Nouvelle-France, je poussai plus loin; puis, tirant à gauche et voulant
tourner autour de Montmartre, je traversai le village de Clignancourt:
je marchois distrait et rêvant sans regarder autour de moi, quand tout
à coup je me sentis saisir les genoux. Je regarde et je vois un petit
enfant de cinq à six ans qui serroit mes genoux de toute sa force, en
me regardant d'un air si familier et si caressant que mes entrailles
s'émurent; je me disois: «C'est ainsi que j'aurois été traité des
miens.» Je pris l'enfant dans mes bras, je le baisai plusieurs fois
dans une espèce de transport, et puis je continuai mon chemin. Je
sentois en marchant qu'il me manquoit quelque chose: un besoin naissant
me ramenoit sur mes pas; je me reprochois d'avoir quitté si brusquement
cet enfant, je croyois voir dans son action sans cause apparente une
sorte d'inspiration qu'il ne falloit pas dédaigner. Enfin, cédant à
la tentation, je reviens sur mes pas: je cours à l'enfant, je
l'embrasse de nouveau, et je lui donne de quoi acheter des petits pains
de Nanterre, dont le marchand passoit là par hasard, et je commençai
à le faire jaser. Je lui demandai qui étoit son père; il me le montra
qui relioit des tonneaux. J'étois prêt à quitter l'enfant pour aller
lui parler quand je vis que j'avois été prévenu par un homme de
mauvaise mine, qui me parut être une de ces mouches qu'on tient sans
cesse à mes trousses: tandis que cet homme lui parloit à l'oreille, je
vis les regards du tonnelier se fixer attentivement sur moi d'un air qui
n'avoit rien d'amical. Cet objet me resserra le cœur à l'instant, et
je quittai le père et l'enfant avec plus de promptitude encore que je
n'en avois mis à revenir sur mes pas, mais dans un trouble moins
agréable qui changea toutes mes dispositions. Je les ai pourtant
senties renaître souvent depuis lors: je suis repassé plusieurs fois
par Clignancourt dans l'espérance d'y revoir cet enfant; mais je n'ai
plus revu ni lui ni le père, et il ne m'est plus resté de cette
rencontre qu'un souvenir assez vif, mêlé toujours de douceur et de
tristesse, comme toutes les émotions qui pénètrent encore quelquefois
jusqu'à mon cœur.
Il y a compensation à tout: si mes plaisirs sont rares et courts, je
les goûte aussi plus vivement quand ils viennent que s'ils m'étoient
plus familiers, je les rumine, pour ainsi dire, par de fréquents
souvenirs, et, quelque rares qu'ils soient, s'ils étoient purs et sans
mélange, je serois plus heureux peut-être que dans ma prospérité.
Dans l'extrême misère on se trouve riche de peu: un gueux qui trouve
un écu en est plus affecté que ne le seroit un riche en trouvant une
bourse d'or. On riroit si l'on voyoit dans mon âme l'impression qu'y
font les moindres plaisirs de cette espèce que je puis dérober à la
vigilance de mes persécuteurs: un des plus doux s'offrit il y a quatre
ou cinq ans, que je ne me rappelle jamais sans me sentir ravi d'aise
d'en avoir si bien profité.
Un dimanche nous étions allés, ma femme et moi, dîner à la porte
Maillot; après le dîner nous traversâmes le bois de Boulogne jusqu'à
la Muette; là, nous nous assîmes sur l'herbe à l'ombre en attendant
que le soleil fût baissé, pour nous en retourner ensuite tout
doucement par Passy. Une vingtaine de petites filles, conduites par une
manière de religieuse, vinrent, les unes s'asseoir, les autres
folâtrer assez près de nous. Durant leurs jeux, vint à passer un
oublieur avec son tambour et son tourniquet, qui cherchoit pratique: je
vis que les petites filles convoitoient fort les oublies, et deux ou
trois d'entre elles, qui apparemment possédoient quelques liards,
demandèrent la permission de jouer. Tandis que la gouvernante hésitoit
et disputoit, j'appelai l'oublieur et je lui dis: «Faites tirer toutes
ces demoiselles chacune à son tour, et je vous payerai le tout.» Ce
mot répandit dans toute la troupe une joie qui seule eût plus que
payé ma bourse, quand je l'aurois toute employée à cela.
Comme je vis qu'elles s'empressoient avec un peu de confusion, avec
l'agrément de la gouvernante je les fis ranger toutes d'un côté, et
puis passer de l'autre côté l'une après l'autre, à mesure qu'elles
avoient tiré. Quoiqu'il n'y eût point de billet blanc, et qu'il
revînt au moins une oublie à chacune de celles qui n'auroient rien,
qu'aucune d'elles ne pouvoit donc être absolument mécontente, afin de
rendre la fête encore plus gaie, je dis en secret à l'oublieur d'user
de son adresse ordinaire en sens contraire, en faisant tomber autant de
bons lots qu'il pourroit, et que je lui en tiendrois compte. Au moyen de
cette prévoyance, il y eut près d'une centaine d'oublies distribuées,
quoique les jeunes filles ne tirassent chacune qu'une seule fois: car
là-dessus je fus inexorable, ne voulant ni favoriser des abus, ni
marquer des préférences qui produiroient des mécontentemens. Ma femme
insinua à celles qui avoient de bons lots d'en faire part à leurs
camarades, au moyen de quoi le partage devint presque égal et la joie
plus générale.
Je priai la religieuse de tirer à son tour, craignant fort qu'elle ne
rejetât dédaigneusement mon offre; elle l'accepta de bonne grâce,
tira comme les pensionnaires, et prit sans façon ce qui lui revint. Je
lui en sus un gré infini, et je trouvai à cela une sorte de politesse
qui me plut fort, et qui vaut bien, je crois, celle des simagrées.
Pendant toute cette opération, il y eut des disputes qu'on porta devant
mon tribunal; et ces petites filles, venant plaider tour à tour leur
cause, me donnèrent occasion de remarquer que, quoiqu'il n'y en eût
aucune de jolie, la gentillesse de quelques-unes faisoit oublier leur
laideur.
Nous nous quittâmes enfin très contens les uns des autres, et cet
après-midi fut un de ceux de ma vie dont je me rappelle le souvenir
avec le plus de satisfaction. La fête, au reste, ne fut pas ruineuse:
pour trente sous qu'il m'en coûta tout au plus, il y eut pour plus de
cent écus de contentement; tant il est vrai que le plaisir ne se mesure
pas sur la dépense, et que la joie est plus amie des liards que des
louis. Je suis revenu plusieurs fois à la même place, à la même
heure, espérant d'y rencontrer encore la petite troupe; mais cela n'est
plus arrivé.
Ceci me rappelle un autre amusement à peu près de même espèce, dont
le souvenir m'est resté de beaucoup plus loin. C'étoit dans le
malheureux temps où, faufilé parmi les riches et les gens de lettres,
j'étois quelquefois réduit à partager leurs tristes plaisirs.
J'étois à la Chevrette au temps de la fête du maître de la maison;
toute sa famille s'étoit réunie pour la célébrer, et tout l'éclat
des plaisirs bruyans fut mis en œuvre pour cet effet. Spectacles,
festins, feux d'artifice, rien ne fut épargné. L'on n'avoit pas le
temps de prendre haleine, et l'on s'étourdissoit au lieu de s'amuser.
Après le dîner on alla prendre l'air dans l'avenue, où se tenoit une
espèce de foire. On dansoit; les messieurs daignèrent danser avec les
paysannes, mais les dames gardèrent leur dignité. On vendoit là des
pains d'épice. Un jeune homme de la compagnie s'avisa d'en acheter,
pour les lancer l'un après l'autre au milieu de la foule, et l'on prit
tant de plaisir à voir tous ces manans se précipiter, se battre, se
renverser pour en avoir, que tout le monde voulut se donner le même
plaisir; et pains d'épice de voler à droite et à gauche, et filles et
garçons de courir, de s'entasser et s'estropier. Cela paroissoit
charmant à tout le monde. Je fis comme les autres par mauvaise honte,
quoique en dedans je ne m'amusasse pas autant qu'eux. Mais bientôt,
ennuyé de vider ma bourse pour faire écraser les gens, je laissai là
la bonne compagnie, et je fus me promener seul dans la foire. La
variété des objets m'amusa longtemps. J'aperçus entre autres cinq ou
six Savoyards autour d'une petite fille qui avoit encore sur son
éventaire une douzaine de chétives pommes, dont elle auroit bien voulu
se débarrasser. Les Savoyards, de leur côté, auroient bien voulu l'en
débarrasser, mais ils n'avoient que deux ou trois liards à eux tous,
et ce n'étoit pas de quoi faire une grande brèche aux pommes. Cet
éventaire étoit pour eux le jardin des Hespérides, et la petite fille
étoit le dragon qui le gardoit. Cette comédie m'amusa longtemps; j'en
fis enfin le dénoûment en payant les pommes à la petite fille, et les
lui faisant distribuer aux petits garçons. J'eus alors un des plus doux
spectacles qui puissent flatter un cœur d'homme, celui de voir la joie
unie avec l'innocence de l'âge se répandre tout autour de moi: car les
spectateurs mêmes, en la voyant, la partagèrent; et moi, qui
partageois à si bon marché cette joie, j'avois de plus celle de sentir
qu'elle étoit mon ouvrage.
En comparant cet amusement avec ceux que je venois de quitter, je
sentois avec satisfaction la différence qu'il y a des goûts sains et
des plaisirs naturels à ceux que fait naître l'opulence, et qui ne
sont guère que des plaisirs de moquerie et des goûts exclusifs
engendrés par le mépris. Car quelle sorte de plaisir pouvoit-on
prendre à voir des troupeaux d'hommes avilis par la misère s'entasser,
s'étouffer, s'estropier brutalement, pour s'arracher avidement quelques
morceaux de pain d'épice foulés aux pieds et couverts de boue?
De mon côté, quand j'ai bien réfléchi sur l'espèce de volupté que
je goûtois dans ces sortes d'occasions, j'ai trouvé qu'elle consistoit
moins dans un sentiment de bienfaisance que dans le plaisir de voir des
visages contens. Cet aspect a pour moi un charme qui, bien qu'il
pénètre jusqu'à mon cœur, semble être uniquement de sensation. Si
je ne vois la satisfaction que je cause, quand même j'en serois sûr,
je n'en jouirois qu'à demi. C'est même pour moi un plaisir
désintéressé, qui ne dépend pas de la part que j'y puis avoir: car,
dans les fêtes du peuple, celui de voir des visages gais m'a toujours
vivement attiré. Cette attente a pourtant été souvent frustrée en
France, où cette nation, qui se prétend si gaie, montre peu cette
gaieté dans ses jeux. Souvent j'allois jadis aux guinguettes, pour y
voir danser le menu peuple; mais ses danses étoient si maussades, son
maintien si dolent, si gauche, que j'en sortois plutôt contristé que
réjoui. Mais à Genève et en Suisse, où le rire ne s'évapore pas
sans cesse en folles malignités, tout respire le contentement et la
gaieté dans les fêtes. La misère n'y porte point son hideux aspect.
Le faste n'y montre pas non plus son insolence. Le bien-être, la
fraternité, la concorde, y disposent les cœurs à s'épanouir, et
souvent, dans les transports d'une innocente joie, les inconnus
s'accostent, s'embrassent, et s'invitent à jouir de concert des
plaisirs du jour. Pour jouir moi-même de ces aimables fêtes, je n'ai
pas besoin d'en être. Il me suffit de les voir; en les voyant, je les
partage; et, parmi tant de visages gais, je suis bien sûr qu'il n'y a
pas un cœur plus gai que le mien.
Quoique ce ne soit là qu'un plaisir de sensation, il a certainement une
cause morale, et la preuve en est que ce même aspect, au lieu de me
flatter, de me plaire, peut me déchirer de douleur et d'indignation,
quand je sais que ces signes de plaisir et de joie sur les visages des
méchans ne sont que des marques que leur malignité est satisfaite. La
joie innocente est la seule dont les signes flattent mon cœur. Ceux de
la cruelle et moqueuse joie le navrent et l'affligent, quoiqu'elle n'ait
nul rapport à moi. Ces signes, sans doute, ne sauroient être
exactement les mêmes, partant de principes si differens; mais enfin ce
sont également des signes de joie, et leurs différences sensibles ne
sont assurément pas proportionnelles à celles des mouvemens qu'ils
excitent en moi.
Ceux de douleur et de peine me sont encore plus sensibles, au point
qu'il m'est impossible de les soutenir sans être agité moi-même
d'émotions peut-être encore plus vives que celles qu'ils
représentent. L'imagination, renforçant la sensation, m'identifie avec
l'être souffrant, et me donne souvent plus d'angoisse qu'il n'en sent
lui-même. Un visage mécontent est encore un spectacle qu'il m'est
impossible de soutenir, surtout si j'ai lieu de penser que ce
mécontentement me regarde. Je ne saurois dire combien l'air grognard et
maussade des valets qui servent en rechignant m'a arraché d'écus dans
les maisons où j'avois autrefois la sottise de me laisser entraîner,
et où les domestiques m'ont toujours fait payer bien chèrement
l'hospitalité des maîtres. Toujours trop affecté des objets
sensibles, et surtout de ceux qui portent signe de plaisir ou de peine,
de bienveillance ou d'aversion, je me laisse entraîner par ces
impressions extérieures sans pouvoir jamais m'y dérober autrement que
par la fuite. Un signe, un geste, un coup d'œil d'un inconnu, suffit
pour troubler mes plaisirs ou calmer mes peines. Je ne suis à moi que
quand je suis seul; hors de là, je suis le jouet de tous ceux qui
m'entourent.
Je vivois jadis avec plaisir dans le monde, quand je ne voyois dans tous
les yeux que bienveillance, ou, tout au pis, indifférence dans ceux à
qui j'étois inconnu; mais aujourd'hui qu'on ne prend pas moins de peine
à montrer mon visage au peuple qu'à lui masquer mon naturel, je ne
puis mettre le pied dans la rue sans m'y voir entouré d'objets
déchirans. Je me hâte de gagner à grands pas la campagne; sitôt que
je vois la verdure, je commence à respirer. Faut-il s'étonner si
j'aime la solitude? Je ne vois qu'animosité sur les visages des hommes,
et la nature me rit toujours.
Je sens pourtant encore, il faut l'avouer, du plaisir à vivre au milieu
des hommes tant que mon visage leur est inconnu. Mais c'est un plaisir
qu'on ne me laisse guère. J'aimois encore, il y a quelques années, à
traverser les villages, et à voir au matin les laboureurs raccommoder
leurs fléaux, ou les femmes sur leurs portes avec leurs enfans. Cette
vue avoit je ne sais quoi qui touchoit mon cœur. Je m'arrêtois
quelquefois, sans y prendre garde, à regarder les petits manèges de
ces bonnes gens, et je me sentois soupirer sans savoir pourquoi.
J'ignore si l'on m'a vu sensible à ce petit plaisir, et si l'on a voulu
me l'ôter encore; mais, au changement que j'aperçois sur les
physionomies à mon passage et à l'air dont je suis regardé, je suis
bien forcé de comprendre qu'on a pris grand soin de m'ôter cet
incognito. La même chose m'est arrivée d'une façon plus marquée
encore aux Invalides. Ce bel établissement m'a toujours intéressé. Je
ne vois jamais sans attendrissement et vénération ces groupes de bons
vieillards qui peuvent dire comme ceux de Lacédémone:
Nous avons été jadis
Jeunes, vaillans et hardis.
Une de mes promenades favorites étoit autour de l'École Militaire, et
je rencontrois avec plaisir çà et là quelques invalides qui, ayant
conservé l'ancienne honnêteté militaire, me saluoient en passant. Ce
salut, que mon cœur leur rendoit au centuple, me flattoit et augmentoit
le plaisir que j'avois à les voir. Comme je ne sais rien cacher de ce
qui me touche, je parlois souvent des invalides et de la façon dont
leur aspect m'affectoit. Il n'en fallut pas davantage. Au bout de
quelque temps je m'aperçus que je n'étois plus un inconnu pour eux, ou
plutôt que je le leur étois bien davantage, puisqu'ils me voyoient du
même œil que fait le public. Plus d'honnêteté, plus de salutations.
Un air repoussant, un regard farouche, avoient succédé à leur
première urbanité. L'ancienne franchise de leur métier ne leur
laissant pas comme aux autres couvrir leur animosité d'un masque
ricaneur et traître, ils me montrent tout ouvertement la plus violente
haine; et tel est l'excès de ma misère que je suis forcé de
distinguer dans mon estime ceux qui me déguisent le moins leur fureur.
Depuis lors je me promène avec moins de plaisir du côté des
Invalides. Cependant, comme mes sentimens pour eux ne dépendent pas des
leurs pour moi, je ne vois jamais sans respect et sans intérêt ces
anciens défenseurs de leur patrie; mais il m'est bien dur de me voir si
mal payé de leur part de la justice que je leur rends. Quand, par
hasard, j'en rencontre quelqu'un qui a échappé aux instructions
communes, ou qui, ne connoissant pas ma figure, ne me montre aucune
aversion, l'honnête salutation de ce seul-là me dédommage du maintien
rébarbatif des autres. Je les oublie pour ne m'occuper que de lui, et
je m'imagine qu'il a une de ces âmes comme la mienne, où la haine ne
sauroit pénétrer. J'eus encore ce plaisir l'année dernière, en
passant l'eau pour m'aller promener à l'île aux Cygnes. Un pauvre
vieux invalide, dans un bateau, attendoit compagnie pour traverser. Je
me présentai; je dis au batelier de partir. L'eau étoit forte et la
traversée fut longue. Je n'osois presque pas adresser la parole à
l'invalide, de peur d'être rudoyé et rebuté comme à l'ordinaire;
mais son air honnête me rassura. Nous causâmes. Il me parut homme de
sens et de mœurs. Je fus surpris et charmé de son ton ouvert et
affable. Je n'étois pas accoutumé à tant de faveur. Ma surprise cessa
quand j'appris qu'il arrivoit tout nouvellement de province. Je compris
qu'on ne lui avoit pas encore montré ma figure et donné ses
instructions. Je profitai de cet incognito pour converser quelques
momens avec un homme, et je sentis, à la douceur que j'y trouvois,
combien la rareté des plaisirs les plus communs est capable d'en
augmenter le prix. En sortant du bateau, il préparoit ses deux pauvres
liards. Je payai le passage, et le priai de les resserrer, en tremblant
de le cabrer. Cela n'arriva point; au contraire, il parut sensible à
mon attention, et surtout à celle que j'eus encore, comme il étoit
plus vieux que moi, de lui aider à sortir du bateau. Qui croiroit que
je fus assez enfant pour en pleurer d'aise? Je mourrois d'envie de lui
mettre une pièce de vingt-quatre sous dans la main pour avoir du tabac;
je n'osai jamais. La même honte qui me retint m'a souvent empêché de
faire de bonnes actions qui m'auroient comblé de joie, et dont je ne me
suis abstenu qu'en déplorant mon imbécillité. Cette fois, après
avoir quitté mon vieux invalide, je me consolai bientôt en pensant que
j'aurois, pour ainsi dire, agi contre mes propres principes en mêlant
aux choses honnêtes un prix d'argent qui dégrade leur noblesse et
souille leur désintéressement. Il faut s'empresser de secourir ceux
qui en ont besoin; mais, dans le commerce ordinaire de la vie, laissons
la bienveillance naturelle et l'urbanité faire chacune leur œuvre,
sans que jamais rien de vénal et de mercantile ose approcher d'une si
pure source pour la corrompre ou pour l'altérer. On dit qu'en Hollande
le peuple se fait payer pour vous dire l'heure et pour vous montrer le
chemin: ce doit être un bien méprisable peuple que celui qui trafique
ainsi des plus simples devoirs de l'humanité.
J'ai remarqué qu'il n'y a que l'Europe seule où l'on vende
l'hospitalité. Dans toute l'Asie on vous loge gratuitement. Je
comprends qu'on n'y trouve pas si bien toutes ses aises; mais n'est-ce
rien que de se dire: «Je suis homme et reçu chez des humains; c'est
l'humanité pure qui me donne le couvert»? Les petites privations
s'endurent sans peine quand le cœur est mieux traité que le corps.
[Figure 20]
[Figure 21]
DIXIÈME PROMENADE
Aujourd'hui, jour de Pâques fleuries, il y a précisément cinquante
ans de ma première connoissance avec Mme de Warens. Elle avoit
vingt-huit ans alors, étant née avec le siècle. Je n'en avois pas
encore dix-sept, et mon tempérament naissant, mais que j'ignorois
encore, donnoit une nouvelle chaleur à un cœur naturellement plein de
vie. S'il n'étoit pas étonnant qu'elle conçût de la bienveillance
pour un jeune homme vif, mais doux et modeste, d'une figure assez
agréable, il l'étoit encore moins qu'une femme charmante, pleine
d'esprit et de grâces, m'inspirât, avec la reconnoissance, des
sentimens plus tendres que je n'en distinguois pas. Mais ce qui est
moins ordinaire est que ce premier moment décida de moi pour toute ma
vie, et produisit, par un enchaînement inévitable, le destin du reste
de mes jours. Mon âme, dont mes organes n'avoient point développé les
plus précieuses facultés, n'avoit encore aucune forme déterminée.
Elle attendoit, dans une sorte d'impatience, le moment qui devoit la lui
donner, et ce moment, accéléré par cette rencontre, ne vint pourtant
pas si tôt; et, dans la simplicité de mœurs que l'éducation m'avoit
donnée, je vis longtemps prolonger pour moi cet état délicieux, mais
rapide, où l'amour et l'innocence habitent le même cœur. Elle m'avoit
éloigné. Tout me rappeloit à elle: il y fallut revenir. Ce retour
fixa ma destinée, et longtemps encore avant de la posséder je ne
vivois plus qu'en elle et pour elle. Ah! si j'avois suffi à son cœur
comme elle suffisoit au mien! quels paisibles et délicieux jours nous
eussions coulés ensemble! Nous en avons passé de tels, mais qu'ils ont
été courts et rapides, et quel destin les a suivis! Il n'y a pas de
jour où je ne me rappelle avec joie et attendrissement cet unique et
court temps de ma vie où je fus moi pleinement, sans mélange et sans
obstacle, et où je puis véritablement dire avoir vécu. Je puis dire
à peu près comme ce préfet du prétoire qui, disgracié sous
Vespasien, s'en alla finir paisiblement ses jours à la campagne: «J'ai
passé soixante et dix ans sur la terre, et j'en ai vécu sept.» Sans
ce court mais précieux espace, je serois resté peut-être incertain
sur moi: car, tout le reste de ma vie, facile et sans résistance, j'ai
été tellement agité, ballotté, tiraillé par les passions d'autrui,
que, presque passif dans une vie aussi orageuse, j'aurois peine à
démêler ce qu'il y a du mien dans ma propre conduite, tant la dure
nécessité n'a cessé de s'appesantir sur moi. Mais, durant ce petit
nombre d'années, aimé d'une femme pleine de complaisance et de
douceur, je fis ce que je voulois faire, je fus ce que je voulois être,
et, par l'emploi que je fis de mes loisirs, aidé de ses leçons et de
son exemple, je sus donner à mon âme encore simple et neuve la forme
qui lui convenoit davantage et qu'elle a gardée toujours. Le goût de
la solitude et de la contemplation naquit dans mon cœur avec les
sentimens expansifs et tendres faits pour être son aliment. Le tumulte
et le bruit les resserrent et les étouffent; le calme et la paix les
raniment et les exaltent. J'ai besoin de me recueillir pour aimer.
J'engageai maman à vivre à la campagne. Une maison isolée, au
penchant d'un vallon, fut notre asile, et c'est là que, dans l'espace
de quatre ou cinq ans, j'ai joui d'un siècle de vie et d'un bonheur pur
et plein, qui couvre de son charme tout ce que mon sort présent a
d'affreux. J'avois besoin d'une amie selon mon cœur, je la possédois.
J'avois désiré la campagne, je l'avois obtenue. Je ne pouvois souffrir
l'assujettissement, j'étois parfaitement libre, et mieux que libre:
car, assujetti par mes seuls attachemens, je ne faisois que ce que je
voulois faire. Tout mon temps étoit rempli par des soins affectueux, ou
par des occupations champêtres. Je ne désirois rien que la
continuation d'un état si doux; ma seule peine étoit la crainte qu'il
ne durât pas longtemps, et cette crainte, née de la gêne de notre
situation, n'étoit pas sans fondement. Dès lors je songeai à me
donner en même temps des diversions sur cette inquiétude, et des
ressources pour en prévenir l'effet. Je pensai qu'une provision de
talens étoit la plus sûre ressource contre la misère, et je résolus
d'employer mes loisirs à me mettre en état, s'il étoit possible, de
rendre un jour à la meilleure des femmes l'assistance que j'en avois
reçue. . . .
[Figure 22]
[Figure 23]
SOMMAIRES
DES PROMENADES
PREMIÈRE PROMENADE.--Rousseau se regarde comme isolé sur la terre.--Il
écrit ses Promenades pour servir de suite à ses Confessions.--Il n'a
pas, pour ses Rêveries, les mêmes inquiétudes qu'il a eues pour ses
Dialogues et ses premières Confessions.
SECONDE PROMENADE.--Rousseau s'aperçoit que ses forces l'abandonnent
peu à peu.--Il fait une chute à Ménilmontant.--Détails de cet
accident funeste.--Cris et effroi de sa femme à son arrivée chez
lui.--Il reçoit plusieurs visites d'une dame.--Ses ennemis répandent
le bruit de sa mort à la cour et à la ville.--On veut ouvrir une
souscription pour l'impression de ses manuscrits.
TROISIÈME PROMENADE.--L'étude d'un vieillard est d'apprendre à
mourir.--Tableau de la philosophie moderne.--Famille de Rousseau; son
enfance, sa réforme, ses règles de conduite et de foi.