enfin, c'est pas tout ça, tu vas donc dîner à l'hôtel Soubise?...
--Pardieu! un peu!
--As-tu seulement un habit?
--Diable! je n'y songeais pas...
--Étourneau! Un claque?
--J'en ai un qui date d'avant la guerre.
--Insuffisant, très cher... un plastron irréprochable?
--L'adjectif serait présomptueux.
--Des souliers vernis?
--Diantre, mon cher, tu m'effraies, je n'ai point réfléchi à tout cela.
--Est-ce que tu réfléchis jamais à quelque chose! As-tu au moins
l'argent nécessaire pour te procurer ces divers objets?...
--J'ai soixante francs de fortune. Je ne toucherai ma première
mensualité au collège que dans trois semaines.
--Voilà dix louis, tu me les rendras quand tu pourras.
--Tu es un dieu, Sermèze.
--Et toi, un animal... Allons, occupe-toi vite de cette question
d'équipement et ne fais pas de gaffe.
--De ce pas, cher baron...
--Une autre chose... va-t'en chez un habile Figaro et fais-moi opérer
des coupes importantes dans la forêt vierge qui ombrage ton acropole.
--Ah! tu crois, ami?
--Oui, crétin! Ces crinières-là ne sont bonnes que pour griffonner et
déclamer la _Rédemption des Damnés_, ou autre fantaisie dantesque. Dans
le monde, on porte très court.
--Je suivrai tes conseils, je reconnais ta compétence en ces questions.
--Et aussi pour dénicher des candidatures parisiennes aux Limousins
obscurs.
--D'accord, le fait est brutal.
--Et tu es une brute... Rudement chouette à propos ton discours et je te
renouvelle mes compliments.
--C'est heureux.
--Ah! pour une fois... enfin à revoir. Sois sage!... habile et bien
peigné.
Le lendemain soir le candidat royaliste, à peu près déguisé en homme du
monde, se présentait à l'hôtel Soubise et passait fièrement devant
le concierge polychrome qui l'avait naguère éconduit d'une façon si
sommaire. Le salon était vide lorsqu'il y fut introduit. Le dîner devait
avoir lieu à sept heures et demie et la pendule ne marquait que
sept heures et quart, Jacques était arrivé un peu trop tôt. «Sermèze
appellerait cela une première gaffe!» se dit-il. Comme il formulait en
lui-même cette pensée assez juste une porte s'ouvrit vivement et donna
passage à Blanche de Vannes qui traversa l'immense pièce comme un petit
ouragan et vint saisir la main de Jacques avant même que remis de son
émotion il eût eu le temps de répondre à son geste.
--Il y a plusieurs jours que nous désirions vous voir, Monsieur; vous
représentez nos idées d'une façon si entière et si franche... et en
outre vous êtes si bon pour ce grand maladroit de Théodore.
--Mademoiselle... put à peine articuler Mérigue totalement foudroyé par
cette incisive entrée en matière.
--Asseyez-vous donc, monsieur. Vous devez être harassé avec le double
métier que vous remplissez si courageusement, ma mère va venir dans
quelques minutes... Théodore ne tardera pas non plus à moins qu'il ne
soit dans quelque taverne. Ah! monsieur!... il n'a que dix-sept ans, et
déjà il veut faire le jeune homme... hein?...
--Mademoiselle...
--Ça boit une absinthe, ça fume une pipe, ça parle de femmes. Quelle
pitié, n'est-ce pas?...
--Oh! mademoiselle...
--Enfin, ce sujet-là ne vous intéresse pas beaucoup... Il paraît,
monsieur, qu'à toutes vos autres qualités vous joignez celle d'être
poète...
--Mademoiselle...
--Eh bien! moi, voyez-vous... j'adore les vers... et j'admire beaucoup
ceux qui savent les faire. Théodore m'a parlé d'un grand poème que vous
étiez en train d'écrire sur la _Rédemption des Damnés_.
--Mademoiselle...
--Vous nous le montrerez, n'est-ce pas?...
--Assurément, mademoiselle.
--Avant qu'il soit édité, je vous prie, je raffole des primeurs... Et
puis, à propos, monsieur, il me semble vous avoir déjà vu je ne sais où?
Jacques, qui était pâle comme un linge, sentit monter à ses joues un
violent afflux de sang...
--Mademoiselle, je... je ne sais pas...
--Parfaitement, à Sainte-Radegonde, je crois même que vous laissâtes
tomber votre canne à terre au moment le plus solennel du salut auquel je
donnerai le même qualificatif... C'était bien vous, n'est-ce pas?... Il
y a trois semaines?...
--Je crois... mademoiselle...
--J'ai même ri comme une folle de cet accident; vous me pardonnez,
monsieur?
--Mademoiselle! Comment donc?...
A ce moment la comtesse douairière entrait majestueusement.
--Bonjour, monsieur de Mérigue, dit Mme de Vannes d'une voix
somnolente. Comme vous êtes donc aimable d'avoir bien voulu répondre à
mon invitation un peu improvisée... et j'ai hâte de vous exprimer tout
de suite mes compliments et mes remerciements.
--Madame!...
Théodore, dans un état à peu près normal, fait son entrée comme un
bouledogue. Il ne daigna pas honorer sa famille d'un regard et se jeta
presque au cou de Mérigue qui fut obligé de se reculer pour ne pas être
embrassé.
--Bon coeur, quoique mauvaise tête, observa la comtesse.
--J'aime beaucoup monsieur votre fils, madame, répondit Jacques.
--En ferez-vous quelque chose? interrogea Blanche.
--Je l'espère, mademoiselle.
--Moi, j'en suis sûre, monsieur. Vous me paraissez un homme à faire des
miracles.
--Oh! mademoiselle!...
La porte de la salle à manger s'ouvrit à deux battants et une voix de
contrebasse annonça:
--Madame la comtesse est servie.
--Monsieur, dit la douairière au poète, excusez le sans façon avec
lequel je vous reçois. J'ai tenu pour la première fois à vous avoir seul
et en dehors de tout apparat. Nous verrons seulement, vers la fin de la
soirée, le duc de Largeay, mon futur gendre, auquel je serai enchantée
de vous présenter.
Mérigue s'inclina en marmottant avec efforts:
--Très honoré, madame...
Blanche haussait les épaules, n'osant pas formuler trop haut son opinion
devant un étranger.
Théodore était exclusivement occupé à faire remplir l'assiette et les
verres placés devant Jacques dont il connaissait l'appétit héroïque,
mais, par un phénomène bizarre, le candidat, que n'effrayaient point
d'ordinaire six tranches de gigot, touchait à peine aux plats exquis et
aux vins délicieux qui s'accumulaient devant lui. Blanche prit bientôt
la direction suprême de la conversation et questionna Mérigue sur tout
ce qui le concernait comme aurait eu faire un juge d'instruction. Elle
braquait sur lui tout en riant et en babillant le feu plongeant de ses
yeux noirs qui magnétisaient le jeune homme et lui enlevaient toute
conscience des monosyllabes étranges qu'il plaçait ça et là au hasard,
pour ne pas demeurer bouche close. Blanche procédait par interrogations
précises qui ne laissaient guère place qu'aux «Oui» et aux «Non».
L'étincelant et puissant orateur qui avait électrisé une réunion de
douze cents personnes parvenait avec beaucoup de peine à glisser de
temps à autre un: «Mon Dieu, mademoiselle! Il se peut, mademoiselle.
Comment donc, mademoiselle». La comtesse douairière se taisait et
Théodore mangeait avec une gloutonnerie muette. Au dessert, Blanche de
Vannes interromps tout à coup l'examen qu'elle faisait subir à Jacques
et lui dit à brûle pourpoint:
--Monsieur de Mérigue vous n'avez rien mangé depuis que nous sommes ici.
Rattrapez-vous au moins sur les bonbons et les petits fours. Théodore
nous a confié que vous étiez très gourmand. C'est un péché mignon que je
comprends à merveille et dont je n'ai jamais pu me corriger malgré
tout ce qu'à pu me dire M. l'abbé de la Gloire-Dieu. On va emporter ces
friandises de l'autre côté et vous pourrez leur faire honneur pendant le
cours de la soirée.
Mérigue s'inclina sans trouver une parole. On passa bientôt au salon, et
Jacques savoura une tasse de café incomparable versée par la jolie main
de Mlle de Vannes.
--Vous fumerez certainement un cigare, observa la jeune fille. Théodore
va chercher tes Rotschilds bien entendu vous resterez ici. Ma mère et
moi sommes parfaitement habituées à la fumée... et... je vous avouerai
même que j'aimerais assez...
--Blanche... ma fille, soupira la comtesse avec effort. N'en croyez
rien, monsieur de Mérigue.
--Tout au contraire, croyez-le bien, répliqua Blanche, j'adore les
cigarettes d'Orient.
Mérigue hésitait à allumer un magnifique cigare que venait de lui donner
Théodore.
--Je vous en prie, monsieur, dit la comtesse. Ne vous gênez point, je
vous donne toute licence.
--Et moi, je... désire que vous fumiez, appuya Blanche, qui interrompit
un instant sa phrase, pour ne pas dire: «Je vous l'ordonne». La
conversation, pimentée par la jeune fille, continua identiquement comme
elle avait commencé pendant le repas. Mérigue laissa plus de dix fois
s'éteindre son cigare... assurément sans aucun propos délibéré et, à
chaque éclipse du bout embrasé, Blanche lui offrait une bougie avant
qu'il eût eu le temps de faire un mouvement. Vers neuf heures et demie,
un valet d'antichambre annonça: M. le duc de Largeay. Le jeune sporstmen
fit une entrée rapide, adressa un sourire à la comtesse douairière et
vint serrer la main de Blanche, qui le salua d'un petit signe de tête
cavalier. Le duc feignit de ne faire aucune attention à Jacques, qui
s'était pourtant levé à son arrivée et Mme de Vannes fut obligée de
lui dire: Mon cher duc, permettez-moi de vous présenter votre vaillant
candidat, M. Jacques de Mérigue.
Largeay se retourna d'un mouvement automatique, fronça les sourcils et
grogna sans s'incliner d'un ton raide: «Charmé, Monsieur.»
--Très heureux, fit Jacques.
--Figurez-vous, Monsieur, dit alors Blanche, que pas plus tard qu'hier
au soir, le duc nous a lu votre magnifique discours.
--Magnifique! reprit Largeay, d'un air qui semblait dire: cet animal
va-t-il me ficher le camp!
Jacques comprit la situation et se prépara à prendre congé.
--Déjà, Monsieur? fit la comtesse.
--Avant dix heures? appuya Blanche.
--J'ai tellement d'occupations, répondit Jacques, mais je vous supplie
de croire que je suis désolé de vous quitter aussi vite, madame.
Il insista sur le mot _désolé_, en jetant du côté du duc un regard peu
sympathique.
Comme il était dans l'antichambre, Blanche lui courut après:
--Monsieur de Mérigue, lui dit-elle, prenez donc ce sac de marrons
glacés, auxquels vous n'avez pas touché. Ne faites pas de cérémonies. Je
sais que vous aimez ces bagatelles.--Et Jacques emporta dans ses plombs
du sixième la poche de douceurs dont venait de le gratifier son idole.
--Vous recevez ce Monsieur? dit le duc à la comtesse, quand le candidat
se fut éloigné.
--Mais il est très bien.
--Que lui reprochez-vous? ajouta Blanche.
--Ma chère, reprit Largeay très vexé, quand on va dans le monde, on ne
prend pas un complet de cent francs à la Belle Jardinière.
--Je l'ai trouvé bien mis.
--De la confection à quatre sous!
--Dame, s'il n'est point riche, ce garçon, pauvreté n'est pas honte.
--On ne va pas dans le monde, alors.
--Allons, duc, ne l'excommuniez pas... pour n'avoir pas comme vous un
coup de hache au milieu de la tête et ne pas devoir, comme vous, deux
mille louis à son tailleur!
XIII
L'INDISCRET
Quand Jacques de Mérigue se fut mis au lit, toutes les pensées
extraordinaires et toutes les violentes impressions qui le
bouleversaient commencèrent à se calmer peu à peu, sous l'énergique
influence de sa volonté. Il n'avait point rêvé, c'était bien lui, un
minuscule hobereau limousin, le petit employé destitué qui venait d'être
traité avec une familiarité de camarade par une jeune fille du plus
grand monde qu'il osait aimer depuis un mois. Maintenant, la chimère
descendait de son royaume astral et arrivait, pour ainsi dire, à la
portée de ses étreintes. Il était félicité, admiré, accueilli comme un
ami de longue date. Un autre sentiment n'allait-il pas naître dans une
âme dépourvue de préjugés et n'ayant rien de la retenue ordinaire
propre à son âge, à son sexe, à sa qualité de fiancée? Le duc de Largeay
pourrait-il être renversé comme un simple ministère républicain?
Jacques en était là de ses réflexions, quand un coup de sonnette se fit
entendre. Il se leva de fort mauvaise humeur et ouvrit à un guenilleux
du pire aspect, qui mâchonna une phrase enrhumée, où ces mots seuls
émergèrent clairement: «Ouvrier sans travail.»--A dix heures et demie du
soir! hurla Mérigue hors de lui-même. Voulez-vous que je vous amène chez
le commissaire, espèce de gredin? Allez-vous-en et plus vite que cela...
ou je vais vous passer par la fenêtre... et joignant le geste à la
parole, il bouscula assez vivement le malencontreux visiteur. Le
mendiant, épouvanté, se rejeta d'un bond en arrière et se mit à
descendre quatre à quatre les cent vingt marches, en grommelant: «Fils
de bourgeois, ça ne te portera pas bonheur!»
Jacques entendit la réflexion et son bon coeur eut bientôt dominé sa
vivacité assez explicable. Il rappela le pauvre à plusieurs reprises,
mais le misérable ne répondit pas et continua à descendre l'escalier
sinistrement.
--Le diable t'emporte! dit Mérigue.
Le lendemain, comme six heures tintaient au campanile de
Saint-Germain-des-Prés, un nouveau coup de sonnette réveilla en sursaut
le candidat royaliste.
Cela devenait trop fort!
--Ah ça! ils m'ennuient, les ouvriers sans travail! cria Jacques en
passant sa robe de chambre. Il ne sera pas le bienvenu, celui-là. Il
ouvrit brusquement, l'injure à la bouche. C'était son élève Théodore.
--Un million d'excuses, cher Monsieur, dit le jeune de Vannes, vous
savez que je dois être au collège à sept heures et demie et je voulais
un peu causer avec vous.
--Vous êtes bien aimable, reprit Jacques, en faisant bon visage à
fortune médiocre et se disant à part lui: «J'eusse mieux aimé un autre
membre de la famille.»
--Vous me pardonnez donc de vous déranger ainsi? insista le collégien un
peu gêné.
--Oui, oui. Avez-vous quelque chose de pressé à me communiquer?... une
bataille... un esclandre... une retenue, un pensum.
--Mais non, Monsieur, je venais bavarder un peu avec mon illustre
maître.
--Vous êtes bien gentil... mille grâces!
--Mon célèbre ami... Si vous autorisez la familiarité de cette dernière
appellation.
--J'autorise... Je vous écoute, je me recouche, vous savez; asseyez-vous
au pied de mon lit ou sur la table, je n'ai pas de divan à vous offrir.
--Je vais me mettre au pied de votre lit, puisque vous voulez bien...
dites donc, monsieur de Mérigue, vous êtes un brave homme, n'est-ce pas?
--A peu près.
--Pas trop rancunier?
--Cela dépend.
--Vous n'en voulez pas à mon futur beau-frère?
--Pourquoi donc? grand Dieu.
--C'est que, il me semble...
--Quoi?
--Qu'il n'a pas été bien aimable envers vous, hier au soir.
--Je n'ai point remarqué cela... je n'ai pas l'honneur de le
connaître... Nous nous sommes salués, je crois. Vous ne vouliez
peut-être pas qu'il m'embrassât, comme vous le faites?
--Pourquoi pas?... Vous êtes notre ami, il doit être le vôtre. On a été
très contrarié à la maison de son attitude à votre égard.
--C'est trop de bonté.
--Et on m'a chargé de vous exprimer les regrets de tout le monde.
--Enfin, soit, merci; je persiste à ne pas voir pourquoi nous serions
ennemis... Il m'a paru très bien.
--Vous êtes bien mieux que lui.
--Je suis incompétent pour l'affirmer.
--Je ne suis pas le seul à être de cet avis.
--J'en suis charmé.
--Tout le monde est enchanté de vous chez moi, sans exception.
--C'est un grand honneur pour ma petite personne.
--Il y a surtout quelqu'un qui vous trouve très, très bien.
--Je lui en suis fort reconnaissant... Qui donc s'il vous plaît?
--Ah! dame! je ne puis pas vous dire cela, moi... c'est délicat.
--Je ne vous comprends pas, répondit avec un hoquet d'émotion Jacques de
Mérigue, qui croyait très bien comprendre.
--Eh bien, je vais vous le dire.
--Je vous écoute.
--Parce que c'est vous...
--Soit, allez.
--C'est que je ne ferais pas de ces confidences-là à tout le monde.
--Allez donc!
--Je vous disais donc que tout le monde chez moi... vous comprenez, tout
le monde?
--Je comprends.
--Tout le monde vous trouve très bien...
--C'est entendu.
--Mais là, très bien.
--Ce point est acquis.
--Sous tous les rapports.
--Parfait!... j'en ai pris note.
--Mais surtout quelqu'un.
--C'est ce que vous me dites depuis une demi-heure.
--Vous voudriez bien savoir qui?
--Peuh! mon Dieu non... je vous assure.
--Ne blaguez pas.
--Serait-ce M. le duc de Largeay?
--Pas celui-là.
--Mme la comtesse de Vannes?
--Vous n'y êtes pas.
--Vous-même, Théodore?
--Oh! moi, c'est entendu... mais il s'agit d'une autre personne.
--Votre concierge tricolore?
--Oh! cher Monsieur, vous vous moquez de moi.
--Qui donc, morbleu?
--Eh bien là! ma soeur!
--Cet excès d'honneur me confond.
--Elle a fait une scène au duc pour vous avoir si mal traité.
--Je vous répète, mon cher Théodore, reprit Jacques tellement radieux
qu'il crut devoir prendre une mine sévère, je vous répète, mon cher
Théodore, que je n'ai rien à reprocher au duc. Si j'avais à me plaindre
de lui en quoi que ce soit, il recevrait mes témoins aujourd'hui même.
Vous n'avez plus rien à me dire?
--Non, monsieur, je voulais simplement excuser le duc.
--L'incident est clos... Bonsoir, travaillez bien et ne prenez pas
d'absinthe avant de rentrer chez vous.
Le soir même, Théodore de Vannes reprocha au duc de Largeay son peu
d'amabilité pour Mérigue et trouva une délicieuse satisfaction à lui
dire: «Vous savez, je l'ai vu; il m'a dit que si vous l'ennuyiez, il
vous donnerait un coup d'épée.»
--Et moi, je vous donnerai une paire de claques, si vous vous mêlez de
ce qui ne vous regarde pas, répondit Largeay fortement vexé.
En quittant l'hôtel de sa future belle famille, le duc, qui avait un peu
bu, se sentit pris d'humeur querelleuse. Avec la rapidité de décision
propre aux gens un peu éméchés, il résolut de monter chez Mérigue, de le
provoquer en duel, de l'effrayer et d'obtenir de lui quelque platitude
écrite qu'il pût montrer à sa fiancée. Il était onze heures du soir
quand il sonna à la porte du candidat.
Mérigue fut absolument stupéfait à l'aspect de son interlocuteur et
visiblement gêné de le recevoir dans un galetas aussi exigu et aussi
minable.
--Monsieur, dit sèchement le duc, mon jeune ami, Théodore de Vannes, m'a
dit tout à l'heure que vous vouliez me donner un coup d'épée.
--S'il vous a dit cela, monsieur, c'est qu'il était gris. Cela n'a pas
le sens commun.
--Mais, monsieur, vous me semblez le prendre de bien haut.
--Du cinquième au-dessus de l'entresol... à votre service, monsieur le
duc.
--Vous raillez, monsieur le professeur.
--Et vous, monsieur le duc, vous cherchez une affaire. Il en sera ce que
vous voudrez. Je vous ai vu avant-hier au soir pour la première fois,
nous n'avons rien à nous reprocher l'un à l'autre, je n'ai point tenu
le propos qui m'a été attribué par un gamin. Maintenant, si vous tenez
absolument à vous battre, je suis votre homme. Seulement, mes principes
d'honneur me forcent à vous dire qu'étant provoqué je choisis l'épée,
que j'ai dix ans de salle, et que vous pouvez commander votre logement
au Père-Lachaise.
Le duc était abasourdi et de plus légèrement dégrisé par cette riposte
en quarte à laquelle il était loin de s'attendre.
--Si vous m'affirmez n'avoir pas tenu ce langage?
--C'est fait. Je ne dis pas deux fois la messe pour les sourds!
--En ce cas, monsieur, je vous salue bien.--Et le duc sortit.
--Ah! çà, s'écria Mérigue lorsqu'il fut seul, l'autre jour la mère;
hier, le frère; aujourd'hui le futur. A quand donc la fille?
XIV
LA PEAU DE L'OURS
«Mon bien cher père,
«Je suis admiré, fêté, choyé, à l'hôtel Soubise; demain à n'en
pas douter, j'y serai aimé. Je ne m'amuse pas à énumérer toutes
les conséquences des événements qui se passent ces jours-ci à
mon sujet, et auprès desquels toutes les candidatures et tous
les professorats du monde ne sont que des fétus de paille.
Au reste toutes choses concordent pour me préparer le plus
splendide avenir, une situation telle que dans tes rêves d'amour
paternel tu n'en as jamais imaginé de semblable. Vois donc un
peu: J'épouse, cela devient vraisemblable, la seule femme qui
ait jamais fait battre mon coeur. Cette femme m'apporte la
splendeur de l'alliance, l'opulence de la fortune et, ce qui
est mieux que tout cela, l'amour sidéral, l'amour des contes de
fées. Mes débuts politiques ont été assez retentissants pour
me permettre d'aspirer aux plus hautes destinées dans la vie
publique. Et quand je serai riche, puissant, honoré, j'aurai la
plus douce des satisfactions, celle de faire du bien d'abord à
vous tous, à vous, mes chères âmes, qui avez vécu, souffert et
espéré avec moi, à toutes les bonnes oeuvres où se consume votre
existence, à notre pauvre pays, à notre France bien-aimée. Le
premier résultat des événements qui approchent sera de créer
entre nous des liens plus intimes. Vous viendrez auprès de moi,
et j'irai auprès de vous. Nous ne nous quitterons plus jamais.
Comme cette chère petite Jacqueline sera mignonne à nos grandes
réceptions! Comme tout le monde en raffolera! Comme nous lui
trouverons une perfection de mari, qui ajoutera une perle
nouvelle à ta couronne! Elle figurera la grâce et la gaîté.
Mathilde incarnera le dévouement et la fidélité aux yeux
émerveillés des gens du monde si peu habitués au contact de ces
vertus. Marianne sera la sagesse vivante, l'oracle des grandes
résolutions et je transporterai sur un théâtre digne d'elle
cette prudence impeccable et cette infatigable activité. Maman,
la pauvre et douce maman, aura le plus beau rôle. Ce sera la
sainte qu'on vénérera et qu'on invoquera. Et toi, tu apparaîtras
à tous les yeux, comme le grand chêne d'où sont sortis tous ces
rameaux de gloire et de bonté. Il n'y a dans tout cela qu'une
petite anicroche. Ma chère Blanche est fiancée à un certain
petit duc fort maussade, fort ignorant, fort dépourvu de
charmes. Je me laisse peut-être entraîner à des divagations,
mais mon coeur et mon esprit débordent et où épancherai-je ce
trop plein de sentiments et de pensées, sinon dans vos âmes
qui veillent sans cesse autour de la mienne, comme ces lampes
d'église qui ne s'éteignent jamais. Adieu, mon bien cher père.
Je compte un de ces jours vous annoncer une grande nouvelle.
Pauvre vieux repaire noble de Mérigue, tout croulant, ruines
aimées, nous vous relèverons et vous aurez bien encore assez
de vie pour saluer de votre bon sourire la Rédemptrice qui va
venir.
«JACQUES.»
Il est inutile d'essayer de peindre l'effet produit sur le comte Joseph
par cette missive de voyant et de stigmatisé. Cela n'eût pu se comparer
qu'au résultat d'une étincelle électrique au milieu d'un paquet de
dynamite. Cette fois il n'y eut pas de voix discordante dans la famille.
Marianne elle-même paraissait convaincue et tout le monde se mettait à
tirer de petits plans conformes aux désirs et aux aspirations de chacun.
Le chef de la famille parlait d'aller trouver immédiatement un
architecte pour entreprendre la restauration de Mérigue commencée depuis
vingt ans et à peine ébauchée pendant cette longue période pour des
raisons financières faciles à découvrir. La pieuse Caroline demandait
qu'avant toutes choses, on transformât en chapelle un vieux souterrain
où l'on conservait les pommes de terre.
Mathilde préconisait la création d'un orphelinat et de plusieurs écoles
congréganistes. Renchérissant sur cette idée, Jacqueline songeait à
la fondation d'un hôpital, d'une bibliothèque de bons livres et d'un
journal bien pensant que l'on distribuerait gratuitement à tous les
paysans de la contrée. Marianne était beaucoup plus modeste dans les
voeux qu'elle formulait. La réparation d'un vieux carrosse du temps
de la Restauration, l'emplette d'un cheval de cinq à six cents francs,
l'aménagement de quelques corbeilles de fleurs, l'achat de trois porcs
et d'une vache à lait, constituaient pour le moment tout son programme
ministériel. Elle s'opposait avec énergie à toute bâtisse, et ne voulait
pas même que l'on jetât bas une étable immonde adossée à la maison
et contre laquelle Jacques ne cessait de fulminer des bulles
d'excommunication et des brefs d'anathème.
On but encore ce jour-là une bouteille de vieux Mérigue, et Joseph passa
un grand nombre d'heures à mettre sous bandes une centaine d'exemplaires
de la conférence électorale dont il voulait inonder la Haute-Vienne et
les départements limitrophes.
XV
SAINT-THOMAS