vote.

A quatre heures sonnantes, Jacques de Mérigue, en tenue de ville,

montait le grand escalier de l'aristocratique maison, tremblant,

chancelant, sentant l'impérieuse nécessité de s'appuyer sur la rampe.

Le valet de service lui dit: «Monsieur, Mme la comtesse est sortie, mais

Mlle de Vannes m'a chargée de la prévenir toutes les fois que monsieur

se présenterait.» Jacques eut un coup de sang qui lui congestionna toute

la tête et, en entrant dans le salon, il crut voir tous les meubles

exécuter une sarabande fantastique. La pièce était vide.

Il ne voulut point s'asseoir et s'accouda à la cheminée pour ne pas

tomber. Il n'y avait pas deux minutes qu'il se livrait au flux et

au reflux violents de ses pensées folles et de ses impressions

vertigineuses, que la quatrième Grâce entrait leste, vive, pimpante, et

le saluait d'un petit mouvement de tête en lui tendant la main et en lui

disant: «Vous êtes pas trop en retard aujourd'hui, monsieur Jacques.»

L'emploi de ce prénom parut de bon augure au poète.

--Vous avez probablement voulu me continuer notre conférence sur Hugo

(Victor) sans crainte d'être dérangé par le duc. C'est bien aimable à

vous, monsieur, et recevez tous mes remerciements pour votre gracieuse

attention. J'ai deux heures à vous donner et je suis à vos ordres.

--Mademoiselle, répondit Jacques avec des essoufflements dans la voix,

vous avez bien voulu l'autre jour à la cérémonie de Saint-Roch me

demander à quoi je pensais pendant cette mélodie sublime qui nous a

charmés tous les deux.

--Et vous n'avez pas voulu me répondre.

--Je ne le pouvais guère en ce moment-là, mademoiselle, mais

aujourd'hui... je suis prêt à vous satisfaire.

--Je vous écoute le plus volontiers du monde, monsieur de Mérigue. Votre

paraphrase du _Satyre_ était ravissante.

--Il ne s'agit point de littérature, mademoiselle, interrompit Mérigue

fiévreusement.

--Dites tout ce que vous voudrez, monsieur. Je suis certaine que vous

m'intéresserez.

--Mademoiselle... vous me trouverez peut-être bien audacieux, mais mon

ambition est plus grande. Elle va... jusqu'au... désir de vous plaire.

Blanche partit d'un grand éclat de rire bon enfant.

--Mais c'est déjà fait, monsieur. J'aime beaucoup votre

conversation--quand vous daignez parler.--Vos opinions littéraires, vos

sentiments politiques, votre caractère chevaleresque... enfin, vous me

convenez tout à fait, et je veux demander aujourd'hui même à ma mère

de prendre trois leçons de littérature par semaine avec vous. Vous me

donnerez des devoirs... que vous corrigerez. Vous serez très sévère,

vous m'apprendrez à écrire.

Jacques était navré de voir l'entretien dévier sans cesse des sujets

intimes vers les questions d'art. Il dit soudain, presque brusquement:

Excelsior: Roman parisien · 第 5 / 15 段