«Tu as tout bonnement jeté ton dévolu sur Mlle Blanche de

Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online

Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This

file was produced from images generously made available

by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))

[Illustration]

EXCELSIOR

ROMAN PARISIEN

PAR

LÉONCE DE LARMANDIE

PARIS CAMILLE DALOU, ÉDITEUR

17, QUAI VOLTAIRE, 17

1888

_A l'auteur de la_ Décadence Latine.

_A l'écrivain catholique, aristocratique et indépendant._

A JOSÉPHIN PÉLADAN

TÉMOIGNAGE DE SYMPATHIQUE ADMIRATION

PREMIÈRE PARTIE

LE DÉDAIN DE LA FEMME

_Race trop haute._

I

QUATORZE ANS

La scène est au petit séminaire de Saint-Yrieix (Haute-Vienne), dirigé

par les R. P. P. Jésuites. Le révérend père Fugères, professeur

de rhétorique, pour délasser ses jeunes disciples d'une laborieuse

explication de Tacite, interroge les meilleurs élèves de la classe sur

les carrières futures qu'ils comptent embrasser.

--Voyons, Laflaquière, que voulez-vous être un jour?

Un petit bonhomme grêle et chétif, déjà voûté, prédestiné aux pantoufles

et aux lunettes, répondit d'une voix aigrelette: Huissier près le

tribunal de paix, comme papa.

--Voilà un voeu facile à contenter; et vous, Coquardot?

--Militaire,--rugit un gros garçon trapu, à la mine rébarbative,--comme

mon père.

--Cela vous honore. Et vous, Carcasset?

Un fort en thème, assez malpropre et ne rappelant en rien Antinoüs,

anonna sentencieusement:

--Géomètre arpenteur, comme l'auteur de mes jours.

--Vous êtes mesuré dans vos désirs; et vous, Beaussillon?

--Je compte entrer dans les ordres, mon Révérend Père, soupira d'un ton

mystique un grand gaillard, maigre et pâle avec de longs cheveux.

Une voix satirique ajouta de façon à être entendue de tous: «Comme celui

qui m'a engendré.»

Un éclat de rire s'éleva. Le P. Fugères devint très rouge, fixa des yeux

terribles sur le malencontreux souffleur et lui cria rageusement: M. de

Mérigue, venez tout de suite devant ma chaire, vous y resterez debout,

les bras croisés, jusqu'à la fin de la classe.

L'élève interpellé obéit nonchalamment en haussant les épaules. Le

professeur reprit avec une expression dédaigneuse:--Et vous, monsieur

qui vous moquez d'une façon si inconvenante de vos camarades les plus

méritants, voudriez-vous nous faire part de vos projets d'avenir!

Tous les collégiens, voyant l'un d'entre eux sur la sellette, le

fixaient avidement pour jouir de son embarras.

--Je veux être empereur, répliqua Jacques de Mérigue, en levant

orgueilleusement sa grosse tête ébouriffée.

Un hurrah de surprise railleuse salua cette réponse inattendue.

--Empereur... de quoi?...

--Empereur du monde.

--Ah!... rien que cela?...

--Pardon! j'enverrai des ballons à la conquête des étoiles...

--Pas mal... allez à votre place, je vous pardonne en faveur de

l'originalité de vos vues.

--Et puis, vous pourriez aussi faire taire tous ces huissiers et tous

ces géomètres qui ricanent sottement, dit Mérigue.

--Respect à Sa Majesté, messieurs! exclama le jésuite avec beaucoup de

gravité.

II

LE REPAIRE NOBLE

Malgré de remarquables aptitudes et un amour profond des choses

littéraires et artistiques, Jacques de Mérigue, trop rêveur et trop

fantaisiste, n'avait jamais moissonné beaucoup de lauriers en papier

vert aux distributions de prix; ses maîtres l'avaient cependant toujours

considéré comme un sujet hors ligne tout en l'accablant de punitions

et de remontrances en raison de son caractère indomptable. Il justifia

pleinement leurs appréciations en enlevant dès sa quinzième année

son baccalauréat ès-lettres, tandis que ses heureux émules de classe

échouaient pitoyablement.

On le dirigea vers les mathématiques qu'il exécrait. Son amour-propre le

fit triompher de ses répugnances, et, à dix-sept ans, il était bachelier

ès-sciences avec la mention _très bien_.

Son père, ivre de joie, parla incontinent de l'école polytechnique.

Jacques grogna longtemps, finit par se soumettre, et parvint à force

d'énergie à posséder la _triple x_ et les dérivés comme un vieux

_taupin_ des lycées de Paris. Arrivé à l'examen devant M. Toumard, le

célèbre et grincheux interrogateur, il fut malmené avant d'avoir

ouvert la bouche pour sa façon incorrecte de prendre la craie. Comme il

s'excusait en maugréant déjà, son terrible juge lui dit: «Parlez

plus haut, monsieur, pour que l'on entende vos sottises!» Mérigue se

retourna, pâle comme un suaire, et riposta d'un voix retentissante:

«Parlez plus bas pour que l'on n'entende pas les vôtres!»--Il fut

exclu du concours et se mit à l'étude du droit. Mais sa famille était

nombreuse et pauvre; impossible de pourvoir convenablement à son

entretien dans la capitale. Jacques, qui adorait les siens, commença par

employer toute son énergie à se priver de tout, à vivre de rien. Puis,

un certain jour, la protection d'un ami puissant lui valut l'entrée au

ministère des cultes en qualité d'expéditionnaire et aux appointements

de 1200 francs. «Me voici en route pour la conquête des étoiles»,

écrivait-il à son père le soir de sa nomination. Et il se voyait déjà

chef de service, sous-secrétaire d'État, ministre. Malheureusement pour

lui, il avait la république en exécration, et arrivait tous les jours au

bureau avec une énorme fleur de lys à sa cravate. Il battit des mains au

16 Mai, et se fit une réputation méritée d'enragé réactionnaire. Aussi

ne tarda-t-il pas à être révoqué quelques mois après l'échec de la

tentative conservatrice, et se trouva-t-il, à vingt-cinq ans, sans

ressources et sans position sur le pavé inhospitalier de Paris.

Il se mit à faire des vers, probablement pour continuer sa marche vers

les astres.

La famille de Mérigue fut atterrée à la nouvelle de la mesure qui

frappait son représentant.

Le lendemain du jour fatal, nous trouvons le père, la mère et leurs

trois filles, tristement assis dans la pièce délabrée qui servait de

salon à la pauvre maison tout en ruines.

Le vieux Mérigue, vif et plein d'ardeur, prompt à toutes les illusions,

faisait diversion à son chagrin par des interjections d'espérance: «Je

n'ai aucune inquiétude pour l'avenir. Jacques est un garçon hors ligne,

il arriva à tout, à tout, entendez-vous, mes enfants.

--Mon ami, soupira madame de Mérigue, un ange de piété et de douceur,

il faut prier le bon Dieu et s'en rapporter à sa sainte volonté. Il

n'abandonnera certainement pas notre pauvre enfant.

Marianne, la fille aînée, le type achevé du dévouement et de

l'abnégation, hochait la tête tristement. Elle dirigeait le ménage

depuis de longues années et, avec les ressources les plus exiguës,

faisait face à toutes les nécessités à force de travail, d'esprit de

suite et de privations personnelles. Sa vie pénible et terre à terre

l'avait imprégnée de sens pratique.

--Notre cher frère, dit-elle après une pause, aurait peut-être mieux

fait de se tenir tranquille, on n'abdique pas ses opinions parce qu'on

les garde au fond de son coeur... Marianne, à ces mots, fut brusquement

interrompue par sa cadette, Mathilde, souverainement exaltée en

politique comme en religion.--Par exemple!... C'est son plus beau

titre d'honneur... tu voudrais peut-être qu'il eût consenti à garder

le silence devant les actes de ce gouvernement infâme... lui!... un

Mérigue... un fils des Croisés!...

A ce moment, la plus jeune des soeurs de la victime, Jacqueline, qui

avait toujours été sa préférée, ayant participé à tous les jeux et à

tous les rêves de son enfance, embrassa le vieux Mérigue sur les deux

joues en disant: «Papa a raison. Jacques parviendra... il ramènera le

roi sur le trône. Il sera ministre d'Henri V, vous verrez!...

--A la bonne heure, s'écria le père. Voilà le cri de mon sang... bien

parlé, fillette.

--Sans doute, observa Marianne, mais en attendant, comment

vivra-t-il?... Nous ne pouvons rien lui envoyer... C'est le dénûment!

--S'il pouvait songer à offrir ses souffrances au bon Dieu, hasarda la

sainte mère...

--Mais enfin, dit Mathilde, le parti royaliste est riche, il ne laissera

pas dans la misère un coreligionnaire aussi méritant... On va se

disputer l'honneur de lui trouver une position.

--Il la conquerra, affirma le père.

--Comme les étoiles!... murmura Marianne pensive.

--Et puis, continua le chef de la famille, Jacques se mariera...

brillamment... splendidement... il sera riche.

--Précisément, dit Jacqueline, il m'écrivait l'autre jour qu'il avait

vu à l'église Sainte-Radegonde, une jeune fille admirablement jolie qui

avait paru le considérer attentivement.

--Quand on est en présence de Dieu, observa Mme de Mérigue, on ne doit

penser qu'à lui.

--Mais enfin, reprit l'aînée, comment voulez-vous qu'il se

marie?--Quelle dot apportera-t-il à l'opulente héritière qu'il

_convoite_? L'usufruit du quart de nos dettes...

--Que dis-tu, ma fille? exclama le vieux Mérigue, il apportera un nom

sans tache, aussi vieux que la chevalerie française, une glorieuse suite

d'aïeux illustres, un alliance avec les Montmorency pendant la guerre de

Cent-Ans... une intelligence... un coeur... une grande destinée...

--Et pas d'argent, pas de situation...

--Et l'alliance avec les Montmorency pendant la guerre de Cent-Ans?...

--Mieux eût valu une alliance avec les Rothschild à l'époque de

Waterloo...

--Quelle horreur! s'écria Mathilde en levant les bras. Avoir de l'or

fluide au lieu de sang dans les veines, plutôt mendier... plutôt mourir!

--Mais, reprit Jacqueline, si cette jolie jeune fille faisait toujours

attention à lui, il pourrait faire une visite à sa famille.

--J'aimerais bien mieux, dit Mme de Mérigue, qu'il allât voir ce bon

abbé de la Gloire-Dieu qui le confessait autrefois quand il était

sage!...

--Et la conclusion pratique de tout cela, dit Marianne, positive...

--D'abord, répliqua le vieux Mérigue, écrivons-lui, ça lui fera du bien

au coeur.

--Mettons tous un petit mot, proposa Jacqueline, qu'il sache que nos

pensées ne le quittent pas!

Si nous commencions tout de suite? A toi, papa.

M. de Mérigue trempa nerveusement sa plume dans un vieil encrier qui

traînait sur la table, et traça ces mots:

«Mon cher enfant,

«Courage! courage! pas de défaillances. Tu as devant toi

un magnifique avenir. L'accident que tu as éprouvé est

sans portée... et n'infirme pas dans le coeur de ton père

l'inébranlable foi qu'il a dans le travail et l'énergie de son

fils, du représentant de son nom glorieux. Nous t'embrassons

tous.

«JOSEPH, COMTE DE MÉRIGUE.»

Madame de Mérigue ajouta:

«Mon fils bien-aimé,

«Reconnais la main de Dieu dans le coup qui te frappe et reviens

franchement à lui. Confie-toi à sa divine providence, et songe

bien que rien n'arrive dans ce monde sans son ordre ou sa

permission. Nous pouvons tout avec son secours. S'il nous

abandonne, nous sommes impuissants. Prie-le avec ferveur et

écoute les conseils de ta mère qui pense toujours à toi.

«CAROLINE DE MÉRIGUE, NÉE BARAT,»

Marianne prit la plume.

«Mon cher frère,

«Il est temps que tu te mettes à réfléchir d'une façon pratique

et sérieuse. Si le malheur qui t'arrive te faisait abandonner

tes rêves de grandeur, je le bénirais mille fois. Tu es

intelligent et bien portant, tu as tout ce qu'il faut pour

acquérir une position solide et honorable. Fais des efforts dans

ce but et renonce aux chimères qui ont obsédé ta jeunesse.

Tu sais bien que ce langage m'est dicté par ma raison et ma

fraternelle amitié.

«MARIANNE.»

Mathilde griffonna impétueusement:

«Mon bien cher Jacques,

«Je suis fière de ta disgrâce. Tu es tombé en combattant le bon

combat, quand même tu ne te relèverais pas, ce serait un éternel

honneur pour toi et pour nous. Restons ce que nous sommes,

dussions-nous mourir de misère. Vive le roi!...

«MATHILDE.»

Jacqueline clôtura ainsi la soirée des épîtres:

«Mon petit Jacques,

«Moi, je suis tout à fait de l'avis de papa qui n'a aucune

crainte pour ta situation future. J'ai tressailli d'espérance

quand j'ai lu dans ta dernière lettre, qu'une jeune fille du

grand monde avait paru faire attention à toi... Comme je vais

prier le bon Dieu pour que tu puisses conquérir cette étoile!...

en attendant les autres... Je t'embrasse de tout mon coeur.

«JACQUELINE.»

Maintenant, insinua Mme de Mérigue, si nous faisions notre prière du

soir?...

III

AU CINQUIÈME

93, rue des Saints-Pères. En attendant l'heure propice pour la conquête

des étoiles, Jacques de Mérigue s'est logé au cinquième étage, au-dessus

de l'entresol, le plus près possible de son futur empire céleste. Son

appartement se compose d'une chambrette et d'une petite entrée mesurant

à peine un mètre carré, le tout loué moyennant 400 francs par an, à

l'époque de sa prospérité relative, lorsqu'il gagnait 100 francs par

mois. Le mobilier de la chambre se compose en premier lieu d'un lit de

fer, d'une telle étroitesse que les amis du locataire le qualifient

de certificat de bonne vie et moeurs; on voit ensuite deux chaises de

paille grossière, une table boiteuse et une commode en bois blanc.

Sur la cheminée une photographie du comte de Chambord non encadrée et

souillée de poussière, s'appuie au socle d'une petite lampe à pétrole.

L'âtre ne possède pas de chenets, ces ustensiles ne servant point

aux personnes qui se passent de feu. Le plafond de la pièce est

naturellement très bas et très sombre, il semble vouloir écraser la tête

du jeune homme, et étouffer ses élans vers l'idéal. Jacques vient de

recevoir la lettre où tous les membres de sa famille ont voulu lui

rappeler leur affection inaltérée. Il abandonne pour quelques instants

son grand poème _La Rédemption des damnés_, sur lequel il compte pour

faire un pas dans le chemin de la gloire. Il parcourt rapidement

les quatre premières parties de l'épître et s'arrête longuement aux

dernières lignes tracées par sa chère Jacqueline, qui font allusion «à

la belle demoiselle de Sainte-Radegonde...»--Si j'y allais ce soir, se

dit-il. Il y a une cérémonie en l'honneur du carême... Elle m'a bien

regardé l'autre jour!... Si on voit des rois épouser des bergères,

le contraire peut évidemment arriver... enfin allons-y. Cela me fera

toujours passer quelques bons moments, et puis la vue de cette face

rayonnante m'inspirera pour mes vers.

Jacques descendit quatre à quatre ses cent vingt marches, et enjamba en

dix minutes l'espace qui le séparait de l'église. La nuit était close,

il entra par une des portes latérales et se dirigea vers la chapelle du

fond, noyée dans une douce pénombre où flottait un brouillard d'encens.

Soudain, il s'arrêta brusquement, comme hypnotisé par une vision.

Elle était là. Gracieusement agenouillée de façon à faire ressortir

le contour élégant de son corps, la tête légèrement inclinée et à demi

cachée dans ses mains, elle paraissait poursuivre une prière monotone,

vaguement troublée par une rêverie amoureuse... Un imperceptible sourire

plissait de temps à autre ses lèvres fines, puis survenait un mouvement

de tête destiné sans doute à chasser une obsession doucement importune.

Mais le sourire allait toujours s'accentuant et les mouvements

de résistance, s'atténuaient de minute en minute. Mérigue toussa

maladroitement. La belle nymphe se redressa sur le champ, aperçut son

contemplateur, et, de ses yeux profonds et noirs, lui envoya un regard

pareil à un coup de lance. Le pauvre Jacques, anéanti, s'appuya à une

colonne pour ne pas tomber, et laissa choir sa canne, qui, rebondissant

sur le pavé sonore, produisit en plein _tantum ergo_, un cacophonie

scandaleuse.

Du coup Mlle *** éclata de rire, en dépit d'efforts héroïques, et laissa

voir à l'expéditionnaire révoqué deux rangées de dents éclatantes,

belles à tenter les lèvres des anges. Mérigue tressaillit longuement

troublé jusqu'au plus profond de ses sens et de son âme. Se voyant en

veine de commettre des bourdes, il prit assez d'empire sur lui-même pour

tourner les talons et se retirer. Au moment où il poussait la portière

de velours, il jeta comme Orphée un regard en arrière, et rencontra

cette fois un visage où la gaîté et le courroux avaient fait place à une

vague expression de pitié.

--Oh! se dit Jacques en entendant son coeur battre une charge

frénétique, elle m'aimera! Elle m'aime! Et une rage lui vint de savoir

le nom, la famille, la maison et la situation de celle qu'il appelait

déjà sa bien-aimée... Comment s'y prendre?... L'attendre et la suivre

à la sortie de l'église? Oh! non jamais! Si on s'en apercevait!... S'il

recevait encore un de ces coups d'oeil formidables comme lorsqu'il avait

toussé d'une façon si inopportune.

Plutôt ne jamais rien savoir que d'exciter encore son mécontentement...

A qui s'adresser?...

Évidemment, c'était une personne du grand monde, de cette société

supérieure, où il brûlait d'entrer, mais qui ferme généralement ses

portes aux employés de ministère... même destitués... Une idée?... s'il

interrogeait un prêtre? Le clergé a toujours un libre accès auprès

des plus opulentes familles... Eh bien!... ce bon vicaire de

Saint-Barthélémy auquel il se confessait jadis.... Cet excellent abbé de

la Gloire-Dieu... si prôné par tout pour l'austérité et la dignité de sa

vie... il devait connaître tous les grands noms celui-là... Comment n'y

avoir pas songé plus tôt?...

Le bon vicaire, par affection pour son ancien pénitent, pourrait

peut-être lui donner des indications précises... des conseils sur la

façon d'agir... qui sait?... un secours tout-puissant.

Jacques se mit presque à courir plein d'émotions de tout genre et

d'espérances bizarres... A huit heures et demie du soir, il frappait au

presbytère de Saint-Barthélémy.

IV

L'ABBÉ DE LA GLOIRE-DIEU

L'abbé Christian de la Gloire-Dieu, premier vicaire à Saint-Barthélémy,

était effectivement, et sous tout rapport, l'ecclésiastique le

plus distingué et le plus justement apprécié des quatre paroisses

aristocratiques du noble faubourg. C'était un prêtre dans toute la

force auguste et grave de l'expression. Très sévère pour lui-même, son

austérité à l'égard des autres était tempérée par un grand souffle

de douceur et de compassion. Toutes ses ressources passaient aux

malheureux, et il savait toujours découvrir les plus méritants, les

plus timides, les plus dénués. Sa chambre ressemblait à la cellule d'un

chartreux, sauf qu'elle était plus grande et plus froide. Un immense

crucifix de bois noir en était le seul ornement. Sa vie était celle d'un

solitaire de la Thébaïde. Donnant à peine cinq heures au sommeil, une

demi-heure en tout à ses deux repas, il consacrait tout le reste de ses

journées aux travaux et aux fatigues du saint ministère. Sa piété, sa

charité et son zèle, le mettaient prodigieusement en vue et on parlait

fort peu du curé l'abbé Vaublanc, excellent prêtre, un peu fatigué,

et du deuxième vicaire, l'abbé Marquiset trop superficiel dans ses

relations et trop recherché dans son élégance. L'abbé de la Gloire-Dieu

avait failli être nommé curé de Sainte-Radegonde, mais comme le succès

va plus souvent à l'intrigue qu'à la vertu, on lui avait préféré l'abbé

Roubley, un bon prêtre, sans doute, mais un de ces ecclésiastiques trop

ambitieux et trop habiles pour être entièrement sympathiques. L'abbé de

la Gloire-Dieu, universellement connu dans le monde, y jouissait d'une

autorité et influence considérables. L'immense majorité des dames et

des jeunes filles du faubourg affluait à son confessionnal. Non que les

défauts ou les légèretés de ces nobles pénitentes trouvassent en lui

un censeur indulgent, mais il avait le secret de subjuguer ces âmes

hautaines par la chaleur et l'entraînement de sa foi.

--Bonjour, monsieur l'abbé.

--Tiens! mon cher Jacques, c'est vous! D'honneur le plaisir de vous voir

ne m'était pas échu depuis de long mois...

--Deux ans à peu près, monsieur l'abbé, mais j'ai pensé que vous ne m'en

voudriez pas pour cela.

--Dieu m'en préserve, mon enfant, puis-je quelque chose pour vous être

agréable?

--Oui, monsieur l'abbé. Vous savez ma révocation?

--Sans doute, Jacques. Elle vous honore.

--Mais elle me ruine... pour le moment, et je voudrais vous prier de

m'aider à trouver quelque chose...

--Tout mon pouvoir, qui n'est pas bien grand, est à votre service, quel

genre d'occupations désirez-vous?

--Mon Dieu! monsieur l'abbé, je serais volontiers professeur libre,

mais j'ai en ce moment l'esprit occupé d'une autre idée; je voudrais me

marier.

--Cette pensée est des plus louables.

--Le jour où vous avez remplacé M. le curé de Sainte-Radegonde pour le

catéchisme de persévérance, j'étais dans cette église... une des jeunes

filles qui suivaient l'instruction vous a remis à la sortie une aumône

probablement considérable, dont vous l'avez beaucoup remerciée... je

l'ai vue deux fois et je lui ai voué un amour immense, je crois qu'elle

y répond... mais voyez la malechance, je ne sais pas seulement

son nom... je voulais vous prier de me l'apprendre, excusez mon

indiscrétion.

L'abbé de la Gloire-Dieu ouvrait la bouche pour demander à son

interlocuteur s'il était fou, quand il sentit que cette prodigieuse

naïveté était entièrement franche et convaincue. Il ne sourit même pas,

son visage revêtit au contraire une expression de tristesse.

--Mais, mon bien cher Jacques, reprit-il, on me remet tous les jours des

aumônes, il m'est impossible de savoir à qui vous faites allusion, de

plus il s'agit certainement d'une personne fort riche, appartenant à une

grande famille et fiancée à l'heure qu'il est, n'en doutez pas. Dans le

monde les mariages se décident souvent fort longtemps d'avance. Je vous

engage à ne plus penser à cela et à étouffer un sentiment qui ne

peut que vous infliger des souffrances morales. Songez d'abord à une

situation... Je m'offre à vous en faciliter la recherche. Revenons

à cette idée de professorat dont vous me parliez tout à l'heure.

Voulez-vous que je vous recommande au père Coupessay, directeur du

collège Oratorien de la rue de Monceau?

Mérigue avait compris à l'accent du prêtre que le désir manifesté

par lui était chimérique et même un peu ridicule. Il avait trop

d'opiniâtreté pour y renoncer, mais il fut profondément humilié de

l'accent de pitié qu'il avait découvert dans les paroles de l'abbé.

Aussi se contenta-t-il de répondre à l'offre de celui-ci par un «oui,

monsieur, je veux bien» un peu indifférent et assez dépité.

--J'écrirai ce soir même, répliqua le vicaire et vous irez voir le

Révérend Père après demain. Adieu, mon enfant, et tout à votre service

pour ce qui dépendra de mes faibles moyens.

Jacques s'éloigna la rage au coeur. Comme il remontait précipitamment

la rue du Bac, il se sentit frapper amicalement sur l'épaule. Il se

retournait plein d'humeur, quand il se trouva en face du seul ami intime

qu'il possédât à Paris, le jeune baron de Sermèze, fort riche, fort

lancé, dont il avait fait la connaissance par hasard dans un musée, et

qui s'intéressait à ses productions littéraires.

--Eh bien! mon pauvre vieux, exclama le baron d'une voix bonne enfant,

c'est comme cela que tu passes devant les amis sans crier gare?

--Tiens, dit Mérigue, je te rencontre à propos.

--Qu'y a-t-il pour ton service?...

--Une chose très simple; je voudrais savoir le nom d'une jeune fille

ravissante qui va tous les soirs au salut à Sainte-Radegonde et qui se

tient près du pilier gauche de la chapelle de la Vierge.

Sermèze partit d'un éclat de rire.

--Toujours tes ambitions impériales, pauvre fou!...

--J'ai lieu de croire qu'elle m'a remarqué, et, entre nous, si je

pouvais un jour... arriver à en faire...

--Ta maîtresse?...

--Ma femme.

--Je croyais que ta folie était bénigne, elle est furieuse, mon cher...

--Tu ne veux pas me procurer ce renseignement?

--Oh! que si fait... si cela suffit à ton bonheur, donne-moi deux

jours...

--Je t'en donne quatre.

--C'est trop de moitié.

--Va, cher, je te revaudrai cela. Adieu!...

--Tu me quittes ainsi?

--Oui, excuse-moi, je n'ai pas la tête bien libre.

--Je suis trop poli pour te contredire. Au revoir.

Deux jours après Jacques de Mérigue recevait l'épitre suivante:

«Mon cher aliéné,

«Tu as tout bonnement jeté ton dévolu sur Mlle Blanche de

Vanves; charmante, spirituelle, un million de dot. Toutes mes

félicitations pour ton bon goût. Renseignements complémentaires:

vingt ans d'âge. Domicile: Hôtel Soubise, 85, rue

Saint-Dominique (ne va pas y demander une chambre, entre

parenthèse). Le jour de ton départ pour Charenton, fais-moi

l'amitié de me prévenir.

«Tout à toi,

«SERMÈZE.»

_P. S_.--Mlle de Vannes est fiancée depuis un mois au duc de

Largeay.

V

CANDIDAT

Mérigue, la tête dans ses mains, avait laissé tomber son porte-plume

sur une page de son grand poème la _Rédemption des damnés_. «Blanche

de Vannes,» se disait-il en lui-même, «Hôtel Soubise... un million de

dot... et moi, dans une mansarde, avec soixante-dix francs de fortune...

Ah! si j'étais seulement célèbre dans les lettres, dans la politique...

personne n'a voulu imprimer mon dernier manuscrit, ces pauvres

_Jacinthes et Pervenches_. Ma _Rédemption_ aura-t-elle plus de succès!

si je pouvais me présenter à la Chambre ou même au Conseil municipal

de Paris. Je percerais, bien sûr. Ah! oui, on parlerait de moi. Il y a

précisément un siège vacant au Pavillon de Flore... Mais que faire avec

soixante-dix francs, juste ce qu'il faudrait pour m'en retourner chez

moi, en laissant ici deux cents francs de dettes. Partirai-je? Ah! dix

ans de souffrances m'ont bien mérité quelque repos? mais mon pauvre

père, ma mère, mes soeurs, qui ont placé en moi tout leur espoir; et le

nom que je dois représenter et relever, et le vieil orgueil qui a été

ma viande et mon vin quand je mangeais du pain sec en buvant de l'eau

claire. Non, je ne capitulerai pas. Il y a quelque chose dans ma tête

comme dans celle d'André Chénier. Si je dois succomber, je veux que

ce soit ici, sur la brèche, glorieusement et non aux lieux où fut mon

berceau. Blanche de Vannes... O rage!... Allons, descendons des hauteurs

du rêve dans la fange de la réalité. Il me reste soixante-dix francs.

Si je n'ai pas d'ici huit jours une position quelconque, il ne me reste

plus que le dépôt de mendicité ou... oh! non, pas cela, j'aime trop ma

mère. Allons voir ce P. Coupessay.

Et Jacques se dirigea vers le collège de la rue de Monceau. A peine

eut-il franchi le seuil de l'établissement qu'il se rencontra nez à nez

avec un religieux de haute taille, vêtu avec une certaine élégance et

portant à ses chaussures des boucles d'argent.

--Vous désirez, monsieur?...

--Voir le R. P. Coupessay, mon père.

--Le connaissez-vous, monsieur?

--Non, mon père.

--Eh bien! c'est moi, monsieur.

--Enchanté, mon père.

--Je vous écoute, je n'ai qu'une seconde...

--Veuillez m'excuser, mon père...

--Allez, allez, monsieur, dépêchons-nous, il y a cinq dames qui

m'attendent au parloir.

--Vous avez dû recevoir une lettre de recommandation, me concernant et

émanant de M. l'abbé de la Gloire-Dieu?...

--Ah! Oui... La Gloire-Dieu... La Gloire-Dieu...

--Je désirerais donner des leçons dans votre établissement.

Le P. Coupessay qui jusqu'alors avait affecté de ne pas regarder le

jeune homme, le toisa dédaigneusement de la tête aux pieds. Il ne prit

point garde à l'expression énergiquement intelligente du postulant

et remarqua seulement ses habits râpés et ses bottines éculées...

Il répondit sèchement: «Impossible... impossible. Mes cadres sont

complets... vous repasserez.» Et il tourna prestement les talons pour

entrer au parloir où plusieurs dames se précipitèrent vers lui avec une

série de frou-frous retentissants. Mérigue en sortant put entendre ces

bouts de phrases: Mon Révérend Père...--Bien chère madame...--Cuistre!

murmura-t-il en haussant les épaules, et il regagna la rue des

Saints-Pères. Après avoir réintégré son domicile, il mangea un petit

pain avec deux ronds de saucisson et avala une gorgée d'eau à son broc.

Il appelait cela dîner. Comme il achevait son festin de Balthazar, un

violent coup de sonnette retentit à sa porte! C'était son ami le baron

de Sermèze.

--Bonne nouvelle! cria tout d'abord le baron en serrant vigoureusement

la main de Jacques.

--Blanche?... fit celui-ci avec un tressaillement.

--Imbécile! reprit Sermèze, je vais m'en aller sans te rien dire, si au

moment où je viens te faire les propositions les plus importantes et

les plus sérieuses, tu me préviens en me jetant à la tête tes chimères

stupides.

Tiens, tu me parles de Blanche; c'est le docteur du même nom qui devrait

s'occuper de toi.

--Après?...

--Tu es un triple idiot.

--Nego, après?

--Veux-tu te présenter au conseil municipal?

Mérigue bondit en ouvrant de grands yeux.

--Réponds donc, grand nigaud.

--Eh bien, oui, pardié, mais comment?...

--Voici, et ne m'interromps pas, surtout; figure-toi pour un moment que

tu es Cinna et que je suis Auguste. Tu sais qu'il y a un siège vacant au

Conseil?

--Oui.

--Chut!... précisément dans le quartier Saint-Barthélémy.

--Oui.

--Chut!... tu sais qu'il y a un comité royaliste?

--Oui.

--Chut! te dis-je. Eh bien, ce comité est composé de très braves gens,

d'une honorabilité parfaite et qui n'a d'égale que leur incapacité. Pour

t'en donner une idée, ils ne songent point à présenter de candidat, bien

qu'ils aient toutes les chances pour eux.

--Les crétins! fit Mérigue.

--Chut, reprit le baron. Tu n'es pas respectueux, mais tu es véridique.

Enfin, il se trouve parmi eux un petit vieux moins momifié que les

autres et qui s'appelle le vicomte d'Escal. Il est affligé de cent mille

francs de rente.

--Il ne doit pas invoquer de consolatrice, alors.

--Tais-toi, bavard. Ses collègues ne le prennent pas au sérieux, ce dont

il rage considérablement. Pour leur faire pièce, il veut susciter à lui

seul et, bien entendu, à ses frais, une candidature royaliste. Il m'a

demandé si je connaissais quelqu'un, je lui ai répondu: «J'ai votre

affaire.» Eh bien?

--C'est entendu.

--Mais tu sais, il faut se hâter, la proclamation doit être affichée

cette nuit.

--Ah!

--Chut... Le vicomte a une petite imprimerie à ses ordres qu'on appelle:

La Presse de Saint-Pierre. Il met tout sur l'heure à ta disposition; pas

de maladresse au moins, si tu réussis, ta fortune est faite.

--N'aie pas peur, dit Jacques, en jetant à son horrible plafond

un regard de défi; j'ai pu être impuissant et gauche, dans les

circonstances banales de la vie terre à terre, mais qu'une occasion

digne de moi se présente et tu verras que ton ami le rêveur était

fondé à se croire quelqu'un et quelque chose. Quant à toi, mon cher, je

t'aimais déjà bien, désormais, c'est entre nous à la vie et à la mort.

--A la vie, espérons-le, reprit Sermèze très ému.

Le lendemain, l'affiche suivante, imprimée sur papier vert, s'étalait

sur tous les murs du quartier Saint-Barthélémy:

«Messieurs les électeurs,

«Je viens vous offrir de vous représenter au Conseil municipal

de Paris;

«Je n'ai l'honneur d'être ni propriétaire, ni négociant dans

votre quartier; j'en suis le plus simple électeur;

«J'ai pris mes grades dans trois facultés et je travaille pour

gagner ma vie;

«J'étais expéditionnaire à l'administration des cultes; j'ai été

révoqué pour avoir signé une pétition en faveur de la liberté;

«Si vous approuvez les basses oeuvres du Conseil qui gouverne

actuellement la Commune de Paris, ne me donnez pas vos

suffrages;

«Je défendrai dans tous mes votes:

«La liberté des pères de famille;

«L'égalité de tous les citoyens dans la protection qu'ils ont le

droit de demander aux lois;

«La fraternité qui ne traite pas en suspects les frères des

écoles et les soeurs des hôpitaux;

«La franchise m'ordonne de vous déclarer mes opinions politiques

et religieuses:

«J'estime qu'un peuple sans religion est un peuple sauvage;

«Je crois que la France, privée de son roi légitime, est une

nation décapitée et condamnée à devenir la proie de ses ennemis;

«Ainsi j'ai toujours cru, ainsi je croirai tant qu'une goutte de

sang coulera dans mes veines.

«JACQUES DE MÉRIGUE,

«93, RUE DES SAINTS-PÈRES.»

Cette ferme et fière proclamation produisit dans tout Paris l'effet

d'une bombe d'énergie honnête, au milieu d'un camp de sceptiques et

de ramollis. Toute la presse s'occupa de ces quelques lignes de prose

claire, simple et vibrante, tracées par un inconnu qui, du matin au

soir, était devenu célèbre. Les feuilles conservatrices exultaient

de joie et s'écriaient qu'on avait enfin un homme. Les journaux

républicains disaient aimer ce langage net et dépourvu d'obscurités.

D'Escal et Sermèze étaient radieux. Mérigue trouvait tout cela très

naturel et recevait comme lui étant parfaitement dus les compliments et

les hommages. Une seule idée l'enthousiasmait: la pensée que toute cette

renommée qui fondait sur lui allait le rapprocher de son idole.

Le soir, lorsqu'il rentra chez lui, son concierge, jadis rèche,

maintenant souriant et obséquieux, lui remit un monceau de cartes de

visite qu'il s'amusa à dépouiller sur sa table boiteuse.

En voici quelques-unes:

Le prince de La Roche-Bernard félicite M. de Mérigue de sa courageuse

attitude.

Madame Salotru, blanchisseuse royaliste, envoie à M. de Mérigue tous ses

compliments et l'assurance de sa parfaite considération.

Le général, comte de la Croisaie, grand officier de la Légion d'honneur:

Bravo, jeune homme, vous êtes un brave.

L'abbé de la Gloire-Dieu, vicaire de Saint-Barthémy: sympathies bien

cordiales.

Anselme Rotin, employé de commerce, a l'honneur d'informer le candidat

qu'il votera vraisemblablement pour lui.

L'avant-dernière carte était insérée dans une enveloppe et ainsi conçue:

Gustave Coupessay, directeur des Oratoriens de la rue de Monceau, envoie

à M. de Mérigue toutes ses congratulations et lui fait connaître qu'il

sera trop heureux de l'attacher à son établissement dans les conditions

qu'il voudra bien fixer lui-même.

--Tiens, dit Mérigue, il a fait une évolution, l'animal d'hier au soir.

Puis il lut la dernière carte:

Théodore de Vannes, élève externe au collège de la rue de Monceau,

apprend que M. de Mérigue va donner des leçons à l'école et le prie de

lui réserver quelques heures. Il saisit cette occasion pour serrer la

main au vaillant candidat royaliste.

--Théodore de Vannes!!! Le frère de Blanche! s'écria Jacques. Ah! mon

Dieu! je tiens les étoiles... enfin!...

VI

FIANCÉS

--Vous ne savez pas, ma chère, disait à Mlle de Vannes le jeune duc

de Largeay, petit bellâtre insipide, empesé comme un faux-col et raide

comme un échalas, vous ne savez donc pas?

--Quoi? fit Blanche d'un air distrait et quelque peu ennuyé, sans

regarder son noble fiancé.

--Eh bien! cet espèce de polisson qui vous regardait l'autre jour à

l'église d'une façon si impertinente...

--N'en dites pas de mal, cher duc, il est très bien.

--Ah! quel bon goût, ma chère, enfin, laissez-moi vous finir mon

histoire.

--Faites, mais faites vite.

--Je l'ai rencontré tout à l'heure.

--Je regrette de ne pas avoir eu la même chance.

--Vous êtes aimable... je sais son nom.

--Vous êtes bien heureux.

--Jacques de Mérigue.

--Tiens, un joli nom.

--Vous trouvez?

--C'est tout ce que vous aviez à m'apprendre?

--Ah! mais non... un peu de patience.

--Vous voyez que je n'en manque pas.

--Ce Mérigue est l'étonnant candidat qui a signé les affiches

extraordinaires dont tout le monde parle.

Blanche, à ces mots, prêta une attention plus soutenue aux paroles de

son fiancé.

--Vous dites? interrogea-t-elle.

--Ce Mérigue, votre insolent admirateur, n'est autre chose que ce

candidat qui fait tant de bruit.

--Tiens, tiens; mais il devient tout à fait intéressant, ce jeune homme.

--Quoi! ce malotru qui a osé...

--Ta, ta, ta, pas de gros mots; pourquoi lui en voudrais-je de me

trouver bien? Est-ce que vous ne dites pas comme lui, par hasard?

--Ma chère, si je ne croyais de manquer au respect que je vous dois...

--Ne craignez rien, allez, j'ai bon dos.

--Je vous dirais...

--Pas de conditionnel.

--Que vos réflexions frisent l'impertinence.

--C'est un point de vue.

--Et je ne comprends guère qu'à un mois de notre mariage...

--Un mois!... qui vous a dit cela?

--Mais je croyais... pardon!

--Vous êtes bien pressé.

--Quel changement soudain.

--Vous enterrez bien vos vies de garçon, vous autres...

--Mais, chère amie, je ne suppose pas que vous ayez à faire une

opération du même genre...

--Chi lo sa?

--Je ne comprends pas l'hébreu, ma chère.

--S'il n'y avait que l'hébreu!...

VII

LE COMITÉ

_Monsieur le Président, Vidame du Merlerault_.--Messieurs, vous devinez

tous l'objet de notre réunion. Il vient de se produire un fait bizarre,

absolument inouï, dans les annales du parti. Nous avions décidé sagement

et prudemment que nous ne décrions pas notre drapeau à l'élection

partielle qui va avoir lieu, le temps et les fonds nous manquant

absolument. Et voici qu'à la stupéfaction générale, un jeune inconnu

s'empare de cet étendard fleurdelysé qui a été confié à notre garde, et

va-t-en guerre sans demander notre avis, sans prendre notre signal.

_Le vicomte d'Escal_.--Il eût attendu longtemps.

_Le Président_.--Sans doute. Nous n'avons pas habitude de confier à des

gens sortis on ne sait d'où la représentation de nos intérêts et de nos

opinions.

_Le vicomte d'Escal_--Parbleu, vous ne les confiez à personne.

_Le Président_.--Mieux vaut une abstention digne qu'une action

irréfléchie.

_Le vicomte d'Escal_.--Il y a cinquante ans que vous vous abstenez

dignement.

_Le Président_.--Mon cher vicomte, vous m'interrompez avec une

opiniâtreté inconcevable. Je vous cède la parole.

_Le vicomte d'Escal_.--Merci, je l'accepte. Messieurs, voici en deux

mots mon sentiment. Certainement, M. de Mérigue est blâmable d'avoir

agi sans nous consulter, mais, outre qu'il ignorait probablement notre

existence...

_Le Président_.--Un royaliste ne peut pas ignorer...

_Le vicomte d'Escal_.--Pardon! voilà que c'est vous qui m'interrompez,

maintenant... je continue: nous nous trouvons en présence d'un fait

accompli.

_Monsieur de Prunières_.--Hélas! oui, malheureusement.

_Le vicomte d'Escal_.--Comment, hélas? et d'un fait crânement accompli.

_Le chevalier de Sainte-Gauburge_.--Qu'importe la crânerie?

_Le vicomte d'Escal_.--Je la préfère à l'abstention digne. Je

poursuis... d'un fait crânement accompli par un homme jeune et vaillant.

_Monsieur de Saint-Benest_.--C'est précisément là qu'est le mal!

_Monsieur de Prunières_.--Il vaudrait mieux qu'il fût vieux et prudent.

_Monsieur de Saint-Benest_.--Le candidat nous a manqué de respect.

_Le vicomte d'Escal_.--Il ne vous connaît pas.

_Le chevalier de Sainte-Gauburge_.--C'est une circonstance aggravante.

_Monsieur de Saint-Benest_.--Et puis, enfin, qui est-il? Qu'est cela,

Mérigue? Sommes-nous certains qu'il soit né, seulement?

_Le vicomte d'Escal_.--Aussi vrai que vous êtes morts, vous autres.

_Le Président_.--Ne faisons pas d'esprit, cher vicomte, ce n'est pas

dans les habitudes de nos réunions.

_Le vicomte d'Escal_.--Veuillez m'excuser, Monsieur le Président, une

fois n'est pas coutume.

_Le Président_.--Je constate, Messieurs, qu'à l'exception de l'honorable

vicomte préopinant, nous sommes tous unanimes à déplorer cette

malencontreuse candidature, mais enfin, coûte que coûte, il faut prendre

une décision.

_Monsieur de Saint-Benest_.--Une décision, y pensez-vous? déjà!

_Le Président_.--Hélas! oui, malheureusement.

_Monsieur de Prunières_.--Quelle fâcheuse aventure!

_Le chevalier de Sainte-Gauburge_.--Oh! que c'est grave, oh! que c'est

grave!

_Le Président_.--Je vous propose, en premier lieu, de voter un blâme à

M. Jacques de Mérigue, pour avoir posé sa candidature en dehors de notre

assentiment. Le vicomte d'Escal est lui-même de cet avis. Que ceux qui

sont d'un sentiment contraire veuillent bien lever la main. Personne

ne lève la main. Le comité royaliste inflige un blâme à M. Jacques de

Mérigue.

_Le vicomte d'Escal_.--Soutiendrez-vous, oui ou non, sa candidature?

_Le Président_.--La question est double. D'abord nous ne pouvons pas lui

donner un centime.

_Le chevalier de Sainte-Gauburge_.--Pour ça, jamais! Il ne manquerait

plus que ça.

_Monsieur de Prunières_.--D'abord, il n'y a que 35 francs dans la

caisse.

_Monsieur de Saint-Benest_.--Pardon! c'est moi qui suis trésorier, il y

a tout juste un louis.

_Le vicomte d'Escal_.--Versé entre nos mains par le tapissier royaliste

de la rue Vanneau.

_Le Président_.--Là n'est pas la question. Je ne crois même pas utile de

mettre en discussion une subvention pécuniaire que nous ne pouvons ni ne

voulons accorder.

_Monsieur de Saint-Benest_.--Ça lui apprendra à ne pas nous consulter.

_Le Président_.--Maintenant, Messieurs, il faut boire le vin qui est

tiré. Je vous demande de bien vouloir vous résigner à donner votre appui

au candidat. Je crois que vous y consentirez tous et j'ai l'honneur de

prier notre cher secrétaire, le chevalier de Sainte-Gauburge, de vouloir

bien insérer au procès-verbal que: 1º Le comité vote un blâme à M.

Jacques de Mérigue (à l'unanimité!); 2° Le comité ne fournit à M.

Jacques de Mérigue aucune subvention pécuniaire (à l'unanimité!); 3° Le

comité appuie la candidature de M. de Mérigue (à l'unanimité!) Mes chers

collègues, la séance est levée.

VIII

A LA MODE

Mérigue était le lion du jour. Toute la presse s'occupait de cet

audacieux Éliacin qui, rompant avec les habitudes gâteuses de la

phraséologie politique, parlait un langage clair, net, incisif,

catégorique. _Le Rappel_ le qualifia de petite vipère réactionnaire

couvée trop longtemps dans le sein d'une administration républicaine. Il

reçut dans son grenier une visite d'un reporter du _Figaro_ qui se plut

à louer la simplicité spartiate du vaillant champion de la légitimité.

D'innombrables cartes de congratulation affluaient à son casier. On ne

parlait que de lui dans les salons bien pensants et beaucoup de jeunes

femmes témoignaient le désir de voir en chair et en os le jeune athlète

dont le nom retentissait si fort à leurs oreilles. Deux princes, trois

ou quatre ducs, une demi-douzaine de marquis, des régiments de comtes

et des troupeaux de barons voulurent faire l'ascension des cent vingt

marches. Ils restaient tous bouche béante devant le dénûment du candidat

et se demandaient comment il était possible que tant de valeur et de

hardiesse fussent le partage d'un personnage aussi déshérité du sort.

Jacques, qui croyait «marcher vivant dans son rêve étoilé», recevait

toutes les félicitations et tous les compliments d'une façon à la fois

gauche et hautaine qui était pleine d'une étrange saveur. Il s'était

empressé, naturellement, d'aller occuper son poste de répétiteur

au collège ecclésiastique de la rue de Monceau, où le révérend Père

Coupessay l'avait accueilli comme une grande dame. Ce religieux

opportuniste eut même l'admirable toupet de lui dire qu'il lui semblait

bien l'avoir déjà vu quelque part. Tous les jeunes gens de famille

avaient réclamé, comme une précieuse faveur, les leçons de ce conquérant

si remarquable à la fois par sa mine fière, sa désinvolture et son

caractère bon enfant. Son premier élève avait été Théodore de Vannes,

le propre frère de la Vénus de Sainte-Radegonde, sorte de gros garçon,

jovial et brutal, élevé à la diable, notablement intelligent et doué

par-dessus tout d'une excentricité voisine de l'aliénation. Théodore

avait, dès le premier jour, voué à son maître d'occasion une admiration

désordonnée et une sorte d'amitié violente et sans mesure. Jacques

trouvait bien toutes les démonstrations de l'adolescent un peu

encombrantes, mais le vague espoir d'arriver à la soeur par le frère le

déterminait à supporter toutes les effusions obsédantes du collégien.

Il le fit causer avec un certain art et apprit une foule de choses

intéressantes, au sujet de sa chimère. Il eut la confirmation des

fiançailles de Blanche avec le duc de Largeay. Théodore ajouta que cette

union était le résultat d'une pure convenance de famille et que sa soeur

trouvait le duc fade et ennuyeux. Il était absolument du même avis et

regrettait vivement que Blanche n'épousât pas un homme intelligent et

digne d'elle. On la surnommait partout la quatrième Grâce et elle allait

unir ses destinées à celles d'un boudin sans savoir et sans esprit, dont

tout le mérite consistait à perpétuellement rire, aux fins d'exhiber

un râtelier perfectionné payé six mille francs chez Préterre. Du reste,

ajoutait Théodore, ce mariage n'était certes pas fait encore et

pourrait bien ne jamais se réaliser. On juge si ces déclarations

étaient approuvées et appuyées par Mérigue, qui arrivait à se dire

intérieurement: décidément, ce gaillard-là est très fort! il n'a pas

les préjugés de ses pareils: il est utilisable. L'affection qu'il me

témoigne, jointe à cette largeur d'idées, peut mettre bien des atouts

dans mon jeu.

Un jour, le candidat royaliste reçut la lettre suivante:

«Monsieur,

«Je fais une collecte à domicile pour les pauvres du quartier

spécialement secourus par M. l'abbé de la Gloire-Dieu. Tout le

bien qu'on dit de vous me fait un devoir de compter sur votre

générosité. J'aurai le plaisir de me présenter moi-même chez

vous et je ne doute pas de l'accueil que vous voudrez bien faire

à mes sollicitations en faveur des malheureux.

«Recevez, Monsieur, l'assurance de mes sentiments très

distingués.

«Comtesse de Vannes,

«Hôtel Soubise, 85, rue Saint-Dominique.»

Pardieu! s'écria Jacques, je crois bien, que je t'en donnerais, si

j'en avais, mais où diable trouver assez de _monacos_ pour te faire une

aumône digne... de la fille!

Il réfléchit quelques instants et s'élança tout à coup chez le vicaire

de Saint-Barthélémy. Il lui exposa la situation et le pria de lui

avancer cinq louis.

--Mais, voyons, mon cher enfant, lui dit l'abbé dont la sagacité

devinait toutes les pensées du jeune homme, voyons, pourquoi voulez-vous

jeter une somme pareille par la fenêtre? Croyez-vous qu'on vous en saura

gré. On vous remerciera sans doute, mais on se dira que vous avez voulu

poser, lancer de la poudre aux yeux, vous faire passer pour ce que vous

n'êtes pas, enfin... je vois que vous persistez... qu'il soit fait selon

vos désirs, pauvre enfant!... pauvre enfant!

Le prêtre prononça ces dernières paroles avec une tristesse qui fit

trembler sa voix. Jacques n'y prit point garde, reçut les cinq louis,

remercia chaleureusement l'ecclésiastique et courut sans désemparer à

l'hôtel de Soubise pour apporter son offrande.

--Mme la comtesse ne reçoit pas aujourd'hui, lui dit assez insolemment

un concierge habillé en suisse de cathédrale.

--Voulez-vous lui dire que c'est M. de Mérigue.

--Ni Mérigue, ni personne, répliqua avec sécheresse le pipelet

resplendissant.

Jacques se demanda s'il n'allait pas bâtonner ce drôle. Il comprit bien

vite l'inanité d'une pareille exécution, tendit au cerbère l'enveloppe

qui contenait sa carte et son billet de cent francs, en le foudroyant de

ses yeux irrités. «Bien», répondit le valet et il referma brusquement la

porte au nez frémissant du donateur.

IX

LA FAMILLE JOYEUSE

--Papa! maman, Marianne, Mathilde, s'écriait Jacqueline toute haletante

d'émotion et de bonheur, écoutez! écoutez! une lettre de mon cher petit

frère. Ah! si vous saviez!... venez tout de suite. Marianne! dis à

Jeannette de faire boire un coup au facteur, merci, mon Dieu! merci.

Excelsior: Roman parisien · 第 1 / 15 段