Je n'ai jamais mieux senti mon aversion naturelle pour le mensonge qu'en

écrivant mes _Confessions_: car c'est là que les tentations auroient

été fréquentes et fortes, pour peu que mon penchant m'eût porté de

ce côté; mais, loin d'avoir rien tu, rien dissimulé qui fût à ma

charge, par un tour d'esprit que j'ai peine à m'expliquer, et qui vient

peut-être d'éloignement pour toute imitation, je me sentois plutôt

porté à mentir dans le sens contraire en m'accusant avec trop de

sévérité, qu'en m'excusant avec trop d'indulgence, et ma conscience

m'assure qu'un jour je serai jugé moins sévèrement que je ne me suis

jugé moi-même. Oui, je le dis et le sens avec une fière élévation

d'âme, j'ai porté dans cet écrit la bonne foi, la véracité, la

franchise, aussi loin, plus loin même, au moins je le crois, que ne fit

jamais aucun autre homme; sentant que le bien surpassoit le mal, j'avois

mon intérêt à tout dire, et j'ai tout dit.

Je n'ai jamais dit moins; j'ai dit plus quelquefois, non dans les faits,

mais dans les circonstances; et cette espèce de mensonge fut plutôt

l'effet du délire de l'imagination qu'un acte de volonté; j'ai tort

même de l'appeler mensonge, car aucune de ces additions n'en fut un.

J'écrivois mes _Confessions_ déjà vieux, et dégoûté des vains

plaisirs de la vie que j'avois tous effleurés, et dont mon cœur avoit

bien senti le vide. Je les écrivois de mémoire; cette mémoire me

manquoit souvent ou ne me fournissoit que des souvenirs imparfaits, et

j'en remplissois les lacunes par des détails que j'imaginois en

supplément de ces souvenirs, mais qui ne leur étoient jamais

contraires. J'aimois à m'étendre sur les momens heureux de ma vie, et

je les embellissois quelquefois des ornemens que de tendres regrets

venoient me fournir. Je disois les choses que j'avois oubliées comme il

me sembloit qu'elles avoient dû être, comme elles avoient été

peut-être en effet, jamais au contraire de ce que je me rappelois

qu'elles avoient été. Je prêtois quelquefois à la vérité des

charmes étrangers, mais jamais je n'ai mis le mensonge à la place pour

pallier mes vices ou pour m'arroger des vertus.

Que si quelquefois, sans y songer, par un mouvement involontaire, j'ai

caché le côté difforme, en me peignant de profil, ces réticences ont

été bien compensées par d'autres réticences plus bizarres, qui m'ont

souvent fait taire le bien plus soigneusement que le mal. Ceci est une

singularité de mon naturel qu'il est fort pardonnable aux hommes de ne

pas croire, mais qui, tout incroyable qu'elle est, n'en est pas moins

réelle: j'ai souvent dit le mal dans toute sa turpitude, j'ai rarement

dit le bien dans tout ce qu'il eut d'aimable, et souvent je l'ai tu tout

à fait parce qu'il m'honoroit trop, et que, faisant mes Confessions,

j'aurois l'air d'avoir fait mon éloge. J'ai décrit mes jeunes ans sans

me vanter des heureuses qualités dont mon cœur étoit doué, et même

en supprimant les faits qui les mettoient trop en évidence. Je m'en

rappelle ici deux de ma première enfance, qui tous deux sont bien venus

à mon souvenir en écrivant, mais que j'ai rejetés l'un et l'autre par

l'unique raison dont je viens de parler.

J'allois presque tous les dimanches passer la journée aux Pâquis, chez

M. Fazy, qui avoit épousé une de mes tantes, et qui avoit là une

fabrique d'indiennes. Un jour j'étois à l'étendage, dans la chambre

de la calandre, et j'en regardois les rouleaux de fonte; leur luisant

flattoit ma vue; je fus tenté d'y poser mes doigts, et je les promenois

avec plaisir sur le lycée du cylindre, quand le jeune Fazy, s'étant

mis dans la roue, lui donna un demi-quart de tour si adroitement qu'il

n'y prit que le bout de mes deux plus longs doigts; mais c'en fut assez

pour qu'ils y fussent écrasés par le bout, et que les deux ongles y

restassent. Je fis un cri perçant; Fazy détourne à l'instant la roue,

mais les ongles ne restèrent pas moins au cylindre, et le sang

ruisseloit de mes doigts. Fazy, consterné, s'écrie, sort de la roue,

m'embrasse, et me conjure d'apaiser mes cris, ajoutant qu'il étoit

perdu. Au fort de ma douleur la sienne me toucha; je me tus, nous fûmes

à la carpière, où il m'aida à laver mes doigts et à étancher mon

sang avec de la mousse. Il me supplia avec larmes de ne point l'accuser;

je le lui promis, et le tins si bien que plus de vingt ans après

personne ne savoit par quelle aventure j'avois deux de mes doigts

cicatrisés: car ils le sont demeurés toujours. Je fus détenu dans mon

lit plus de trois semaines, et plus de deux mois hors d'état de me

servir de ma main, disant toujours qu'une grosse pierre, en tombant,

m'avoit écrasé les doigts.

_Magnanime menzogna! or quando è il vero

Sì bello, che si possa a te preporre!_

Cet accident me fut pourtant bien sensible par la circonstance, car

c'étoit le temps des exercices, où l'on faisoit manœuvrer la

bourgeoisie, et nous avions fait un rang de trois autres enfans de mon

âge, avec lesquels je devois, en uniforme, faire l'exercice avec la

compagnie de mon quartier. J'eus la douleur d'entendre le tambour de la

compagnie, passant sous ma fenêtre avec mes trois camarades, tandis que

j'étois dans mon lit.

Mon autre histoire est toute semblable, mais d'un âge plus avancé.

Je jouois au mail, à Plain-Palais, avec un de mes camarades appelé

Plince. Nous prîmes querelle au jeu; nous nous battîmes, et, durant le

combat, il me donna, sur la tête nue, un coup de mail si bien appliqué

que d'une main plus forte il m'eût fait sauter la cervelle. Je tombe à

l'instant. Je ne vis de ma vie une agitation pareille à celle de ce

pauvre garçon voyant mon sang ruisseler dans mes cheveux. Il crut

m'avoir tué. Il se précipite sur moi, m'embrasse, me serre

étroitement en fondant en larmes et poussant des cris perçants. Je

l'embrassois aussi de toute ma force, en pleurant comme lui, dans une

émotion confuse qui n'étoit pas sans quelque douceur. Enfin il se mit

en devoir d'étancher mon sang qui continuoit de couler; et, voyant que

nos deux mouchoirs n'y pouvoient suffire, il m'entraîna chez sa mère,

qui avoit un petit jardin près de là. Cette bonne dame faillit à se

trouver mal en me voyant dans cet état; mais elle sut conserver ses

forces pour me panser; et, après avoir bien bassiné ma plaie, elle y

appliqua des fleurs de lis macérées dans l'eau-de-vie, vulnéraire

excellent et très usité dans notre pays. Ses larmes et celles de son

fils pénétrèrent mon cœur au point que longtemps je la regardois

comme ma mère, et son fils comme mon frère, jusqu'à ce qu'ayant perdu

l'un et l'autre de vue, je les oubliai peu à peu.

Je gardai le même secret sur cet accident que sur l'autre, et il m'en

est arrivé cent autres de pareille nature, en ma vie, dont je n'ai pas

même été tenté de parler dans mes _Confessions_, tant j'y cherchois

peu l'art de faire valoir le bien que je sentois dans mon caractère.

Non, quand j'ai parlé contre la vérité qui m'étoit connue, ce n'a

jamais été qu'en choses indifférentes, et plus ou par l'embarras de

parler, ou pour le plaisir d'écrire, que par aucun motif d'intérêt

pour moi, ni d'avantage ou de préjudice d'autrui; et quiconque lira mes

_Confessions_ impartialement, si jamais cela arrive, sentira que les

aveux que j'y fais sont plus humilians, plus pénibles à faire, que

ceux d'un mal plus grand, mais moins honteux à dire, et que je n'ai pas

dit parce que je ne l'ai pas fait.

Il suit de toutes ces réflexions que la profession de véracité que je

me suis faite a plus son fondement sur des sentimens de droiture et

d'équité que sur la réalité des choses, et que j'ai plus suivi, dans

la pratique, les directions morales de ma conscience que les notions

abstraites du vrai et du faux. J'ai souvent débité bien des fables,

mais j'ai très rarement menti.

En suivant ces principes, j'ai donné sur moi beaucoup de prise aux

autres, mais je n'ai fait tort à qui que ce fût, et je ne me suis

point attribué à moi-même plus d'avantage qu'il ne m'en étoit dû.

C'est uniquement par là, ce me semble, que la vérité est une vertu. A

tout autre égard elle n'est pour nous qu'un être métaphysique dont il

ne résulte ni bien ni mal.

Je ne sens pourtant pas mon cœur assez content de ces distinctions pour

me croire tout à fait irrépréhensible. En pesant avec tant de soin ce

que je devois aux autres, ai-je assez examiné ce que je me devois à

moi-même? S'il faut être juste pour autrui, il faut être vrai pour

soi; c'est un hommage que l'honnête homme doit rendre à sa propre

dignité. Quand la stérilité de ma conversation me forçoit d'y

suppléer par d'innocentes fictions, j'avois tort, parce qu'il ne faut

point, pour amuser autrui, s'avilir soi-même; et quand, entraîné par

le plaisir d'écrire, j'ajoutois à des choses réelles des ornemens

inventés, j'avois plus de tort encore, parce que orner la vérité par

des fables, c'est en effet la défigurer.

Mais ce qui me rend plus inexcusable est la devise que j'avois choisie.

Cette devise m'obligeoit plus que tout autre homme à une profession

plus étroite de la vérité, et il ne suffisoit pas que je lui

sacrifiasse partout mon intérêt et mes penchans, il falloit lui

sacrifier aussi ma foiblesse et mon naturel timide. Il falloit avoir le

courage et la force d'être vrai toujours, en toute occasion, et qu'il

ne sortît jamais ni fictions ni fables d'une bouche et d'une plume qui

s'étoient particulièrement consacrées à la vérité. Voilà ce que

j'aurois dû me dire en prenant cette fière devise, et me répéter

sans cesse tant que j'osai la porter. Jamais la fausseté ne dicta mes

mensonges, ils sont tous venus de foiblesse, mais cela m'excuse très

mal. Avec une âme foible on peut tout au plus se garantir du vice; mais

c'est être arrogant et téméraire d'oser professer de grandes vertus.

Voilà des réflexions qui probablement ne me seroient jamais venues

dans l'esprit si l'abbé Royou ne me les eût suggérées. Il est bien

tard, sans doute, pour en faire usage; mais il n'est pas trop tard au

moins pour redresser mon erreur et remettre ma volonté dans la règle:

car c'est désormais tout ce qui dépend de moi. En ceci donc, et en

toutes choses semblables, la maxime de Solon est applicable à tous les

âges, et il n'est jamais trop tard pour apprendre, même de ses

ennemis, à être sage, vrai, modeste, et à moins présumer de soi.

[Figure 10]

[Figure 11]

CINQUIÈME PROMENADE

De toutes les habitations où j'ai demeuré (et j'en ai eu de

charmantes), aucune ne m'a rendu si véritablement heureux et ne m'a

laissé de si tendres regrets que l'île de Saint-Pierre au milieu du

lac de Bienne. Cette petite île, qu'on appelle à Neuchâtel l'île de

La Motte, est bien peu connue, même en Suisse. Aucun voyageur, que je

sache, n'en fait mention. Cependant elle est très agréable, et

singulièrement située pour le bonheur d'un homme qui aime à se

circonscrire: car, quoique je sois peut-être le seul au monde à qui sa

destinée en ait fait une loi, je ne puis croire être le seul qui ait

un goût si naturel, quoique je ne l'aie trouvé jusqu'ici chez nul

autre.

Les rives du lac de Bienne sont plus sauvages et romantiques que celles

du lac de Genève, parce que les rochers et les bois y bordent l'eau de

plus près; mais elles ne sont pas moins riantes. S'il y a moins de

culture de champs et de vignes, moins de villes et de maisons, il y a

aussi plus de verdure naturelle, plus de prairies, d'asiles ombragés de

bocages, des contrastes plus fréquens et des accidens plus rapprochés.

Comme il n'y a pas sur ces heureux bords de grandes routes commodes pour

les voitures, le pays est peu fréquenté par les voyageurs; mais il est

intéressant pour des contemplatifs solitaires qui aiment à s'enivrer

à loisir des charmes de la nature, et à se recueillir dans un silence

que ne trouble aucun autre bruit que le cri des aigles, le ramage

entrecoupé de quelques oiseaux, et le roulement des torrens qui tombent

de la montagne. Ce beau bassin, d'une forme presque ronde, enferme dans

son milieu deux petites îles, l'une habitée et cultivée, d'environ

une demi-lieue de tour; l'autre plus petite, déserte et en friche, et

qui sera détruite à la fin par les transports de la terre qu'on en

ôte sans cesse pour réparer les dégâts que les vagues et les orages

font à la grande. C'est ainsi que la substance du foible est toujours

employée au profit du puissant.

Il n'y a dans l'île qu'une seule maison, mais grande, agréable et

commode, qui appartient à l'hôpital de Berne, ainsi que l'île, et où

loge un receveur avec sa famille et ses domestiques. Il y entretient une

nombreuse basse-cour, une volière, et des réservoirs pour le poisson.

L'île, dans sa petitesse, est tellement variée dans ses terrains et

ses aspects qu'elle offre toutes sortes de sites et souffre toutes

sortes de cultures. On y trouve des champs, des vignes, des bois, des

vergers, de gras pâturages ombragés de bosquets et bordés

d'arbrisseaux de toute espèce, dont le bord des eaux entretient la

fraîcheur; une haute terrasse plantée de deux rangs d'arbres borde

Pile dans sa longueur, et dans le milieu de cette terrasse on a bâti un

joli salon où les habitans des rives voisines se rassemblent et

viennent danser les dimanches durant les vendanges.

C'est dans cette île que je me réfugiai après la lapidation de

Motiers. J'en trouvai le séjour si charmant, j'y menois une vie si

convenable à mon humeur, que, résolu d'y finir mes jours, je n'avois

d'autre inquiétude sinon qu'on ne me laissât pas exécuter ce projet

qui ne s'accordoit pas avec celui de m'entraîner en Angleterre, dont je

sentois déjà les premiers effets. Dans les pressentimens qui

m'inquiétoient, j'aurois voulu qu'on m'eût fait de cet asile une

prison perpétuelle, qu'on m'y eût confiné pour toute ma vie, et qu'en

m'ôtant toute puissance et tout espoir d'en sortir, on m'eût interdit

toute espèce de communication avec la terre ferme, de sorte qu'ignorant

tout ce qui se faisoit dans le monde, j'en eusse oublié l'existence et

qu'on y eût oublié la mienne aussi.

On ne m'a laissé passer guère que deux mois dans cette île, mais j'y

aurois passé deux ans, deux siècles, et toute l'éternité, sans m'y

ennuyer un moment, quoique je n'y eusse, avec ma compagne, d'autre

société que celle du receveur, de sa femme et de ses domestiques, qui

tous étoient à la vérité de très bonnes gens, et rien de plus; mais

c'étoit précisément ce qu'il me falloit. Je compte ces deux mois pour

le temps le plus heureux de ma vie, et tellement heureux qu'il m'eût

suffi durant toute mon existence, sans laisser naître un seul instant

dans mon âme le désir d'un autre état.

Quel étoit donc ce bonheur, et en quoi consistoit sa jouissance? Je le

donnerois à deviner à tous les hommes de ce siècle sur la description

de la vie que j'y menois. Le précieux _far niente_ fut la première et

la principale de ces jouissances que je voulus savourer dans toute sa

douceur, et tout ce que je fis durant mon séjour ne fut en effet que

l'occupation délicieuse et nécessaire d'un homme qui s'est dévoué à

l'oisiveté.

L'espoir qu'on ne demanderoit pas mieux que de me laisser dans ce

séjour isolé où je m'étois enlacé de moi-même, dont il m'étoit

impossible de sortir sans assistance et sans être bien aperçu, et où

je ne pouvois avoir ni communication ni correspondance que par le

concours des gens qui m'entouroient; cet espoir, dis-je, me donnoit

celui d'y finir mes jours plus tranquillement 'que je ne les avois

passés; et l'idée que j'aurois le temps de m'y arranger tout à loisir

fit que je commençai par n'y faire aucun arrangement. Transporté là

brusquement, seul et nu, j'y fis venir successivement ma gouvernante,

mes livres et mon petit équipage, dont j'eus le plaisir de ne rien

déballer, laissant mes caisses et mes malles comme elles étoient

arrivées, et vivant dans l'habitation où je comptois achever mes jours

comme dans une auberge dont j'aurois dû partir le lendemain. Toutes

choses, telles qu'elles étoient, alloient si bien que vouloir les mieux

ranger étoit y gâter quelque chose. Un de mes plus grands délices

étoit surtout de laisser toujours mes livres bien encaissés, et de

n'avoir point d'écritoire. Quand de malheureuses lettres me forçoient

de prendre la plume pour y répondre, j'empruntois en murmurant

l'écritoire du receveur, et je me hâtois de la rendre, dans la vaine

espérance de n'avoir plus besoin de la remprunter. Au lieu de ces

tristes paperasses et de toute cette bouquinerie, j'emplissois ma

chambre de fleurs et de foin, car j'étois alors dans ma première

ferveur de botanique, pour laquelle le docteur d'Ivernois m'avoit

inspiré un goût qui bientôt devint passion. Ne voulant plus d'œuvre

de travail, il m'en falloit une d'amusement qui me plût et qui ne me

donnât de peine que celle qu'aime à prendre un paresseux. J'entrepris

de faire la _Flora petrinsularis_, et de décrire toutes les plantes de

l'île, sans en omettre une seule, avec un détail suffisant pour

m'occuper le reste de mes jours. On dit qu'un Allemand a fait un livre

sur un zeste de citron; j'en aurois fait un sur chaque gramen des prés,

sur chaque mousse des bois, sur chaque lichen qui tapisse les rochers;

enfin je ne voulois pas laisser un poil d'herbe, pas un atome végétal

qui ne fût amplement décrit. En conséquence de ce beau projet, tous

les matins, après le déjeuner, que nous faisions tous ensemble,

j'allois, une loupe à la main, et mon _Systema naturæ_ sous le bras,

visiter un canton de l'île, que j'avois pour cet effet divisée en

petits carrés, dans l'intention de les parcourir l'un après l'autre en

chaque saison. Rien n'est plus singulier que les ravissemens, les

extases que j'éprouvois à chaque observation que je faisois sur la

structure et l'organisation végétale, et sur le jeu des parties

sexuelles dans la fructification, dont le système étoit alors tout à

fait nouveau pour moi. La distinction des caractères génériques, dont

je n'avois pas auparavant la moindre idée, m'enchantoit en les

vérifiant sur les espèces communes, en attendant qu'il s'en offrît à

moi de plus rares. La fourchure des deux longues étamines de la

brunelle, le ressort de celles de l'ortie et de la pariétaire,

l'explosion du fruit de la balsamine et de la capsule du buis, mille

petits jeux de la fructification, que j'observois pour la première

fois, me combloient de joie, et j'allois demandant si l'on avoit vu les

cornes de la brunelle, comme La Fontaine demandoit si l'on avoit lu

Habacuc. Au bout de deux ou trois heures je m'en revenois chargé d'une

ample moisson, provision d'amusement pour l'après-dînée au logis, en

cas de pluie. J'employois le reste de la matinée à aller avec le

receveur, sa femme et Thérèse visiter leurs ouvriers et leur récolte,

mettant le plus souvent la main à l'œuvre avec eux; et souvent des

Bernois qui me venoient voir m'ont trouvé juché sur de grands arbres,

ceint d'un sac que je remplissois de fruits, et que je dévalois ensuite

à terre avec une corde. L'exercice que j'avois fait dans la matinée et

la bonne humeur qui en est inséparable me rendoient le repos du dîner

très agréable; mais quand il se prolongeoit trop, et que le beau temps

m'invitoit, je ne pouvois si longtemps attendre, et, pendant qu'on

étoit encore à table, je m'esquivois et j'allois me jeter seul dans un

bateau que je conduisois au milieu du lac quand l'eau étoit calme; et

là, m'étendant tout de mon long dans le bateau, les yeux tournés vers

le ciel, je me laissois aller et dériver lentement au gré de l'eau,

quelquefois pendant plusieurs heures, plongé dans mille rêveries

confuses, mais délicieuses, t qui, sans avoir aucun objet bien

déterminé ni constant, ne laissoient pas d'être, à mon gré, cent

fois préférables à tout ce que j'avois trouvé de plus doux dans ce

qu'on appelle les plaisirs de la vie. Souvent averti par le baisser du

soleil de l'heure de la retraite, je me trouvois si loin de l'île que

j'étois forcé de travailler de toute ma force pour arriver avant la

nuit close. D'autres fois, au lieu de m'écarter en pleine eau, je me

plaisois à côtoyer les verdoyantes rives de l'île, dont les limpides

eaux et les ombrages frais m'ont souvent engagé à m'y baigner. Mais

une de mes navigations les plus fréquentes étoit d'aller de la grande

à la petite île, d'y débarquer, et d'y passer l'après-dînée,

tantôt à des promenades très circonscrites au milieu des marceaux,

des bourdaines, des persicaires, des arbrisseaux de toute espèce, et

tantôt m'établissant au sommet d'un tertre sablonneux, couvert de

gazon, de serpolet, de fleurs, même d'esparcette, et de trèfles qu'on

y avoit vraisemblablement semés autrefois, et très propres à loger

des lapins, qui pouvoient là multiplier en paix sans rien craindre, et

sans nuire à rien. Je donnai cette idée au receveur, qui fit venir de

Neuchâtel des lapins mâles et femelles, et nous allâmes en grande

pompe, sa femme, une de ses sœurs, Thérèse et moi, les établir dans

la petite île, où ils commençoient à peupler avant mon départ, et

où ils auront prospéré sans doute, s'ils ont pu soutenir la rigueur

des hivers. La fondation de cette petite colonie fut une fête. Le

pilote des Argonautes n'étoit pas plus fier que moi, menant en triomphe

la compagnie et les lapins de la grande île à la petite, et je notois

avec orgueil que la receveuse, qui redoutoit l'eau à l'excès et s'y

trouvoit toujours mal, s'embarqua sous ma conduite avec confiance, et ne

montra nulle peur durant la traversée.

Quand le lac agité ne me permettoit pas la navigation, je passois mon

après-midi à parcourir l'île, en herborisant à droite et à gauche;

m'asseyant tantôt dans les réduits les plus rians et les plus

solitaires pour y rêver à mon aise, tantôt sur les terrasses et les

tertres, pour parcourir des yeux le superbe et ravissant coup d'œil du

lac et de ses rivages, couronnés d'un côté par des montagnes

prochaines, et de l'autre élargis en riches et fertiles plaines, dans

lesquelles la vue s'étendoit jusqu'aux montagnes bleuâtres plus

éloignées qui la bornoient.

Quand le soir approchoit, je descendois des cimes de l'île, et j'allois

volontiers m'asseoir au bord du lac, sur la grève, dans quelque asile

caché; là, le bruit des vagues et l'agitation de l'eau, fixant mes

sens et chassant de mon âme toute autre agitation, la plongeoient dans

une rêverie délicieuse, où la nuit me surprenoit souvent sans que je

m'en fusse aperçu. Le flux et le reflux de cette eau, son bruit

continu, mais renflé par intervalles, frappant sans relâche mon

oreille et mes yeux, suppléoient aux mouvemens internes que la rêverie

éteignoit en moi, et suffisoient pour me faire sentir avec plaisir mon

existence, sans prendre la peine de penser. De temps à autre naissoit

quelque foible et courte réflexion sur l'instabilité des choses de ce

monde, dont la surface des eaux m'offroit l'image; mais bientôt ces

impressions légères s'effaçoient dans l'uniformité du mouvement

continu qui me berçoit, et qui, sans aucun concours actif de mon âme,

ne laissoit pas de m'attacher au point qu'appelé par l'heure et par le

signal convenu, je ne pouvois m'arracher de là sans efforts.

Après le souper, quand la soirée étoit belle, nous allions encore

tous ensemble faire quelque tour de promenade sur la terrasse, pour y

respirer l'air du lac et la fraîcheur. On se reposoit dans le pavillon,

on rioit, on causoit, on chantoit quelque vieille chanson qui valoit

bien le tortillage moderne, et enfin l'on s'alloit coucher content de sa

journée, et n'en désirant qu'une semblable pour le lendemain.

Telle est, laissant à part les visites imprévues et importunes, la

manière dont j'ai passé mon temps dans cette île, durant le séjour

que j'y ai fait. Qu'on me dise à présent ce qu'il y a là d'assez

attrayant pour exciter dans mon cœur des regrets si vifs, si tendres et

si durables, qu'au bout de quinze ans il m'est impossible de songer à

cette habitation chérie sans m'y sentir à chaque fois transporter

encore par les élans du désir.

J'ai remarqué dans les vicissitudes d'une longue vie que les époques

des plus douces jouissances et des plaisirs les plus vifs ne sont

pourtant pas celles dont le souvenir m'attire et me touche le plus. Ces

courts momens de délire et de passion, quelque vifs qu'ils puissent

être, ne sont cependant, et par leur vivacité même, que des points

bien clairsemés dans la ligne de la vie. Ils sont trop rares et trop

rapides pour constituer un état; et le bonheur que mon cœur regrette

n'est point composé d'instans fugitifs, mais un état simple et

permanent, qui n'a rien de vif en lui-même, mais dont la durée

accroît le charme, au point d'y trouver enfin la suprême félicité.

Les Rêveries du Promeneur Solitaire Ouvrage faisant suite aux Confessions · 第 4 / 10 段