Le jeudi 24 octobre 1776, je suivis après dîner les boulevar

LES RÊVERIES

DU

PROMENEUR SOLITAIRE

PAR

J.-J. ROUSSEAU

_Ouvrage faisant suite aux CONFESSIONS_

PARIS

LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES

Rue Saint-Honoré, 338

M DCCC LXXXII

TABLE

NOTE DE L'ÉDITEUR

PREMIÈRE PROMENADE

SECONDE PROMENADE

TROISIÈME PROMENADE

QUATRIÈME PROMENADE

CINQUIÈME PROMENADE

SIXIÈME PROMENADE

SEPTIÈME PROMENADE

HUITIÈME PROMENADE

NEUVIÈME PROMENADE

DIXIÈME PROMENADE

SOMMAIRES DES PROMENADES

[Figure 01]

NOTE DE L'ÉDITEUR

_Les Rêveries du promeneur solitaire_, que nous réimprimons

aujourd'hui dans notre collection des _Petits Chefs-d'œuvre_, sont

comme une dernière partie ajoutée par Jean-Jacques Rousseau à ses

_Confessions._ Aussi avons-nous cru être agréable aux bibliophiles en

leur offrant cet opuscule à la suite des _Confessions_, qui ont paru

tout récemment dans notre _Petite Bibliothèque artistique_, avec la

belle suite des eaux-fortes de M. Hédouin.

Les _Rêveries_, le dernier ouvrage de Rousseau, se composent de dix

_Promenades._ La dixième, écrite moins de trois mois avant sa mort et

consacrée entièrement au souvenir de Mme de Warens, est restée

inachevée. Arrivé au déclin de sa vie et éloigné de plus en plus du

commerce de ses semblables, Rousseau a voulu encore consacrer ses

derniers jours à s'étudier lui-même, se livrant, comme il le dit, à

la seule douceur que le monde ne pût lui ôter, celle de «converser

avec son âme». Les loisirs de ses promenades journalières ayant été

souvent remplis de contemplations charmantes dont il regrettait d'avoir

perdu le souvenir, il a entrepris de fixer par l'écriture celles qui

pourraient lui revenir encore. Voici, d'ailleurs, en quels termes il

expose lui-même le plan de son travail:

«Ces feuilles ne seront proprement qu'un informe journal de mes

rêveries. Il y sera beaucoup question de moi, parce qu'un solitaire qui

réfléchit s'occupe nécessairement beaucoup de lui-même. Du reste,

toutes les idées étrangères qui me passent par la tête en me

promenant y trouveront également leur place. Je dirai ce que j'ai

pensé tout comme il m'est venu, et avec aussi peu de liaison que les

idées de la veille en ont d'ordinaire avec celles du lendemain. Mais il

en résultera toujours une nouvelle connoissance de mon naturel et de

mon humeur par celle des sentimens et des pensées dont mon esprit fait

sa pâture journalière dans l'étrange état où je suis.»

Rousseau ajoute qu'il n'a plus donné à ses _Rêveries_ le titre de

_Confessions_ parce qu'il «ne sentoit plus rien à dire qui pût le

mériter». On pourrait alors se demander pourquoi il les a écrites;

objection à laquelle il a répondu à l'avance en disant qu'il ne les

écrivit que pour lui-même. Il n'attache, si on l'en croit, aucune

importance à ces conversations intimes qu'il met sur le papier. «Qu'on

épie ce que je fais, dit-il à ce propos, qu'on s'inquiète de ces

feuilles, qu'on s'en empare, qu'on les supprime, qu'on les falsifie,

tout cela m'est égal désormais. Je ne les cache ni ne les montre. Si

on me les enlève de mon vivant, on ne m'enlèvera ni le plaisir de les

avoir écrites, ni le souvenir de leur contenu, ni les méditations

solitaires dont elles sont le fruit, et dont la source ne peut

s'éteindre qu'avec mon âme.»

Nous avons peine à croire, pour notre part, que Rousseau ait jamais pu

être aussi indifférent au sort de ce qui tombait de sa plume, et nous

n'éprouvons aucunement le scrupule d'aller contre les intentions de

l'auteur en livrant de nouveau son œuvre à la publicité.

Ce qu'on peut dire des _Rêveries_, c'est qu'elles sont l'élucubration

d'un esprit fatigué, découragé, et de plus en plus aigri par la

misanthropie. Elles ne se recommandent, sans doute, ni par la même

valeur littéraire, ni par le même attrait que les _Confessions_; mais,

si elles n'ont pas tout l'éclat du génie de Rousseau, elles en portent

encore le puissant reflet. On y trouve de jolies anecdotes et de

charmantes descriptions qui en rendent la lecture intéressante. Il

suffit, du reste, que Rousseau les ait regardées comme la suite de ses

_Confessions_ pour qu'on doive les garder de tomber dans l'oubli.

Après le remarquable travail que M. Marc-Monnier a placé en tête de

notre édition des _Confessions_, nous n'avons pas pensé qu'il y eût

lieu de faire une préface pour les _Rêveries._ La préface de cet

opuscule a été faite d'ailleurs par Rousseau lui-même dans la

première _Promenade_, dont nous venons, pour ainsi dire, de donner le

résumé.

[Figure 02]

[Figure 03]

LES RÊVERIES

DU

PROMENEUR SOLITAIRE

PREMIÈRE PROMENADE

Me voici donc seul sur la terre, n'ayant de frère, de prochain, d'ami,

de société, que moi-même. Le plus sociable et le plus aimant des

humains en a été proscrit par un accord unanime. Ils ont cherché,

dans les raffinemens de leur haine, quel tourment pouvoit être le plus

cruel à mon âme sensible, et ils ont brisé violemment tous les liens

qui m'attachoient à eux. J'aurois aimé les hommes en dépit

d'eux-mêmes: ils n'ont pu qu'en cessant de l'être se dérober à mon

affection. Les voilà donc étrangers, inconnus, nuls enfin pour moi,

puisqu'ils l'ont voulu! Mais moi, détaché d'eux et de tout, que

suis-je moi-même? Voilà ce qui me reste à chercher. Malheureusement

cette recherche doit être précédée d'un coup d'œil sur ma position:

c'est une idée par laquelle il faut nécessairement que je passe pour

arriver d'eux à moi.

Depuis quinze ans et plus que je suis dans cette étrange position, elle

me paroît encore un rêve. Je m'imagine toujours qu'une indigestion me

tourmente, que je dors d'un mauvais sommeil, et que je vais me

réveiller bien soulagé de ma peine en me retrouvant avec mes amis.

Oui, sans doute, il faut que j'aie fait sans que je m'en aperçusse un

saut de la veille au sommeil, ou plutôt de la vie à la mort. Tiré, je

ne sais comment, de l'ordre des choses, je me suis vu précipité dans

un chaos incompréhensible, où je n'aperçois rien du tout; et plus je

pense à ma situation présente, et moins je puis comprendre où je

suis.

Eh! comment aurois-je pu prévoir le destin qui m'attendoit? comment le

puis-je concevoir encore aujourd'hui que j'y suis livré? Pouvois-je,

dans mon bon sens, supposer qu'un jour moi, le même homme que j'étois,

le même que je suis encore, je passerois, je serois tenu, sans le

moindre doute, pour un monstre, un empoisonneur, un assassin; que je

deviendrois l'horreur de la race humaine, le jouet de la canaille; que

toute la salutation que me feroient les passans seroit de cracher sur

moi, qu'une génération tout entière s'amuseroit d'un accord unanime

à m'enterrer tout vivant? Quand cette étrange révolution se fit, pris

au dépourvu, j'en fus d'abord bouleversé. Mes agitations, mon

indignation, me plongèrent dans un délire qui n'a pas eu trop de dix

ans pour se calmer; et, dans cet intervalle, tombé d'erreur en erreur,

de faute en faute, de sottise en sottise, j'ai fourni, par mes

imprudences, aux directeurs de ma destinée, autant d'instrumens qu'ils

ont habilement mis en œuvre pour la fixer sans retour.

Je me suis débattu longtemps aussi violemment que vainement. Sans

adresse, sans art, sans dissimulation, sans prudence, franc, ouvert,

impatient, emporté, je n'ai fait, en me débattant, que m'enlacer

davantage et leur donner incessamment de nouvelles prises qu'ils n'ont

eu garde de négliger. Sentant enfin tous mes efforts inutiles, et me

tourmentant à pure perte, j'ai pris le seul parti qui me restoit à

prendre, celui de me soumettre à ma destinée, sans plus regimber

contre la nécessité. J'ai trouvé dans cette résignation le

dédommagement de tous mes maux, par la tranquillité qu'elle me procure

et qui ne pouvoit s'allier avec le travail continuel d'une résistance

aussi pénible qu'infructueuse.

Une autre chose a contribué à cette tranquillité. Dans tous les

raffinemens de leur haine, mes persécuteurs en ont omis un que leur

animosité leur a fait oublier; c'étoit d'en graduer si bien les effets

qu'ils pussent entretenir et renouveler mes douleurs sans cesse en me

portant toujours quelque nouvelle atteinte. S'ils avoient eu l'adresse

de me laisser quelque lueur d'espérance, ils me tiendroient encore par

là. Ils pourroient faire encore de moi leur jouet par quelque faux

leurre, et me navrer ensuite d'un tourment toujours nouveau par mon

attente déçue. Mais ils ont d'avance épuisé toutes leurs ressources;

en ne me laissant rien, ils se sont tout ôté à eux-mêmes. La

diffamation, la dépression, la dérision, l'opprobre dont ils m'ont

couvert, ne sont pas plus susceptibles d'augmentation que

d'adoucissement; nous sommes également hors d'état, eux de les

aggraver, et moi de m'y soustraire. Ils se sont tellement pressés de

porter à son comble la mesure de ma misère que toute la puissance

humaine, aidée de toutes les ruses de l'enfer, n'y sauroit plus rien

ajouter. La douleur physique elle-même, au lieu d'augmenter mes peines,

y feroit diversion. En m'arrachant des cris, peut-être elle

m'épargneroit des gémissemens, et les déchiremens de mon corps

suspendroient ceux de mon cœur.

Qu'ai-je encore à craindre d'eux, puisque tout est fait? Ne pouvant

plus empirer mon état, ils ne sauroient plus m'inspirer d'alarmes.

L'inquiétude et l'effroi sont des maux dont ils m'ont pour jamais

délivré: c'est toujours un soulagement. Les maux réels ont sur moi

peu de prise; je prends aisément mon parti sur ceux 'que j'éprouve,

mais non pas sur ceux que je crains. Mon imagination effarouchée les

combine, les retourne, les étend et les augmente. Leur attente me

tourmente cent fois plus que leur présence, et la menace m'est plus

terrible que le coup. Sitôt qu'ils arrivent, l'événement, leur ôtant

tout ce qu'ils avoient d'imaginaire, les réduit à leur juste valeur.

Je les trouve alors beaucoup moindres que je ne me les étois figurés;

et même, au milieu de ma souffrance, je ne laisse pas de me sentir

soulagé. Dans cet état, affranchi de toute nouvelle crainte et

délivré de l'inquiétude de l'espérance, la seule habitude suffira

pour me rendre de jour en jour plus supportable une situation que rien

ne peut empirer; et, à mesure que le sentiment s'en émousse par la

durée, ils n'ont plus de moyens pour le ranimer. Voilà le bien que

m'ont fait mes persécuteurs en épuisant sans mesure tous les traits de

leur animosité. Ils se sont ôté sur moi tout empire, et je puis

désormais me moquer d'eux.

Il n'y a pas deux mois encore qu'un plein calme est rétabli dans mon

cœur. Depuis longtemps je ne craignois plus rien, mais j'espérois

encore; et cet espoir, tantôt bercé, tantôt frustré, étoit une

prise par laquelle mille passions diverses ne cessoient de m'agiter. Un

événement aussi triste qu'imprévu vient enfin d'effacer de mon cœur

ce foible rayon d'espérance, et m'a fait voir ma destinée fixée à

jamais sans retour ici-bas. Dès lors je me suis résigné sans

réserve, et j'ai retrouvé la paix.

Sitôt que j'ai commencé d'entrevoir la trame dans toute son étendue,

j'ai perdu pour jamais l'idée de ramener de mon vivant le public sur

mon compte, et même ce retour, ne pouvant plus être réciproque, me

seroit désormais bien inutile. Les hommes auroient beau revenir à moi,

ils ne me retrouveroient plus. Avec le dédain qu'ils m'ont inspiré,

leur commerce me seroit insipide et même à charge, et je suis cent

fois plus heureux dans ma solitude que je ne pourrois l'être en vivant

avec eux. Ils ont arraché de mon cœur toutes les douceurs de la

société. Elles n'y pourroient plus germer derechef à mon âge; il est

trop tard. Qu'ils me fassent désormais du bien ou du mal, tout m'est

indifférent de leur part; et, quoi qu'ils fassent, mes contemporains ne

seront jamais rien pour moi.

Mais je comptois encore sur l'avenir, et j'espérois qu'une génération

meilleure, examinant mieux et les jugemens portés par celle-ci sur mon

compte et sa conduite avec moi, démêleroit aisément l'artifice de

ceux qui la dirigent et me verroit enfin tel que je suis. C'est cet

espoir qui m'a fait écrire mes _Dialogues_, et qui m'a suggéré mille

folles tentatives pour les faire passer à la postérité. Cet espoir,

quoique éloigné, tenoit mon âme dans la même agitation que quand je

cherchois encore dans le siècle un cœur juste; et mes espérances, que

j'avois beau jeter au loin, me rendoient également le jouet des hommes

d'aujourd'hui. J'ai dit dans mes _Dialogues_ sur quoi je fondois cette

attente. Je me trompois. Je l'ai senti par bonheur assez à temps pour

trouver encore, avant ma dernière heure, un intervalle de pleine

quiétude et de repos absolu. Cet intervalle a commencé à l'époque

dont je parle, et j'ai lieu de croire qu'il ne sera plus interrompu.

Il se passe bien peu de jours que de nouvelles réflexions ne me

confirment combien j'étois dans l'erreur de compter sur le retour du

public, même dans un autre âge, puisqu'il est conduit, dans ce qui me

regarde, par des guides qui se renouvellent sans cesse dans les corps

qui m'ont pris en aversion. Les particuliers meurent, mais les corps

collectifs ne meurent point. Les mêmes passions s'y perpétuent, et

leur haine ardente, immortelle comme le démon qui l'inspire, a toujours

la même activité. Quand tous mes ennemis particuliers seront morts,

les médecins, les oratoriens, vivront encore; et, quand je n'aurois

pour persécuteurs que ces deux corps-là, je dois être sûr qu'ils ne

laisseront pas plus de paix à ma mémoire, après ma mort, qu'ils n'en

laissent à ma personne de mon vivant. Peut-être, par trait de temps,

les médecins, que j'ai réellement offensés, pourroient-ils s'apaiser;

mais les oratoriens, que j'aimois, que j'estimois, en qui j'avois toute

confiance, et que je n'offensai jamais; les oratoriens, gens d'église

et demi-moines, seront à jamais implacables; leur propre iniquité fait

mon crime, que leur amour-propre ne me pardonnera jamais; et le public,

dont ils auront soin d'entretenir et ranimer l'animosité sans cesse, ne

s'apaisera pas plus qu'eux.

Tout est fini pour moi sur la terre. On ne peut plus m'y faire ni bien

ni mal. Il ne me reste plus rien à espérer ni à craindre en ce monde,

et m'y voilà tranquille au fond de l'abîme, pauvre mortel infortuné,

mais impassible comme Dieu même.

Tout ce qui m'est extérieur m'est étranger désormais. Je n'ai plus,

en ce monde, ni prochain, ni semblables, ni frères. Je suis sur la

terre comme dans une planète étrangère où je serois tombé de celle

que j'habitois. Si je reconnois autour de moi quelque chose, ce ne sont

que des objets affligeans et déchirans pour mon cœur, et je ne peux

jeter les yeux sur ce qui me touche et m'entoure sans y trouver toujours

quelque sujet de dédain qui m'indigne, ou de douleur qui m'afflige.

Écartons donc de mon esprit tous les pénibles objets dont je

m'occuperois aussi douloureusement qu'inutilement. Seul pour le reste de

ma vie, puisque je ne trouve qu'en moi la consolation, l'espérance et

la paix, je ne dois ni ne veux plus m'occuper que de moi. C'est dans cet

état que je reprends la suite de l'examen sévère et sincère que

j'appelai jadis mes _Confessions._ Je consacre mes derniers jours à

m'étudier moi-même et à préparer d'avance le compte que je ne

tarderai pas à rendre de moi. Livrons-nous tout entier à la douceur de

converser avec mon âme, puisqu'elle est la seule que les hommes ne

puissent m'ôter. Si, à force de réfléchir sur mes dispositions

intérieures, je parviens à les mettre en meilleur ordre et à corriger

le mal qui peut y rester, mes méditations ne seront pas entièrement

inutiles, et, quoique je ne sois plus bon à rien sur la terre, je

n'aurai pas tout à fait perdu mes derniers jours. Les loisirs de mes

promenades journalières ont souvent été remplis de contemplations

charmantes dont j'ai regret d'avoir perdu le souvenir. Je fixerai par

l'écriture celles qui pourront me venir encore; chaque fois que je les

relirai m'en rendra la jouissance. J'oublierai mes malheurs, mes

persécuteurs, mes opprobres, en songeant au prix qu'avoit mérité mon

cœur.

Ces feuilles ne seront proprement qu'un informe journal de mes

rêveries. Il y sera beaucoup question de moi, parce qu'un solitaire qui

réfléchit s'occupe nécessairement beaucoup de lui-même. Du reste,

toutes les idées étrangères qui me passent par la tête en me

promenant y trouveront également leur place. Je dirai ce que j'ai

pensé tout comme il m'est venu, et avec aussi peu de liaison que les

idées de la veille en ont d'ordinaire avec celles du lendemain. Mais il

en résultera toujours une nouvelle connoissance de mon naturel et de

mon humeur par celle des sentimens et des pensées dont mon esprit fait

sa pâture journalière dans l'étrange état où je suis. Ces feuilles

peuvent donc être regardées comme un appendice de mes _Confessions_;

mais je ne leur en donne plus le titre, ne sentant plus rien à dire qui

puisse le mériter. Mon cœur s'est purifié à la coupelle de

l'adversité, et j'y trouve à peine, en le sondant avec soin, quelque

reste de penchant répréhensible. Qu'aurois-je encore à confesser

quand toutes les affections terrestres en sont arrachées? Je n'ai pas

plus à me louer qu'à me blâmer; je suis nul désormais parmi les

hommes, et c'est tout ce que je puis être, n'ayant plus avec eux de

relation réelle, de véritable société. Ne pouvant plus faire aucun

bien qui ne tourne à mal, ne pouvant plus agir sans y nuire à autrui

ou à moi-même, m'abstenir est devenu mon unique devoir, et je le

remplis autant qu'il est en moi. Mais, dans ce désœuvrement du corps,

mon âme est encore active, elle produit encore des sentimens, des

pensées, et sa vie interne et morale semble encore s'être accrue par

la mort de tout intérêt terrestre et temporel. Mon corps n'est plus

pour moi qu'un embarras, qu'un obstacle, et je m'en dégage d'avance

autant que je puis.

Une situation si singulière mérite assurément d'être examinée et

décrite, et c'est à cet examen que je consacre mes derniers loisirs.

Pour le faire avec succès, il y faudroit procéder avec ordre et

méthode; mais je suis incapable de ce travail, et même il

m'écarteroit de mon but, qui est de me rendre compte des modifications

de mon âme et de leurs successions. Je ferai sur moi à quelque égard

les opérations que font les physiciens sur l'air pour en connoître

l'état journalier. J'appliquerai le baromètre à mon âme, et ses

opérations, bien dirigées et longtemps répétées, me pourroient

fournir des résultats aussi sûrs que les leurs. Mais je n'étends pas

jusque-là mon entreprise. Je me contenterai de tenir le registre des

opérations, sans chercher à les réduire en système. Je fais la même

entreprise que Montaigne, mais avec un but tout contraire au sien: car

il n'écrivoit ses _Essais_ que pour les autres, et je n'écris mes

rêveries que pour moi. Si dans mes plus vieux jours, aux approches du

départ, je reste, comme je l'espère, dans la même position où je

suis, leur lecture me rappellera la douceur que je goûte à les

écrire, et, faisant renaître ainsi pour moi le temps passé, doublera

pour ainsi dire mon existence. En dépit des hommes je saurai goûter

encore le charme de la société, et je vivrai décrépit avec moi dans

un autre âge comme je vivrois avec un moins vieux ami.

J'écrivois mes premières _Confessions_ et mes _Dialogues_ dans un

souci continuel sur les moyens de les dérober aux mains rapaces de mes

persécuteurs, pour les transmettre, s'il étoit possible, à d'autres

générations. La même inquiétude ne me tourmente plus pour cet

écrit; je sais qu'elle seroit inutile, et le désir d'être mieux connu

des hommes, s'étant éteint dans mon cœur, n'y laisse qu'une

indifférence profonde sur le sort et de mes vrais écrits et des

monumens de mon innocence, qui déjà peut-être ont été tous pour

jamais anéantis. Qu'on épie ce que je fais, qu'on s'inquiète de ces

feuilles, qu'on s'en empare, qu'on les supprime, qu'on les falsifie,

tout cela m'est égal désormais. Je ne les cache ni ne les montre. Si

on me les enlève de mon vivant, on ne m'enlèvera ni le plaisir de les

avoir écrites, ni le souvenir de leur contenu, ni les méditations

solitaires dont elles sont le fruit, et dont la source ne peut

s'éteindre qu'avec mon âme. Si dès mes premières calamités j'avois

su ne point regimber contre ma destinée et prendre le parti que je

prends aujourd'hui, tous les efforts des hommes, toutes leurs

épouvantables machines eussent été sur moi sans effet, et ils

n'auroient pas plus troublé mon repos par toutes leurs trames qu'ils ne

peuvent le troubler désormais par tous leurs succès: qu'ils jouissent

à leur gré de mon opprobre, ils ne m'empêcheront pas de jouir de mon

innocence et d'achever mes jours en paix malgré eux.

[Figure 04]

[Figure 05]

SECONDE PROMENADE

Ayant donc formé le projet de décrire l'état habituel de mon âme

dans la plus étrange position où se puisse jamais trouver un mortel,

je n'ai vu nulle manière plus simple et plus sûre d'exécuter cette

entreprise que de tenir un registre fidèle de mes promenades solitaires

et des rêveries qui les remplissent, quand je laisse ma tête

entièrement libre et mes idées suivre leur pente sans résistance et

sans gêne. Ces heures de solitude et de méditation sont les seules de

la journée où je sois pleinement moi et à moi, sans diversion, sans

obstacle, et où je puisse véritablement dire être ce que la nature a

voulu.

J'ai bientôt senti que j'avois trop tardé d'exécuter ce projet. Mon

imagination, déjà moins vive, ne s'enflamme plus, comme autrefois, à

la contemplation de l'objet qui l'anime; je m'enivre moins du délire de

la rêverie; il y a plus de réminiscence que de création dans ce

qu'elle produit désormais; un tiède alanguissement énerve toutes mes

facultés; l'esprit de vie s'éteint en moi par degrés; mon âme ne

s'élance plus qu'avec peine hors de sa caduque enveloppe, et, sans

l'espérance de l'état auquel j'aspire parce que je m'y sens avoir

droit, je n'existerois plus que par des souvenirs: ainsi, pour me

contempler moi-même avant mon déclin, il faut que je remonte au moins

de quelques années au temps où, perdant tout espoir ici-bas et ne

trouvant plus d'aliment pour mon cœur sur la terre, je m'accoutumois

peu à peu à le nourrir de sa propre substance et à chercher toute sa

pâture au dedans de moi.

Cette ressource, dont je m'avisai trop tard, devint si féconde qu'elle

suffit bientôt pour me dédommager de tout. L'habitude de rentrer en

moi-même me fit perdre enfin le sentiment et presque le souvenir de mes

maux. J'appris ainsi par ma propre expérience que la source du vrai

bonheur est en nous, et qu'il ne dépend pas des hommes de rendre

vraiment misérable celui qui sait vouloir être heureux. Depuis quatre

ou cinq ans je goûtois habituellement ces délices internes que

trouvent dans la contemplation les âmes aimantes et douces. Ces

ravissemens, ces extases, que j'éprouvois quelquefois en me promenant

ainsi seul, étoient des jouissances que je devois à mes persécuteurs:

sans eux je n'aurois jamais trouvé ni connu les trésors que je portois

en moi-même. Au milieu de tant de richesses, comment en tenir un

registre fidèle? En voulant me rappeler tant de douces rêveries, au

lieu de les décrire j'y retombois. C'est un état que son souvenir

ramène, et qu'on cesseroit bientôt de connoître en cessant tout à

fait de le sentir.

J'éprouvai bien cet effet dans les promenades qui suivirent le projet

d'écrire la suite de mes _Confessions_, surtout dans celle dont je vais

parler, et dans laquelle un accident imprévu vint rompre le fil de mes

idées et leur donner pour quelque temps un autre cours.

Le jeudi 24 octobre 1776, je suivis après dîner les boulevarts

jusqu'à la rue du Chemin-Vert, par laquelle je gagnois les hauteurs de

Ménilmontant, et de là, prenant les sentiers à travers les vignes et

les prairies, je traversois jusqu'à Charonne le riant paysage qui

sépare ces deux villages; puis je fis un détour pour revenir par les

mêmes prairies en prenant un autre chemin. Je m'amusois à les

parcourir avec ce plaisir et cet intérêt que m'ont toujours donné des

sites agréables, et m'arrêtant quelquefois à fixer des plantes dans

la verdure. J'en aperçus deux que je voyois assez rarement autour de

Paris, et que je trouvai très abondantes dans ce canton-là. L'une est

le _Picris hieracioïdes_, de la famille des composées, et l'autre le

_Buplevrum falcatum_, de celle des ombellifères. Cette découverte me

réjouit et m'amusa très longtemps, et finit par celle d'une plante

encore plus rare, surtout dans un pays élevé, savoir, le _Cerastium

aquaticum_, que, malgré l'accident qui m'arriva le même jour, j'ai

retrouvé dans un livre que j'avois sur moi, et placé dans mon herbier.

Enfin, après avoir parcouru en détail plusieurs autres plantes que je

voyois encore en fleurs, et dont l'aspect et l'énumération qui

m'étoit familière me donnoient néanmoins toujours du plaisir, je

quittai peu à peu ces menues observations pour me livrer à

l'impression non moins agréable, mais plus touchante, que faisoit sur

moi l'ensemble de tout cela. Depuis quelques jours on avoit achevé la

vendange; les promeneurs de la ville s'étoient déjà retirés, les

paysans aussi quittoient les champs jusqu'aux travaux d'hiver. La

campagne, encore verte et riante, mais défeuillée en partie et déjà

presque déserte, offroit partout l'image de la solitude et des

approches de l'hiver. Il résultoit de son aspect un mélange

d'impression douce et triste, trop analogue à mon âge et à mon sort

pour que je ne m'en fisse pas l'application. Je me voyois au déclin

d'une vie innocente et infortunée, l'âme encore pleine de sentimens

vivaces, et l'esprit encore orné de quelques fleurs, mais déjà

flétries par la tristesse et desséchées par les ennuis. Seul et

délaissé, je sentois venir le froid des premières glaces, et mon

imagination tarissante ne peuploit plus ma solitude d'êtres formés

selon mon cœur. Je me disois en soupirant: «Qu'ai-je fait ici-bas?

J'étois fait pour vivre, et je meurs sans avoir vécu. Au moins ce n'a

pas été ma faute, et je porterai à l'auteur de mon être, sinon

l'offrande des bonnes œuvres qu'on ne m'a pas laissé faire, du moins

un tribut de bonnes intentions frustrées, de sentimens sains, mais

rendus sans effet, et d'une patience à l'épreuve des mépris des

hommes.» Je m'attendrissois sur ces réflexions, je récapitulois les

mouvemens de mon âme dès ma jeunesse, et pendant mon âge mûr, et

depuis qu'on m'a séquestré de la société des hommes, et durant la

longue retraite dans laquelle je dois achever mes jours. Je revenois

avec complaisance sur toutes les affections de mon cœur, sur ses

attachemens si tendres, mais si aveugles, sur les idées moins tristes

que consolantes dont mon esprit s'étoit nourri depuis quelques années,

et je me préparois à les rappeler assez pour les décrire avec un

plaisir presque égal à celui que j'avois pris à m'y livrer. Mon

après-midi se passa dans ces paisibles méditations, et je m'en

revenois très content de ma journée, quand, au fort de ma rêverie,

j'en fus tiré par l'événement qui me reste à raconter.

J'étois, sur les six heures, à la descente de Ménilmontant, presque

vis-à-vis du Galant-Jardinier, quand, des personnes qui marchoient

devant moi s'étant tout à coup brusquement écartées, je vis fondre

sur moi un gros chien danois qui, s'élançant à toutes jambes devant

un carrosse, n'eut pas même le temps de retenir sa course ou de se

détourner quand il m'aperçut. Je jugeai que le seul moyen que j'avois

d'éviter d'être jeté par terre étoit de faire un grand saut, si

juste que le chien passât sous moi tandis que je serois en l'air. Cette

idée, plus prompte que l'éclair, et que je n'eus le temps ni de

raisonner ni d'exécuter, fut la dernière avant mon accident. Je ne

sentis ni le coup, ni la chute, ni rien de ce qui s'ensuivit, jusqu'au

moment où je revins à moi.

Il étoit presque nuit quand je repris connoissance. Je me trouvai entre

les bras de trois ou quatre jeunes gens qui me racontèrent ce qui

venoit de m'arriver. Le chien danois, n'ayant pu retenir son élan,

s'étoit précipité sur mes deux jambes, et, me choquant de sa masse et

de sa vitesse, m'avoit fait tomber la tête en avant; la mâchoire

supérieure, portant tout le poids de mon corps, avoit frappé sur un

pavé très raboteux, et la chute avoit été d'autant 'plus violente

qu'étant à la descente, ma tête avoit donné plus bas que mes pieds.

Le carrosse auquel appartenoit le chien suivoit immédiatement, et

m'auroit passé sur le corps si le cocher n'eût à l'instant retenu ses

chevaux.

Voilà ce que j'appris par le récit de ceux qui m'avoient relevé et

qui me soutenoient encore lorsque je revins à moi. L'état auquel je me

trouvai dans cet instant est trop singulier pour n'en pas faire ici la

description.

La nuit s'avançoit. J'aperçus le ciel, quelques étoiles et un peu de

verdure. Cette première sensation fut un moment délicieux. Je ne me

sentois encore que par là. Je naissois dans cet instant à la vie, et

il me sembloit que je remplissois de ma légère existence tous les

objets que j'apercevois. Tout entier au moment présent, je ne me

souvenois de rien; je n'avois nulle notion distincte de mon individu,

pas la moindre idée de ce qui venoit de m'arriver; je ne savois ni qui

j'étois, ni où j'étois; je ne sentois ni mal, ni crainte, ni

inquiétude. Je voyois couler mon sang comme j'aurois vu couler un

ruisseau, sans songer seulement que ce sang m'appartînt en aucune

sorte. Je sentois dans tout mon être un calme ravissant, auquel, chaque

fois que je me le rappelle, je ne trouve rien de comparable dans toute

l'activité des plaisirs connus.

On me demanda où je demeurois; il me fut impossible de le dire. Je

demandai où j'étois; on me dit _à la Haute-Borne_, c'étoit comme si

l'on m'eût dit _au mont Atlas._ Il fallut demander successivement le

pays, la ville et le quartier où je me trouvois: encore cela ne put-il

suffire pour me reconnoître; il me fallut tout le trajet de là

jusqu'au boulevard pour me rappeler ma demeure et mon nom. Un monsieur

que je ne connoissois pas, et qui eut la charité de m'accompagner

quelque temps, apprenant que je demeurois si loin, me conseilla de

prendre au Temple un fiacre pour me reconduire chez moi. Je marchois

très bien, très légèrement, sans sentir ni douleur ni blessure,

quoique je crachasse toujours beaucoup de sang. Mais j'avois un frisson

glacial qui faisoit claquer d'une façon très incommode mes dents

fracassées. Arrivé au Temple, je pensai que, puisque je marchois sans

peine, il valoit mieux continuer ainsi ma route à pied que de m'exposer

à périr de froid dans un fiacre. Je fis ainsi la demi-lieue qu'il y a

du Temple à la rue Plâtrière, marchant sans peine, évitant les

embarras, les voitures, choisissant et suivant mon chemin tout aussi

bien que j'aurois pu faire en pleine santé. J'arrive, j'ouvre le secret

qu'on a fait mettre à la porte de la rue, je monte l'escalier dans

l'obscurité, et j'entre enfin chez moi sans autre accident que ma chute

et ses suites, dont je ne m'apercevois pas même encore alors.

Les cris de ma femme en me voyant me firent comprendre que j'étois plus

maltraité que je ne pensois. Je passai la nuit sans connoître encore

et sentir mon mal. Voici ce que je sentis et trouvai le lendemain:

j'avois la lèvre supérieure fendue en dedans jusqu'au nez; en dehors,

la peau l'avoit mieux garantie, et empêchoit la totale séparation;

quatre dents enfoncées à la mâchoire supérieure, toute la partie du

visage qui la couvre extrêmement enflée et meurtrie, le pouce droit

foulé et très gros, le pouce gauche grièvement blessé, le bras

gauche foulé, le genou gauche aussi très enflé, et qu'une contusion

forte et douloureuse empêchoit totalement de plier. Mais, avec tout ce

fracas, rien de brisé, pas même une dent, bonheur qui tient du prodige

dans une chute comme celle-là.

Voilà très fidèlement l'histoire de mon accident. En peu de jours

cette histoire se répandit dans Paris, tellement changée et

défigurée qu'il étoit impossible d'y rien connoître. J'aurois dû

compter d'avance sur cette métamorphose; mais il s'y joignit tant de

circonstances bizarres, tant de propos obscurs et de réticences

l'accompagnèrent, on m'en parloit d'un air si risiblement discret, que

tous ces mystères m'inquiétèrent. J'ai toujours haï les ténèbres;

elles m'inspirent naturellement une horreur que celles dont on

m'environne depuis tant d'années n'ont pas dû diminuer. Parmi toutes

les singularités de cette époque, je n'en remarquerai qu'une, mais

suffisante pour faire juger des autres.

M***, avec lequel je n'avois jamais eu aucune relation, envoya son

secrétaire s'informer de mes nouvelles, et me faire d'instantes offres

de service qui ne me parurent pas, dans la circonstance, d'une grande

utilité pour mon soulagement. Son secrétaire ne laissa pas de me

presser très vivement de me prévaloir de ses offres, jusqu'à me dire

que, si je ne me fiois pas à lui, je pouvois écrire directement à

M***. Ce grand empressement et l'air de confidence qu'il y joignit me

firent comprendre qu'il y avoit sous tout cela quelque mystère que je

cherchois vainement à pénétrer. Il n'en falloit pas tant pour

m'effaroucher, surtout dans l'état d'agitation où mon accident et la

fièvre qui s'y étoit jointe avoient mis ma tête. Je me livrois à

mille conjectures inquiétantes et tristes, et je faisois sur tout ce

qui se passoit autour de moi des commentaires qui marquoient plutôt le

délire de la fièvre que le sang-froid d'un homme qui ne prend plus

d'intérêt à rien.

Un autre événement vint achever de troubler ma tranquillité. Mme ***

m'avoit recherché depuis quelques années, sans que je pusse deviner

pourquoi. De petits cadeaux affectés, de fréquentes visites, sans

objet et sans plaisir, me marquoient assez un but secret à tout cela,

mais ne me le montroient pas. Elle m'avoit parlé d'un roman qu'elle

vouloit faire pour le présenter à la reine. Je lui avois dit ce que je

pensois des femmes auteurs. Elle m'avoit fait entendre que ce projet

avoit pour but le rétablissement de sa fortune, pour lequel elle avoit

besoin de protection; je n'avois rien à répondre à cela. Elle me dit

depuis que, n'ayant pu avoir accès auprès de la reine, elle étoit

déterminée à donner son livre au public. Ce n'étoit plus le cas de

lui donner des conseils qu'elle ne me demandoit pas, et qu'elle n'auroit

pas suivis. Elle m'avoit parlé de me montrer auparavant le manuscrit.

Je la priai de n'en rien faire, et elle n'en fit rien.

Un beau jour, durant ma convalescence, je reçus de sa part ce livre

tout imprimé et même relié, et je vis dans la préface de si grosses

louanges de moi, si maussadement plaquées et avec tant d'affectation,

que j'en fus désagréablement affecté. La rude flagornerie qui s'y

faisoit sentir ne s'allia jamais avec la bienveillance; mon cœur ne

sauroit se tromper là-dessus.

Quelques jours après, Mme *** me vint voir avec sa fille. Elle m'apprit

que son livre faisoit le plus grand bruit à cause d'une note qui le lui

attiroit: j'avois à peine remarqué cette note en parcourant rapidement

ce roman. Je la relus après le départ de Mme ***; j'en examinai la

tournure; j'y crus trouver le motif de ses visites, de ses cajoleries,

des grosses louanges de sa préface; et je jugeai que tout cela n'avoit

d'autre but que de disposer le public à m'attribuer la note, et par

conséquent le blâme qu'elle pouvoit attirer à son auteur dans la

circonstance où elle étoit publiée.

Je n'avois aucun moyen de détruire ce bruit et l'impression qu'il

pouvoit faire; et tout ce qui dépendoit de moi étoit de ne pas

l'entretenir, en souffrant la continuation des vaines et ostensibles

visites de Mme *** et de sa fille. Voici pour cet effet le billet que

j'écrivis à la mère:

_Rousseau, ne recevant chez lui aucun auteur, remercie Mme *** de ses

bontés et la prie de ne plus l'honorer de ses visites._

Elle me répondit par une lettre honnête dans la forme, mais tournée

comme toutes celles que l'on m'écrit en pareil cas. J'avois barbarement

porté le poignard dans son cœur sensible, et je devois croire, au ton

de sa lettre, qu'ayant pour moi des sentimens si vifs et si vrais elle

ne supporteroit point sans mourir cette rupture. C'est ainsi que la

droiture et la franchise en toute chose sont des crimes affreux dans le

monde; et je paroîtrois à mes contemporains méchant et féroce quand

je n'aurois à leurs yeux d'autre crime que de n'être pas faux et

perfide comme eux.

J'étois déjà sorti plusieurs fois, et je me promenois même assez

souvent aux Tuileries, quand je vis, à l'étonnement de plusieurs de

ceux qui me rencontroient, qu'il y avoit encore à mon égard quelque

autre nouvelle que j'ignorois. J'appris enfin que le bruit public étoit

que j'étois mort de ma chute; et ce bruit se répandit si rapidement et

si opiniâtrément que, plus de quinze jours après que j'en fus

instruit, l'on en parla à la cour comme d'une chose sûre. _Le Courrier

d'Avignon_, à ce qu'on eut soin de m'écrire, annonçant cette heureuse

nouvelle, ne manqua pas d'anticiper à cette occasion sur le tribut

d'outrages et d'indignités qu'on prépare à ma mémoire après ma

mort, en forme d'oraison funèbre.

Cette nouvelle fut accompagnée d'une circonstance encore plus

singulière que je n'appris que par hasard, et dont je n'ai pu savoir

aucun détail. C'est qu'on avoit ouvert en même temps une souscription

pour l'impression des manuscrits que l'on trouveroit chez moi. Je

compris par là qu'on tenoit prêt un recueil d'écrits fabriqués tout

exprès pour me les attribuer d'abord après ma mort: car de penser

qu'on imprimât fidèlement aucun de ceux qu'on pourroit trouver en

effet, c'étoit une bêtise qui ne pouvoit entrer dans l'esprit d'un

homme sensé, et dont quinze ans d'expérience ne m'ont que trop

garanti.

Ces remarques, faites coup sur coup, et suivies de beaucoup d'autres qui

n'étoient guère moins étonnantes, effarouchèrent derechef mon

imagination que je croyois amortie; et ces noires ténèbres, qu'on

renforçoit sans relâche autour de moi, ranimèrent toute l'horreur

qu'elles m'inspirent naturellement. Je me fatiguai à faire sur tout

cela mille commentaires, et à tâcher de comprendre des mystères qu'on

a rendus inexplicables pour moi. Le seul résultat constant de tant

d'énigmes fut la confirmation de toutes mes conclusions précédentes,

savoir, que, la destinée de ma personne et celle de ma réputation

ayant été fixées de concert par toute la génération présente, nul

effort de ma part ne pouvoit m'y soustraire, puisqu'il m'est de toute

impossibilité de transmettre aucun dépôt à d'autres âges sans le

faire passer dans celui-ci par des mains intéressées à le supprimer.

Mais cette fois j'allai plus loin. L'amas de tant de circonstances

fortuites, l'élévation de tous mes plus cruels ennemis, affectée,

pour ainsi dire, par la fortune, tous ceux qui gouvernent l'État, tous

ceux qui dirigent l'opinion publique, tous les gens en place, tous les

hommes en crédit, triés comme sur le volet parmi ceux qui ont contre

moi quelque animosité secrète, pour concourir au commun complot, cet

accord universel est trop extraordinaire pour être purement fortuit. Un

seul homme qui eût refusé d'en être complice, un seul événement qui

lui eût été contraire, une seule circonstance imprévue qui lui eût

fait obstacle, suffisoit pour le faire échouer. Mais toutes les

volontés, toutes les fatalités, la fortune et toutes les révolutions,

ont affermi l'œuvre des hommes; et un concours si frappant, qui tient

du prodige, ne peut me laisser douter que son plein succès ne soit

écrit dans les décrets éternels. Des foules d'observations

particulières, soit dans le passé, soit dans le présent, me

confirment tellement dans cette opinion que je ne puis m'empêcher de

regarder désormais comme un de ces secrets du Ciel impénétrables à

la raison humaine la même œuvre que je n'envisageois jusqu'ici que

comme un fruit de la méchanceté des hommes.

Cette idée, loin de m'être cruelle et déchirante, me console, me

tranquillise, et m'aide à me résigner. Je ne vais pas si loin que

saint Augustin, qui se fût consolé d'être damné si telle eût été

la volonté de Dieu: ma résignation vient d'une source moins

désintéressée, il est vrai, mais non moins pure, et plus digne à mon

gré de l'Être parfait que j'adore.

Dieu est juste; il veut que je souffre, et il sait que je suis innocent.

Voilà le motif de ma confiance; mon cœur et ma raison me crient

qu'elle ne me trompera pas. Laissons donc faire les hommes et la

destinée; apprenons à souffrir sans murmure: tout doit à la fin

rentrer dans l'ordre, et mon tour viendra tôt ou tard.

[Figure 06]

[Figure 07]

TROISIÈME PROMENADE

Je deviens vieux en apprenant toujours.

Solon répétoit souvent ce vers dans sa vieillesse. Il a un sens dans

lequel je pourrois le dire aussi dans la mienne; mais c'est une bien

triste science que celle que depuis vingt ans l'expérience m'a fait

acquérir: l'ignorance est encore préférable. L'adversité sans doute

est un grand maître; mais ce maître fait payer cher ses leçons, et

souvent le profit qu'on en retire ne vaut pas le prix qu'elles ont

coûté. D'ailleurs, avant qu'on ait obtenu tout cet acquis par des

leçons si tardives, l'à-propos d'en user se passe. La jeunesse est le

temps d'étudier la sagesse; la vieillesse est le temps de la pratiquer.

L'expérience instruit toujours, je l'avoue; mais elle ne profite que

pour l'espace qu'on a devant soi. Est-il temps, au moment qu'il faut

mourir, d'apprendre comment on auroit dû vivre?

Eh! que me servent des lumières si tard et si douloureusement acquises

sur ma destinée et sur les passions d'autrui dont elle est l'œuvre? Je

n'ai appris à mieux connoître les hommes que pour mieux sentir la

misère où ils m'ont plongé, sans que cette connoissance, en me

découvrant tous leurs pièges, m'en ait pu faire éviter aucun. Que ne

suis-je resté toujours dans cette imbécile mais douce confiance qui me

rendit durant tant d'années la proie et le jouet de mes bruyans amis,

sans qu'enveloppé de toutes leurs trames j'en eusse même le moindre

soupçon! J'étois leur dupe et leur victime, il est vrai, mais je me

croyois aimé d'eux, et mon cœur jouissoit de l'amitié qu'ils

m'avoient inspirée, en leur en attribuant autant pour moi. Ces douces

illusions sont détruites. La triste vérité, que le temps et la raison

m'ont dévoilée, en me faisant sentir mon malheur, m'a fait voir qu'il

étoit sans remède, et qu'il ne me restoit qu'à m'y résigner. Ainsi

toutes les expériences de mon âge sont pour moi, dans mon état, sans

utilité présente et sans profit pour l'avenir.

Nous entrons en lice à notre naissance, nous en sortons à la mort. Que

sert d'apprendre à mieux conduire son char quand on est au bout de la

carrière? Il ne reste plus à penser alors que comment on en sortira.

L'étude d'un vieillard, s'il lui en reste encore à faire, est

uniquement d'apprendre à mourir; et c'est précisément celle qu'on

fait le moins à mon âge; on y pense à tout, hormis à cela. Tous les

vieillards tiennent plus à la vie que les enfans, et en sortent de plus

mauvaise grâce que les jeunes gens. C'est que, tous leurs travaux ayant

été pour cette vie, ils voient à sa fin qu'ils ont perdu leurs

peines. Tous leurs soins, tous leurs biens, tous les fruits de leurs

laborieuses veilles, ils quittent tout quand ils s'en vont. Ils n'ont

songé à rien acquérir durant leur vie qu'ils pussent emporter à leur

mort.

Je me suis dit tout cela quand il étoit temps de me le dire, et si je

n'ai pas mieux su tirer parti de mes réflexions, ce n'est pas faute de

les avoir faites à temps et de les avoir bien digérées. Jeté dès

mon enfance dans le tourbillon du monde, j'appris de bonne heure, par

l'expérience, que je n'étois pas fait pour y vivre, et que je n'y

parviendrois jamais à l'état dont mon cœur sentoit le besoin. Cessant

donc de chercher parmi les hommes le bonheur que je sentois n'y pouvoir

trouver, mon ardente imagination sautoit déjà par-dessus l'espace de

ma vie, à peine commencée, comme sur un terrain qui m'étoit

étranger, pour se reposer sur une assiette tranquille où je pusse me

fixer.

Ce sentiment, nourri par l'éducation dès mon enfance, et renforcé,

durant toute ma vie, par ce long tissu de misères et d'infortunes qui

l'a remplie, m'a fait chercher, dans tous les temps, à connoître la

nature et la destination de mon être avec plus d'intérêt et de soin

que je n'en ai trouvé dans aucun autre homme. J'en ai beaucoup vu qui

philosophoient bien plus doctement que moi, mais leur philosophie leur

étoit pour ainsi dire étrangère. Voulant être plus savans que

d'autres, ils étudioient l'univers pour savoir comment il étoit

arrangé, comme ils auroient étudié quelque machine qu'ils auroient

aperçue, par pure curiosité. Ils étudioient la nature humaine pour en

pouvoir parler savamment, mais non pas pour se connoître; ils

travailloient pour instruire les autres, mais non pas pour s'éclairer

en dedans. Plusieurs d'entre eux ne vouloient que faire un livre,

n'importoit quel, pourvu qu'il fût accueilli. Quand le leur étoit fait

et publié, son contenu ne les intéressoit plus en aucune sorte, si ce

n'est pour le faire adopter aux autres et pour le défendre au cas qu'il

fût attaqué, mais du reste sans en rien tirer pour leur propre usage,

sans s'embarrasser même que ce contenu fût faux ou vrai, pourvu qu'il

ne fût pas réfuté. Pour moi, quand j'ai désiré d'apprendre,

c'étoit pour savoir moi-même, et non pas pour enseigner; j'ai toujours

cru qu'avant d'instruire les autres il falloit commencer par savoir

assez pour soi; et de toutes les études que j'ai tâché de faire en ma

vie au milieu des hommes, il n'y en a guère que je n'eusse faites

également seul dans une île déserte où j'aurois été confiné pour

le reste de mes jours. Ce qu'on doit faire dépend beaucoup de ce qu'on

doit croire; et, dans tout ce qui ne tient pas aux premiers besoins de

la nature, nos opinions sont la règle de nos actions. Dans ce principe,

qui fut toujours le mien, j'ai cherché souvent et longtemps, pour

diriger l'emploi de ma vie, à connoître sa véritable fin, et je me

suis bientôt consolé de mon peu d'aptitude à me conduire habilement

dans ce monde, en sentant qu'il n'y falloit pas chercher cette fin.

Né dans une famille où régnoient les mœurs et la piété, élevé

ensuite avec douceur chez un ministre plein de sagesse et de religion,

j'avois reçu dès ma plus tendre enfance des principes, des maximes,

d'autres diroient des préjugés qui ne m'ont jamais tout à fait

abandonné. Enfant encore, et livré à moi-même, alléché par des

caresses, séduit par la vanité, leurré par l'espérance, forcé par

la nécessité, je me fis catholique, mais je demeurai toujours

chrétien; et bientôt, gagné par l'habitude, mon cœur s'attacha

sincèrement à ma nouvelle religion. Les instructions, les exemples de

Mme de Warens, m'affermirent dans cet attachement. La solitude

champêtre où j'ai passé la fleur de ma jeunesse, l'étude des bons

livres à laquelle je me livrai tout entier, renforcèrent auprès

d'elle mes dispositions naturelles aux sentimens affectueux, et me

rendirent dévot presque à la manière de Fénélon. La méditation

dans la retraite, l'étude de la nature, la contemplation de l'univers,

forcent un solitaire à s'élancer incessamment vers l'auteur des

choses, et à chercher avec une douce inquiétude la fin de tout ce

qu'il voit et la cause de tout ce qu'il sent. Lorsque ma destinée me

rejeta dans le torrent du monde, je n'y retrouvai plus rien qui pût

flatter un moment mon cœur. Le regret de mes doux loisirs me suivit

partout, et jeta l'indifférence et le dégoût sur tout ce qui pouvoit

se trouver à ma portée, propre à mener à la fortune et aux honneurs.

Incertain dans mes inquiets désirs, j'espérois peu, j'obtins moins, et

je sentis, dans des lueurs même de prospérité, que, quand j'aurois

obtenu tout ce que je croyois chercher, je n'y aurois point trouvé ce

bonheur dont mon cœur étoit avide sans en savoir démêler l'objet.

Ainsi tout contribuoit à détacher mes affections de ce monde, même

avant les malheurs qui devoient m'y rendre tout à fait étranger. Je

parvins jusqu'à l'âge de quarante ans, flottant entre l'indigence et

la fortune, entre la sagesse et l'égarement, plein de vices d'habitude

sans aucun mauvais penchant dans le cœur, vivant au hasard sans

principes bien décidés par ma raison, et distrait sur mes devoirs sans

les mépriser, mais souvent sans les bien connoître.

Les Rêveries du Promeneur Solitaire Ouvrage faisant suite aux Confessions · 第 1 / 10 段