terme de mes efforts pour parvenir, et celui de mes prétentions en tout
genre; bien résolu, dès cet âge atteint et dans quelque situation que
je fusse, de ne plus me débattre pour en sortir, et de passer le reste
de mes jours à vivre au jour la journée sans plus m'occuper de
l'avenir. Le moment venu, j'exécutai ce projet sans peine, et, quoique
alors ma fortune semblât vouloir prendre une assiette plus fixe, j'y
renonçai, non seulement sans regret, mais avec un plaisir véritable.
En me délivrant de tous ces leurres, de toutes ces vaines espérances,
je me livrai pleinement à l'incurie et au repos d'esprit qui fut
toujours mon goût le plus dominant et mon penchant le plus durable. Je
quittai le monde et ses pompes. Je renonçai à toutes parures; plus
d'épée, plus de montre, plus de bas blancs, de dorure, de coiffure;
une perruque toute simple, un bon gros habit de drap; et, mieux que tout
cela, je déracinai de mon cœur les cupidités et les convoitises qui
donnent du prix à tout ce que je quittois. Je renonçai à la place que
j'occupois alors, pour laquelle je n'étois nullement propre, et je me
mis à copier de la musique à tant la page, occupation pour laquelle
j'avois eu toujours un goût décidé.
Je ne bornai pas ma réforme aux choses extérieures. Je sentis que
celle-là même en exigeoit une autre plus pénible, sans doute, mais
plus nécessaire dans les opinions; et, résolu de n'en pas faire à
deux fois, j'entrepris de soumettre mon intérieur à un examen sévère
qui le réglât pour le reste de ma vie tel que je voulois le trouver à
ma mort.
Une grande révolution qui venoit de se faire en moi; un autre monde
moral qui se dévoiloit à mes regards; les insensés jugemens des
hommes, dont, sans prévoir encore combien j'en serois la victime, je
commençois à sentir l'absurdité; le besoin toujours croissant d'un
autre bien que la gloriole littéraire dont à peine la vapeur m'avoit
atteint que j'en étois déjà dégoûté; le désir enfin de tracer
pour le reste de ma carrière une route moins incertaine que celle dans
laquelle j'en venois de passer la plus belle moitié, tout m'obligeoit
à cette grande revue dont je sentois depuis longtemps le besoin. Je
l'entrepris donc, et je ne négligeai rien de ce qui dépendoit de moi
pour bien exécuter cette entreprise.
C'est de cette époque que je puis dater mon entier renoncement au
monde, et ce goût vif pour la solitude qui ne m'a plus quitté depuis
ce temps-là. L'ouvrage que j'entreprenois ne pouvoit s'exécuter que
dans une retraite absolue; il demandoit de longues et paisibles
méditations que le tumulte de la société ne souffre pas. Cela me
força de prendre pour un temps une autre manière de vivre, dont
ensuite je me trouvai si bien que, ne l'ayant interrompue depuis lors
que par force et pour peu d'instans, je l'ai reprise de tout mon cœur
et m'y suis borné sans peine aussitôt que je l'ai pu; et, quand
ensuite les hommes m'ont réduit à vivre seul, j'ai trouvé qu'en me
séquestrant pour me rendre misérable, ils avoient plus fait pour mon
bonheur que je n'avois su faire moi-même.
Je me livrai au travail que j'avois entrepris avec un zèle
proportionné et à l'importance de la chose, et au besoin que je
sentois en avoir. Je vivois alors avec des philosophes modernes qui ne
ressembloient guère aux anciens. Au lieu de lever mes doutes et de
fixer mes irrésolutions, ils avoient ébranlé toutes les certitudes
que je croyois avoir sur les points qu'il m'importoit le plus de
connoître: car, ardens missionnaires d'athéisme et très impérieux
dogmatiques, ils n'enduroient point sans colère que, sur quelque point
que ce pût être, on osât penser autrement qu'eux. Je m'étois
défendu souvent assez foiblement par haine pour la dispute et par peu
de talent pour la soutenir; mais jamais je n'adoptai leur désolante
doctrine; et cette résistance à des hommes, aussi intolérans, qui
d'ailleurs avoient leurs vues, ne fut pas une des moindres causes qui
attisèrent leur animosité.
Ils ne m'avoient pas persuadé, mais ils m'avoient inquiété. Leurs
argumens m'avoient ébranlé sans m'avoir jamais convaincu; je n'y
trouvois point de bonne réponse, mais je sentois qu'il y en devoit
avoir. Je m'accusois moins d'erreur que d'ineptie, et mon cœur leur
répondoit mieux que ma raison.
Je me dis enfin: «Me laisserai-je éternellement ballotter par les
sophismes des mieux disans, dont je ne suis pas même sûr que les
opinions qu'ils prêchent et qu'ils ont tant d'ardeur à faire adopter
aux autres soient bien les leurs à eux-mêmes? Leurs passions, qui
gouvernent leur doctrine, leur intérêt de faire croire ceci ou cela,
rendent impossible à pénétrer ce qu'ils croient y eux-mêmes. Peut-on
chercher de la bonne foi dans des chefs de parti? Leur philosophie est
pour les autres; il m'en faudroit une pour moi. Cherchons-la de toutes
mes forces tandis qu'il est temps encore, afin d'avoir une règle fixe
de conduite pour le reste de mes jours. Me voilà dans la maturité de
l'âge, dans toute la force de l'entendement; déjà je touche au
déclin; si j'attends encore, je n'aurai plus, dans ma délibération
tardive, l'usage de toutes mes forces; mes facultés intellectuelles
auront déjà perdu de leur activité; je ferai moins bien ce que je
puis faire aujourd'hui de mon mieux possible, saisissons ce moment
favorable: il est l'époque de ma réforme externe et matérielle, qu'il
soit aussi celle de ma réforme intellectuelle et morale. Fixons une
bonne fois mes opinions, mes principes; et soyons pour le reste de ma
vie ce que j'aurai trouvé devoir être après y avoir bien pensé.»
J'exécutai ce projet lentement et à diverses reprises, mais avec tout
l'effort et toute l'attention dont j'étois capable. Je sentois vivement
que le repos du reste de mes jours et mon sort total en dépendoient. Je
m'y trouvai d'abord dans un tel labyrinthe d'embarras, de difficultés,
d'objections, de tortuosités, de ténèbres, que, vingt fois tenté de
tout abandonner, je fus près, renonçant à de vaines recherches, de
m'en tenir, dans mes délibérations aux règles de la prudence commune,
sans plus en chercher dans des principes que j'avois tant de peine à
débrouiller; mais cette prudence même m'étoit tellement étrangère,
je me sentois si peu propre à l'acquérir, que la prendre pour mon
guide n'étoit autre chose que vouloir, à travers les mers et les
orages, chercher, sans gouvernail, sans boussole, un fanal presque
inaccessible et qui ne m'indiquoit aucun port.
Je persistai: pour la première fois de ma vie j'eus du courage, et je
dois à son succès d'avoir pu soutenir l'horrible destinée qui dès
lors commençoit à m'envelopper sans que j'en eusse le moindre
soupçon. Après les recherches les plus ardentes et les plus sincères
qui jamais peut-être aient été faites par aucun mortel, je me
décidai pour toute ma vie sur tous les sentimens qu'il m'importoit
d'avoir; et, si j'ai pu me tromper dans mes résultats, je suis sûr au
moins que mon erreur ne peut m'être imputée à crime: car j'ai fait
tous mes efforts pour m'en garantir. Je ne doute point, il est vrai, que
les préjugés de l'enfance et les vœux secrets de mon cœur n'aient
fait pencher la balance du côté le plus consolant pour moi. On se
défend difficilement de croire ce qu'on désire avec tant d'ardeur; et
qui peut douter que l'intérêt d'admettre ou rejeter les jugemens de
l'autre vie ne détermine la foi de la plupart des hommes sur leur
espérance ou leur crainte? Tout cela pouvoit fasciner mon jugement,
j'en conviens, mais non pas altérer ma bonne foi: car je craignois de
me tromper sur toute chose. Si tout consistoit dans l'usage de cette
vie, il m'importoit de le savoir, pour en tirer du moins le meilleur
parti qu'il dépendroit de moi, tandis qu'il étoit encore temps, et
n'être pas tout à fait dupe. Mais ce que j'avois le plus à redouter
au monde, dans la disposition où je me sentois, étoit d'exposer le
sort éternel de mon âme pour la jouissance des biens de ce monde, qui
ne m'ont jamais paru d'un grand prix.
J'avoue encore que je ne levai pas toujours à ma satisfaction toutes
ces difficultés qui m'avoient embarrassé, et dont nos philosophes
avoient si souvent rebattu mes oreilles. Mais, résolu de me décider
enfin sur des matières où l'intelligence humaine a si peu de prise, et
trouvant de toutes parts des mystères impénétrables et des objections
insolubles, j'adoptai dans chaque question le sentiment qui me parut le
mieux établi directement, le plus croyable en lui-même, sans
m'arrêter aux objections que je ne pouvois résoudre, mais qui se
rétorquoient par d'autres objections non moins fortes dans le système
opposé. Le ton dogmatique sur ces matières ne convient qu'à des
charlatans; mais il importe d'avoir un sentiment pour soi, et de le
choisir avec toute la maturité de jugement qu'on y peut mettre. Si
malgré cela nous tombons dans l'erreur, nous n'en saurions porter la
peine en bonne justice, puisque nous n'en aurons point la coulpe. Voilà
le principe inébranlable qui sert de base à ma sécurité.
Le résultat de mes pénibles recherches fut tel, à peu près, que je
l'ai consigné depuis dans la _Profession de foi du vicaire savoyard_,
ouvrage indignement prostitué et profané dans la génération
présente, mais qui peut faire un jour révolution parmi les hommes, si
jamais il y renaît du bon sens et de la bonne foi.
Depuis lors, resté tranquille dans les principes que j'avois adoptés
après une méditation si longue et si réfléchie, j'en ai fait la
règle immuable de ma conduite et de ma foi, sans plus m'inquiéter ni
des objections que je n'avois pu résoudre, ni de celles que je n'avois
pu prévoir et qui se présentaient nouvellement de temps à autre à
mon esprit. Elles m'ont inquiété quelquefois, mais elles ne m'ont
jamais ébranlé. Je me suis toujours dit: «Tout cela ne sont que des
arguties et des subtilités métaphysiques, qui ne sont d'aucun poids
auprès des principes fondamentaux adoptés par ma raison, confirmés
par mon cœur, et qui tous portent le sceau de l'assentiment intérieur
dans le silence des passions. Dans des matières si supérieures à
l'entendement humain, une objection que je ne puis résoudre
renversera-t-elle tout un corps de doctrine si solide, si bien liée, et
formée avec tant de méditation et de soin, si bien appropriée à ma
raison, à mon cœur, à tout mon être, et renforcée de l'assentiment
intérieur que je sens manquer à toutes les autres? Non, de vaines
argumentations ne détruiront jamais la convenance que j'aperçois entre
ma nature immortelle et la constitution de ce monde, et l'ordre physique
que j'y vois régner: j'y trouve dans l'ordre moral correspondant, et
dont le système est le résultat de mes recherches, les appuis dont
j'ai besoin pour supporter les misères de ma vie. Dans tout autre
système je vivrois sans ressource, et je mourrois sans espoir; je
serois la plus malheureuse des créatures. Tenons-nous-en donc à celui
qui seul suffit pour me rendre heureux en dépit de la fortune et des
hommes.»
Cette délibération et la conclusion que j'en tirai ne semblent-elles
pas avoir été dictées par le Ciel même pour me préparer à la
destinée qui m'attendoit et me mettre en état de la soutenir? Que
serois-je devenu, que deviendrois-je encore dans les angoisses affreuses
qui m'attendoient et dans l'incroyable situation où je suis réduit
pour le reste de ma vie, si, resté sans asile où je pusse échapper à
mes implacables persécuteurs, sans dédommagement des opprobres qu'ils
me font essuyer en ce monde, et sans espoir d'obtenir jamais la justice
qui m'étoit due, je m'étois vu livré tout entier au plus horrible
sort qu'ait éprouvé sur la terre aucun mortel? Tandis que, tranquille
dans mon innocence, je n'imaginois qu'estime et bienveillance pour moi
parmi les hommes; tandis que mon cœur ouvert et confiant s'épanchoit
avec des amis et des frères, les traîtres m'enlaçoient en silence des
rets forgés au fond des enfers. Surpris par les plus imprévus de tous
les malheurs et les plus terribles pour une âme fière, traîné dans
la fange sans jamais savoir par qui ni pourquoi, plongé dans un abîme
d'ignominie, enveloppé d'horribles ténèbres à travers lesquelles je
n'apercevois que de sinistres objets, à la première surprise je fus
terrassé, et jamais je ne serois revenu de l'abattement où me jeta ce
genre imprévu de malheurs, si je ne m'étois ménagé d'avance des
forces pour me relever dans mes chutes.
Ce ne fut qu'après des années d'agitation que, reprenant enfin mes
esprits et commençant de rentrer en moi-même, je sentis le prix des
ressources que je m'étois ménagées pour l'adversité. Décidé sur
toutes les choses dont il m'importoit de juger, je vis, en comparant mes
maximes à ma situation, que je donnois aux insensés jugemens des
hommes et aux petits événemens de cette courte vie beaucoup plus
d'importance qu'ils n'en avoient; que, cette vie n'étant qu'un état
d'épreuves, il importoit peu que ces épreuves fussent de telle ou
telle sorte, pourvu qu'il en résultât l'effet auquel elles étoient
destinées, et que, par conséquent, plus les épreuves étoient
grandes, fortes, multipliées, plus il étoit avantageux de les savoir
soutenir. Toutes les plus vives peines perdent leur force pour quiconque
en voit le dédommagement grand et sûr, et la certitude de ce
dédommagement étoit le principal fruit que j'avois retiré de mes
méditations précédentes.
Il est vrai qu'au milieu des outrages sans nombre et des indignités
sans mesure dont je me sentois accablé de toutes parts, des intervalles
d'inquiétude et de doute venoient, de temps à autre, ébranler mon
espérance et troubler ma tranquillité. Les puissantes objections que
je n'avois pu résoudre se présentoient alors à mon esprit avec plus
de force, pour achever de m'abattre précisément dans les momens où,
surchargé du poids de ma destinée, j'étois prêt à tomber dans le
découragement; souvent des argumens nouveaux, que j'entendois faire, me
revenoient dans l'esprit à l'appui de ceux qui m'avoient déjà
tourmenté. «Ah! me disois-je alors dans des serremens de cœur prêts
à m'étouffer, qui me garantira du désespoir si, dans l'horreur de mon
sort, je ne vois plus que des chimères dans les consolations que me
fournissoit ma raison; si, détruisant ainsi son propre ouvrage, elle
renverse tout l'appui d'espérance et de confiance qu'elle m'avoit
ménagé dans l'adversité? Quel appui que des illusions qui ne bercent
que moi seul au monde! Toute la génération présente ne voit
qu'erreurs et préjugés dans les sentimens dont je me nourris seul:
elle trouve la vérité, l'évidence, dans le système contraire au
mien; elle semble même ne pouvoir croire que je l'adopte de bonne foi;
et moi-même, en m'y livrant de toute ma volonté, j'y trouve des
difficultés insurmontables qu'il m'est impossible de résoudre, et qui
ne m'empêchent pas d'y persister. Suis-je donc seul sage, seul
éclairé, parmi les mortels? Pour croire que les choses sont ainsi,
suffit-il qu'elles me conviennent? puis-je prendre une confiance
éclairée en des apparences qui n'ont rien de solide aux yeux du reste
des hommes, et qui me sembleroient illusoires à moi-même si mon cœur
ne soutenoit pas ma raison? N'eût-il pas mieux valu combattre mes
persécuteurs à armes égales en adoptant leurs maximes, que de rester
sur les chimères des miennes en proie à leurs atteintes sans agir pour
les repousser? Je me crois sage, et je ne suis que dupe, victime et
martyr d'une vaine erreur.»
Combien de fois, dans ces momens de doute et d'incertitude, je fus prêt
à m'abandonner au désespoir! Si jamais j'avois passé dans cet état
un mois entier, c'étoit fait de ma vie et de moi. Mais ces crises,
quoique autrefois assez fréquentes, ont toujours été courtes; et,
maintenant que je n'en suis pas délivré tout à fait encore, elles
sont si rares et si rapides qu'elles n'ont pas même la force de
troubler mon repos. Ce sont de légères inquiétudes qui n'affectent
pas plus mon âme qu'une plume qui tombe dans la rivière ne peut
altérer le cours de l'eau. J'ai senti que remettre en délibération
les mêmes points sur lesquels je m'étois ci-devant décidé étoit me
supposer de nouvelles lumières, ou le jugement plus formé, ou plus de
zèle pour la vérité que je n'en avois lors de mes recherches;
qu'aucun de ces cas n'étant ni ne pouvant être le mien, je ne pouvois
préférer par aucune raison solide des opinions qui, dans l'accablement
du désespoir, ne me tentoient que pour augmenter ma misère, à des
sentimens adoptés dans la vigueur de l'âge, dans toute la maturité de
l'esprit, après l'examen le plus réfléchi, et dans des temps où le
calme de ma vie ne me laissoit d'autre intérêt dominant que celui de
connoître la vérité. Aujourd'hui que mon cœur serré de détresse,
mon âme affaissée par les ennuis, mon imagination effarouchée, ma
tête troublée par tant d'affreux mystères dont je suis environné,
aujourd'hui que toutes mes facultés, affoiblies par la vieillesse et
les angoisses, ont perdu tout leur ressort, irai-je m'ôter à plaisir
toutes les ressources que je m'étois ménagées, et donner plus de
confiance à ma raison déclinante, pour me rendre injustement
malheureux, qu'à ma raison pleine et vigoureuse pour me dédommager des
maux que je souffre sans les avoir mérités? Non, je ne suis ni plus
sage, ni mieux instruit, ni de meilleure foi que quand je me décidai
sur ces grandes questions: je n'ignorois pas alors les difficultés dont
je me laisse troubler aujourd'hui; elles ne m'arrêtèrent pas, et, s'il
s'en présente quelques nouvelles dont on ne s'étoit pas encore avisé,
ce sont les sophismes d'une subtile métaphysique, qui ne sauroient
balancer les vérités éternelles admises de tous les temps, par tous
les sages, reconnues par toutes les nations, et gravées dans le cœur
humain en caractères ineffaçables. Je savois, en méditant sur ces
matières, que l'entendement humain, circonscrit par les sens, ne les
pouvoit embrasser dans toute leur étendue: je m'en tins donc à ce qui
étoit à ma portée sans m'engager dans ce qui la passoit. Ce parti
étoit raisonnable; je l'embrassai jadis, et m'y tins avec l'assentiment
de mon cœur et de ma raison. Sur quel fondement y renoncerois-je
aujourd'hui que tant de puissans motifs m'y doivent tenir attaché? quel
danger vois-je à le suivre? quel profit trouverois-je à l'abandonner?
En prenant la doctrine de mes persécuteurs, prendrois-je aussi leur
morale? cette morale sans racine et sans fruit, qu'ils étalent
pompeusement dans des livres ou dans quelque action d'éclat sur le
théâtre, sans qu'il en pénètre jamais rien dans le cœur ni dans la
raison; ou bien cette autre morale secrète et cruelle, doctrine
intérieure de tous leurs initiés, à laquelle l'autre ne sert que de
masque, qu'ils suivent seule dans leur conduite, et qu'ils ont si
habilement pratiquée à mon égard. Cette morale, purement offensive,
ne sert point à la défense, et n'est bonne qu'à l'agression. De quoi
me serviroit-elle dans l'état où ils m'ont réduit? Ma seule innocence
me soutient dans les malheurs, et combien me rendrois-je plus malheureux
encore si, m'ôtant cette unique mais puissante ressource, j'y
substituois la méchanceté! Les atteindrois-je dans l'art de nuire? et,
quand j'y réussirois, de quel mal me soulageroit celui que je leur
pourrois faire? Je perdrois ma propre estime, et je ne gagnerois rien à
la place.
C'est ainsi que, raisonnant avec moi-même, je parvins à ne plus me
laisser ébranler dans mes principes par des argumens captieux, par des
objections insolubles et par des difficultés qui passoient ma portée
et peut-être celle de l'esprit humain. Le mien, restant dans la plus
solide assiette que j'avois pu lui donner, s'accoutuma si bien à s'y
reposer à l'abri de ma conscience qu'aucune doctrine étrangère,
ancienne ou nouvelle, ne put plus l'émouvoir, ni troubler un instant
mon repos. Tombé dans la langueur et l'appesantissement d'esprit, j'ai
oublié jusqu'aux raisonnemens sur lesquels je fondois ma croyance et
mes maximes; mais je n'oublierai jamais les conclusions que j'en ai
tirées avec l'approbation de ma conscience et de ma raison, et je m'y
tiens désormais. Que tous les philosophes viennent ergoter contre, ils
perdront leur temps et leurs peines: je me tiens, pour le reste de ma
vie, en toutes choses, au parti que j'ai pris quand j'étois plus en
état de bien choisir.
Tranquille dans ces dispositions, j'y trouve, avec le contentement de
moi, l'espérance et les consolations dont j'ai besoin dans ma
situation: il n'est pas possible qu'une solitude aussi complète, aussi
permanente, aussi triste en elle-même, l'animosité toujours sensible
et toujours active de toute la génération présente, les indignités
dont elle m'accable sans cesse, ne me jettent quelquefois dans
l'abattement; l'espérance ébranlée, les doutes décourageans,
reviennent encore de temps à autre troubler mon âme et la remplir de
tristesse. C'est alors qu'incapable des opérations de l'esprit
nécessaires pour me rassurer moi-même, j'ai besoin de me rappeler mes
anciennes résolutions: les soins, l'attention, la sincérité du cœur,
que j'ai mis à les prendre, reviennent alors à mon souvenir et me
rendent toute ma confiance. Je me refuse ainsi à toutes nouvelles
idées comme à des erreurs funestes qui n'ont qu'une fausse apparence
et ne sont bonnes qu'à troubler mon repos.
Ainsi retenu dans l'étroite sphère de mes anciennes connoissances, je
n'ai pas, comme Solon, le bonheur de pouvoir m'instruire chaque jour en
vieillissant, et je dois même me garantir du dangereux orgueil de
vouloir apprendre ce que je suis désormais hors d'état de bien savoir.
Mais, s'il me reste peu d'acquisitions à espérer du côté des
lumières utiles, il m'en reste de bien importantes à faire du côté
des vertus nécessaires à mon état: c'est là qu'il seroit temps
d'enrichir et d'orner mon âme d'un acquis qu'elle pût emporter avec
elle; lorsque, délivrée de ce corps qui l'offusque et l'aveugle, et
voyant la vérité sans voile, elle apercevra la misère de toutes ces
connoissances dont nos faux savans sont si vains, elle gémira des
momens perdus en cette vie à les vouloir acquérir. Mais la patience,
la douceur, la résignation, l'intégrité, la justice impartiale, sont
un bien qu'on emporte avec soi, et dont on peut s'enrichir sans cesse,
sans craindre que la mort même nous en fasse perdre le prix: c'est à
cette unique et utile étude que je consacre le reste de ma vieillesse.
Heureux si, par mes progrès sur moi-même, j'apprends à sortir de la
vie, non meilleur, car cela n'est pas possible, mais plus vertueux que
je n'y suis entré!
[Figure 08]
[Figure 09]
QUATRIÈME PROMENADE
Dans le petit nombre de livres que je lis quelquefois encore, Plutarque
est celui qui m'attache et me profite le plus. Ce fut la première
lecture de mon enfance, ce sera la dernière de ma vieillesse; c'est
presque le seul auteur que je n'ai jamais lu sans en tirer quelque
fruit. Avant-hier, je lisois dans ses œuvres morales le traité
_Comment on pourra tirer utilité de ses ennemis._ Le même jour, en
rangeant quelques brochures qui m'ont été envoyées par les auteurs,
je tombai sur un des journaux de l'abbé Royou, au titre duquel il avoit
mis ces paroles: _vitam vero impendenti_, Royou. Trop au fait des
tournures de ces messieurs pour prendre le change sur celle-là, je
compris qu'il avoit cru sous cet air de politesse me dire une cruelle
contre-vérité; mais sur quoi fondé? Pourquoi ce sarcasme? Quel sujet
y pouvois-je avoir donné? Pour mettre à profit les leçons du bon
Plutarque, je résolus d'employer à m'examiner sur le mensonge la
promenade du lendemain, et j'y vins bien confirmé dans l'opinion déjà
prise que le _Connois-toi toi-même_ du temple de Delphes n'étoit pas
une maxime si facile à suivre que je l'avois cru dans mes
_Confessions._