de son plus jeune membre. Jeannette, la vieille et fidèle cuisinière,
rappelait le facteur à grands cris et, sans savoir de quoi il pouvait
bien s'agir, lui versait généreusement un grand verre du meilleur vin
de la cave; le domestique lui-même, le brave et digne Pierrille, quoique
non interpellé, avait abandonné ses boeufs à moitié liés au seuil de
la grange et était accouru, son bonnet à la main, en entendant les
exclamations de Mlle Jacqueline. Bientôt un groupe s'était formé dans
la cour: la famille entière, Jeannette, Pierrille, le facteur, ces trois
derniers à une distance respectueuse, faisaient un cercle autour de la
jeune fille qui brandissait sa lettre en l'air comme un porte-drapeau
arbore son étendard. A tout ce tumulte inusité dans l'habitation si
paisible, la chienne du logis, la douce et gentille Éva, s'était avancée
à son tour et regardait ses maîtres d'un air étonné, en remuant la
queue. Jacqueline lut d'une voix tremblante la missive extraordinaire
qu'elle avait fiévreusement parcourue:
«Ma chère petite Jacqueline,
«Papa, maman, mes grandes soeurs ne m'en voudront pas de t'avoir
adressé l'importante correspondance d'aujourdhui. Je te devais
bien cela, compagne aimée de mon enfance et de ma jeunesse;
comme papa, tu n'as jamais désespéré de mon avenir. Vous aviez
raison: Je suis candidat du comité royaliste aux élections
parisiennes, j'ai toutes les chances possibles de succès. Je
suis répétiteur au collège de la rue de Monceau, et tous les
jeunes gens des plus grandes familles se disputent l'honneur de
mes leçons. Le premier que j'ai eu est précisément le frère de
ma belle demoiselle de Sainte-Radegonde qui s'appelle Blanche de
Vannes et appartient à la première aristocratie du faubourg.
Cet élève m'a voué une affection extraordinaire. Je vais pouvoir
approcher l'idole de mes rêves! Mes chères âmes, que de bonheurs
à la fois: l'honneur, l'argent! et peut-être l'amour. Je ne
t'en écris pas plus long aujourd'hui, ma bonne Jacqueline, tu
comprends aisément quelles doivent être mes occupations. Je
joins à ma lettre un exemplaire de ma proclamation aux électeurs
du quartier Saint-Barthélemy et divers extraits des journaux qui
me portent aux nues. Dans tout cela, ma première pensée a été
celle-ci: je vais donc pouvoir envoyer un peu de joie à ceux qui
sont si tristes et que j'aime tant. Je vous embrasse de toutes
mes forces.
«JACQUES.»
--Louez Dieu et tirez le canon! exclama le vieux Mérigue en
voulant saisir les extraits des journaux qu'il jeta à terre dans sa
précipitation.
--Mon ami, interrompit la pieuse Caroline, d'une voix plus calme, mais
toute vibrante de bonheur, mon ami, tu as bien dit. Il faut commencer
par remercier la Providence divine qui vient à notre secours au moment
où nous croyons tout désespéré.
La sage Marianne prit alors la parole.
--Je crois, dit-elle, que voilà un bon début. Il ne faut pas attendre
monts et merveilles; nous pourrions nous ménager de pénibles déceptions,
mais enfin on peut dire, d'ores et déjà, que Jacques a le pied à
l'étrier, et la possibilité de parvenir à une situation honorable et
avantageuse...
--Il marche à ses grandes destinées, affirma Jacqueline, il glorifiera
notre nom.
--Il sert son Dieu et son roi, dit à son tour l'enthousiaste Mathilde.
Que pouvons-nous désirer encore?...
--Que quelques émoluments solides viennent s'ajouter à toute cette fumée
de gloire, reprit Marianne sérieuse et grave.
--Mais s'il y avait vraiment quelque chose derrière cette jolie
amourette, dit Joseph de Mérigue, anxieux. Pourquoi pas, ma chère
Marianne?
--Tout est possible, mon père, mais cela n'est pas probable, répondit la
soeur aînée.
--Comment? pas probable, ma fille?... Mais au contraire, rien n'est plus
vraisemblable. Quelle jeune fille ne serait jalouse d'unir son sort
à celui d'un garçon aussi vaillant, aussi bien né, et je puis ajouter
maintenant aussi célèbre que Jacques de Mérigue?...
--Papa a raison comme toujours, dit Jacqueline en sautant au cou du
vieux comte...
Jeannette et Pierrille, les deux bons serviteurs, quoique placés à une
certaine distance du groupe familial, avaient vaguement saisi le sens
général de cette conversation. Ils comprenaient que Jacques allait
devenir un grand personnage, lui qu'ils avaient vu au berceau, et auquel
il ne cessaient de pronostiquer un avenir sidéral. Un bon sourire,
moitié étonné, moitié joyeux, épanouissait leurs traits minés par
le travail et la fatigue; Éva s'était approchée de Jacqueline et lui
léchait doucement les mains. Un gai soleil de printemps éclairait
cette petite scène, et mêlait au bonheur de ces pauvres êtres l'immense
allégresse de la résurrection du ciel.
--Pierrille! dit tout à coup Joseph de Mérigue, en attendant
l'artillerie qui nous manque, tu vas tirer deux coups de fusil.
Pierrille obéit avec empressement et déchargea en l'air à deux reprises
une vieille canardière informe qui, à la seconde détonation éclata, et
fit au tireur une légère blessure.
Comme on s'empressait autour de lui et que Marianne blâmait l'ordre
imprudent du comte, le domestique affirma, dans son patois pittoresque,
qu'il était heureux d'arroser de son sang la première couronne de son
jeune maître.
Tous les membres de la famille voulurent répondre incontinent à leur
cher représentant qui leur envoyait de cent cinquante lieues un si
brillant rayon d'honneur.
Le chef de la maison et Jacqueline furent dithyrambiques, les adjectifs
hyperboliques et les adverbes sonores éclatèrent sous leur plume comme
des gerbes d'étincelles sous le galop d'un cheval. Joseph déchira deux
feuilles de papier dans son impatience nerveuse, et entra dans une
grande colère accompagnée de gros mots, en prétendant que sa femme
n'avait que de sale encre, de sacrées plumes, et de fichu papier!
Caroline, tout en félicitant son cher fils, lui exprima que la première
chose qu'il avait à faire, était de témoigner sa reconnaissance au bon
Dieu en allant trouver au plus vite son confesseur qu'il négligeait
depuis si longtemps.
Mathilde, en quelques pattes de mouche fiévreusement tracées, recommanda
à son frère de toujours viser à l'honneur et de dédaigner les vils
métaux si recherchés en ce siècle matérialiste.
Marianne au contraire avertit Jacques de ne pas trop songer à la
vaine gloriole et à l'immortalité décernée par les journaux. Elle lui
conseilla de profiter d'une popularité, peut-être éphémère, dans un
milieu bien capricieux, pour s'efforcer d'acquérir honnêtement les
moyens de vivre et d'aider les siens.
Au repas du soir, où fut invité le vieux curé Desmolard, on but une
bouteille de vieux Mérigue soigneusement bouchée, cachetée et étiquetée
cinq ans auparavant par la prévoyante Marianne. Les six convives
absorbèrent à peine la moitié du précieux flacon qui fut renvoyé à la
cuisine où le digne Pierrille se chargea de l'achever.
M. de Mérigue, selon sa coutume, se coucha en même temps que les poules,
oubliant, à la grande indignation de sa sainte épouse, de réciter sa
prière du soir.
Mme de Mérigue resta agenouillée jusqu'à une heure avancée de la nuit.
X
LA DOUAIRIÈRE SCANDALISÉE
La comtesse douairière de Vannes, assise auprès de sa fille, dans
le grand salon blanc et or de l'hôtel Soubise, était en train de la
moréginer tout doucement.
Cet adverbe était essentiel à côté du verbe précédent, car Mlle Blanche
était absolument dans la catégorie de ces jeunes filles qui, en un
instant d'humeur ou de caprice, envoient promener par-dessus les
moulins, père, mère, directeur... et bonnets...
--Ma bien chère Blanche, j'ai une toute petite observation à te faire...
--Encore des reproches.
--Je m'en garderais bien... une simple remarque... un léger conseil...
--Dites toujours, cela n'engage à rien...
--Je trouve que tu lis beaucoup, et des livres bien risqués.
--Affaire de goût, chère maman... J'ai toujours préféré les romans aux
méditations de l'Évangile...
--Sont-ce là, mon enfant, les leçons que tu as reçues au couvent du
Sacré-Coeur?
--Ah! les leçons des révérendes mères, vous savez, j'en prends et j'en
laisse...
--Véritablement, tu m'abasourdis. Dis-moi où tu peux avoir trouvé toutes
ces idées d'indépendance malsaine, prématurée?
--Dans ma tête.
--Mes compliments. Tu es à peine gentille pour moi... et... pas du tout
pour ce pauvre duc, ton fiancé...
--Ah! le duc!...
--Eh bien! le duc?...
--Eh bien, là! il m'ennuie! en bon français...
--Comment? déjà!
--Depuis le premier jour.
--Mais, malheureuse enfant, tu l'as accepté, voyons?
--Sans doute... et après?...
--Mais il sera ton mari dans quelques semaines...
--Oh! d'abord, rien ne presse... et puis...
--Et puis...
--Soit! il sera mon mari. Beau nom!... Un des lions du club habillé à la
dernière mode!... parfaitement niais... Rien de mieux...
--Tu me fais tomber des nues, ma fille, tu n'as donc pas l'intention de
l'aimer?
--Oh! mon Dieu!... si fait!... comme on aime... un mari!...
--Tais-toi, Blanche, s'il t'entendait!...
--Il m'a déjà comprise, allez!...
--Et c'est pour cela qu'il est si triste, ma fille... En vérité, tu me
navres...
--Triste?... Le duc de Largeay?... Toujours assez gai pour faire de
petits soupers aux Ambassadeurs avec Mlle Zoé!...
--Blanche!... y penses-tu?...
--Pour payer un coupé de deux cents louis à Mlle Microche des
Nouveautés...
--Tais-toi, de grâce! si quelque domestique était derrière les portes...
--Pour avoir un compte de cent louis chez la bouquetière du Jockey!
--Mais il t'envoie chaque jour des fleurs!...
--Des rossignols!... achetés au rabais sur les brouettes qui passent
dans les rues... Eh! chère maman, vous ne saviez pas tout cela!... Cela
prouve qu'à votre âge, vous avez encore des choses à apprendre de votre
fille.
--Tu me confonds...
--Ah! vous n'avez pas fini... oui, le duc sera mon mari! C'est entendu.
C'est conclu. Je l'aimerai... par convenance... mais quand à lui donner
un atôme de mon coeur, vous entendez, un atôme...
La comtesse douairière était anéantie. Elle ne put répliquer à ce trait
final et leva les mains au ciel en murmurant à la cantonade: Eh bien!
Mesdames, mettez donc vos filles au couvent!...
XI
UNE LECTURE
Le duc de Largeay, prétentieusement accoudé à la grande cheminée du
salon blanc et or, pince du bout des lèvres une cigarette du Levant
dont il envoie la fumée au plafond en petits cercles bleuâtres
géométriquement mesurés. La comtesse douairière de Vannes se concentre
sur une broderie d'un dessin compliqué; sa fille, Blanche, à demi
vautrée sur un divan, regarde les bibelots et les candélabres d'un air
distrait et maussade.
--Eh bien! dit-elle tout à coup, voyant que personne ne se décidait à
rompre l'auguste silence, eh bien, duc, nous apportez-vous des nouvelles
du boulevard ou du club?
--Oui, ma chère. Enfin, quand je dis des nouvelles, elles se ressemblent
toutes ces jours-ci. Ouvrez la première feuille venue, royaliste ou
intransigeante, matinale ou vespérale, c'est Mérigue, toujours Mérigue,
encore Mérigue. J'ai précisément dans ma poche son discours à la réunion
publique.
--Voudriez-vous être assez aimable pour nous en donner lecture?
--Si cela peut vous être de quelque agrément?
--Certes.
--Cela n'ennuiera-t-il pas la comtesse?...
--Oh! moi, je brode, répondit la douairière interpellée.
--Eh bien, ma chère Blanche, reprit le duc, je vais vous faire faire
connaissance avec la prose de votre admirateur.
--J'écoute, monsieur le duc.
--«Messieurs, dès l'ouverture de la période électorale un groupe de
royalistes, sans s'arrêter aux considérations d'âge, de fortune ou
de notoriété qui devaient me dérober à l'attention publique, est venu
m'engager à poser ma candidature aux élections de notre quartier. J'ai
cédé à leurs instances, et je suis descendu résolument dans l'arène.
--Très gentil à la fois de modestie et de crânerie, observa Blanche.
Le duc poursuivit en se mordant les lèvres:
«La démagogie triomphante déclare une guerre sans merci à toutes
nos forces constituées: Nous voulons conserver tout ce qu'elle veut
détruire, protéger tout ce qu'elle attaque, sauver tout ce qu'elle
bat en brèche; nous sommes les assiégés de la grande citadelle de
l'ordre!...
--Belle image! dit Blanche.
--Mauvaise rhétorique, répliqua Largeay.
--Oh! ne parlez pas de rhétorique, répliqua Mlle de Vannes, vous n'avez
pas encore fait la vôtre...
Le duc, muselé, continua: «Examinons d'abord comment nos édiles
entendent appliquer la devise surannée dont ils noircissent les
murailles de tous nos édifices publics. La liberté qu'ils exigent pour
eux, ils la refusent péremptoirement aux autres, et les honnêtes
gens, bon gré, mal gré, verront leurs enfants courber la tête sous
les fourches caudines de l'athéisme gratuit et de la polissonnerie
obligatoire...»
--Bravo! fit Blanche en applaudissant.
--Vous applaudissez des violences, ma chère.
--Essayez donc d'en faire des violences, vous!
--Oh! Blanche! Je reprends:
«La fraternité signifie aujourd'hui la proscription des frères et des
soeurs...
--Charmant! murmura Blanche.
--Calembour vulgaire! entonna le duc. Je poursuis: «Quelles sont les
oeuvres de ces hommes? A quoi emploient-ils nos millions? Ils dressent
sur nos places publiques des Mariannes aux grossiers appas que l'on
ne voudrait pas rencontrer au coin des carrefours. Ils votent à leurs
aimables Calédoniens des fonds de déplacement et des indemnités pour
«travaux extraordinaires».
On voit qu'il sort d'une administration, ce monsieur...
--Où vous seriez incapable d'entrer si jamais vous étiez ruiné.
--Ne m'interrompez donc pas à toute minute.
«Maintenant, j'aborde le côté politique de ma profession de foi, je suis
catholique et royaliste...»
--Franc, loyal, splendide! s'écria Blanche.
--Et fortement maladroit.
--Je voudrais vous y voir.
--Vous serez privée de ce spectacle.
--Je m'en doute, cher duc... Vous à la tribune! Ah! ah! ah! J'en pâme,
rien que d'y penser, un guignol de grandeur naturelle... Continuez...
--«La République engendre la licence, le désordre, la perversion; elle
abaisse les caractères, amollit les courages, émousse les forces vives
de la nation dans des luttes intestines sans profit et sans grandeur, et
livre, en fin de compte, le pays désarmé à l'âpre convoitise des hordes
conquérantes...»
--Très bien! très bien! appuya Blanche.
--Du pathos pur et simple.
--Pathos? dites-vous. Prenez garde, ce mot a une terminaison grecque, ne
vous aventurez pas sur les terrains que vous ignorez... Allez!
--«Je veux lutter galamment contre les républicains convaincus, mais
une juste colère s'empare de moi à la vue des acrobates et des jongleurs
politiques. Que je voie venir à ma rencontre un ennemi franc et probe,
je le combattrai sans cesser de l'estimer, et quand nous interromprons
le duel, à la chute du jour, nous échangerons peut-être des présents
comme les héros d'Homère...» Aïe, aïe, des réminiscences classiques, à
présent.
--Ce n'est pas vous qui en auriez de semblables, bien cher duc... La
raillerie vous est malséante... Allez!...
--«Mais pour les gens sans foi qui ne craignent pas d'employer des
engins perfides, pour les espions et les délateurs, pour les fabricants
et souteneurs de l'article vu et autres ordures...»
--Ah! quelles expressions. Quel langage!
--Allez donc... Opoponax!...
--«Je ne les épargnerai pas, car je le déclare hautement, je ne
redouterai jamais ni leur plume, ni leur épée...»
--Fier, crâne, charmant!...
--Une simple provocation, ma chère!...
--Que vous dédaigneriez, n'est-ce pas?
--Certes, ma bonne amie.
--Comme je vous connais bien... Ensuite!
--«Quelques jours à peine nous séparent de l'ouverture du scrutin;
que ma personnalité s'efface, que l'amour de notre cause enflamme seul
l'ardeur de nos âmes. Ne nous inquiétons pas du résultat de nos peines
et de nos fatigues. Quand on s'est tracé une route, on doit la suivre
invariablement... Le royaliste qui a gardé une plume ou une épée à
la main, et sa vieille foi dans le coeur, quand il a interrogé sa
conscience, doit affronter le sort. Va où tu peux. Meurs où tu dois!»
--Superbe! superbe! dit Blanche en battant des mains.
--Tout bonnement de l'épigramme.
--Vous dites, cher duc?
--Pardon, pardon, je voulais dire mélodrame.
--Diable! je vous souhaiterais sincèrement des réminiscences de
langue française puisque vous paraissez si fort mépriser les autres...
Voulez-vous continuer?
--C'est fini, chère amie, le journal ne donne que des extraits.
--Déjà terminé? Quel dommage! Je veux lire ce discours in-extenso,
c'est-à-dire en entier, je traduis pour ceux qui ne comprennent pas le
latin. C'est tout bonnement splendide. N'est-ce pas, maman, que vous
êtes de mon avis?
--Ah! moi, j'ai brodé, répondit la comtesse douairière sans lever les
yeux.
--Vous n'avez pas le goût bien sûr, ma chère, dit Largeay en froissant
le journal qu'il venait de parcourir avec un dépit mal dissimulé, vous
lisez trop les auteurs modernes.
--C'est une petite différence qui existe entre nous. Bref, ce Mérigue
est un homme, quelles que soient les critiques des clubmen et autres
gens bien peignés.
--Un homme... Je n'en suis donc pas un à votre compte?
--Oh!... cher duc!... Mais laissons un sujet que vous estimez frivole et
parlons un peu des choses qui vous intéressent. Quoi de nouveau au club?
--Saint-Benest a perdu deux mille louis au Quinze.
--Et puis?
--Prunières plaide en séparation avec sa femme qui, paraît-il, l'a
battu.
--Dame! elle a dû le secouer comme un Prunières.
--Oh! que vos plaisanteries sont de mauvais goût, ma chère amie.
--Après, après, pas de paroles oiseuses!
--M. du Merlerault a gagné mille louis sur M. de Senlis, à Chantilly.
--Est-ce tout?
--Non! Le petit Mora s'est battu au pistolet avec le grand du Tranchey.
--Pourquoi cela?
--Ces deux messieurs s'étaient rencontrés dans l'antichambre d'une femme
légère.
--Dites donc d'une cocotte, allons!
--Pardon! il y a une nuance.
--Et cette femme légère s'appelait...?
--Je n'ai pas retenu le nom.
--Mlle Zoé, peut-être!
--Connais pas, chère amie, connais pas.
--Celle qui aime tant les soupers fins.
--Ah! je ne savais pas!
--Bien... assez... Vous n'avez plus d'histoires!
--Ah! si fait! le petit vicomte d'Escal se vante partout d'avoir inventé
la candidature Mérigue, d'avoir été le Christophe Colomb de cette
Amérique.
--Ah! encore, cher duc, vous êtes exécrable. Non, je vous en conjure, ne
faites pas d'esprit, je vous préfère à votre état naturel.
--Toujours ce Mérigue! On ne peut se retourner sans voir ses affiches
vertes ou sans entendre parler de lui.
--Soyez tranquille, il ne vous en arrivera jamais autant.
--Je ne vous cacherai pas que je commence à être agacé d'ouïr ce nom
ressassé par tous les échos.
--Allez le lui dire, cher duc. Vous vous battrez, et il vous tuera.
--Comme vous allez vite en besogne, chère amie. Croyez-vous que je me
commettrais avec un aventurier?
--Non, non, duc, je ne le crois pas.
Comme Blanche de Vannes achevait ces mots la porte du salon s'ouvrit
brutalement et livra passage au gros Théodore, chancelant, titubant, les
yeux pochés et les habits en lambeaux.
La comtesse douairière se précipita pleine d'inquiétude.
--Faites-le conduire au lit, dit Blanche sans se déranger, il est encore
dans les brindezingues. Ce n'est que la troisième fois depuis deux
jours. Il y a du progrès.
--Comment?... de quoi?... grognait Théodore en s'appuyant aux
murailles... d'abord il ne s'agit pas de cela. Il s'agit... d'aller...
éveiller l'Académie... Vous savez, l'Académie, à l'Institut... pour
donner le prix Montyon... à mon ami Mérigue... le prix Montyon, ce n'est
pas trop... il m'a sauvé la vie. Voilà! il ne s'agit pas d'aller au
lit, il s'agit du prix Montyon... de Mérigue... et de l'Académie... vous
savez, à l'Institut, là-bas, la maison est au coin du quai.
Pendant que Largeay et la comtesse faisaient asseoir le jeune homme, un
commissionnaire apporta une lettre ainsi conçue:
«Madame la Comtesse,
«Mon cher élève Théodore, presque au sortir du collège, a été
attaqué par une bande d'escarpes qui exploite le quartier de
l'Europe. Fort heureusement je me suis trouvé passer sur le
terrain de la rixe; j'ai eu la chance de mettre en fuite les
agresseurs et de vous ramener M. votre fils sain et sauf. Je
ne l'ai quitté qu'à la porte même de votre hôtel, et je l'eusse
même certainement accompagné jusqu'auprès de vous, si je n'avais
eu la crainte de commettre une indiscrétion.
«Agréez, madame la comtesse, l'hommage de mon profond respect.
«JACQUES DE MÉRIGUE.»
--Mais c'est un ange, cet homme! s'écria Blanche avec un enthousiasme
sincère.
--Ou du moins un brave garçon, opina la comtesse douairière.
--Il n'a fait que son devoir, reprit sèchement le duc de Largeay.
Pour le coup, Blanche n'y tint plus.
--Duc, dit-elle d'un ton sarcastique, vous tenez le langage d'un nigaud.
--Blanche! Blanche! fit la douairière scandalisée.
Cependant Théodore s'était pesamment endormi sur un fauteuil et ronflait
avec un bruit de crécelle, les bras pendants et les jambes écartées.
Entre le frère ivre mort, et la soeur, plus que grincheuse, le duc
sentit que sa position devenait difficile. Il baisa assez adroitement
la main de sa fiancée, salua cavalièrement sa future belle mère et
s'éclipsa sans autre formalité. Dès qu'il eut tourné les talons, Blanche
dit à la comtesse:
--Ma chère maman, il faut absolument faire une politesse à M. de
Mérigue, c'est un devoir indiscutable.
--Eh bien, ma fille, reprit la douairière, quand tu voudras.
XII
DEUX RENCONTRES.
Mérigue avait effectivement tiré Théodore de Vannes d'un très mauvais
pas. Le jeune externe de l'institution de Monceau, au lieu de rentrer
chez lui en quittant sa classe, avait été selon une habitude déjà
enracinée, prendre quelques vermouths et plusieurs absinthes dans un
cabaret borgne des Batignolles. Son humeur querelleuse étant exaltée par
les spiritueux horribles qu'il avait engloutis, une rixe était survenue
entre trois rôdeurs de barrière et le noble habitant de l'hôtel Soubise.
Théodore, après avoir distribué quelques énormes coups de poing et reçu
lui-même une sérieuse raclée, s'était retiré devant la supériorité
du nombre et avait opéré vers les quartiers du centre une retraite en
mauvais ordre. Comme il repassait à la hauteur de son collège,
poursuivi par les trois escarpes, il avait rencontré Jacques qui jeta
immédiatement dans la balance le poids de sa vigoureuse énergie et de
sa grosse canne plombée. Les agresseurs prirent la fuite, non sans
incriminer la lâcheté des bourgeois qui se mettaient deux pour combattre
trois prolétaires. Le professeur-candidat, ayant alors remarqué que son
élève n'était point, quant à la lucidité d'esprit, dans une situation
absolument normale, héla un fiacre, y fit monter le jeune homme et le
reconduisit à la rue Saint-Dominique. Il avait une singulière envie
d'entrer et de remettre lui-même Théodore ès mains de la comtesse
douairière, mais il pensa avec raison, qu'il était plus délicat et plus
politique de s'effacer immédiatement après le service rendu et avant
d'attendre sa constatation par les intéressés.
Le lendemain matin, au moment de quitter son logis pour commencer ses
courses électorales qu'il exécutait quotidiennement avec une infatigable
activité, il rencontra sous le porche du 93 un laquais de grande maison
qui lui remit un billet ainsi conçu:
«La comtesse douairière de Vannes prie Monsieur Jacques de
Mérigue de vouloir bien lui faire le plaisir de venir dîner
chez elle demain soir à sept heures et demie. Elle saisit cette
occasion pour remercier Monsieur de Mérigue d'avoir rendu à
son grand étourdi de fils un service signalé comme celui d'hier
soir.
«Hôtel Soubise, 85, rue Saint-Dominique.
«Ce Mercredi.»
Jacques eut pendant quelques secondes la sensation d'un aéronaute qui,
par un temps calme et superbe, monte doucement dans l'air bleu. Une
félicité profonde s'empara de tout son être et transparut sur son visage
avec un léger sourire qui adoucit infiniment son énergie habituelle et
la fondit en une expression caressante et joyeuse. En un clin d'oeil,
et comme par enchantement, toutes les préoccupations politiques
s'évanouirent dans son esprit et il marcha droit devant lui, à
l'aventure, sans se préoccuper des passants et des rues et comme s'il
eût suivi dans le vague des airs l'appel d'une vision mystérieuse. Il
fut bientôt tiré de sa rêverie par un petit coup de canne sur l'épaule.
Il se retourna, furieux contre le mal appris qui le précipitait des
hauteurs de son extase, mais se rasséréna presque aussitôt. C'était le
baron de Sermèze. Pour toute entrée en matière, Mérigue montra à son ami
le billet qu'il venait de recevoir. Sermèze lui répondit simplement:
--Eh bien, mon vieux, je m'empresse de te dire que ceci ne signifie rien
au point de vue de tes désirs chimériques, mais il y a une question très
réelle qui est soulevée par la remise de ce poulet.
--De ce poulet?