Le lendemain, m'étant mis en marche pour exécuter cette résolution,

la première idée qui me vint, en commençant à me recueillir, fut

celle d'un mensonge affreux fait dans ma première jeunesse, dont le

souvenir m'a troublé toute ma vie et vient, jusque dans ma vieillesse,

contrister encore mon cœur déjà navré de tant d'autres façons. Ce

mensonge, qui fut un grand crime en lui-même, en dut être un plus

grand encore par ses effets que j'ai toujours ignorés, mais que le

remords m'a fait supposer aussi cruels qu'il étoit possible. Cependant,

à ne consulter que la disposition où j'étois en le faisant, ce

mensonge ne fut qu'un fruit de la mauvaise honte; et, bien loin qu'il

partît d'une intention de nuire à celle qui en fut la victime, je puis

jurer à la face du Ciel qu'à l'instant même où cette honte

invincible me l'arrachoit, j'aurois donné tout mon sang avec joie pour

en détourner l'effet sur moi seul: c'est un délire que je ne puis

expliquer qu'en disant, comme je le crois sentir, qu'en cet instant mon

naturel timide subjugua tous les vœux de mon cœur.

Le souvenir de ce malheureux acte et les inextinguibles regrets qu'il

m'a laissés m'ont inspiré pour le mensonge une horreur qui a dû

garantir mon cœur de ce vice pour le reste de ma vie. Lorsque je pris

ma devise je me sentois fait pour la mériter, et je ne doutois pas que

je n'en fusse digne quand, sur le mot de l'abbé Royou, je commençai de

m'examiner plus sérieusement.

Alors, en m'épluchant avec plus de soin, je fus bien surpris du nombre

de choses de mon invention que je me rappelois avoir dites comme vraies

dans le même temps où, fier en moi-même de mon amour pour la

vérité, je lui sacrifiois ma sûreté, mes intérêts, ma personne,

avec une impartialité dont je ne connois nul autre exemple parmi les

humains.

Ce qui me surprit le plus étoit qu'en me rappelant ces choses

controuvées, je n'en sentois aucun vrai repentir. Moi dont l'horreur

pour la fausseté n'a rien dans mon cœur qui la balance, moi qui

braverois les supplices s'il les falloit éviter par un mensonge, par

quelle bizarre inconséquence mentois-je ainsi de gaieté de cœur, sans

nécessité, sans profit, et par quelle inconcevable contradiction n'en

sentois-je pas le moindre regret, moi que le remords d'un mensonge n'a

cessé d'affliger pendant cinquante ans! Je ne me suis jamais endurci

sur mes fautes: l'instinct moral m'a toujours bien conduit, ma

conscience a gardé sa première intégrité, et, quand même elle se

seroit altérée en se pliant à mes intérêts, comment, gardant toute

sa droiture dans les occasions où l'homme, forcé par ses passions,

peut au moins s'excuser sur sa foiblesse, la perd-elle uniquement dans

les choses indifférentes où le vice n'a point d'excuse? Je vis que de

la solution de ce problème dépendoit la justesse du jugement que

j'avois à porter en ce point sur moi-même; et, après l'avoir bien

examiné, voici de quelle manière je parvins à me l'expliquer.

Je me souviens d'avoir lu dans un livre de philosophie que mentir c'est

cacher une vérité que l'on doit manifester. Il suit bien de cette

définition que taire une vérité qu'on n'est pas obligé de dire n'est

pas mentir; mais celui qui, non content en pareil cas de ne pas dire la

vérité, dit le contraire, ment-il alors, ou ne ment-il pas? Selon la

définition, l'on ne sauroit dire qu'il ment: car, s'il donne de la

fausse monnoie à un homme auquel il ne doit rien, il trompe cet homme,

sans doute, mais il ne le vole pas.

Il se présente ici deux questions à examiner, très importantes l'une

et l'autre: la première, quand et comment on doit à autrui la

vérité, puisqu'on ne la doit pas toujours; la seconde, s'il est des

cas où l'on puisse tromper innocemment. Cette seconde question est

très décidée, je le sais bien: négativement dans les livres, où la

plus austère morale ne coûte rien à l'auteur; affirmativement dans la

société, où la morale des livres passe pour un bavardage impossible

à pratiquer. Laissons donc ces autorités qui se contredisent, et

cherchons, par mes propres principes, à résoudre pour moi ces

questions.

La vérité générale et abstraite est le plus précieux de tous les

biens: sans elle l'homme est aveugle; elle est l'œil de la raison.

C'est par elle que l'homme apprend à se conduire, à être ce qu'il

doit être, à faire ce qu'il doit faire, à tendre à sa véritable

fin. La vérité particulière et individuelle n'est pas toujours un

bien; elle est quelquefois un mal, très souvent une chose

indifférente. Les choses qu'il importe à un homme de savoir, et dont

la connoissance est nécessaire à son bonheur, ne sont peut-être pas

en grand nombre; mais, en quelque nombre qu'elles soient, elles sont un

bien qui lui appartient, qu'il a droit de réclamer partout où il le

trouve, et dont on ne peut le frustrer sans commettre le plus inique de

tous les vols, puisqu'elle est de ces biens communs à tous dont la

communication n'en prive point celui qui le donne.

Quant aux vérités qui n'ont aucune sorte d'utilité ni pour

l'instruction, ni dans la pratique, comment seroient-elles un bien dû,

puisqu'elles ne sont pas même un bien? et, puisque la propriété n'est

fondée que sur l'utilité, où il n'y a point d'utilité possible il ne

peut y avoir de propriété. On peut réclamer un terrain quoique

stérile, parce qu'on peut au moins habiter sur le sol; mais qu'un fait

oiseux, indifférent à tous égards et sans conséquence pour personne,

soit vrai ou faux, cela n'intéresse qui que ce soit. Dans l'ordre moral

rien n'est inutile, non plus que dans l'ordre physique: rien ne peut

être dû de ce qui n'est bon à rien; pour qu'une chose soit due, il

faut qu'elle soit ou puisse être utile. Ainsi, la vérité due est

celle qui intéresse la justice, et c'est profaner ce nom sacré de

vérité que de l'appliquer aux choses vaines dont l'existence est

indifférente à tous, et dont la connoissance est inutile à tout. La

vérité, dépouillée de toute espèce d'utilité même possible, ne

peut donc pas être une chose due; et, par conséquent, celui qui la

tait ou la déguise ne ment point.

Mais est-il de ces vérités si parfaitement stériles qu'elles soient

de tout point inutiles à tout? C'est un autre article à discuter, et

auquel je reviendrai tout-à-l'heure. Quant à présent, passons à la

seconde question.

Ne pas dire ce qui est vrai, et dire ce qui est faux, sont deux choses

très différentes, mais dont peut néanmoins résulter le même effet,

car ce résultat est assurément bien le même toutes les fois que cet

effet est nul. Partout où la vérité est indifférente, l'erreur

contraire est indifférente aussi: d'où il suit qu'en pareil cas celui

qui trompe en disant le contraire de la vérité n'est pas plus injuste

que celui qui trompe en ne la déclarant pas: car, en fait de vérités

inutiles, l'erreur n'a rien de pire que l'ignorance. Que je croie le

sable qui est au fond de la mer blanc ou rouge, cela ne m'importe pas

plus que d'ignorer de quelle couleur il est. Comment pourroit-on être

injuste en ne nuisant à personne, puisque l'injustice ne consiste que

dans le tort fait à autrui?

Mais ces questions, ainsi sommairement décidées, ne sauroient me

fournir encore aucune application sûre pour la pratique, sans beaucoup

d'éclaircissemens préalables nécessaires pour faire avec justesse

cette application dans tous les cas qui peuvent se présenter: car, si

l'obligation de dire la vérité n'est fondée que sur son utilité,

comment me constituerai-je juge de cette utilité? Très souvent

l'avantage de l'un fait le préjudice de l'autre; l'intérêt

particulier est presque toujours en opposition avec l'intérêt public.

Comment se conduire en pareil cas? Faut-il sacrifier l'utilité de

l'absent à celle de la personne à qui l'on parle? faut-il taire ou

dire la vérité qui, profitant à l'un, nuit à l'autre? faut-il peser

tout ce qu'on doit dire à l'unique balance du bien public, ou à celle

de la justice distributive? et suis-je assuré de connoître assez tous

les rapports de la chose pour ne dispenser les lumières dont je dispose

que sur les règles de l'équité? De plus, en examinant ce qu'on doit

aux autres, ai-je examiné suffisamment ce qu'on se doit à soi-même;

ce qu'on doit à la vérité pour elle seule? Si je ne fais aucun tort

à un autre en le trompant, s'ensuit-il que je ne m'en fasse point à

moi-même, et suffit-il de n'être jamais injuste pour être toujours

innocent?

Que d'embarrassantes discussions dont il seroit aisé de se tirer en se

disant: «Soyons toujours vrais, au risque de tout ce qui en peut

arriver! La justice elle-même est dans la vérité des choses: le

mensonge est toujours iniquité, l'erreur est toujours imposture quand

on donne ce qui n'est pas pour la règle de ce qu'on doit faire ou

croire; et, quelque effet qui résulte de la vérité, on est toujours

inculpable quand on l'a dite, parce qu'on n'y a rien mis du sien.»

Mais c'est là trancher la question sans la résoudre: il ne s'agissoit

pas de prononcer s'il seroit bon de dire toujours la vérité, mais si

l'on y étoit toujours également obligé; et, sur la définition que

j'examinois, supposant que non, de distinguer les cas où la vérité

est rigoureusement due, de ceux où l'on peut la taire sans injustice et

la déguiser sans mensonge, car j'ai trouvé que de tels cas existoient

réellement. Ce dont il s'agit est donc de chercher une règle sûre

pour les connoître et les bien déterminer.

Mais d'où tirer cette règle et la preuve de son infaillibilité?...

Dans toutes les questions de morale difficiles comme celle-ci, je me

suis toujours bien trouvé de les résoudre par le dictamen de ma

conscience plutôt que par les lumières de ma raison: jamais l'instinct

moral ne m'a trompé; il a gardé jusqu'ici sa pureté dans mon cœur

assez pour que je puisse m'y confier; et, s'il se tait quelquefois

devant mes passions dans ma conduite, il reprend bien son empire sur

elle dans mes souvenirs: c'est là que je me juge moi-même avec autant

de sévérité peut-être que je serai jugé par le souverain juge

après cette vie.

Juger des discours des hommes par les effets qu'ils produisent, c'est

souvent mal les apprécier. Outre que ces effets ne sont pas toujours

sensibles et faciles à connoître, ils varient à l'infini comme les

circonstances dans lesquelles ces discours sont tenus; mais c'est

uniquement l'intention de celui qui les tient qui les apprécie et

détermine leur degré de malice ou de bonté. Dire faux n'est mentir

que par l'intention de tromper; et l'intention même de tromper, loin

d'être toujours jointe avec celle de nuire, a quelquefois un but tout

contraire; mais pour rendre un mensonge innocent il ne suffit pas que

l'intention de nuire ne soit pas expresse, il faut de plus la certitude

que l'erreur dans laquelle on jette ceux à qui l'on parle ne peut nuire

à eux ni à personne en quelque façon que ce soit. Il est rare et

difficile qu'on puisse avoir cette certitude; aussi est-il difficile et

rare qu'un mensonge soit parfaitement innocent. Mentir pour son avantage

à soi-même est imposture, mentir pour l'avantage d'autrui est fraude,

mentir pour nuire est calomnie, c'est la pire espèce de mensonge:

mentir sans profit ni préjudice de soi ni d'autrui n'est pas mentir, ce

n'est pas mensonge, c'est fiction.

Les fictions qui ont un objet moral s'appellent apologues ou fables, et,

comme leur objet n'est ou ne doit être que d'envelopper des vérités

utiles sous des formes sensibles et agréables, en pareil cas on ne

s'attache guère à cacher le mensonge de fait, qui n'est que l'habit de

la vérité; et celui qui ne débite une fable que pour une fable ne

ment en aucune façon.

Il est d'autres fictions purement oiseuses, telles que sont la plupart

des contes et des romans qui, sans renfermer aucune instruction

véritable, n'ont pour objet que l'amusement. Celles-là, dépouillées

de toute utilité morale, ne peuvent s'apprécier que par l'intention de

celui qui les invente; et, lorsqu'il les débite avec affirmation comme

des vérités réelles, on ne peut guère disconvenir qu'elles ne soient

de vrais mensonges. Cependant, qui jamais s'est fait un grand scrupule

de ces mensonges-là, et qui jamais en a fait un reproche grave à ceux

qui les font? S'il y a, par exemple, quelque objet moral dans le _Temple

de Gnide_, cet objet est bien offusqué et gâté par les détails

voluptueux et par les images lascives. Qu'a fait l'auteur pour couvrir

cela d'un vernis de modestie? Il a feint que son ouvrage étoit la

traduction d'un manuscrit grec, et il a fait l'histoire de la

découverte de ce manuscrit de la façon la plus propre à persuader ses

lecteurs de la vérité de son récit. Si ce n'est pas là un mensonge

bien positif, qu'on me dise donc ce que c'est que mentir. Cependant, qui

est-ce qui s'est avisé de faire à l'auteur un crime de ce mensonge, et

de le traiter pour cela d'imposteur?

On dira vainement que ce n'est là qu'une plaisanterie; que l'auteur,

tout en affirmant, ne vouloit persuader personne; qu'il n'a persuadé

personne en effet, et que le public n'a pas douté un moment qu'il ne

fût l'auteur lui-même de l'ouvrage prétendu grec dont il se donnoit

pour le traducteur. Je répondrai qu'une pareille plaisanterie sans

aucun objet n'eût été qu'un bien sot enfantillage; qu'un menteur ne

ment pas moins quand il affirme, quoiqu'il ne persuade pas; qu'il faut

détacher du public instruit des multitudes de lecteurs simples et

crédules, à qui l'histoire du manuscrit narrée par un auteur grave

avec un air de bonne foi en a réellement imposé, et qui ont bu sans

crainte, dans une coupe de forme antique, le poison dont ils se seroient

au moins défiés s'il leur eût été présenté dans un vase moderne.

Que ces distinctions se trouvent ou non dans les livres, elles ne s'en

font pas moins dans le cœur de tout homme de bonne foi avec lui-même,

qui ne veut rien se permettre que sa conscience puisse lui reprocher:

car dire une chose fausse à son avantage n'est pas moins mentir que si

on la disoit au préjudice d'autrui, quoique le mensonge soit moins

criminel. Donner l'avantage à qui ne doit pas l'avoir, c'est troubler

l'ordre de la justice; attribuer faussement à soi-même ou à autrui un

acte d'où peut résulter louange ou blâme, inculpation ou

disculpation, c'est faire une chose injuste; or tout ce qui, contraire

à la vérité, blesse la justice en quelque façon que ce soit, est

mensonge. Voilà la limite exacte; mais tout ce qui, contraire à la

vérité, n'intéresse la justice en aucune sorte, n'est que fiction; et

j'avoue que quiconque se reproche une pure fiction comme un mensonge a

la conscience plus délicate que moi.

Ce qu'on appelle mensonges officieux sont de vrais mensonges, parce

qu'en imposer à l'avantage soit d'autrui, soit de soi-même, n'est pas

moins injuste que d'en imposer à son détriment: quiconque loue ou

blâme contre la vérité ment dès qu'il s'agit d'une personne réelle.

S'il s'agit d'un être imaginaire, il en peut dire tout ce qu'il veut

sans mentir, à moins qu'il ne juge sur la moralité des faits qu'il

invente, et qu'il n'en juge faussement, car alors, s'il ne ment pas dans

le fait, il ment contre la vérité morale, cent fois plus respectable

que celle des faits.

J'ai vu de ces gens qu'on appelle vrais dans le monde: toute leur

véracité s'épuise dans les conversations oiseuses à citer

fidèlement les lieux, les temps, les personnes, à ne se permettre

aucune fiction, à ne broder aucune circonstance, à ne rien exagérer.

En tout ce qui ne touche point à leur intérêt, ils sont dans leurs

narrations de la plus inviolable fidélité; mais s'agit-il de traiter

quelque affaire qui les regarde, de narrer quelque fait qui leur touche

de près, toutes les couleurs sont employées pour présenter les choses

sous le jour qui leur est le plus avantageux; et, si le mensonge leur

est utile et qu'ils s'abstiennent de le dire eux-mêmes, ils le

favorisent avec adresse, et font en sorte qu'on l'adopte, sans le leur

pouvoir imputer. Ainsi le veut la prudence: adieu la véracité.

L'homme que j'appelle vrai fait tout le contraire. En choses

parfaitement indifférentes, la vérité, qu'alors l'autre respecte si

fort, le touche fort peu, et il ne se fera guère de scrupule d'amuser

une compagnie par des faits controuvés, dont il ne résulte aucun

jugement injuste, ni pour ni contre qui que ce soit vivant ou mort; mais

tout discours qui produit pour quelqu'un profit ou dommage, estime ou

mépris, louange ou blâme, contre la justice et la vérité, est un

mensonge qui jamais n'approchera de son cœur, ni de sa bouche, ni de sa

plume. Il est solidement _vrai_, même contre son intérêt, quoiqu'il

se pique assez peu de l'être dans les conversations oiseuses; il est

_vrai_ en ce qu'il ne cherche à tromper personne, qu'il est aussi

fidèle à la vérité qui l'accuse qu'à celle qui l'honore, et qu'il

n'en impose jamais pour son avantage, ni pour nuire à son ennemi. La

différence donc qu'il y a entre mon homme _vrai_ et l'autre est que

celui du monde est très rigoureusement fidèle à toute vérité qui ne

lui coûte rien, mais pas au-delà, et que le mien ne la sert jamais si

fidèlement que quand il faut s'immoler pour elle.

Mais, diroit-on, comment accorder ce relâchement avec cet ardent amour

pour la vérité dont je le glorifie? Cet amour est donc faux puisqu'il

souffre tant d'alliage? Non, il est pur et vrai; mais il n'est qu'une

émanation de l'amour de la justice, et ne veut jamais être faux,

quoiqu'il soit souvent fabuleux. Justice et vérité sont dans son

esprit deux mots synonymes, qu'il prend l'un pour l'autre

indifféremment: la sainte vérité, que son cœur adore, ne consiste

point en faits indifférens et en noms inutiles, mais à rendre

fidèlement à chacun ce qui lui est dû en choses qui sont

véritablement siennes, en imputations bonnes ou mauvaises, en

rétributions d'honneur ou de blâme, de louange ou d'improbation; il

n'est faux ni contre autrui, parce que son équité l'en empêche et

qu'il ne veut nuire à personne injustement; ni pour lui-même, parce

que sa conscience l'en empêche et qu'il ne sauroit s'approprier ce qui

n'est pas à lui. C'est surtout de sa propre estime qu'il est jaloux:

c'est le bien dont il peut le moins se passer, et il sentiroit une perte

réelle d'acquérir celle des autres aux dépens de ce bien-là. Il

mentira donc quelquefois en choses indifférentes sans scrupule et sans

croire mentir, jamais pour le dommage ou le profit d'autrui ni de

lui-même: en tout ce qui tient aux vérités historiques, en tout ce

qui a trait à la conduite des hommes, à la justice, à la

sociabilité, aux lumières utiles, il garantira de l'erreur et

lui-même et les autres, autant qu'il dépendra de lui. Tout mensonge

hors de là, selon lui, n'en est pas un. Si le _Temple de Gnide_ est un

ouvrage utile, l'histoire du manuscrit grec n'est qu'une fiction très

innocente; elle est un mensonge très punissable si l'ouvrage est

dangereux.

Telles furent mes règles de conscience sur le mensonge et sur la

vérité: mon cœur suivoit machinalement ces règles avant que ma

raison les eût adoptées, et l'instinct moral en fit seul

l'application. Le criminel mensonge dont la pauvre Marion fut la victime

m'a laissé d'ineffaçables remords, qui m'ont garanti tout le reste de

ma vie non seulement de tout mensonge de cette espèce, mais de tous

ceux qui, de quelque façon que ce pût être, pouvoient toucher

l'intérêt et la réputation d'autrui. En généralisant ainsi

l'exclusion, je me suis dispensé de peser exactement l'avantage et le

préjudice, et de marquer les limites précises du mensonge nuisible et

du mensonge officieux; en regardant l'un et l'autre comme coupables, je

me les suis interdits tous les deux.

En ceci comme en tout le reste, mon tempérament a beaucoup influé sur

mes maximes, ou plutôt sur mes habitudes: car je n'ai guère agi par

règle, ou n'ai guère suivi d'autres règles en toute chose que les

impulsions de mon naturel. Jamais mensonge prémédité n'approcha de ma

pensée, jamais je n'ai menti pour mon intérêt; mais souvent j'ai

menti par honte pour me tirer d'embarras en choses indifférentes, ou

qui n'intéressoient tout au plus que moi seul, lorsqu'ayant à soutenir

un entretien, la lenteur de mes idées et l'aridité de ma conversation

me forçoient de recourir aux fictions pour avoir quelque chose à dire.

Quand il faut nécessairement parler, et que des vérités amusantes ne

se présentent pas assez tôt à mon esprit, je débite des fables pour

ne pas demeurer muet; mais, dans l'invention de ces fables, j'ai soin,

tant que je puis, qu'elles ne soient pas des mensonges, c'est-à-dire

qu'elles ne blessent ni la justice ni la vérité due, et qu'elles ne

soient que des fictions indifférentes à tout le monde et à moi. Mon

désir seroit bien d'y substituer au moins à la vérité des faits une

vérité morale, c'est-à-dire d'y bien représenter les affections

naturelles au cœur humain, et d'en faire sortir toujours quelque

instruction utile, d'en faire, en un mot, des contes moraux, des

apologues; mais il faudroit plus de présence d'esprit que je n'en ai,

et plus de facilité dans la parole pour savoir mettre à profit, pour

l'instruction, le babil de la conversation. Sa marche, plus rapide que

celle de mes idées, me forçant presque toujours de parler avant de

penser, m'a souvent suggéré des sottises et des inepties que ma raison

désapprouvoit, et que mon cœur désavouoit à mesure qu'elles

échappoient de ma bouche, mais qui, précédant mon propre jugement, ne

pouvoient plus être réformées par sa censure.

C'est encore par cette première et irrésistible impulsion du

tempérament que, dans des momens imprévus et rapides, la honte et la

timidité m'arrachent souvent des mensonges auxquels ma volonté n'a

point de part, mais qui la précèdent en quelque sorte par la

nécessité de répondre à l'instant. L'impression profonde du souvenir

de la pauvre Marion peut bien retenir toujours ceux qui pourroient être

nuisibles à d'autres, mais non pas ceux qui peuvent servir à me tirer

d'embarras quand il s'agit de moi seul, ce qui n'est pas moins contre ma

conscience et mes principes que ceux qui peuvent influer sur le sort

d'autrui.

J'atteste le Ciel que, si je pouvois l'instant d'après retirer le

mensonge qui m'excuse, et dire la vérité qui me charge, sans me faire

un nouvel affront en me rétractant, je le ferois de tout mon cœur;

mais la honte de me prendre ainsi moi-même en faute me retient encore;

et je me repens très sincèrement de ma faute, sans néanmoins l'oser

réparer. Un exemple expliquera mieux ce que je veux dire, et montrera

que je ne mens ni par intérêt ni par amour-propre, encore moins par

envie ou par malignité, mais uniquement par embarras et mauvaise honte,

sachant même très bien quelquefois que ce mensonge est connu pour tel

et ne peut me servir du tout à rien.

Il y a quelque temps que M. F*** m'engagea, contre mon usage, à aller,

avec ma femme, dîner, en manière de pique-nique, avec lui et M. B***,

chez la dame ***, restauratrice, laquelle et ses deux filles dînèrent

aussi avec nous. Au milieu du dîner, l'aînée, qui est mariée depuis

peu et qui étoit grosse, s'avisa de me demander brusquement, et en me

fixant, si j'avois eu des enfans. Je répondis, en rougissant jusqu'aux

yeux, que je n'avois pas eu ce bonheur. Elle sourit malignement en

regardant la compagnie; tout cela n'étoit pas bien obscur, même pour

moi.

Il est clair d'abord que cette réponse n'est point celle que j'aurois

voulu faire, quand même j'aurois eu l'intention d'en imposer: car, dans

la disposition où je voyois les convives, j'étois bien sûr que ma

réponse ne changeoit rien à leur opinion sur ce point. On s'attendoit

à cette négative; on la provoquoit même pour jouir du plaisir de

m'avoir fait mentir. Je n'étois pas assez bouché pour ne pas sentir

cela. Deux minutes après, la réponse que j'aurois dû faire me vint

d'elle-même. «Voilà une question peu discrète, de la part d'une

jeune femme, à un homme qui a vieilli garçon.» En parlant ainsi, sans

mentir, sans avoir à rougir d'aucun aveu, je mettois les rieurs de mon

côté, et je lui faisois une petite leçon qui, naturellement, devoit

la rendre un peu moins impertinente à me questionner. Je ne fis rien de

tout cela, je ne dis point ce qu'il falloit dire, je dis ce qu'il ne

falloit pas et qui ne pouvoit me servir de rien. Il est donc certain que

ni mon jugement ni ma volonté ne dictèrent ma réponse, et qu'elle fut

l'effet machinal de mon embarras. Autrefois je n'avois point cet

embarras, et je faisois l'aveu de mes fautes avec plus de franchise que

de honte, parce que je ne doutois pas qu'on ne vît ce qui les

rachetoit, et que je sentois au dedans de moi; mais l'œil de la

malignité me navre et me déconcerte: en devenant plus malheureux, je

suis devenu plus timide; et jamais je n'ai menti que par timidité.

Les Rêveries du Promeneur Solitaire Ouvrage faisant suite aux Confessions · 第 3 / 10 段