encore mieux d'être étudié; mais enfin cette étude n'a-t-elle pas
aussi ses difficultés, ses embarras, ses dégoûts et ses peines,
surtout pour un solitaire qui n'a, ni dans ses jeux ni dans ses travaux,
d'assistance à espérer de personne? Comment observer, disséquer,
étudier, connoître les oiseaux dans les airs, les poissons dans les
eaux, les quadrupèdes plus légers que le vent, plus forts que l'homme,
et qui ne sont pas plus disposés à venir s'offrir à mes recherches
que moi de courir après eux pour les y soumettre de force? J'aurois
donc pour ressource des escargots, des vers, des mouches; et je
passerois ma vie à me mettre hors d'haleine pour courir après des
papillons, à empaler de pauvres insectes, à disséquer des souris
quand j'en pourrois prendre, ou les charognes des bêtes que par hasard
je trouverois mortes. L'étude des animaux n'est rien sans l'anatomie;
c'est par elle qu'on apprend à les classer, à distinguer les genres,
les espèces. Pour les étudier par leurs mœurs, par leurs caractères,
il faudroit avoir des volières, des viviers, des ménageries; il
faudroit les contraindre, en quelque manière que ce pût être, à
rester rassemblés autour de moi; je n'ai ni le goût ni les moyens de
les tenir en captivité, ni l'agilité nécessaire pour les suivre dans
leurs allures quand ils sont en liberté. Il faudra donc les étudier
morts, les déchirer, les désosser, fouiller à loisir dans leurs
entrailles palpitantes! Quel appareil affreux qu'un amphithéâtre
anatomique! des cadavres puans, de baveuses et livides chairs, du sang,
des intestins dégoûtans, des squelettes affreux, des vapeurs
pestilentielles! Ce n'est pas là, sur ma parole, que Jean-Jacques ira
chercher ses amusemens.
Brillantes fleurs, émail des prés, ombrages frais, ruisseaux,
bosquets, verdure, venez purifier mon imagination salie par tous ces
hideux objets. Mon âme, morte à tous les grands mouvemens, ne peut
plus s'affecter que par des objets sensibles; je n'ai plus que des
sensations, et ce n'est plus que par elles que la peine ou le plaisir
peuvent m'atteindre ici-bas. Attiré par les rians objets qui
m'entourent, je les considère, je les contemple, je les compare,
j'apprends enfin à les classer, et me voilà tout d'un coup aussi
botaniste qu'a besoin de l'être celui qui ne veut étudier la nature
que pour trouver sans cesse de nouvelles raisons de l'aimer.
Je ne cherche point à m'instruire: il est trop tard. D'ailleurs je n'ai
jamais vu que tant de science contribuât au bonheur de la vie; mais je
cherche à me donner des amusemens doux et simples que je puisse goûter
sans peine, et qui me distraient de mes malheurs. Je n'ai ni dépense à
faire, ni peine à prendre pour errer nonchalamment d'herbe en herbe, de
plante en plante, pour les examiner, pour comparer leurs divers
caractères, pour marquer leurs rapports et leurs différences, enfin
pour observer l'organisation végétale de manière à suivre la marche
et le jeu de ces machines vivantes, à chercher quelquefois avec succès
leurs lois générales, la raison et la fin de leurs structures
diverses, et à me livrer aux charmes de l'admiration reconnaissante
pour la main qui me fait jouir de tout cela.
Les plantes semblent avoir été semées avec profusion sur la terre,
comme les étoiles dans le ciel, pour inviter l'homme, par l'attrait du
plaisir et de la curiosité, à l'étude de la nature; mais les astres
sont placés loin de nous; il faut des connoissances préliminaires, des
instrumens, des machines, de bien longues échelles pour les atteindre
et les rapprocher à notre portée. Les plantes y sont naturellement;
elles naissent sous nos pieds, et dans nos mains pour ainsi dire, et, si
la petitesse de leurs parties essentielles les dérobe quelquefois à la
simple vue, les instrumens qui les y rendent sont d'un beaucoup plus
facile usage que ceux de l'astronomie. La botanique est l'étude d'un
oisif et paresseux solitaire: une pointe et une loupe sont tout
l'appareil dont il a besoin pour les observer. Il se promène, il erre
librement d'un objet à l'autre, il fait la revue de chaque fleur avec
intérêt et curiosité; et, sitôt qu'il commence à saisir les lois de
leur structure, il goûte à les observer un plaisir sans peine, aussi
vif que s'il lui en coûtoit beaucoup. Il y a dans cette oiseuse
occupation un charme qu'on ne sent que dans le plein calme des passions,
mais qui suffit seul alors pour rendre la vie heureuse et douce; mais,
sitôt qu'on y mêle un motif d'intérêt ou de vanité, soit pour
remplir des places ou pour faire des livres, sitôt qu'on ne veut
apprendre que pour instruire, qu'on n'herborise que pour devenir auteur
ou professeur, tout ce doux charme s'évanouit, on ne voit plus dans les
plantes que des instrumens de nos passions, on ne trouve plus aucun vrai
plaisir dans leur étude, on ne veut plus savoir, mais montrer qu'on
sait, et dans les bois on n'est que sur le théâtre du monde, occupé
du soin de s'y faire admirer; ou bien, se bornant à la botanique de
cabinet et de jardin tout au plus, au lieu d'observer les végétaux
dans la nature, on ne s'occupe que de systèmes et de méthodes;
matière éternelle de dispute, qui ne fait pas connoître une plante de
plus, et ne jette aucune véritable lumière sur l'histoire naturelle et
le règne végétal. De là les haines, les jalousies, que la
concurrence de célébrité excite chez les botanistes auteurs autant et
plus que chez les autres savans. En dénaturant cette aimable étude,
ils la transplantent au milieu des villes et des académies, où elle ne
dégénère pas moins que les plantes exotiques dans les jardins des
curieux.
Des dispositions bien différentes ont fait pour moi de cette étude une
espèce de passion qui remplit le vide de toutes celles que je n'ai
plus. Je gravis les rochers, les montagnes, je m'enfonce dans les
vallons, dans les bois, pour me dérober, autant qu'il est possible, au
souvenir des hommes et aux atteintes des médians. Il me semble que sous
les ombrages d'une forêt je suis oublié, libre et paisible, comme si
je n'avois plus d'ennemis, ou que le feuillage des bois dût me garantir
de leurs atteintes comme il les éloigne de mon souvenir, et je
m'imagine, dans ma bêtise, qu'en ne pensant point à eux ils ne
penseront point à moi. Je trouve une si grande douceur dans cette
illusion que je m'y livrerois tout entier si ma situation, ma foiblesse
et mes besoins me le permettoient. Plus la solitude où je vis alors est
profonde, plus il faut que quelque objet en remplisse le vide, et ceux
que mon imagination me refuse ou que ma mémoire repousse sont
suppléés par les productions spontanées que la terre non forcée par
les hommes offre à mes yeux de toutes parts. Le plaisir d'aller dans un
désert chercher de nouvelles plantes couvre celui d'échapper à mes
persécuteurs; et, parvenu dans des lieux où je ne vois nulles traces
d'hommes, je respire plus à mon aise, comme dans un asile où leur
haine ne me poursuit plus.
Je me rappellerai toute ma vie une herborisation que je fis un jour du
côté de la Robaila, montagne du justicier Clerc. J'étois seul, je
m'enfonçai dans les anfractuosités de la montagne; et, de bois en
bois, de roche en roche, je parvins à un réduit si caché que je n'ai
vu de ma vie un aspect plus sauvage. De noirs sapins entremêlés de
hêtres prodigieux, dont plusieurs tombés de vieillesse et entrelacés
les uns dans les autres, fermoient ce réduit de barrières
impénétrables; quelques intervalles que laissoit cette sombre enceinte
n'offroient au delà que des roches coupées à pic, et d'horribles
précipices que je n'osois regarder qu'en me couchant sur le ventre. Le
duc, la chevêche et l'orfraie faisoient entendre leurs cris dans les
fentes de la montagne; quelques petits oiseaux rares, mais familiers,
tempéroient cependant l'horreur de cette solitude; là, je trouvai la
dentaire _heptaphyllos_, le _cyclamen_, le _nidus avis_, le grand
_laserpitium_, et quelques autres plantes qui me charmèrent et
m'amusèrent longtemps; mais, insensiblement dominé par la forte
impression des objets, j'oubliai la botanique et les plantes, je m'assis
sur des oreillers de _lycopodium_ et de mousses, et je me mis à rêver
plus à mon aise, en pensant que j'étois là dans un refuge ignoré de
tout l'univers, où les persécuteurs ne me déterreroient pas. Un
mouvement d'orgueil se mêla bientôt à cette rêverie. Je me comparois
à ces grands voyageurs qui découvrent une île déserte, et je me
disois avec complaisance: «Sans doute je suis le premier mortel qui ait
pénétré jusqu'ici.» Je me regardois presque comme un autre Colomb.
Tandis que je me pavanois dans cette idée, j'entendis peu loin de moi
un certain cliquetis que je crus reconnoître; j'écoute: le même bruit
se répète et se multiplie. Surpris et curieux, je me lève, je perce
à travers un fourré de broussailles du côté d'où venoit le bruit,
et dans une combe, à vingt pas du lieu même où je croyois être
parvenu le premier, j'aperçois une manufacture de bas.
Je ne saurois exprimer l'agitation confuse et contradictoire que je
sentis dans mon cœur à cette découverte. Mon premier mouvement fut un
sentiment de joie de me retrouver parmi des humains où je m'étois cru
totalement seul; mais ce mouvement, plus rapide que l'éclair, fit
bientôt place à un sentiment douloureux plus durable, comme ne pouvant
dans les antres mêmes des Alpes échapper aux cruelles mains des hommes
acharnés à me tourmenter. Car j'étois bien sûr qu'il n'y avoit
peut-être pas deux hommes dans cette fabrique qui ne fussent initiés
dans le complot dont le prédicant Montmollin s'étoit fait le chef, et
qui tiroit de plus loin ses premiers mobiles. Je me hâtai d'écarter
cette triste idée, et je finis par rire en moi-même et de ma vanité
puérile, et de la manière comique dont j'en avois été puni.
Mais, en effet, qui jamais eût dû s'attendre à trouver une
manufacture dans un précipice! Il n'y a que la Suisse au monde qui
présente ce mélange de la nature sauvage et de l'industrie humaine. La
Suisse entière n'est, pour ainsi dire, qu'une grande ville, dont les
rues, larges et longues plus que celle de Saint-Antoine, sont semées de
forêts, coupées de montagnes, et dont les maisons éparses et isolées
ne communiquent entre elles que par des jardins anglois. Je me rappelai
à ce sujet une autre herborisation que du Peyrou, d'Escherny, le
colonel Pury, le justicier Clerc et moi avions faite, il y avoit quelque
temps, sur la montagne de Chasseron, du sommet de laquelle on découvre
sept lacs. On nous dit qu'il n'y avoit qu'une seule maison sur cette
montagne, et nous n'eussions sûrement pas deviné la profession de
celui qui l'habitoit, si l'on n'eût ajouté que c'étoit un libraire,
et qui même faisoit fort bien ses affaires dans le pays. Il me semble
qu'un seul fait de cette espèce fait mieux connoître la Suisse que
toutes les descriptions des voyageurs.
En voici un autre de même nature, ou à peu près, qui ne fait pas
mieux connoître un peuple fort différent. Durant mon séjour à
Grenoble je faisois souvent de petites herborisations hors de la ville
avec le sieur Bovier, avocat de ce pays-là, non pas qu'il aimât ni
sût la botanique, mais parce que, s'étant fait mon garde de la manche,
il se faisoit, autant que la chose étoit possible, une loi de ne pas me
quitter d'un pas. Un jour nous nous promenions le long de l'Isère, dans
un lieu tout plein de saules épineux. Je vis sur ces arbrisseaux des
fruits mûrs; j'eus la curiosité d'en goûter, et, leur trouvant une
petite acidité très agréable, je me mis à manger de ces grains pour
me rafraîchir: le sieur Bovier se tenoit à côté de moi sans m'imiter
et sans rien dire. Un de ses amis survint qui, me voyant picorer ces
grains, me dit: «Eh! Monsieur, que faites-vous là? ignorez-vous que ce
fruit empoisonne?--Ce fruit empoisonne! m'écriai-je tout surpris.--Sans
doute, reprit-il, et tout le monde sait si bien cela que personne dans
le pays ne s'avise d'en goûter.» Je regardois le sieur Bovier, et je
lui dis: «Pourquoi donc ne m'avertissiez-vous pas?--Ah! Monsieur, me
répondit-il d'un ton respectueux, je n'osois pas prendre cette
liberté.» Je me mis à rire de cette humilité dauphinoise, en
discontinuant néanmoins ma petite collation. J'étois persuadé, comme
je le suis encore, que toute production naturelle agréable au goût ne
peut être nuisible au corps, ou ne l'est du moins que par son excès.
Cependant j'avoue que je m'écoutai un peu tout le reste de la journée;
mais j'en fus quitte pour un peu d'inquiétude; je soupai très bien,
dormis mieux, et me levai le matin en parfaite santé, après avoir
avalé la veille quinze ou vingt grains de ce terrible _hippophae_, qui
empoisonne à très petite dose, à ce que tout le monde me dit à
Grenoble le lendemain. Cette aventure me parut si plaisante que je ne me
la rappelle jamais sans rire de la singulière discrétion de M.
l'avocat Bovier.
Toutes mes courses de botanique, les diverses impressions du local des
objets qui m'ont frappé, les idées qu'il m'a fait naître, les
incidens qui s'y sont mêlés, tout cela m'a laissé des impressions qui
se renouvellent par l'aspect des plantes herborisées dans ces mêmes
lieux. Je ne reverrai plus ces beaux paysages, ces forêts, ces lacs,
ces bosquets, ces rochers, ces montagnes, dont l'aspect a toujours
touché mon cœur; mais, maintenant que je ne peux plus courir ces
heureuses contrées, je n'ai qu'à ouvrir mon herbier, et bientôt il
m'y transporte. Les fragmens des plantes que j'y ai cueillies suffisent
pour me rappeler tout ce magnifique spectacle. Cet herbier est pour moi
un journal d'herborisations, qui me les fait recommencer avec un nouveau
charme, et produit l'effet d'un optique qui les peindroit derechef à
mes yeux.
C'est la chaîne des idées accessoires qui m'attache à la botanique.
Elle rassemble et rappelle à mon imagination toutes les idées qui la
flattent davantage; les prés, les eaux, les bois, la solitude, la paix
surtout, et le repos qu'on trouve au milieu de tout cela, sont retracés
par elle incessamment à ma mémoire. Elle me fait oublier les
persécutions des hommes, leur haine, leur mépris, leurs outrages, et
tous les maux dont ils ont payé mon tendre et sincère attachement pour
eux. Elle me transporte dans des habitations paisibles, au milieu de
gens simples et bons, tels que ceux avec qui j'ai vécu jadis. Elle me
rappelle et mon jeune âge, et mes innocens plaisirs; elle m'en fait
jouir derechef, et me rend heureux bien souvent encore, au milieu du
plus triste sort qu'ait subi jamais un mortel.
[Figure 16]
[Figure 17]
HUITIÈME PROMENADE
En méditant sur les dispositions de mon âme dans toutes les situations
de ma vie, je suis extrêmement frappé de voir si peu de proportion
entre les diverses combinaisons de ma destinée et les sentimens
habituels de bien ou mal être dont elles m'ont affecté. Les divers
intervalles de mes courtes prospérités ne m'ont laissé presque aucun
souvenir agréable de la manière intime et permanente dont elles m'ont
affecté; et, au contraire, dans toutes les misères de ma vie, je me
sentois constamment rempli de sentimens tendres, touchans, délicieux,
qui, versant un baume salutaire sur les blessures de mon cœur navré,
sembloient en convertir la douleur en volupté, et dont l'aimable
souvenir me revient seul, dégagé de celui des maux que j'éprouvois en
même temps. Il me semble que j'ai plus goûté la douceur de
l'existence, que j'ai réellement plus vécu, quand mes sentimens,
resserrés, pour ainsi dire, autour de mon cœur par ma destinée,
n'alloient point s'évaporant au dehors sur tous les objets de l'estime
des hommes qui en méritent si peu par eux-mêmes, et qui font l'unique
occupation des gens que l'on croit heureux.
Quand tout étoit dans l'ordre autour de moi, quand j'étois content de
tout ce qui m'entouroit et de la sphère dans laquelle j'avois à vivre,
je la remplissois de mes affections. Mon âme expansive s'étendoit sur
d'autres objets; et, toujours attiré loin de moi par des goûts de
mille espèces, par des attachemens aimables qui sans cesse occupoient
mon cœur, je m'oubliois, en quelque façon, moi-même; j'étois tout
entier à ce qui m'étoit étranger, et j'éprouvois, dans la
continuelle agitation de mon cœur, toute la vicissitude des choses
humaines. Cette vie orageuse ne me laissoit ni paix au dedans, ni repos
au dehors. Heureux en apparence, je n'avois pas un sentiment qui pût
soutenir l'épreuve de la réflexion, et dans lequel je pusse y vraiment
me complaire. Jamais je n'étois parfaitement content ni d'autrui ni de
moi-même. Le tumulte du monde m'étourdissoit, la solitude m'ennuyoit,
j'avois sans cesse besoin de changer de place, et je n'étois bien nulle
part. J'étois fêté pourtant, bien voulu, bien reçu, caressé
partout; je n'avois pas un ennemi, pas un malveillant, pas un envieux;
comme on ne cherchoit qu'à m'obliger, j'avois souvent le plaisir
d'obliger moi-même beaucoup de monde, et, sans bien, sans emploi, sans
fauteurs, sans grands talens bien développés ni bien connus, je
jouissois des avantages attachés à tout cela, et je ne voyois
personne, dans aucun état, dont le sort me parût préférable au mien.
Que me manquoit-il donc pour être heureux? Je l'ignore; mais je sais
que je ne l'étois pas. Que me manque-t-il aujourd'hui pour être le
plus infortuné des mortels? Rien de tout ce que les hommes ont pu
mettre du leur pour cela. Hé bien, dans cet état déplorable, je ne
changerois pas encore d'être et de destinée contre le plus fortuné
d'entre eux, et j'aime encore mieux être moi dans toute ma misère que
d'être aucun de ces gens-là dans toute leur prospérité. Réduit à
moi seul, je me nourris, il est vrai, de ma propre substance, mais elle
ne s'épuise pas; je me suffis à moi-même, quoique je rumine, pour
ainsi dire, à vide, et que mon imagination tarie et mes idées
éteintes ne fournissent plus d'alimens à mon cœur. Mon âme,
offusquée, obstruée par mes organes, s'affaisse de jour en jour, et,
sous le poids de ces lourdes masses, n'a plus assez de vigueur pour
s'élancer, comme autrefois, hors de sa vieille enveloppe.
C'est à ce retour sur nous-mêmes que nous force l'adversité; et c'est
peut-être là ce qui la rend le plus insupportable à la plupart des
hommes. Pour moi, qui ne trouve à me reprocher que des fautes, j'en
accuse ma foiblesse, et je me console, car jamais mal prémédité
n'approcha de mon cœur.
Cependant, à moins d'être stupide, comment contempler un moment ma
situation sans la voir aussi horrible qu'ils l'ont rendue et sans périr
de douleur et de désespoir? Loin de cela, moi, le plus sensible des
êtres, je la contemple et ne m'en émeus pas; et, sans combats, sans
efforts sur moi-même, je me vois presque avec indifférence dans un
état dont nul autre homme peut-être ne supporteroit l'aspect sans
effroi.
Comment en suis-je venu là? car j'étois bien loin de cette disposition
paisible, au premier soupçon du complot dont j'étois enlacé depuis
longtemps sans m'en être aucunement aperçu. Cette découverte nouvelle
me bouleversa. L'infamie et la trahison me surprirent au dépourvu.
Quelle âme honnête est préparée à de tels genres de peines? Il
faudroit les mériter pour les prévoir. Je tombai dans tous les pièges
qu'on creusa sous mes pas. L'indignation, la fureur, le délire,
s'emparèrent de moi: je perdis la tramontane. Ma tête se bouleversa,
et, dans les ténèbres horribles où l'on n'a cessé de me tenir
plongé, je n'aperçus plus ni lueur pour me conduire, ni appui, ni
prise où je pusse me tenir ferme et résister au désespoir qui
m'entraînoit.
Comment vivre heureux et tranquille dans cet état affreux? J'y suis
pourtant encore, et plus enfoncé que jamais, et j'y ai retrouvé le
calme et la paix, et j'y vis heureux et tranquille, et j'y ris des
incroyables tourmens que mes persécuteurs se donnent sans cesse, tandis
que je reste en paix, occupé de fleurs, d'étamines et d'enfantillages,
et que je ne songe pas même à eux.
Comment s'est fait ce passage? Naturellement, insensiblement, et sans
peine. La première surprise fut épouvantable. Moi qui me sentois digne
d'amour et d'estime, moi qui me croyois honoré, chéri, comme je
méritois de l'être, je me vis travesti tout d'un coup en un monstre
affreux tel qu'il n'en exista jamais. Je vois toute une génération se
précipiter tout entière dans cette étrange opinion, sans explication,
sans doute, sans honte, et sans que je puisse parvenir à savoir jamais
la cause de cette étrange révolution. Je me débattis avec violence et
ne fis que mieux m'enlacer. Je voulus forcer mes persécuteurs à
s'expliquer avec moi; ils n'avoient garde. Après m'être longtemps
tourmenté sans succès, il fallut bien prendre haleine. Cependant
j'espérois toujours; je me disois: «Un aveuglement si stupide, une si
absurde prévention, ne sauroit gagner tout le genre humain. Il y a des
hommes de sens qui ne partagent pas le délire; il y a des âmes justes
qui détestent la fourberie et les traîtres. Cherchons, je trouverai
peut-être enfin un homme: si je le trouve, ils sont confondus.» J'ai
cherché vainement; je ne l'ai point trouvé. La ligue est universelle,
sans exception, sans retour; et je suis sûr d'achever mes jours dans
cette affreuse proscription sans jamais en pénétrer le mystère.
C'est dans cet état déplorable qu'après de longues angoisses, au lieu
du désespoir qui sembloit devoir être enfin mon partage, j'ai
retrouvé la sérénité, la tranquillité, la paix, le bonheur même,
puisque chaque jour de ma vie me rappelle avec plaisir celui de la
veille, et que je n'en désire point d'autre pour le lendemain.
D'où vient cette différence? D'une seule chose: c'est que j'ai appris
à porter le joug de la nécessité sans murmure. C'est que je
m'efforçois de tenir encore à mille choses, et que, toutes ces prises
m'ayant successivement échappé, réduit à moi seul, j'ai repris enfin
mon assiette. Pressé de tous côtés, je demeure en équilibre, parce
que je ne m'attache plus à rien, je ne m'appuie que sur moi.
Quand je m'élevois avec tant d'ardeur contre l'opinion, je portois
encore son joug sans que je m'en aperçusse. On veut être estimé des
gens qu'on estime, et, tant que je pus juger avantageusement des hommes
ou du moins de quelques hommes, les jugemens qu'ils portoient de moi ne
pouvoient m'être indifférens: je voyois que souvent les jugemens du
public sont équitables; mais je ne voyois pas que cette équité même
étoit l'effet du hasard, que les règles sur lesquelles les hommes
fondent leurs opinions ne sont tirées que de leurs passions ou de leurs
préjugés qui en sont l'ouvrage, et que, lors même qu'ils jugent bien,
souvent encore ces bons jugemens naissent d'un mauvais principe, comme
lorsqu'ils feignent d'honorer en quelques succès le mérite d'un homme,
non par esprit de justice, mais pour se donner un air impartial, en
calomniant tout à leur aise le même homme sur d'autres points.
Mais quand, après de si longues et vaines recherches, je les vis tous
rester sans exception dans le plus inique et absurde système que
l'esprit infernal pût inventer; quand je vis qu'à mon égard la raison
étoit bannie de toutes les têtes et l'équité de tous les cœurs;
quand je vis une génération frénétique se livrer tout entière à
l'aveugle fureur de ses guides contre un infortuné qui jamais ne fit,
ne voulut, ne rendit de mal à personne; quand, après avoir vainement
cherché un homme, il fallut éteindre enfin ma lanterne et m'écrier:
«Il n'y en a plus»; alors je commençai à me voir seul sur la terre,
et je compris que mes contemporains n'étoient, par rapport à moi, que
des êtres mécaniques, qui n'agissoient que par impulsion, et dont je
ne pouvois calculer l'action que par les lois du mouvement: quelque
intention, quelque passion que j'eusse pu supposer dans leurs âmes,
elles n'auroient jamais expliqué leur conduite à mon égard d'une
façon que je pusse entendre. C'est ainsi que leurs dispositions
intérieures cessèrent d'être quelque chose pour moi; je ne vis plus
en eux que des masses différemment mues, dépourvues à mon égard de
toute moralité.