Tout est dans un flux continuel sur la terre. Rien n'y garde une forme

constante et arrêtée, et nos affections, qui s'attachent aux choses

extérieures, passent et changent nécessairement comme elles. Toujours

en avant ou en arrière de nous, elles rappellent le passé, qui n'est

plus, ou préviennent l'avenir, qui souvent ne doit point être: il n'y

a rien là de solide à quoi le cœur se puisse attacher. Aussi n'a-t-on

guère ici-bas que du plaisir qui passe; pour le bonheur qui dure, je

doute qu'il y soit connu. A peine est-il, dans nos plus vives

jouissances, un instant où le cœur puisse véritablement nous dire:

_Je voudrois que cet instant durât toujours._ Et comment peut-on

appeler bonheur un état fugitif qui nous laisse encore le cœur inquiet

et vide, qui nous fait regretter quelque chose avant, ou désirer encore

quelque chose après?

Mais, s'il est un état où l'âme trouve une assiette assez solide pour

s'y reposer tout entière, et rassembler là tout son être, sans avoir

besoin de rappeler le passé ni d'enjamber sur l'avenir, où le temps ne

soit rien pour elle, où le présent dure toujours, sans néanmoins

marquer sa durée et sans aucune trace de succession, sans aucun autre

sentiment de privation ni de jouissance, de plaisir ni de peine, de

désir ni de crainte que celui seul de notre existence, et que ce

sentiment seul puisse la remplir tout entière; tant que cet état dure,

celui qui s'y trouve peut s'appeler heureux non d'un bonheur imparfait,

pauvre et relatif, tel que celui qu'on trouve dans les plaisirs de la

vie, mais d'un bonheur suffisant, parfait et plein, qui ne laisse dans

l'âme aucun vide qu'elle sente le besoin de remplir. Tel est l'état

où je me suis trouvé souvent à l'île de Saint-Pierre, dans mes

rêveries solitaires, soit couché dans mon bateau que je laissois

dériver au gré de l'eau, soit assis sur les rives du lac agité, soit

ailleurs, au bord d'une belle rivière ou d'un ruisseau murmurant sur le

gravier.

De quoi jouit-on dans une pareille situation? De rien d'extérieur à

soi, de rien sinon de soi-même et de sa propre existence; tant que cet

état dure, on se suffit à soi-même, comme Dieu. Le sentiment de

l'existence dépouillé de toute autre affection est par lui-même un

sentiment précieux de contentement et de paix, qui suffiroit seul pour

rendre cette existence chère et douce à qui sauroit écarter de soi

toutes les impressions sensuelles et terrestres qui viennent sans cesse

nous en distraire et en troubler ici-bas la douceur. Mais la plupart des

hommes, agités de passions continuelles, connoissent peu cet état, et,

ne l'ayant goûté qu'imparfaitement durant peu d'instans, n'en

conservent qu'une idée obscure et confuse qui ne leur en fait pas

sentir le charme. Il ne seroit pas même bon, dans la présente

constitution des choses, qu'avides de ces douces extases ils s'y

dégoûtassent de la vie active dont leurs besoins toujours renaissans

leur prescrivent le devoir. Mais un infortuné qu'on a retranché de la

société humaine, et qui ne peut plus rien faire ici-bas d'utile et de

bon pour autrui ni pour soi, peut trouver, dans cet état, à toutes les

félicités humaines des dédommagemens que la fortune et les hommes ne

lui sauroient ôter.

Il est vrai que ces dédommagemens ne peuvent être sentis par toutes

les âmes, ni dans toutes les situations. Il faut que le cœur soit en

paix, et qu'aucune passion n'en vienne troubler le calme. Il y faut des

dispositions de la part de celui qui les éprouve; il en faut dans le

concours des objets environnans. Il n'y faut ni un repos absolu, ni trop

d'agitation, mais un mouvement uniforme et modéré, qui n'ait ni

secousses ni intervalles. Sans mouvement la vie n'est qu'une léthargie.

Si le mouvement est inégal ou trop fort, il réveille; en nous

rappelant aux objets environnans, il détruit le charme de la rêverie,

et nous arrache d'au dedans de nous, pour nous remettre à l'instant

sous le joug de la fortune et des hommes et nous rendre au sentiment de

nos malheurs. Un silence absolu porte à la tristesse. Il offre une

image de la mort: alors le secours d'une imagination riante est

nécessaire et se présente assez naturellement à ceux que le Ciel en a

gratifiés. Le mouvement qui ne vient pas du dehors se fait alors au

dedans de nous. Le repos est moindre, il est vrai, mais il est aussi

plus agréable quand de légères et douces idées, sans agiter le fond

de l'âme, ne font pour ainsi dire qu'en effleurer la surface. Il n'en

faut qu'assez pour se souvenir de soi-même en oubliant tous ses maux.

Cette espèce de rêverie peut se goûter partout où l'on peut être

tranquille, et j'ai souvent pensé qu'à la Bastille, et même dans un

cachot où nul objet n'eût frappé ma vue, j'aurois encore pu rêver

agréablement.

Mais il faut avouer que cela se faisoit bien mieux et plus

agréablement dans une île fertile et solitaire, naturellement

circonscrite et séparée du reste du monde, où rien ne m'offroit que

des images riantes; où rien ne me rappeloit des souvenirs attristans;

où la société du petit nombre d'habitans étoit liante et douce, sans

être intéressante au point de m'occuper incessamment; où je pouvois

enfin me livrer tout le jour, sans obstacles et sans soins, aux

occupations de mon goût ou à la plus molle oisiveté. L'occasion sans

doute étoit belle pour un rêveur, qui, sachant se nourrir d'agréables

chimères au milieu des objets les plus déplaisans, pouvoit s'en

rassasier à son aise en y faisant concourir tout ce qui frappoit

réellement ses sens. En sortant d'une longue et douce rêverie, me

voyant entouré de verdure, de fleurs, d'oiseaux, et laissant errer mes

yeux au loin sur les romanesques rivages qui bordoient une vaste

étendue d'eau claire et cristalline, j'assimilois à mes fictions tous

ces aimables objets; et, me trouvant enfin ramené par degrés à

moi-même et à ce qui m'entouroit, je ne pouvois marquer le point de

séparation des fictions aux réalités, tant tout concouroit également

à me rendre chère la vie recueillie et solitaire que je menois dans ce

beau séjour! Que ne peut-elle renaître encore! que ne puis-je aller

finir mes jours dans cette île chérie, sans en ressortir jamais, ni

jamais y revoir aucun habitant du continent qui me rappelât le souvenir

des calamités de toute espèce qu'ils se plaisent à rassembler sur moi

depuis tant d'années! Ils seroient bientôt oubliés pour jamais: sans

doute ils ne m'oublieroient pas de même; mais que m'importeroit, pourvu

qu'ils n'eussent aucun accès pour y venir troubler mon repos? Délivré

de toutes les passions terrestres qu'engendre le tumulte de la vie

sociale, mon âme s'élanceroit fréquemment au-dessus de cette

atmosphère, et commerceroit d'avance avec les intelligences célestes,

dont elle espère aller augmenter le nombre dans peu de temps. Les

hommes se garderont, je le sais, de me rendre un si doux asile, où ils

n'ont pas voulu me laisser. Mais ils ne m'empêcheront pas du moins de

m'y transporter chaque jour sur les ailes de l'imagination, et d'y

goûter durant quelques heures le même plaisir que si je l'habitois

encore. Ce que j'y ferois de plus doux seroit d'y rêver à mon aise. En

rêvant que j'y suis ne fais-je pas la même chose? Je fais même plus,

à l'attrait d'une rêverie abstraite et monotone je joins des images

charmantes qui la vivifient. Leurs objets échappoient souvent à mes

sens dans mes extases; et maintenant plus ma rêverie est profonde, plus

elle me les peint vivement. Je suis souvent plus au milieu d'eux, et

plus agréablement encore, que quand j'y étois réellement. Le malheur

est qu'à mesure que l'imagination s'attiédit, cela vient avec plus de

peine, et ne dure pas si longtemps. Hélas! c'est quand on commence à

quitter sa dépouille qu'on en est le plus offusqué!

[Figure 12]

[Figure 13]

SIXIÈME PROMENADE

Nous n'avons guère de mouvement machinal dont nous ne puissions trouver

la cause dans notre cœur, si nous savions bien l'y chercher.

Hier, en passant sur le nouveau boulevard pour aller herboriser le long

de la Bièvre, du côté de Gentilly, je fis le crochet à droite en

approchant de la barrière d'Enfer, et, m'écartant dans la campagne,

j'allai, par la route de Fontainebleau, gagner les hauteurs qui bordent

cette petite rivière. Cette marche étoit fort indifférente en

elle-même; mais, en me rappelant que j'avois fait plusieurs fois

machinalement le même détour, j'en recherchai la cause en moi-même,

et je ne pus m'empêcher de rire quand je vins à la démêler.

Dans un coin du boulevard, à la sortie de la barrière d'Enfer,

s'établit journellement en été une femme qui vend du fruit, de la

tisane et des petits pains. Cette femme a un petit garçon fort gentil,

mais boiteux, qui, clopinant avec ses béquilles, s'en va d'assez bonne

grâce demandant l'aumône aux passans. J'avois fait une espèce de

connoissance avec ce petit bonhomme; il ne manquoit pas, chaque fois que

je passois, de venir me faire son petit compliment, toujours suivi de ma

petite offrande. Les premières fois je fus charmé de le voir, je lui

donnois de très bon cœur, et je continuai quelque temps de le faire

avec le même plaisir, y joignant même le plus souvent celui d'exciter

et d'écouter son petit babil, que je trouvois agréable. Ce plaisir,

devenu par degrés habitude, se trouva, je ne sais comment, transformé

dans une espèce de devoir dont je sentis bientôt la gêne, surtout à

cause de la harangue préliminaire qu'il falloit écouter, et dans

laquelle il ne manquoit jamais de m'appeler souvent M. Rousseau, pour

montrer qu'il me connoissoit bien; ce qui m'apprenoit assez au contraire

qu'il ne me connoissoit pas plus que ceux qui l'avoient instruit. Dès

lors je passai par là moins volontiers, et enfin je pris machinalement

l'habitude de faire le plus souvent un détour quand j'approchois de

cette traverse.

Voilà ce que je découvris en y réfléchissant, car rien de tout cela

ne s'étoit offert jusqu'alors distinctement à ma pensée. Cette

observation m'en a rappelé successivement des multitudes d'autres, qui

m'ont bien confirmé que les vrais et premiers motifs de la plupart de

mes actions ne me sont pas aussi clairs à moi-même que je me l'étois

longtemps figuré: je sais et je sens que faire du bien est le plus vrai

bonheur que le cœur humain puisse goûter; mais il y a longtemps que ce

bonheur a été mis hors de ma portée, et ce n'est pas dans un aussi

misérable sort que le mien qu'on peut espérer de placer avec choix et

avec fruit une seule action réellement bonne. Le plus grand soin de

ceux qui règlent ma destinée ayant été que tout ne fût pour moi que

fausse et trompeuse apparence, un motif de vertu n'est jamais qu'un

leurre qu'on me présente pour m'attirer dans le piège où l'on veut

m'enlacer. Je sais cela; je sais que le seul bien qui soit désormais en

ma puissance est de m'abstenir d'agir, de peur de mal faire sans le

vouloir et sans le savoir.

Mais il fut des temps plus heureux où, suivant les mouvemens de mon

cœur, je pouvois quelquefois rendre un autre cœur content, et je me

dois l'honorable témoignage que, chaque fois que j'ai pu goûter ce

plaisir, je l'ai trouvé plus doux qu'aucun autre: ce penchant fut vif,

vrai, pur; et rien, dans mon plus secret intérieur, ne l'a jamais

démenti. Cependant j'ai senti souvent le poids de mes propres bienfaits

par la chaîne des devoirs qu'ils entraînoient à leur suite: alors le

plaisir a disparu, et je n'ai plus trouvé dans la continuation des

mêmes soins qui m'avoient d'abord charmé qu'une gêne presque

insupportable. Durant mes courtes prospérités beaucoup de gens

recouroient à moi, et jamais, dans tous les services que je pus leur

rendre, aucun d'eux ne fut éconduit. Mais de ces premiers bienfaits,

versés avec effusion de cœur, naissoient des chaînes d'engagemens

successifs que je n'avois pas prévus et dont je ne pouvois plus secouer

le joug: mes premiers services n'étoient, aux yeux de ceux qui les

recevoient, que les arrhes de ceux qui les dévoient suivre; et, dès

que quelque infortuné avoit jeté sur moi le grappin d'un bienfait

reçu, c'en étoit fait désormais, et ce premier bienfait, libre et

volontaire, devenoit un droit indéfini à tous ceux dont il pouvoit

avoir besoin dans la suite, sans que l'impuissance même suffît pour

m'en affranchir. Voilà comment des jouissances très douces se

transformoient pour moi dans la suite en d'onéreux assujettissemens.

Ces chaînes cependant ne me parurent pas très pesantes tant qu'ignoré

du public je vécus dans l'obscurité; mais, quand une fois ma personne

fut affichée par mes écrits, faute grave sans doute, mais plus

qu'expiée par mes malheurs, dès lors je devins le bureau général

d'adresse de tous les souffreteux ou soi-disant tels, de tous les

aventuriers qui cherchoient des dupes, de tous ceux qui, sous prétexte

du grand crédit qu'ils feignoient de m'attribuer, vouloient s'emparer

de moi de manière ou d'autre. C'est alors que j'eus lieu de connoître

que tous les penchans de la nature, sans en excepter la bienfaisance

elle-même, portés ou suivis dans la société sans prudence et sans

choix, changent de nature, et deviennent souvent aussi nuisibles qu'ils

étoient utiles dans leur première direction. Tant de cruelles

expériences changèrent peu à peu mes premières dispositions, ou

plutôt, les renfermant enfin dans leurs véritables bornes, elles

m'apprirent à suivre moins aveuglément mon penchant à bien faire,

lorsqu'il ne servoit qu'à favoriser la méchanceté d'autrui.

Mais je n'ai point regret à ces mêmes expériences, puisqu'elles m'ont

procuré, par la réflexion, de nouvelles lumières sur la connoissance

de moi-même et sur les vrais motifs de ma conduite en mille

circonstances sur lesquelles je me suis si souvent fait illusion: j'ai

vu que, pour bien faire avec plaisir, il falloit que j'agisse librement,

sans contrainte, et que, pour m'ôter toute la douceur d'une bonne

œuvre, il suffisoit qu'elle devînt un devoir pour moi. Dès lors le

poids de l'obligation me fait un fardeau des plus douces jouissances;

et, comme je l'ai dit dans l'_Émile_, à ce que je crois, j'eusse été

chez les Turcs un mauvais mari à l'heure où le cri public les appelle

à remplir les devoirs de leur état.

Voilà ce qui modifie beaucoup l'opinion que j'eus longtemps de ma

propre vertu, car il n'y en a point à suivre ses penchans et à se

donner, quand ils nous y portent, le plaisir de bien faire; mais elle

consiste à les vaincre quand le devoir le commande pour faire ce qu'il

nous prescrit, et voilà ce que j'ai su moins faire qu'homme du monde.

Né sensible et bon, portant la pitié jusqu'à la foiblesse, et me

sentant exalter l'âme par tout ce qui tient à la générosité, je fus

humain, bienfaisant, secourable, par goût, par passion même, tant

qu'on n'intéressa que mon cœur; j'eusse été le meilleur et le plus

clément des hommes si j'en avois été le plus puissant; et, pour

éteindre en moi tout désir de vengeance, il m'eût suffi de pouvoir me

venger. J'aurois même été juste sans peine contre mon propre

intérêt; mais contre celui des personnes qui m'étoient chères je

n'aurois pu me résoudre à l'être. Dès que mon devoir et mon cœur

étoient en contradiction, le premier eut rarement la victoire, à moins

qu'il ne fallût seulement que m'abstenir: alors j'étois fort le plus

souvent; mais agir contre mon penchant me fut toujours impossible. Que

ce soient les hommes, le devoir ou même la nécessité qui commandent,

quand mon cœur se tait, ma volonté reste sourde, et je ne saurois

obéir: je vois le mal qui me menace, et je le laisse arriver plutôt

que de m'agiter pour le prévenir. Je commence quelquefois avec effort;

mais cet effort me lasse et m'épuise bien vite: je ne saurois

continuer. En toute chose imaginable, ce que je ne fais pas avec plaisir

m'est bientôt impossible à faire.

Il y a plus: la contrainte, d'accord avec mon désir, suffit pour

l'anéantir et le changer en répugnance, en aversion même, pour peu

qu'elle agisse trop fortement: et voilà ce qui me rend pénible la

bonne œuvre qu'on exige, et que je faisois de moi-même lorsqu'on ne

l'exigeoit pas. Un bienfait purement gratuit est certainement une œuvre

que j'aime à faire; mais, quand celui qui l'a reçu s'en fait un titre

pour en exiger la continuation sous peine de sa haine, quand il me fait

une loi d'être à jamais son bienfaiteur, pour avoir d'abord pris

plaisir à l'être, dès lors la gêne commence et le plaisir

s'évanouit. Ce que je fais alors quand je cède est foiblesse et

mauvaise honte; mais la bonne volonté n'y est plus; et, loin que je

m'en applaudisse en moi-même, je me reproche en ma conscience de bien

faire à contre-cœur.

Je sais qu'il y a une espèce de contrat, et même le plus saint de

tous, entre le bienfaiteur et l'obligé: c'est une sorte de société

qu'ils forment l'un avec l'autre, plus étroite que celle qui unit les

hommes en général; et, si l'obligé s'engage tacitement à la

reconnoissance, le bienfaiteur s'engage de même à conserver à

l'autre, tant qu'il ne s'en rendra pas indigne, la même bonne volonté

qu'il vient de lui témoigner, et à lui en renouveler les actes toutes

les fois qu'il le pourra et qu'il en sera requis. Ce ne sont pas là des

conditions expresses, mais ce sont des effets naturels de la relation

qui vient de s'établir entre eux. Celui qui, la première fois, refuse

un service gratuit qu'on lui demande ne donne aucun droit de se plaindre

à celui qu'il a refusé; mais celui qui, dans un cas semblable, refuse

au même la même grâce qu'il lui accorda ci-devant frustre une

espérance qu'il l'a autorisé à concevoir; il trompe et dément une

attente qu'il a fait naître. On sent dans ce refus je ne sais quoi

d'injuste et de plus dur que dans l'autre; mais il n'en est pas moins

l'effet d'une indépendance que le cœur aime et à laquelle il ne

renonce pas sans effort. Quand je paie une dette, c'est un devoir que je

remplis; quand je fais un don, c'est un plaisir que je me donne. Or le

plaisir de remplir ses devoirs est de ceux que la seule habitude de la

vertu fait naître: ceux qui nous viennent immédiatement de la nature

ne s'élèvent pas si haut que cela.

Après tant de tristes expériences j'ai appris à prévoir de loin les

conséquences de mes premiers mouvemens suivis, et je me suis souvent

abstenu d'une bonne œuvre que j'avois le désir et le pouvoir de faire,

effrayé de l'assujettissement auquel dans la suite je m'allois

soumettre, si je m'y livrois inconsidérément. Je n'ai pas toujours

senti cette crainte: au contraire, dans ma jeunesse je m'attachois par

mes propres bienfaits, et j'ai souvent éprouvé de même que ceux que

j'obligeois s'affectionnoient à moi par reconnoissance encore plus que

par intérêt. Mais les choses ont bien changé de face à cet égard

comme à tout autre aussitôt que mes malheurs ont commencé: j'ai vécu

dès lors dans une génération nouvelle qui ne ressembloit point à la

première, et mes propres sentimens pour les autres ont souffert des

changemens que j'ai trouvés dans les leurs. Les mêmes gens que j'ai

vus successivement dans ces deux générations si différentes se sont,

pour ainsi dire, assimilés successivement à l'une et à l'autre: de

vrais et francs qu'ils étoient d'abord, devenus ce qu'ils sont, ils ont

fait comme tous les autres; et, par cela seul que les temps sont

changés, les hommes ont changé comme eux. Eh! comment pourrois-je

garder les mêmes sentimens pour ceux en qui je trouve le contraire de

ce qui les fit naître! Je ne les hais point, parce que je ne saurois

haïr; mais je ne puis me défendre du mépris qu'ils méritent, ni

m'abstenir de le leur témoigner.

Peut-être, sans m'en apercevoir, ai-je changé moi-même plus qu'il

n'auroit fallu: quel naturel résisteroit sans s'altérer à une

situation pareille à la mienne? Convaincu par vingt ans d'expérience

que tout ce que la nature a mis d'heureuses dispositions dans mon cœur

est tourné, par ma destinée et par ceux qui en disposent, au

préjudice de moi-même ou d'autrui, je ne puis plus regarder une bonne

œuvre qu'on me présente à faire que comme un piège qu'on me tend, et

sous lequel est caché quelque mal. Je sais que, quel que soit l'effet

de l'œuvre, je n'en aurai pas moins le mérite de ma bonne intention:

oui, ce mérite y est toujours, sans doute; mais le charme intérieur

n'y est plus, et, sitôt que ce stimulant me manque, je ne sens

qu'indifférence et glace au dedans de moi, et, sûr qu'au lieu de faire

une action vraiment utile, je ne fais qu'un acte de dupe, l'indignation

de l'amour-propre, jointe au désaveu de la raison, ne m'inspire que

répugnance et résistance où j'eusse été plein d'ardeur et de zèle

dans mon état naturel.

Il est des sortes d'adversités qui élèvent et renforcent l'âme, mais

il en est qui l'abattent et la tuent: telle est celle dont je suis la

proie. Pour peu qu'il y eût eu quelque mauvais levain dans la mienne,

elle l'eût fait fermenter à l'excès, elle m'eût rendu frénétique;

mais elle ne m'a rendu que nul. Hors d'état de bien faire et pour

moi-même et pour autrui, je m'abstiens d'agir; et cet état, qui n'est

innocent que parce qu'il est forcé, me fait trouver une sorte de

douceur à me livrer pleinement sans reproche à mon penchant naturel.

Je vais trop loin sans doute, puisque j'évite les occasions d'agir

même où je ne vois que du bien à faire; mais, certain qu'on ne me

laisse pas voir les choses comme elles sont, je m'abstiens de juger sur

les apparences qu'on leur donne; et, de quelque leurre qu'on couvre les

motifs d'agir, il suffit que ces motifs soient laissés à ma portée

pour que je sois sûr qu'ils sont trompeurs.

Ma destinée semble avoir tendu, dès mon enfance, le premier piège qui

m'a rendu longtemps si facile à tomber dans tous les autres: je suis

né le plus confiant des hommes, et, durant quarante ans entiers, jamais

cette confiance ne fut trompée une seule fois. Tombé tout d'un coup

dans un autre ordre de gens et de choses, j'ai donné dans mille

embûches sans jamais en apercevoir aucune; et vingt ans d'expérience

ont à peine suffi pour m'éclairer sur mon sort. Une fois convaincu

qu'il n'y a que mensonge et fausseté dans les démonstrations

grimacières qu'on me prodigue, j'ai passé rapidement à l'autre

extrémité: car, quand on est une fois sorti de son naturel, il n'y a

plus de bornes qui nous retiennent. Dès lors je me suis dégoûté des

hommes, et ma volonté, concourant avec la leur à cet égard, me tient

encore plus éloigné d'eux que ne font toutes leurs machines.

Ils ont beau faire, cette répugnance ne peut jamais aller jusqu'à

l'aversion: en pensant à la dépendance où ils se sont mis de moi pour

me tenir dans la leur, ils me font une pitié réelle; si je ne suis

malheureux, ils le sont eux-mêmes, et, chaque fois que je rentre en

moi, je les trouve toujours à plaindre. L'orgueil peut-être se mêle

encore à ces jugemens; je me sens trop au-dessus d'eux pour les haïr:

ils peuvent m'intéresser tout au plus jusqu'au mépris, mais jamais

jusqu'à la haine; enfin je m'aime trop moi-même pour pouvoir haïr qui

que ce soit. Ce seroit resserrer, comprimer mon existence, et je

voudrois plutôt l'étendre sur tout l'univers.

J'aime mieux les fuir que les haïr: leur aspect frappe mes sens, et,

par eux, mon cœur, d'impressions que mille regards cruels me rendent

pénibles; mais le malaise cesse aussitôt que l'objet qui le cause a

disparu. Je m'occupe d'eux, et bien malgré moi, par leur présence,

mais jamais par leur souvenir: quand je ne les vois plus, ils sont pour

moi comme s'ils n'existoient point.

Ils ne me sont même indifférens qu'en ce qui se rapporte à moi: car,

dans leurs rapports entre eux, ils peuvent encore m'intéresser et

m'émouvoir comme les personnages d'un drame que je verrois

représenter. Il faudroit que mon être moral fût anéanti pour que la

justice me devînt indifférente; le spectacle de l'injustice et de la

méchanceté me fait encore bouillir le sang de colère; les actes de

vertu où je ne vois ni forfanterie ni ostentation me font toujours

tressaillir de joie, et m'arrachent encore de douces larmes. Mais il

faut que je les voie et les apprécie moi-même, car, après ma propre

histoire, il faudroit que je fusse insensé pour adopter, sur quoi que

ce fût, le jugement des hommes et pour croire aucune chose sur la foi

d'autrui.

Les Rêveries du Promeneur Solitaire Ouvrage faisant suite aux Confessions · 第 5 / 10 段