Dans tous les maux qui nous arrivent nous regardons plus à l'intention

qu'à l'effet: une tuile qui tombe d'un toit peut nous blesser

davantage, mais ne nous navre pas tant qu'une pierre lancée à dessein

par une main malveillante; le coup porte à faux quelquefois, mais

l'intention ne manque jamais son atteinte. La douleur matérielle est ce

qu'on sent le moins dans les atteintes de la fortune; et, quand les

infortunés ne savent à qui s'en prendre de leurs malheurs, ils s'en

prennent à la destinée qu'ils personnifient et à laquelle ils

prêtent des yeux et une intelligence pour les tourmenter à dessein:

c'est ainsi qu'un joueur, dépité par ses pertes, se met en fureur sans

savoir contre qui; il imagine un sort qui s'acharne à dessein sur lui

pour le tourmenter, et, trouvant un aliment à sa colère, il s'anime et

s'enflamme contre l'ennemi qu'il s'est créé. L'homme sage, qui ne voit

dans tous les malheurs qui lui arrivent que les coups de l'aveugle

nécessité, n'a point ces agitations insensées; il crie dans sa

douleur, mais sans emportement, sans colère; il ne sent du mal dont il

est la proie que l'atteinte matérielle, et les coups qu'il reçoit ont

beau blesser sa personne, pas un n'arrive jusqu'à son cœur.

C'est beaucoup que d'en être venu là, mais ce n'est pas tout, si l'on

s'arrête; c'est bien avoir coupé le mal, mais c'est avoir laissé la

racine: car cette racine n'est pas dans les êtres qui nous sont

étrangers, elle est en nous-mêmes, et c'est là qu'il faut travailler

pour l'arracher tout à fait. Voilà ce que je sentis parfaitement dès

que je commençai de revenir à moi: ma raison ne me montrant

qu'absurdités dans toutes les explications que je cherchois à donner

à ce qui m'arrive, je compris que les causes, les instrumens, les

moyens de tout cela, m'étant inconnus et inexplicables, dévoient être

nuis pour moi; que je devois regarder tous les détails de ma destinée

comme autant d'actes d'une pure fatalité, où je ne devois supposer ni

direction, ni intention, ni cause morale; qu'il falloit m'y soumettre

sans raisonner et sans regimber, parce que cela étoit inutile; que,

tout ce que j'avois à faire encore sur la terre étant de m'y regarder

comme un être purement passif, je ne devois point user à résister

inutilement à ma destinée la force qui me restoit pour la supporter.

Voilà ce que je me disois; ma raison, mon cœur y acquiesçoient, et

néanmoins je sentois ce cœur murmurer encore. D'où venoit ce murmure?

Je le cherchai, je le trouvai; il venoit de l'amour-propre, qui, après

s'être indigné contre les hommes, se soulevoit encore contre la

raison.

Cette découverte n'étoit pas si facile à faire qu'on pourroit croire,

car un innocent persécuté prend longtemps pour un pur amour de la

justice l'orgueil de son petit individu; mais aussi la véritable

source, une fois bien connue, est facile à tarir, ou du moins à

détourner. L'estime de soi-même est le plus grand mobile des âmes

fières; l'amour-propre, fertile en illusions, se déguise et se fait

prendre pour cette estime; mais, quand la fraude enfin se découvre et

que l'amour-propre ne peut plus se cacher, dès lors il n'est plus à

craindre, et, quoiqu'on l'étouffe avec peine, on le subjugue au moins

aisément.

Je n'eus jamais beaucoup de pente à l'amour-propre; mais cette passion

factice s'étoit exaltée en moi dans le monde, et surtout quand je fus

auteur: j'en avois peut-être encore moins qu'un autre, mais j'en avois

prodigieusement. Les terribles leçons que j'ai reçues l'ont bientôt

renfermé dans ses premières bornes: il commença par se révolter

contre l'injustice, mais il a fini par la dédaigner; en se repliant sur

mon âme, en coupant les relations extérieures qui le rendent exigeant,

en renonçant aux comparaisons, aux préférences, il s'est contenté

que je fusse bon pour moi. Alors, redevenant amour de moi-même, il est

rentré dans l'ordre de la nature, et m'a délivré du joug de

l'opinion.

Dès lors j'ai retrouvé la paix de l'âme et presque la félicité:

car, dans quelque situation qu'on se trouve, ce n'est que par lui qu'on

est constamment malheureux. Quand il se tait et que la raison parle,

elle nous console enfin de tous les maux qu'il n'a pas dépendu nous

d'éviter; elle les anéantit même autant qu'ils n'agissent pas

immédiatement sur nous: car on est sûr alors d'éviter leurs plus

poignantes atteintes en cessant de s'en occuper. Ils ne sont rien pour

celui qui n'y pense pas: les offenses, les vengeances, les passe-droits,

les outrages, les injustices, ne sont rien pour celui qui ne voit dans

les maux qu'il endure que le mal même et non pas l'intention, pour

celui dont la place ne dépend pas dans sa propre estime de celle qu'il

plaît aux autres de lui accorder. De quelque façon que les hommes

veuillent me voir, ils ne sauroient changer mon être; et, malgré leur

puissance et malgré toutes leurs sourdes intrigues, je continuerai,

quoi qu'ils fassent, d'être en dépit d'eux ce que je suis. Il est vrai

que leurs dispositions à mon égard influent sur ma situation réelle:

la barrière qu'ils ont mise entre eux et moi m'ôte toute ressource de

subsistance et d'assistance dans ma vieillesse et mes besoins. Elle me

rend l'argent même inutile, puisqu'il ne peut me procurer les services

qui me sont nécessaires: il n'y a plus ni commerce, ni secours

réciproque, ni correspondance entre eux et moi. Seul au milieu d'eux,

je n'ai que moi seul pour ressource, et cette ressource est bien foible

à mon âge et dans l'état où je suis. Ces maux sont grands; mais ils

ont perdu sur moi toute leur force depuis que j'ai su les supporter sans

m'en irriter. Les points où le vrai besoin se fait sentir sont toujours

rares: la prévoyance et l'imagination les multiplient, et c'est par

cette continuité de sentimens qu'on s'inquiète et qu'on se rend

malheureux. Pour moi, j'ai beau savoir que je souffrirai demain, il me

suffit de ne pas souffrir aujourd'hui pour être tranquille; je ne

m'affecte point du mal que je prévois, mais seulement de celui que je

sens, et cela le réduit à très peu de chose. Seul, malade et

délaissé dans mon lit, j'y peux mourir d'indigence, de froid et de

faim, sans que personne s'en mette en peine. Mais qu'importe, si je ne

m'en mets pas en peine moi-même, et si je m'affecte aussi peu que les

autres de mon destin, quel qu'il soit? N'est-ce rien, surtout à mon

âge, que d'avoir appris à voir la vie et la mort, la maladie et la

santé, la richesse et la misère, la gloire et la diffamation, avec la

même indifférence? Tous les autres vieillards s'inquiètent de tout,

moi, je ne m'inquiète de rien; quoi qu'il puisse arriver, tout m'est

indifférent; et cette indifférence n'est pas l'ouvrage de ma sagesse,

elle est celui de mes ennemis, et devient une compensation des maux

qu'ils me font. En me rendant insensible à l'adversité, ils m'ont fait

plus de bien que s'ils m'eussent épargné ses atteintes; en ne

l'éprouvant pas je pouvois toujours la craindre, au lieu qu'en la

subjuguant je ne la crains plus.

Cette disposition me livre, au milieu des traverses de ma vie, à

l'incurie de mon naturel, presque aussi pleinement que si je vivois dans

la plus complète prospérité: hors les courts momens où je suis

rappelé par la présence des objets aux plus douloureuses inquiétudes,

tout le reste du temps, livré par mes penchans aux affections qui

m'attirent, mon cœur se nourrit encore des sentimens pour lesquels il

étoit né, et j'en jouis avec les êtres imaginaires qui les produisent

et qui les partagent, comme si ces êtres existoient réellement: ils

existent pour moi qui les ai créés, et je ne crains ni qu'ils me

trahissent ni qu'ils m'abandonnent; ils dureront autant que mes malheurs

mêmes, et suffiront pour me les faire oublier.

Tout me ramène à la vie heureuse et douce pour laquelle j'étois né:

je passe les trois quarts de ma vie ou occupé d'objets instructifs et

même agréables auxquels je livre avec délices mon esprit et mes sens,

ou avec les enfans de mes fantaisies que j'ai créés selon mon cœur,

et dont le commerce en nourrit les sentimens, ou avec moi seul, content

de moi-même, et déjà plein du bonheur que je sens m'être dû. En

tout ceci l'amour de moi-même fait toute l'œuvre, l'amour-propre n'y

entre pour rien. Il n'en est pas ainsi des tristes momens que je passe

encore au milieu des hommes, jouet de leurs caresses traîtresses, de

leurs complimens ampoulés et dérisoires, de leur mielleuse malignité:

de quelque façon que je m'y sois pu prendre, l'amour-propre alors fait

son jeu. La haine et l'animosité, que je vois dans leurs cœurs à

travers cette grossière enveloppe, déchirent le mien de douleur, et

l'idée d'être ainsi sottement pris pour dupe ajoute encore à cette

douleur un dépit très puéril, fruit d'un sot amour-propre dont je

sens toute la bêtise, mais que je ne puis subjuguer. Les efforts que

j'ai faits pour m'aguerrir à ces regards insultans et moqueurs sont

incroyables: cent fois j'ai passé par les promenades publiques et par

les lieux les plus fréquentés, dans l'unique dessein de m'exercer à

ces cruelles luttes; non seulement je n'y ai pu parvenir, mais je n'ai

même rien avancé, et tous mes pénibles mais vains efforts m'ont

laissé tout aussi facile à troubler, à navrer et à indigner

qu'auparavant.

Dominé par mes sens, quoi que je puisse faire, je n'ai jamais su

résister à leurs impressions, et, tant que l'objet agit sur eux, mon

cœur ne cesse d'en être affecté; mais ces affections passagères ne

durent qu'autant que la sensation qui les cause. La présence de l'homme

haineux m'affecte violemment; mais, sitôt qu'il disparoît,

l'impression cesse: à l'instant que je ne le vois plus, je n'y pense

plus. J'ai beau savoir qu'il va s'occuper de moi, je ne saurois

m'occuper de lui; le mal que je ne sens point actuellement ne m'affecte

en aucune sorte; le persécuteur que je ne vois point est nul pour moi.

Je sens l'avantage que cette position donne à ceux qui disposent de ma

destinée. Qu'ils en disposent donc tout à leur aise; j'aime encore

mieux qu'ils me tourmentent sans résistance que d'être forcé de

penser à eux pour me garantir de leurs coups.

Cette action de mes sens sur mon cœur fait le seul tourment de ma vie.

Les lieux où je ne vois personne je ne pense plus à ma destinée; je

ne la sens plus, je ne souffre plus, je suis heureux et content sans

diversion, sans obstacle. Mais j'échappe rarement à quelque atteinte

sensible; et, lorsque j'y pense le moins, un geste, un regard sinistre

que j'aperçois, un mot envenimé que j'entends, un malveillant que je

rencontre, suffit pour me bouleverser: tout ce que je puis faire en

pareil cas est d'oublier bien vite et de fuir; le trouble de mon cœur

disparoît avec l'objet qui l'a causé, et je rentre dans le calme

aussitôt que je suis seul; ou, si quelque chose m'inquiète, c'est la

crainte de rencontrer sur mon passage quelque nouveau sujet de douleur.

C'est là ma seule peine; mais elle suffit pour altérer mon bonheur. Je

loge au milieu de Paris: en sortant de chez moi je soupire après la

campagne et la solitude; mais il faut l'aller chercher si loin qu'avant

de pouvoir respirer à mon aise je trouve en mon chemin mille objets qui

me serrent le cœur, et la moitié de la journée se passe en angoisses

avant que j'aie atteint l'asile que je vais chercher. Heureux du moins

quand on me laisse achever ma route! Le moment où j'échappe au

cortège des méchans est délicieux, et, sitôt que je me vois sous les

arbres, au milieu de la verdure, je crois me voir dans le paradis

terrestre, et je goûte un plaisir interne aussi vif que si j'étois le

plus heureux des mortels.

Je me souviens parfaitement que, durant mes courtes prospérités, ces

mêmes promenades solitaires, qui me sont aujourd'hui si délicieuses,

m'étoient insipides et ennuyeuses: quand j'étois chez quelqu'un à la

campagne, le besoin de faire de l'exercice et de respirer le grand air

me faisoit souvent sortir seul, et, m'échappant comme un voleur, je

m'allois promener dans le parc ou dans la campagne; mais, loin d'y

trouver le calme heureux que j'y goûte aujourd'hui, j'y portois

l'agitation des vaines idées qui m'avoient occupé dans le salon, le

souvenir de la compagnie que j'y avois laissée m'y suivoit. Dans la

solitude, les vapeurs de l'amour-propre et le tumulte du monde

ternissoient à mes yeux la fraîcheur des bosquets, et troubloient la

paix de la retraite: j'avois beau fuir au fond des bois, une foule

importune m'y suivoit partout et voiloit pour moi toute la nature. Ce

n'est qu'après m'être détaché des passions sociales et de leur

triste cortège que je l'ai retrouvée avec tous ses charmes.

Convaincu de l'impossibilité de contenir ces premiers mouvemens

involontaires, j'ai cessé tous mes efforts pour cela: je laisse, à

chaque atteinte, mon sang s'allumer, la colère et l'indignation

s'emparer de mes sens; je cède à la nature cette première explosion

que toutes mes forces ne pourroient arrêter ni suspendre. Je tâche

seulement d'en arrêter les suites avant qu'elle ait produit aucun

effet. Les yeux étincelans, le feu du visage, le tremblement des

membres, les suffocantes palpitations, tout cela tient au seul physique,

et le raisonnement n'y peut rien. Mais, après avoir laissé faire au

naturel sa première explosion, l'on peut redevenir son propre maître

en reprenant peu à peu ses sens: c'est ce que j'ai tâché de faire

longtemps sans succès, mais enfin plus heureusement; et, cessant

d'employer ma force en vaine résistance, j'attends le moment de vaincre

en laissant agir ma raison, car elle ne me parle que quand elle peut se

faire écouter. Eh! que dis-je, hélas! ma raison? J'aurois grand tort

encore de lui faire l'honneur de ce triomphe, car elle n'y a guère de

part: tout vient également d'un tempérament versatile qu'un vent

impétueux agite, mais qui rentre dans le calme à l'instant que le vent

ne souffle plus; c'est mon naturel ardent qui m'agite, c'est mon naturel

indolent qui m'apaise. Je cède à toutes les impulsions présentes;

tout choc me donne un mouvement vif et court; sitôt qu'il n'y a plus de

choc, le mouvement cesse, rien de communiqué ne peut se prolonger en

moi. Tous les événemens de la fortune, toutes les machines des hommes,

ont peu de prise sur un homme ainsi constitué; pour m'affecter de

peines durables, il faudroit que l'impression se renouvelât à chaque

instant: car les intervalles, quelque courts qu'ils soient, suffisent

pour me rendre à moi-même. Je suis ce qu'il plaît aux hommes tant

qu'ils peuvent agir sur mes sens; mais, au premier instant de relâche,

je redeviens ce que la nature a voulu: c'est là, quoi qu'on puisse

faire, mon état le plus constant, et celui par lequel, en dépit de la

destinée, je goûte un bonheur pour lequel je me sens constitué. J'ai

décrit cet état dans une de mes rêveries. Il me convient si bien que

je ne désire autre chose que sa durée, et ne crains que de le voir

troublé. Le mal que m'ont fait les hommes ne me touche en aucune sorte:

la crainte seule de celui qu'ils peuvent me faire encore est capable de

m'agiter; mais, certain qu'ils n'ont plus de nouvelle prise par laquelle

ils puissent m'affecter d'un sentiment permanent, je me ris de toutes

leurs trames, et je jouis de moi-même en dépit d'eux.

[Figure 18]

[Figure 19]

NEUVIÈME PROMENADE

Le bonheur est un état permanent qui ne semble pas fait ici-bas pour

l'homme: tout est sur la terre dans un flux continuel qui ne permet à

rien d'y prendre une forme constante. Tout change autour de nous: nous

changeons nous-mêmes, et nul ne peut s'assurer qu'il aimera demain ce

qu'il aime aujourd'hui; ainsi tous nos projets de félicité pour cette

vie sont des chimères. Profitons du contentement d'esprit quand il

vient, gardons-nous de l'éloigner par notre faute; mais ne faisons pas

des projets pour l'enchaîner, car ces projets-là sont de pures folies:

j'ai peu vu d'hommes heureux, peut-être point; mais j'ai souvent vu des

cœurs contens, et de tous les objets qui m'ont frappé, c'est celui qui

m'a le plus contenté moi-même. Je crois que c'est une suite naturelle

du pouvoir des sensations sur mes sentimens internes. Le bonheur n'a

point d'enseigne extérieure: pour le connoître, il faudroit lire dans

le cœur de l'homme heureux; mais le contentement se lit dans les yeux,

dans le maintien, dans l'accent, dans la démarche, et semble se

communiquer à celui qui l'aperçoit. Est-il une jouissance plus douce

que de voir un peuple entier se livrer à la joie un jour de fête, et

tous les cœurs s'épanouir aux rayons expansifs du plaisir qui passe

rapidement, mais vivement, à travers les nuages de la vie?. . . . . . .

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Il y a trois jours que M. P. vint, avec un empressement extraordinaire,

me montrer l'_Éloge de madame Geoffrin_ par M. d'Alembert. La lecture

fut précédée de longs et grands éclats de rire sur le ridicule

néologisme de cette pièce et sur les badins jeux de mots dont il la

disoit remplie: il commença de lire en riant toujours. Je l'écoutois

d'un sérieux qui le calma, et, voyant que je ne l'imitois point, il

cessa enfin de rire. L'article le plus long et le plus recherché de

cette pièce rouloit sur le plaisir que prenoit Mme Geoffrin à voir les

enfans et à les faire causer: l'auteur tiroit avec raison de cette

disposition une preuve de bon naturel; mais il ne s'arrêtoit pas là,

et il accusoit décidément de mauvais naturel et de méchanceté tous

ceux qui n'avoient pas le même goût, au point de dire que, si l'on

interrogeoit là-dessus ceux qu'on mène au gibet ou à la roue, tous

conviendroient qu'ils n'avoient pas aimé les enfans. Ces assertions

faisoient un effet singulier dans la place où elles étoient. Supposant

tout cela vrai, étoit-ce là l'occasion de le dire? et falloit-il

souiller l'éloge d'une femme estimable des images de supplice et de

malfaiteurs? Je compris aisément le motif de cette affectation vilaine;

et, quand M. P. eut fini de lire, en relevant ce qui m'avoit paru bien

dans l'éloge, j'ajoutai que l'auteur, en l'écrivant, avoit dans le

cœur moins d'amitié que de haine.

Le lendemain, le temps étant assez beau, quoique froid, j'allai faire

une course jusqu'à l'École militaire, comptant d'y trouver des mousses

en pleine fleur: en allant je rêvois sur la visite de la veille et sur

l'écrit de M. d'Alembert, où je pensois bien que le placage

épisodique n'avoit pas été mis sans dessein, et la seule affectation

de m'apporter cette brochure, à moi à qui l'on cache tout, m'apprenoit

assez quel en étoit l'objet. J'avois mis mes enfans aux

Enfans-Trouvés: c'en étoit assez pour m'avoir travesti en père

dénaturé, et de là, en étendant et caressant cette idée, on en

avoit peu à peu tiré la conséquence évidente que je haïssois les

enfans; en suivant par la pensée la chaîne de ces gradations,

j'admirois avec quel art l'industrie humaine sait changer les choses du

blanc au noir: car je ne crois pas que jamais homme ait plus aimé que

moi à voir de petits bambins folâtrer et jouer ensemble; et souvent,

dans la rue et aux promenades, je m'arrête à regarder leur

espièglerie et leurs petits jeux avec un intérêt que je ne vois

partager à personne. Le jour même où vint M. P., une heure avant sa

visite, j'avois eu celle des deux petits du Soussoi, les plus jeunes

enfans de mon hôte, dont l'aîné peut avoir sept ans: ils étoient

venus m'embrasser de si bon cœur, et je leur avois rendu si tendrement

leurs caresses, que, malgré la disparité des âges, ils avoient paru

se plaire avec moi sincèrement; et, pour moi, j'étois transporté

d'aise de voir que ma vieille figure ne les avoit pas rebutés; le cadet

même paroissoit venir à moi si volontiers que, plus enfant qu'eux, je

me sentois attacher à lui déjà par préférence, et je le vis partir

avec autant de regret que s'il m'eût appartenu.

Je comprends que le reproche d'avoir mis mes enfans aux Enfans-Trouvés

a facilement dégénéré, avec un peu de tournure, en celui d'être un

père dénaturé et de haïr les enfans; cependant il est sûr que c'est

la crainte d'une destinée pour eux mille fois pire, et presque

inévitable par toute autre voie, qui m'a le plus déterminé dans cette

démarche. Plus indifférent sur ce qu'ils deviendroient, et hors

d'état de les élever moi-même, il auroit fallu, dans ma situation,

les laisser élever par leur mère, qui les auroit gâtés, et par sa

famille, qui en auroit fait des monstres. Je frémis encore d'y penser:

ce que Mahomet fit de Séide n'est rien auprès de ce qu'on auroit fait

d'eux à mon égard, et les pièges qu'on m'a tendus là-dessus dans la

suite me confirment assez que le projet en avoit été formé. A la

vérité j'étois bien éloigné de prévoir alors ces trames atroces;

mais je savois que l'éducation pour eux la moins périlleuse étoit

celle des Enfans-Trouvés, et je les y mis. Je le ferois encore, avec

bien moins de doute aussi, si la chose étoit à faire, et je sais bien

que nul père n'est plus tendre que je l'aurois été pour eux, pour peu

que l'habitude eût aidé la nature.

Si j'ai fait quelque progrès dans la connoissance du cœur humain,

c'est le plaisir que j'avois à voir et observer les enfans qui m'a valu

cette connoissance. Ce même plaisir dans ma jeunesse y a mis une

espèce d'obstacle, car je jouois avec les enfans si gaiement et de si

bon cœur que je ne songeois guère à les étudier. Mais, quand en

vieillissant j'ai vu que ma figure caduque les inquiétoit, je me suis

abstenu de les importuner; j'ai mieux aimé me priver d'un plaisir que

de troubler leur joie; et, content alors de me satisfaire en regardant

leurs jeux et tous leurs petits manèges, j'ai trouvé le dédommagement

de mon sacrifice dans les lumières que ces observations m'ont fait

acquérir sur les premiers et vrais mouvemens de la nature, auxquels

tous nos savans ne connoissent rien. J'ai consigné dans mes écrits la

preuve que je m'étois occupé de cette recherche trop soigneusement

pour ne l'avoir pas faite avec plaisir; et ce seroit assurément la

chose du monde la plus incroyable que l'_Héloïse_ et l'_Émile_

fussent l'ouvrage d'un homme qui n'aimoit pas les enfans.

Je n'eus jamais ni présence d'esprit, ni facilité de parler; mais,

depuis mes malheurs, ma langue et ma tête se sont de plus en plus

embarrassées: l'idée et le mot propre m'échappent également, et rien

n'exige un meilleur discernement et un choix d'expressions plus juste

que les propos qu'on tient aux enfans. Ce qui augmente encore en moi cet

embarras est l'attention des écoutans, les interprétations et le poids

qu'ils donnent à tout ce qui part d'un homme qui, ayant écrit

expressément pour les enfans, est supposé ne devoir leur parler que

par oracles: cette gêne extrême, et l'inaptitude que je me sens, me

trouble, me déconcerte, et je serois bien plus à mon aise devant un

monarque d'Asie que devant un bambin qu'il faut faire babiller.

Un autre inconvénient me tient maintenant plus éloigné d'eux, et,

depuis mes malheurs, je les vois toujours avec le même plaisir, mais je

n'ai plus avec eux la même familiarité. Les enfans n'aiment pas la

vieillesse: l'aspect de la nature défaillante est hideux à leurs yeux;

leur répugnance que j'aperçois me navre, et j'aime mieux m'abstenir de

les caresser que de leur donner de la gêne ou du dégoût. Ce motif,

qui n'agit que sur les âmes vraiment aimantes, est nul pour tous nos

docteurs et doctoresses. Mme Geoffrin s'embarrassoit fort peu que les

enfans eussent du plaisir avec elle pourvu qu'elle en eût avec eux;

mais, pour moi, ce plaisir est pis que nul; il est négatif quand il

n'est pas partagé; et je ne suis plus dans la situation ni dans l'âge

où je voyois le petit cœur d'un enfant s'épanouir avec le mien. Si

cela pouvoit m'arriver encore, ce plaisir, devenu plus rare, n'en seroit

pour moi que plus vif: je l'éprouvois bien l'autre matin par celui que

je prenois à caresser les petits du Soussoi, non seulement parce que la

bonne qui les conduisoit ne m'en imposoit pas beaucoup et que je sentois

moins le besoin de m'écouter devant elle, mais encore parce que l'air

jovial avec lequel ils m'abordèrent ne les quitta point, et qu'ils ne

parurent ni se déplaire ni s'ennuyer de moi.

Oh! si j'avois encore quelques momens de pures caresses qui vinssent du

cœur, ne fût-ce que d'un enfant encore en jaquette, si je pouvois voir

encore dans quelques yeux la joie et le contentement d'être avec moi,

de combien de maux et de peines ne me dédommageroient pas ces courts

mais doux épanchemens de mon cœur! Ah! je ne serois pas obligé de

chercher parmi les animaux le regard de la bienveillance, qui m'est

désormais refusé parmi les humains. J'en puis juger sur bien peu

d'exemples, mais toujours chers à mon souvenir: en voici un qu'en tout

autre état j'aurois oublié presque, et dont l'impression qu'il a faite

sur moi peint bien toute ma misère.

Les Rêveries du Promeneur Solitaire Ouvrage faisant suite aux Confessions · 第 8 / 10 段