Il y a deux ans que, m'étant allé promener du côté de la

Nouvelle-France, je poussai plus loin; puis, tirant à gauche et voulant

tourner autour de Montmartre, je traversai le village de Clignancourt:

je marchois distrait et rêvant sans regarder autour de moi, quand tout

à coup je me sentis saisir les genoux. Je regarde et je vois un petit

enfant de cinq à six ans qui serroit mes genoux de toute sa force, en

me regardant d'un air si familier et si caressant que mes entrailles

s'émurent; je me disois: «C'est ainsi que j'aurois été traité des

miens.» Je pris l'enfant dans mes bras, je le baisai plusieurs fois

dans une espèce de transport, et puis je continuai mon chemin. Je

sentois en marchant qu'il me manquoit quelque chose: un besoin naissant

me ramenoit sur mes pas; je me reprochois d'avoir quitté si brusquement

cet enfant, je croyois voir dans son action sans cause apparente une

sorte d'inspiration qu'il ne falloit pas dédaigner. Enfin, cédant à

la tentation, je reviens sur mes pas: je cours à l'enfant, je

l'embrasse de nouveau, et je lui donne de quoi acheter des petits pains

de Nanterre, dont le marchand passoit là par hasard, et je commençai

à le faire jaser. Je lui demandai qui étoit son père; il me le montra

qui relioit des tonneaux. J'étois prêt à quitter l'enfant pour aller

lui parler quand je vis que j'avois été prévenu par un homme de

mauvaise mine, qui me parut être une de ces mouches qu'on tient sans

cesse à mes trousses: tandis que cet homme lui parloit à l'oreille, je

vis les regards du tonnelier se fixer attentivement sur moi d'un air qui

n'avoit rien d'amical. Cet objet me resserra le cœur à l'instant, et

je quittai le père et l'enfant avec plus de promptitude encore que je

n'en avois mis à revenir sur mes pas, mais dans un trouble moins

agréable qui changea toutes mes dispositions. Je les ai pourtant

senties renaître souvent depuis lors: je suis repassé plusieurs fois

par Clignancourt dans l'espérance d'y revoir cet enfant; mais je n'ai

plus revu ni lui ni le père, et il ne m'est plus resté de cette

rencontre qu'un souvenir assez vif, mêlé toujours de douceur et de

tristesse, comme toutes les émotions qui pénètrent encore quelquefois

jusqu'à mon cœur.

Il y a compensation à tout: si mes plaisirs sont rares et courts, je

les goûte aussi plus vivement quand ils viennent que s'ils m'étoient

plus familiers, je les rumine, pour ainsi dire, par de fréquents

souvenirs, et, quelque rares qu'ils soient, s'ils étoient purs et sans

mélange, je serois plus heureux peut-être que dans ma prospérité.

Dans l'extrême misère on se trouve riche de peu: un gueux qui trouve

un écu en est plus affecté que ne le seroit un riche en trouvant une

bourse d'or. On riroit si l'on voyoit dans mon âme l'impression qu'y

font les moindres plaisirs de cette espèce que je puis dérober à la

vigilance de mes persécuteurs: un des plus doux s'offrit il y a quatre

ou cinq ans, que je ne me rappelle jamais sans me sentir ravi d'aise

d'en avoir si bien profité.

Un dimanche nous étions allés, ma femme et moi, dîner à la porte

Maillot; après le dîner nous traversâmes le bois de Boulogne jusqu'à

la Muette; là, nous nous assîmes sur l'herbe à l'ombre en attendant

que le soleil fût baissé, pour nous en retourner ensuite tout

doucement par Passy. Une vingtaine de petites filles, conduites par une

manière de religieuse, vinrent, les unes s'asseoir, les autres

folâtrer assez près de nous. Durant leurs jeux, vint à passer un

oublieur avec son tambour et son tourniquet, qui cherchoit pratique: je

vis que les petites filles convoitoient fort les oublies, et deux ou

trois d'entre elles, qui apparemment possédoient quelques liards,

demandèrent la permission de jouer. Tandis que la gouvernante hésitoit

et disputoit, j'appelai l'oublieur et je lui dis: «Faites tirer toutes

ces demoiselles chacune à son tour, et je vous payerai le tout.» Ce

mot répandit dans toute la troupe une joie qui seule eût plus que

payé ma bourse, quand je l'aurois toute employée à cela.

Comme je vis qu'elles s'empressoient avec un peu de confusion, avec

l'agrément de la gouvernante je les fis ranger toutes d'un côté, et

puis passer de l'autre côté l'une après l'autre, à mesure qu'elles

avoient tiré. Quoiqu'il n'y eût point de billet blanc, et qu'il

revînt au moins une oublie à chacune de celles qui n'auroient rien,

qu'aucune d'elles ne pouvoit donc être absolument mécontente, afin de

rendre la fête encore plus gaie, je dis en secret à l'oublieur d'user

de son adresse ordinaire en sens contraire, en faisant tomber autant de

bons lots qu'il pourroit, et que je lui en tiendrois compte. Au moyen de

cette prévoyance, il y eut près d'une centaine d'oublies distribuées,

quoique les jeunes filles ne tirassent chacune qu'une seule fois: car

là-dessus je fus inexorable, ne voulant ni favoriser des abus, ni

marquer des préférences qui produiroient des mécontentemens. Ma femme

insinua à celles qui avoient de bons lots d'en faire part à leurs

camarades, au moyen de quoi le partage devint presque égal et la joie

plus générale.

Je priai la religieuse de tirer à son tour, craignant fort qu'elle ne

rejetât dédaigneusement mon offre; elle l'accepta de bonne grâce,

tira comme les pensionnaires, et prit sans façon ce qui lui revint. Je

lui en sus un gré infini, et je trouvai à cela une sorte de politesse

qui me plut fort, et qui vaut bien, je crois, celle des simagrées.

Pendant toute cette opération, il y eut des disputes qu'on porta devant

mon tribunal; et ces petites filles, venant plaider tour à tour leur

cause, me donnèrent occasion de remarquer que, quoiqu'il n'y en eût

aucune de jolie, la gentillesse de quelques-unes faisoit oublier leur

laideur.

Nous nous quittâmes enfin très contens les uns des autres, et cet

après-midi fut un de ceux de ma vie dont je me rappelle le souvenir

avec le plus de satisfaction. La fête, au reste, ne fut pas ruineuse:

pour trente sous qu'il m'en coûta tout au plus, il y eut pour plus de

cent écus de contentement; tant il est vrai que le plaisir ne se mesure

pas sur la dépense, et que la joie est plus amie des liards que des

louis. Je suis revenu plusieurs fois à la même place, à la même

heure, espérant d'y rencontrer encore la petite troupe; mais cela n'est

plus arrivé.

Ceci me rappelle un autre amusement à peu près de même espèce, dont

le souvenir m'est resté de beaucoup plus loin. C'étoit dans le

malheureux temps où, faufilé parmi les riches et les gens de lettres,

j'étois quelquefois réduit à partager leurs tristes plaisirs.

J'étois à la Chevrette au temps de la fête du maître de la maison;

toute sa famille s'étoit réunie pour la célébrer, et tout l'éclat

des plaisirs bruyans fut mis en œuvre pour cet effet. Spectacles,

festins, feux d'artifice, rien ne fut épargné. L'on n'avoit pas le

temps de prendre haleine, et l'on s'étourdissoit au lieu de s'amuser.

Après le dîner on alla prendre l'air dans l'avenue, où se tenoit une

espèce de foire. On dansoit; les messieurs daignèrent danser avec les

paysannes, mais les dames gardèrent leur dignité. On vendoit là des

pains d'épice. Un jeune homme de la compagnie s'avisa d'en acheter,

pour les lancer l'un après l'autre au milieu de la foule, et l'on prit

tant de plaisir à voir tous ces manans se précipiter, se battre, se

renverser pour en avoir, que tout le monde voulut se donner le même

plaisir; et pains d'épice de voler à droite et à gauche, et filles et

garçons de courir, de s'entasser et s'estropier. Cela paroissoit

charmant à tout le monde. Je fis comme les autres par mauvaise honte,

quoique en dedans je ne m'amusasse pas autant qu'eux. Mais bientôt,

ennuyé de vider ma bourse pour faire écraser les gens, je laissai là

la bonne compagnie, et je fus me promener seul dans la foire. La

variété des objets m'amusa longtemps. J'aperçus entre autres cinq ou

six Savoyards autour d'une petite fille qui avoit encore sur son

éventaire une douzaine de chétives pommes, dont elle auroit bien voulu

se débarrasser. Les Savoyards, de leur côté, auroient bien voulu l'en

débarrasser, mais ils n'avoient que deux ou trois liards à eux tous,

et ce n'étoit pas de quoi faire une grande brèche aux pommes. Cet

éventaire étoit pour eux le jardin des Hespérides, et la petite fille

étoit le dragon qui le gardoit. Cette comédie m'amusa longtemps; j'en

fis enfin le dénoûment en payant les pommes à la petite fille, et les

lui faisant distribuer aux petits garçons. J'eus alors un des plus doux

spectacles qui puissent flatter un cœur d'homme, celui de voir la joie

unie avec l'innocence de l'âge se répandre tout autour de moi: car les

spectateurs mêmes, en la voyant, la partagèrent; et moi, qui

partageois à si bon marché cette joie, j'avois de plus celle de sentir

qu'elle étoit mon ouvrage.

En comparant cet amusement avec ceux que je venois de quitter, je

sentois avec satisfaction la différence qu'il y a des goûts sains et

des plaisirs naturels à ceux que fait naître l'opulence, et qui ne

sont guère que des plaisirs de moquerie et des goûts exclusifs

engendrés par le mépris. Car quelle sorte de plaisir pouvoit-on

prendre à voir des troupeaux d'hommes avilis par la misère s'entasser,

s'étouffer, s'estropier brutalement, pour s'arracher avidement quelques

morceaux de pain d'épice foulés aux pieds et couverts de boue?

De mon côté, quand j'ai bien réfléchi sur l'espèce de volupté que

je goûtois dans ces sortes d'occasions, j'ai trouvé qu'elle consistoit

moins dans un sentiment de bienfaisance que dans le plaisir de voir des

visages contens. Cet aspect a pour moi un charme qui, bien qu'il

pénètre jusqu'à mon cœur, semble être uniquement de sensation. Si

je ne vois la satisfaction que je cause, quand même j'en serois sûr,

je n'en jouirois qu'à demi. C'est même pour moi un plaisir

désintéressé, qui ne dépend pas de la part que j'y puis avoir: car,

dans les fêtes du peuple, celui de voir des visages gais m'a toujours

vivement attiré. Cette attente a pourtant été souvent frustrée en

France, où cette nation, qui se prétend si gaie, montre peu cette

gaieté dans ses jeux. Souvent j'allois jadis aux guinguettes, pour y

voir danser le menu peuple; mais ses danses étoient si maussades, son

maintien si dolent, si gauche, que j'en sortois plutôt contristé que

réjoui. Mais à Genève et en Suisse, où le rire ne s'évapore pas

sans cesse en folles malignités, tout respire le contentement et la

gaieté dans les fêtes. La misère n'y porte point son hideux aspect.

Le faste n'y montre pas non plus son insolence. Le bien-être, la

fraternité, la concorde, y disposent les cœurs à s'épanouir, et

souvent, dans les transports d'une innocente joie, les inconnus

s'accostent, s'embrassent, et s'invitent à jouir de concert des

plaisirs du jour. Pour jouir moi-même de ces aimables fêtes, je n'ai

pas besoin d'en être. Il me suffit de les voir; en les voyant, je les

partage; et, parmi tant de visages gais, je suis bien sûr qu'il n'y a

pas un cœur plus gai que le mien.

Quoique ce ne soit là qu'un plaisir de sensation, il a certainement une

cause morale, et la preuve en est que ce même aspect, au lieu de me

flatter, de me plaire, peut me déchirer de douleur et d'indignation,

quand je sais que ces signes de plaisir et de joie sur les visages des

méchans ne sont que des marques que leur malignité est satisfaite. La

joie innocente est la seule dont les signes flattent mon cœur. Ceux de

la cruelle et moqueuse joie le navrent et l'affligent, quoiqu'elle n'ait

nul rapport à moi. Ces signes, sans doute, ne sauroient être

exactement les mêmes, partant de principes si differens; mais enfin ce

sont également des signes de joie, et leurs différences sensibles ne

sont assurément pas proportionnelles à celles des mouvemens qu'ils

excitent en moi.

Ceux de douleur et de peine me sont encore plus sensibles, au point

qu'il m'est impossible de les soutenir sans être agité moi-même

d'émotions peut-être encore plus vives que celles qu'ils

représentent. L'imagination, renforçant la sensation, m'identifie avec

l'être souffrant, et me donne souvent plus d'angoisse qu'il n'en sent

lui-même. Un visage mécontent est encore un spectacle qu'il m'est

impossible de soutenir, surtout si j'ai lieu de penser que ce

mécontentement me regarde. Je ne saurois dire combien l'air grognard et

maussade des valets qui servent en rechignant m'a arraché d'écus dans

les maisons où j'avois autrefois la sottise de me laisser entraîner,

et où les domestiques m'ont toujours fait payer bien chèrement

l'hospitalité des maîtres. Toujours trop affecté des objets

sensibles, et surtout de ceux qui portent signe de plaisir ou de peine,

de bienveillance ou d'aversion, je me laisse entraîner par ces

impressions extérieures sans pouvoir jamais m'y dérober autrement que

par la fuite. Un signe, un geste, un coup d'œil d'un inconnu, suffit

pour troubler mes plaisirs ou calmer mes peines. Je ne suis à moi que

quand je suis seul; hors de là, je suis le jouet de tous ceux qui

m'entourent.

Je vivois jadis avec plaisir dans le monde, quand je ne voyois dans tous

les yeux que bienveillance, ou, tout au pis, indifférence dans ceux à

qui j'étois inconnu; mais aujourd'hui qu'on ne prend pas moins de peine

à montrer mon visage au peuple qu'à lui masquer mon naturel, je ne

puis mettre le pied dans la rue sans m'y voir entouré d'objets

déchirans. Je me hâte de gagner à grands pas la campagne; sitôt que

je vois la verdure, je commence à respirer. Faut-il s'étonner si

j'aime la solitude? Je ne vois qu'animosité sur les visages des hommes,

et la nature me rit toujours.

Je sens pourtant encore, il faut l'avouer, du plaisir à vivre au milieu

des hommes tant que mon visage leur est inconnu. Mais c'est un plaisir

qu'on ne me laisse guère. J'aimois encore, il y a quelques années, à

traverser les villages, et à voir au matin les laboureurs raccommoder

leurs fléaux, ou les femmes sur leurs portes avec leurs enfans. Cette

vue avoit je ne sais quoi qui touchoit mon cœur. Je m'arrêtois

quelquefois, sans y prendre garde, à regarder les petits manèges de

ces bonnes gens, et je me sentois soupirer sans savoir pourquoi.

J'ignore si l'on m'a vu sensible à ce petit plaisir, et si l'on a voulu

me l'ôter encore; mais, au changement que j'aperçois sur les

physionomies à mon passage et à l'air dont je suis regardé, je suis

bien forcé de comprendre qu'on a pris grand soin de m'ôter cet

incognito. La même chose m'est arrivée d'une façon plus marquée

encore aux Invalides. Ce bel établissement m'a toujours intéressé. Je

ne vois jamais sans attendrissement et vénération ces groupes de bons

vieillards qui peuvent dire comme ceux de Lacédémone:

Nous avons été jadis

Jeunes, vaillans et hardis.

Une de mes promenades favorites étoit autour de l'École Militaire, et

je rencontrois avec plaisir çà et là quelques invalides qui, ayant

conservé l'ancienne honnêteté militaire, me saluoient en passant. Ce

salut, que mon cœur leur rendoit au centuple, me flattoit et augmentoit

le plaisir que j'avois à les voir. Comme je ne sais rien cacher de ce

qui me touche, je parlois souvent des invalides et de la façon dont

leur aspect m'affectoit. Il n'en fallut pas davantage. Au bout de

quelque temps je m'aperçus que je n'étois plus un inconnu pour eux, ou

plutôt que je le leur étois bien davantage, puisqu'ils me voyoient du

même œil que fait le public. Plus d'honnêteté, plus de salutations.

Un air repoussant, un regard farouche, avoient succédé à leur

première urbanité. L'ancienne franchise de leur métier ne leur

laissant pas comme aux autres couvrir leur animosité d'un masque

ricaneur et traître, ils me montrent tout ouvertement la plus violente

haine; et tel est l'excès de ma misère que je suis forcé de

distinguer dans mon estime ceux qui me déguisent le moins leur fureur.

Depuis lors je me promène avec moins de plaisir du côté des

Invalides. Cependant, comme mes sentimens pour eux ne dépendent pas des

leurs pour moi, je ne vois jamais sans respect et sans intérêt ces

anciens défenseurs de leur patrie; mais il m'est bien dur de me voir si

mal payé de leur part de la justice que je leur rends. Quand, par

hasard, j'en rencontre quelqu'un qui a échappé aux instructions

communes, ou qui, ne connoissant pas ma figure, ne me montre aucune

aversion, l'honnête salutation de ce seul-là me dédommage du maintien

rébarbatif des autres. Je les oublie pour ne m'occuper que de lui, et

je m'imagine qu'il a une de ces âmes comme la mienne, où la haine ne

sauroit pénétrer. J'eus encore ce plaisir l'année dernière, en

passant l'eau pour m'aller promener à l'île aux Cygnes. Un pauvre

vieux invalide, dans un bateau, attendoit compagnie pour traverser. Je

me présentai; je dis au batelier de partir. L'eau étoit forte et la

traversée fut longue. Je n'osois presque pas adresser la parole à

l'invalide, de peur d'être rudoyé et rebuté comme à l'ordinaire;

mais son air honnête me rassura. Nous causâmes. Il me parut homme de

sens et de mœurs. Je fus surpris et charmé de son ton ouvert et

affable. Je n'étois pas accoutumé à tant de faveur. Ma surprise cessa

quand j'appris qu'il arrivoit tout nouvellement de province. Je compris

qu'on ne lui avoit pas encore montré ma figure et donné ses

instructions. Je profitai de cet incognito pour converser quelques

momens avec un homme, et je sentis, à la douceur que j'y trouvois,

combien la rareté des plaisirs les plus communs est capable d'en

augmenter le prix. En sortant du bateau, il préparoit ses deux pauvres

liards. Je payai le passage, et le priai de les resserrer, en tremblant

de le cabrer. Cela n'arriva point; au contraire, il parut sensible à

mon attention, et surtout à celle que j'eus encore, comme il étoit

plus vieux que moi, de lui aider à sortir du bateau. Qui croiroit que

je fus assez enfant pour en pleurer d'aise? Je mourrois d'envie de lui

mettre une pièce de vingt-quatre sous dans la main pour avoir du tabac;

je n'osai jamais. La même honte qui me retint m'a souvent empêché de

faire de bonnes actions qui m'auroient comblé de joie, et dont je ne me

suis abstenu qu'en déplorant mon imbécillité. Cette fois, après

avoir quitté mon vieux invalide, je me consolai bientôt en pensant que

j'aurois, pour ainsi dire, agi contre mes propres principes en mêlant

aux choses honnêtes un prix d'argent qui dégrade leur noblesse et

souille leur désintéressement. Il faut s'empresser de secourir ceux

qui en ont besoin; mais, dans le commerce ordinaire de la vie, laissons

la bienveillance naturelle et l'urbanité faire chacune leur œuvre,

sans que jamais rien de vénal et de mercantile ose approcher d'une si

pure source pour la corrompre ou pour l'altérer. On dit qu'en Hollande

le peuple se fait payer pour vous dire l'heure et pour vous montrer le

chemin: ce doit être un bien méprisable peuple que celui qui trafique

ainsi des plus simples devoirs de l'humanité.

J'ai remarqué qu'il n'y a que l'Europe seule où l'on vende

l'hospitalité. Dans toute l'Asie on vous loge gratuitement. Je

comprends qu'on n'y trouve pas si bien toutes ses aises; mais n'est-ce

rien que de se dire: «Je suis homme et reçu chez des humains; c'est

l'humanité pure qui me donne le couvert»? Les petites privations

s'endurent sans peine quand le cœur est mieux traité que le corps.

[Figure 20]

[Figure 21]

DIXIÈME PROMENADE

Aujourd'hui, jour de Pâques fleuries, il y a précisément cinquante

ans de ma première connoissance avec Mme de Warens. Elle avoit

vingt-huit ans alors, étant née avec le siècle. Je n'en avois pas

encore dix-sept, et mon tempérament naissant, mais que j'ignorois

encore, donnoit une nouvelle chaleur à un cœur naturellement plein de

vie. S'il n'étoit pas étonnant qu'elle conçût de la bienveillance

pour un jeune homme vif, mais doux et modeste, d'une figure assez

agréable, il l'étoit encore moins qu'une femme charmante, pleine

d'esprit et de grâces, m'inspirât, avec la reconnoissance, des

sentimens plus tendres que je n'en distinguois pas. Mais ce qui est

moins ordinaire est que ce premier moment décida de moi pour toute ma

vie, et produisit, par un enchaînement inévitable, le destin du reste

de mes jours. Mon âme, dont mes organes n'avoient point développé les

plus précieuses facultés, n'avoit encore aucune forme déterminée.

Elle attendoit, dans une sorte d'impatience, le moment qui devoit la lui

donner, et ce moment, accéléré par cette rencontre, ne vint pourtant

pas si tôt; et, dans la simplicité de mœurs que l'éducation m'avoit

donnée, je vis longtemps prolonger pour moi cet état délicieux, mais

rapide, où l'amour et l'innocence habitent le même cœur. Elle m'avoit

éloigné. Tout me rappeloit à elle: il y fallut revenir. Ce retour

fixa ma destinée, et longtemps encore avant de la posséder je ne

vivois plus qu'en elle et pour elle. Ah! si j'avois suffi à son cœur

comme elle suffisoit au mien! quels paisibles et délicieux jours nous

eussions coulés ensemble! Nous en avons passé de tels, mais qu'ils ont

été courts et rapides, et quel destin les a suivis! Il n'y a pas de

jour où je ne me rappelle avec joie et attendrissement cet unique et

court temps de ma vie où je fus moi pleinement, sans mélange et sans

obstacle, et où je puis véritablement dire avoir vécu. Je puis dire

à peu près comme ce préfet du prétoire qui, disgracié sous

Vespasien, s'en alla finir paisiblement ses jours à la campagne: «J'ai

passé soixante et dix ans sur la terre, et j'en ai vécu sept.» Sans

ce court mais précieux espace, je serois resté peut-être incertain

sur moi: car, tout le reste de ma vie, facile et sans résistance, j'ai

été tellement agité, ballotté, tiraillé par les passions d'autrui,

que, presque passif dans une vie aussi orageuse, j'aurois peine à

démêler ce qu'il y a du mien dans ma propre conduite, tant la dure

nécessité n'a cessé de s'appesantir sur moi. Mais, durant ce petit

nombre d'années, aimé d'une femme pleine de complaisance et de

douceur, je fis ce que je voulois faire, je fus ce que je voulois être,

et, par l'emploi que je fis de mes loisirs, aidé de ses leçons et de

son exemple, je sus donner à mon âme encore simple et neuve la forme

qui lui convenoit davantage et qu'elle a gardée toujours. Le goût de

la solitude et de la contemplation naquit dans mon cœur avec les

sentimens expansifs et tendres faits pour être son aliment. Le tumulte

et le bruit les resserrent et les étouffent; le calme et la paix les

raniment et les exaltent. J'ai besoin de me recueillir pour aimer.

J'engageai maman à vivre à la campagne. Une maison isolée, au

penchant d'un vallon, fut notre asile, et c'est là que, dans l'espace

de quatre ou cinq ans, j'ai joui d'un siècle de vie et d'un bonheur pur

et plein, qui couvre de son charme tout ce que mon sort présent a

d'affreux. J'avois besoin d'une amie selon mon cœur, je la possédois.

J'avois désiré la campagne, je l'avois obtenue. Je ne pouvois souffrir

l'assujettissement, j'étois parfaitement libre, et mieux que libre:

car, assujetti par mes seuls attachemens, je ne faisois que ce que je

voulois faire. Tout mon temps étoit rempli par des soins affectueux, ou

par des occupations champêtres. Je ne désirois rien que la

continuation d'un état si doux; ma seule peine étoit la crainte qu'il

ne durât pas longtemps, et cette crainte, née de la gêne de notre

situation, n'étoit pas sans fondement. Dès lors je songeai à me

donner en même temps des diversions sur cette inquiétude, et des

ressources pour en prévenir l'effet. Je pensai qu'une provision de

talens étoit la plus sûre ressource contre la misère, et je résolus

d'employer mes loisirs à me mettre en état, s'il étoit possible, de

rendre un jour à la meilleure des femmes l'assistance que j'en avois

reçue. . . .

[Figure 22]

[Figure 23]

SOMMAIRES

DES PROMENADES

PREMIÈRE PROMENADE.--Rousseau se regarde comme isolé sur la terre.--Il

écrit ses Promenades pour servir de suite à ses Confessions.--Il n'a

pas, pour ses Rêveries, les mêmes inquiétudes qu'il a eues pour ses

Dialogues et ses premières Confessions.

SECONDE PROMENADE.--Rousseau s'aperçoit que ses forces l'abandonnent

peu à peu.--Il fait une chute à Ménilmontant.--Détails de cet

accident funeste.--Cris et effroi de sa femme à son arrivée chez

lui.--Il reçoit plusieurs visites d'une dame.--Ses ennemis répandent

le bruit de sa mort à la cour et à la ville.--On veut ouvrir une

souscription pour l'impression de ses manuscrits.

TROISIÈME PROMENADE.--L'étude d'un vieillard est d'apprendre à

mourir.--Tableau de la philosophie moderne.--Famille de Rousseau; son

enfance, sa réforme, ses règles de conduite et de foi.

Les Rêveries du Promeneur Solitaire Ouvrage faisant suite aux Confessions · 第 9 / 10 段