constante et arrêtée, et nos affections, qui s'attachent aux choses
extérieures, passent et changent nécessairement comme elles. Toujours
en avant ou en arrière de nous, elles rappellent le passé, qui n'est
plus, ou préviennent l'avenir, qui souvent ne doit point être: il n'y
a rien là de solide à quoi le cœur se puisse attacher. Aussi n'a-t-on
guère ici-bas que du plaisir qui passe; pour le bonheur qui dure, je
doute qu'il y soit connu. A peine est-il, dans nos plus vives
jouissances, un instant où le cœur puisse véritablement nous dire:
_Je voudrois que cet instant durât toujours._ Et comment peut-on
appeler bonheur un état fugitif qui nous laisse encore le cœur inquiet
et vide, qui nous fait regretter quelque chose avant, ou désirer encore
quelque chose après?
Mais, s'il est un état où l'âme trouve une assiette assez solide pour
s'y reposer tout entière, et rassembler là tout son être, sans avoir
besoin de rappeler le passé ni d'enjamber sur l'avenir, où le temps ne
soit rien pour elle, où le présent dure toujours, sans néanmoins
marquer sa durée et sans aucune trace de succession, sans aucun autre
sentiment de privation ni de jouissance, de plaisir ni de peine, de
désir ni de crainte que celui seul de notre existence, et que ce
sentiment seul puisse la remplir tout entière; tant que cet état dure,
celui qui s'y trouve peut s'appeler heureux non d'un bonheur imparfait,
pauvre et relatif, tel que celui qu'on trouve dans les plaisirs de la
vie, mais d'un bonheur suffisant, parfait et plein, qui ne laisse dans
l'âme aucun vide qu'elle sente le besoin de remplir. Tel est l'état
où je me suis trouvé souvent à l'île de Saint-Pierre, dans mes
rêveries solitaires, soit couché dans mon bateau que je laissois
dériver au gré de l'eau, soit assis sur les rives du lac agité, soit
ailleurs, au bord d'une belle rivière ou d'un ruisseau murmurant sur le
gravier.
De quoi jouit-on dans une pareille situation? De rien d'extérieur à
soi, de rien sinon de soi-même et de sa propre existence; tant que cet
état dure, on se suffit à soi-même, comme Dieu. Le sentiment de
l'existence dépouillé de toute autre affection est par lui-même un
sentiment précieux de contentement et de paix, qui suffiroit seul pour
rendre cette existence chère et douce à qui sauroit écarter de soi
toutes les impressions sensuelles et terrestres qui viennent sans cesse
nous en distraire et en troubler ici-bas la douceur. Mais la plupart des
hommes, agités de passions continuelles, connoissent peu cet état, et,
ne l'ayant goûté qu'imparfaitement durant peu d'instans, n'en
conservent qu'une idée obscure et confuse qui ne leur en fait pas
sentir le charme. Il ne seroit pas même bon, dans la présente
constitution des choses, qu'avides de ces douces extases ils s'y
dégoûtassent de la vie active dont leurs besoins toujours renaissans
leur prescrivent le devoir. Mais un infortuné qu'on a retranché de la
société humaine, et qui ne peut plus rien faire ici-bas d'utile et de
bon pour autrui ni pour soi, peut trouver, dans cet état, à toutes les
félicités humaines des dédommagemens que la fortune et les hommes ne
lui sauroient ôter.
Il est vrai que ces dédommagemens ne peuvent être sentis par toutes
les âmes, ni dans toutes les situations. Il faut que le cœur soit en
paix, et qu'aucune passion n'en vienne troubler le calme. Il y faut des
dispositions de la part de celui qui les éprouve; il en faut dans le
concours des objets environnans. Il n'y faut ni un repos absolu, ni trop
d'agitation, mais un mouvement uniforme et modéré, qui n'ait ni
secousses ni intervalles. Sans mouvement la vie n'est qu'une léthargie.
Si le mouvement est inégal ou trop fort, il réveille; en nous
rappelant aux objets environnans, il détruit le charme de la rêverie,
et nous arrache d'au dedans de nous, pour nous remettre à l'instant
sous le joug de la fortune et des hommes et nous rendre au sentiment de
nos malheurs. Un silence absolu porte à la tristesse. Il offre une
image de la mort: alors le secours d'une imagination riante est
nécessaire et se présente assez naturellement à ceux que le Ciel en a
gratifiés. Le mouvement qui ne vient pas du dehors se fait alors au
dedans de nous. Le repos est moindre, il est vrai, mais il est aussi
plus agréable quand de légères et douces idées, sans agiter le fond
de l'âme, ne font pour ainsi dire qu'en effleurer la surface. Il n'en
faut qu'assez pour se souvenir de soi-même en oubliant tous ses maux.
Cette espèce de rêverie peut se goûter partout où l'on peut être
tranquille, et j'ai souvent pensé qu'à la Bastille, et même dans un
cachot où nul objet n'eût frappé ma vue, j'aurois encore pu rêver
agréablement.
Mais il faut avouer que cela se faisoit bien mieux et plus
agréablement dans une île fertile et solitaire, naturellement
circonscrite et séparée du reste du monde, où rien ne m'offroit que
des images riantes; où rien ne me rappeloit des souvenirs attristans;
où la société du petit nombre d'habitans étoit liante et douce, sans
être intéressante au point de m'occuper incessamment; où je pouvois
enfin me livrer tout le jour, sans obstacles et sans soins, aux
occupations de mon goût ou à la plus molle oisiveté. L'occasion sans
doute étoit belle pour un rêveur, qui, sachant se nourrir d'agréables
chimères au milieu des objets les plus déplaisans, pouvoit s'en
rassasier à son aise en y faisant concourir tout ce qui frappoit
réellement ses sens. En sortant d'une longue et douce rêverie, me
voyant entouré de verdure, de fleurs, d'oiseaux, et laissant errer mes
yeux au loin sur les romanesques rivages qui bordoient une vaste
étendue d'eau claire et cristalline, j'assimilois à mes fictions tous
ces aimables objets; et, me trouvant enfin ramené par degrés à
moi-même et à ce qui m'entouroit, je ne pouvois marquer le point de
séparation des fictions aux réalités, tant tout concouroit également
à me rendre chère la vie recueillie et solitaire que je menois dans ce
beau séjour! Que ne peut-elle renaître encore! que ne puis-je aller
finir mes jours dans cette île chérie, sans en ressortir jamais, ni
jamais y revoir aucun habitant du continent qui me rappelât le souvenir
des calamités de toute espèce qu'ils se plaisent à rassembler sur moi
depuis tant d'années! Ils seroient bientôt oubliés pour jamais: sans
doute ils ne m'oublieroient pas de même; mais que m'importeroit, pourvu
qu'ils n'eussent aucun accès pour y venir troubler mon repos? Délivré
de toutes les passions terrestres qu'engendre le tumulte de la vie
sociale, mon âme s'élanceroit fréquemment au-dessus de cette
atmosphère, et commerceroit d'avance avec les intelligences célestes,
dont elle espère aller augmenter le nombre dans peu de temps. Les
hommes se garderont, je le sais, de me rendre un si doux asile, où ils
n'ont pas voulu me laisser. Mais ils ne m'empêcheront pas du moins de
m'y transporter chaque jour sur les ailes de l'imagination, et d'y
goûter durant quelques heures le même plaisir que si je l'habitois
encore. Ce que j'y ferois de plus doux seroit d'y rêver à mon aise. En
rêvant que j'y suis ne fais-je pas la même chose? Je fais même plus,
à l'attrait d'une rêverie abstraite et monotone je joins des images
charmantes qui la vivifient. Leurs objets échappoient souvent à mes
sens dans mes extases; et maintenant plus ma rêverie est profonde, plus
elle me les peint vivement. Je suis souvent plus au milieu d'eux, et
plus agréablement encore, que quand j'y étois réellement. Le malheur
est qu'à mesure que l'imagination s'attiédit, cela vient avec plus de
peine, et ne dure pas si longtemps. Hélas! c'est quand on commence à
quitter sa dépouille qu'on en est le plus offusqué!
[Figure 12]
[Figure 13]
SIXIÈME PROMENADE
Nous n'avons guère de mouvement machinal dont nous ne puissions trouver
la cause dans notre cœur, si nous savions bien l'y chercher.
Hier, en passant sur le nouveau boulevard pour aller herboriser le long
de la Bièvre, du côté de Gentilly, je fis le crochet à droite en
approchant de la barrière d'Enfer, et, m'écartant dans la campagne,
j'allai, par la route de Fontainebleau, gagner les hauteurs qui bordent
cette petite rivière. Cette marche étoit fort indifférente en
elle-même; mais, en me rappelant que j'avois fait plusieurs fois
machinalement le même détour, j'en recherchai la cause en moi-même,
et je ne pus m'empêcher de rire quand je vins à la démêler.
Dans un coin du boulevard, à la sortie de la barrière d'Enfer,
s'établit journellement en été une femme qui vend du fruit, de la
tisane et des petits pains. Cette femme a un petit garçon fort gentil,
mais boiteux, qui, clopinant avec ses béquilles, s'en va d'assez bonne
grâce demandant l'aumône aux passans. J'avois fait une espèce de
connoissance avec ce petit bonhomme; il ne manquoit pas, chaque fois que
je passois, de venir me faire son petit compliment, toujours suivi de ma
petite offrande. Les premières fois je fus charmé de le voir, je lui
donnois de très bon cœur, et je continuai quelque temps de le faire
avec le même plaisir, y joignant même le plus souvent celui d'exciter
et d'écouter son petit babil, que je trouvois agréable. Ce plaisir,
devenu par degrés habitude, se trouva, je ne sais comment, transformé
dans une espèce de devoir dont je sentis bientôt la gêne, surtout à
cause de la harangue préliminaire qu'il falloit écouter, et dans
laquelle il ne manquoit jamais de m'appeler souvent M. Rousseau, pour
montrer qu'il me connoissoit bien; ce qui m'apprenoit assez au contraire
qu'il ne me connoissoit pas plus que ceux qui l'avoient instruit. Dès
lors je passai par là moins volontiers, et enfin je pris machinalement
l'habitude de faire le plus souvent un détour quand j'approchois de
cette traverse.
Voilà ce que je découvris en y réfléchissant, car rien de tout cela
ne s'étoit offert jusqu'alors distinctement à ma pensée. Cette
observation m'en a rappelé successivement des multitudes d'autres, qui
m'ont bien confirmé que les vrais et premiers motifs de la plupart de
mes actions ne me sont pas aussi clairs à moi-même que je me l'étois
longtemps figuré: je sais et je sens que faire du bien est le plus vrai
bonheur que le cœur humain puisse goûter; mais il y a longtemps que ce
bonheur a été mis hors de ma portée, et ce n'est pas dans un aussi
misérable sort que le mien qu'on peut espérer de placer avec choix et
avec fruit une seule action réellement bonne. Le plus grand soin de
ceux qui règlent ma destinée ayant été que tout ne fût pour moi que
fausse et trompeuse apparence, un motif de vertu n'est jamais qu'un
leurre qu'on me présente pour m'attirer dans le piège où l'on veut
m'enlacer. Je sais cela; je sais que le seul bien qui soit désormais en
ma puissance est de m'abstenir d'agir, de peur de mal faire sans le
vouloir et sans le savoir.
Mais il fut des temps plus heureux où, suivant les mouvemens de mon
cœur, je pouvois quelquefois rendre un autre cœur content, et je me
dois l'honorable témoignage que, chaque fois que j'ai pu goûter ce
plaisir, je l'ai trouvé plus doux qu'aucun autre: ce penchant fut vif,
vrai, pur; et rien, dans mon plus secret intérieur, ne l'a jamais
démenti. Cependant j'ai senti souvent le poids de mes propres bienfaits
par la chaîne des devoirs qu'ils entraînoient à leur suite: alors le
plaisir a disparu, et je n'ai plus trouvé dans la continuation des
mêmes soins qui m'avoient d'abord charmé qu'une gêne presque
insupportable. Durant mes courtes prospérités beaucoup de gens
recouroient à moi, et jamais, dans tous les services que je pus leur
rendre, aucun d'eux ne fut éconduit. Mais de ces premiers bienfaits,
versés avec effusion de cœur, naissoient des chaînes d'engagemens
successifs que je n'avois pas prévus et dont je ne pouvois plus secouer
le joug: mes premiers services n'étoient, aux yeux de ceux qui les
recevoient, que les arrhes de ceux qui les dévoient suivre; et, dès
que quelque infortuné avoit jeté sur moi le grappin d'un bienfait
reçu, c'en étoit fait désormais, et ce premier bienfait, libre et
volontaire, devenoit un droit indéfini à tous ceux dont il pouvoit
avoir besoin dans la suite, sans que l'impuissance même suffît pour
m'en affranchir. Voilà comment des jouissances très douces se
transformoient pour moi dans la suite en d'onéreux assujettissemens.
Ces chaînes cependant ne me parurent pas très pesantes tant qu'ignoré
du public je vécus dans l'obscurité; mais, quand une fois ma personne
fut affichée par mes écrits, faute grave sans doute, mais plus
qu'expiée par mes malheurs, dès lors je devins le bureau général
d'adresse de tous les souffreteux ou soi-disant tels, de tous les
aventuriers qui cherchoient des dupes, de tous ceux qui, sous prétexte
du grand crédit qu'ils feignoient de m'attribuer, vouloient s'emparer
de moi de manière ou d'autre. C'est alors que j'eus lieu de connoître
que tous les penchans de la nature, sans en excepter la bienfaisance
elle-même, portés ou suivis dans la société sans prudence et sans
choix, changent de nature, et deviennent souvent aussi nuisibles qu'ils
étoient utiles dans leur première direction. Tant de cruelles
expériences changèrent peu à peu mes premières dispositions, ou
plutôt, les renfermant enfin dans leurs véritables bornes, elles
m'apprirent à suivre moins aveuglément mon penchant à bien faire,
lorsqu'il ne servoit qu'à favoriser la méchanceté d'autrui.
Mais je n'ai point regret à ces mêmes expériences, puisqu'elles m'ont
procuré, par la réflexion, de nouvelles lumières sur la connoissance
de moi-même et sur les vrais motifs de ma conduite en mille
circonstances sur lesquelles je me suis si souvent fait illusion: j'ai
vu que, pour bien faire avec plaisir, il falloit que j'agisse librement,
sans contrainte, et que, pour m'ôter toute la douceur d'une bonne
œuvre, il suffisoit qu'elle devînt un devoir pour moi. Dès lors le
poids de l'obligation me fait un fardeau des plus douces jouissances;
et, comme je l'ai dit dans l'_Émile_, à ce que je crois, j'eusse été
chez les Turcs un mauvais mari à l'heure où le cri public les appelle
à remplir les devoirs de leur état.
Voilà ce qui modifie beaucoup l'opinion que j'eus longtemps de ma
propre vertu, car il n'y en a point à suivre ses penchans et à se
donner, quand ils nous y portent, le plaisir de bien faire; mais elle
consiste à les vaincre quand le devoir le commande pour faire ce qu'il
nous prescrit, et voilà ce que j'ai su moins faire qu'homme du monde.
Né sensible et bon, portant la pitié jusqu'à la foiblesse, et me
sentant exalter l'âme par tout ce qui tient à la générosité, je fus
humain, bienfaisant, secourable, par goût, par passion même, tant
qu'on n'intéressa que mon cœur; j'eusse été le meilleur et le plus
clément des hommes si j'en avois été le plus puissant; et, pour
éteindre en moi tout désir de vengeance, il m'eût suffi de pouvoir me
venger. J'aurois même été juste sans peine contre mon propre
intérêt; mais contre celui des personnes qui m'étoient chères je
n'aurois pu me résoudre à l'être. Dès que mon devoir et mon cœur
étoient en contradiction, le premier eut rarement la victoire, à moins
qu'il ne fallût seulement que m'abstenir: alors j'étois fort le plus
souvent; mais agir contre mon penchant me fut toujours impossible. Que
ce soient les hommes, le devoir ou même la nécessité qui commandent,
quand mon cœur se tait, ma volonté reste sourde, et je ne saurois
obéir: je vois le mal qui me menace, et je le laisse arriver plutôt
que de m'agiter pour le prévenir. Je commence quelquefois avec effort;
mais cet effort me lasse et m'épuise bien vite: je ne saurois
continuer. En toute chose imaginable, ce que je ne fais pas avec plaisir
m'est bientôt impossible à faire.
Il y a plus: la contrainte, d'accord avec mon désir, suffit pour
l'anéantir et le changer en répugnance, en aversion même, pour peu
qu'elle agisse trop fortement: et voilà ce qui me rend pénible la
bonne œuvre qu'on exige, et que je faisois de moi-même lorsqu'on ne
l'exigeoit pas. Un bienfait purement gratuit est certainement une œuvre
que j'aime à faire; mais, quand celui qui l'a reçu s'en fait un titre
pour en exiger la continuation sous peine de sa haine, quand il me fait
une loi d'être à jamais son bienfaiteur, pour avoir d'abord pris
plaisir à l'être, dès lors la gêne commence et le plaisir
s'évanouit. Ce que je fais alors quand je cède est foiblesse et
mauvaise honte; mais la bonne volonté n'y est plus; et, loin que je
m'en applaudisse en moi-même, je me reproche en ma conscience de bien
faire à contre-cœur.
Je sais qu'il y a une espèce de contrat, et même le plus saint de
tous, entre le bienfaiteur et l'obligé: c'est une sorte de société
qu'ils forment l'un avec l'autre, plus étroite que celle qui unit les
hommes en général; et, si l'obligé s'engage tacitement à la
reconnoissance, le bienfaiteur s'engage de même à conserver à
l'autre, tant qu'il ne s'en rendra pas indigne, la même bonne volonté
qu'il vient de lui témoigner, et à lui en renouveler les actes toutes
les fois qu'il le pourra et qu'il en sera requis. Ce ne sont pas là des
conditions expresses, mais ce sont des effets naturels de la relation
qui vient de s'établir entre eux. Celui qui, la première fois, refuse
un service gratuit qu'on lui demande ne donne aucun droit de se plaindre
à celui qu'il a refusé; mais celui qui, dans un cas semblable, refuse
au même la même grâce qu'il lui accorda ci-devant frustre une
espérance qu'il l'a autorisé à concevoir; il trompe et dément une
attente qu'il a fait naître. On sent dans ce refus je ne sais quoi
d'injuste et de plus dur que dans l'autre; mais il n'en est pas moins
l'effet d'une indépendance que le cœur aime et à laquelle il ne
renonce pas sans effort. Quand je paie une dette, c'est un devoir que je
remplis; quand je fais un don, c'est un plaisir que je me donne. Or le
plaisir de remplir ses devoirs est de ceux que la seule habitude de la
vertu fait naître: ceux qui nous viennent immédiatement de la nature
ne s'élèvent pas si haut que cela.
Après tant de tristes expériences j'ai appris à prévoir de loin les
conséquences de mes premiers mouvemens suivis, et je me suis souvent
abstenu d'une bonne œuvre que j'avois le désir et le pouvoir de faire,
effrayé de l'assujettissement auquel dans la suite je m'allois
soumettre, si je m'y livrois inconsidérément. Je n'ai pas toujours
senti cette crainte: au contraire, dans ma jeunesse je m'attachois par
mes propres bienfaits, et j'ai souvent éprouvé de même que ceux que
j'obligeois s'affectionnoient à moi par reconnoissance encore plus que
par intérêt. Mais les choses ont bien changé de face à cet égard
comme à tout autre aussitôt que mes malheurs ont commencé: j'ai vécu
dès lors dans une génération nouvelle qui ne ressembloit point à la
première, et mes propres sentimens pour les autres ont souffert des
changemens que j'ai trouvés dans les leurs. Les mêmes gens que j'ai
vus successivement dans ces deux générations si différentes se sont,
pour ainsi dire, assimilés successivement à l'une et à l'autre: de
vrais et francs qu'ils étoient d'abord, devenus ce qu'ils sont, ils ont
fait comme tous les autres; et, par cela seul que les temps sont
changés, les hommes ont changé comme eux. Eh! comment pourrois-je
garder les mêmes sentimens pour ceux en qui je trouve le contraire de
ce qui les fit naître! Je ne les hais point, parce que je ne saurois
haïr; mais je ne puis me défendre du mépris qu'ils méritent, ni
m'abstenir de le leur témoigner.
Peut-être, sans m'en apercevoir, ai-je changé moi-même plus qu'il
n'auroit fallu: quel naturel résisteroit sans s'altérer à une
situation pareille à la mienne? Convaincu par vingt ans d'expérience
que tout ce que la nature a mis d'heureuses dispositions dans mon cœur
est tourné, par ma destinée et par ceux qui en disposent, au
préjudice de moi-même ou d'autrui, je ne puis plus regarder une bonne
œuvre qu'on me présente à faire que comme un piège qu'on me tend, et
sous lequel est caché quelque mal. Je sais que, quel que soit l'effet
de l'œuvre, je n'en aurai pas moins le mérite de ma bonne intention:
oui, ce mérite y est toujours, sans doute; mais le charme intérieur
n'y est plus, et, sitôt que ce stimulant me manque, je ne sens
qu'indifférence et glace au dedans de moi, et, sûr qu'au lieu de faire
une action vraiment utile, je ne fais qu'un acte de dupe, l'indignation
de l'amour-propre, jointe au désaveu de la raison, ne m'inspire que
répugnance et résistance où j'eusse été plein d'ardeur et de zèle
dans mon état naturel.
Il est des sortes d'adversités qui élèvent et renforcent l'âme, mais
il en est qui l'abattent et la tuent: telle est celle dont je suis la
proie. Pour peu qu'il y eût eu quelque mauvais levain dans la mienne,
elle l'eût fait fermenter à l'excès, elle m'eût rendu frénétique;
mais elle ne m'a rendu que nul. Hors d'état de bien faire et pour
moi-même et pour autrui, je m'abstiens d'agir; et cet état, qui n'est
innocent que parce qu'il est forcé, me fait trouver une sorte de
douceur à me livrer pleinement sans reproche à mon penchant naturel.
Je vais trop loin sans doute, puisque j'évite les occasions d'agir
même où je ne vois que du bien à faire; mais, certain qu'on ne me
laisse pas voir les choses comme elles sont, je m'abstiens de juger sur
les apparences qu'on leur donne; et, de quelque leurre qu'on couvre les
motifs d'agir, il suffit que ces motifs soient laissés à ma portée
pour que je sois sûr qu'ils sont trompeurs.
Ma destinée semble avoir tendu, dès mon enfance, le premier piège qui
m'a rendu longtemps si facile à tomber dans tous les autres: je suis
né le plus confiant des hommes, et, durant quarante ans entiers, jamais
cette confiance ne fut trompée une seule fois. Tombé tout d'un coup
dans un autre ordre de gens et de choses, j'ai donné dans mille
embûches sans jamais en apercevoir aucune; et vingt ans d'expérience
ont à peine suffi pour m'éclairer sur mon sort. Une fois convaincu
qu'il n'y a que mensonge et fausseté dans les démonstrations
grimacières qu'on me prodigue, j'ai passé rapidement à l'autre
extrémité: car, quand on est une fois sorti de son naturel, il n'y a
plus de bornes qui nous retiennent. Dès lors je me suis dégoûté des
hommes, et ma volonté, concourant avec la leur à cet égard, me tient
encore plus éloigné d'eux que ne font toutes leurs machines.
Ils ont beau faire, cette répugnance ne peut jamais aller jusqu'à
l'aversion: en pensant à la dépendance où ils se sont mis de moi pour
me tenir dans la leur, ils me font une pitié réelle; si je ne suis
malheureux, ils le sont eux-mêmes, et, chaque fois que je rentre en
moi, je les trouve toujours à plaindre. L'orgueil peut-être se mêle
encore à ces jugemens; je me sens trop au-dessus d'eux pour les haïr:
ils peuvent m'intéresser tout au plus jusqu'au mépris, mais jamais
jusqu'à la haine; enfin je m'aime trop moi-même pour pouvoir haïr qui
que ce soit. Ce seroit resserrer, comprimer mon existence, et je
voudrois plutôt l'étendre sur tout l'univers.
J'aime mieux les fuir que les haïr: leur aspect frappe mes sens, et,
par eux, mon cœur, d'impressions que mille regards cruels me rendent
pénibles; mais le malaise cesse aussitôt que l'objet qui le cause a
disparu. Je m'occupe d'eux, et bien malgré moi, par leur présence,
mais jamais par leur souvenir: quand je ne les vois plus, ils sont pour
moi comme s'ils n'existoient point.
Ils ne me sont même indifférens qu'en ce qui se rapporte à moi: car,
dans leurs rapports entre eux, ils peuvent encore m'intéresser et
m'émouvoir comme les personnages d'un drame que je verrois
représenter. Il faudroit que mon être moral fût anéanti pour que la
justice me devînt indifférente; le spectacle de l'injustice et de la
méchanceté me fait encore bouillir le sang de colère; les actes de
vertu où je ne vois ni forfanterie ni ostentation me font toujours
tressaillir de joie, et m'arrachent encore de douces larmes. Mais il
faut que je les voie et les apprécie moi-même, car, après ma propre
histoire, il faudroit que je fusse insensé pour adopter, sur quoi que
ce fût, le jugement des hommes et pour croire aucune chose sur la foi
d'autrui.