_Jeudi._
La fille Rachel est accusée d’infanticide.
Elle s’avance craintivement jusqu’à la barre; elle porte sur son corsage
noir un châle de laine blanche. De la place où je suis, je distingue mal
son visage; sa voix est douce. Elle est domestique à Saint Martin de B.,
dans la même maison depuis l’âge de treize ans; elle en a dix-sept
aujourd’hui.
Elle était parvenue à dissimuler sa grossesse; les premières douleurs la
saisirent comme elle était en train de traire les vaches. Elle rentra,
coula le lait dans la laiterie, fit le ménage; mais les douleurs
devinrent si fortes qu’elle dut s’asseoir; elle était affreusement pâle.
--Si tu es malade, monte te reposer dans ta chambre, dit sa maîtresse.
La chambre de Bertha Rachel était au premier, à côté de celle des
maîtres. Sitôt étendue sur sa paillasse, elle accoucha d’une petite
fille.
Elle avait «peur d’être grondée», et comme la petite criait, par crainte
que les patrons n’entendissent, Bertha mit la main sur la bouche de la
petite et l’y maintint jusqu’à ce que les cris aient cessé. Quand Bertha
vit que l’enfant ne respirait plus, elle prit une paire de ciseaux dans
sa jupe et en porta un petit coup à la gorge de l’enfant.
Il ressort de l’instruction qu’elle n’a donné le coup de ciseaux
qu’après que la petite était déjà morte étouffée. Le ministère public
cherchera à établir que c’est pour constater que le sang avait cessé de
couler. Je crois à plus d’inconscience. Le Président presse Bertha de
questions, mais le rôle des ciseaux reste aussi peu clair.
Quand Bertha Rachel se fut assurée que son enfant avait cessé de vivre,
elle cacha le petit cadavre provisoirement dans son seau de toilette,
jeta le placenta par sa fenêtre qui donnait précisément sur la fumière,
puis tout aussitôt redescendit pour reprendre son travail.
Le lendemain, avec un louchet elle creusa un trou derrière la grange, au
bord du fossé; un petit trou, car elle était sans forces; où elle
enterra l’enfant.
La gendarmerie fut avertie peu de jours après par une lettre anonyme; et
le cadavre de l’enfant fut retrouvé. Le Président ne croit pas devoir
insister sur cette lettre anonyme, sur laquelle aucun renseignement
n’est donné; et comme je ne suis pas du jury pour cette affaire, aucune
question n’est posée à ce sujet; et l’on passe outre.
Le Président.--Votre patronne, durant le temps de votre grossesse, ne se
doutait de rien?
L’accusée.--On voyait bien que je grossissais, mais ma patronne ne
voulait pas le dire. Elle ne m’en a pas parlé du tout.
Puis, à voix plus basse et un peu confusément, tout à coup:
--C’est l’fils du patron qui me l’a fait.
Le Président.--Vous n’avez pas dit cela d’abord.--Puis se tournant vers
le jury:--A l’instruction elle s’est obstinément refusée à dire qui
était le père de l’enfant.
La fille Rachel continuant sans écouter le Président:
--Il m’a conseillé de l’faire disparaître pour qu’on ne sache pas que
c’était de lui.
Le Président.--Le faire disparaître comment?
--En l’mettant dans la terre.
Cela est dit sans intonation aucune; la pauvre fille paraît à peu près
stupide.
Le Président.--Comme l’accusée n’a rien dit de tout cela à
l’instruction, on n’a pu appeler en témoignage celui dont elle parle à
présent.--A l’accusée: Vous pouvez vous asseoir.
A ce moment l’avocat défenseur se lève:
--Il est fâcheux que l’accusée ne nous ait pas parlé ici, ainsi qu’elle
l’avait fait à l’instruction, des lectures du soir qu’on faisait, dans
la ferme, en famille. On lisait les faits divers des journaux et les
vieux parents qui faisaient la lecture s’appesantissaient de préférence,
disait-elle, sur les infanticides.
Le Président.--Maître X, je ne vois pas trop l’intérêt que ça peut
avoir.
Tant pis! Heureusement les jurés, eux, le voient bien; et tout le drame
s’éclaire quand s’avance à la barre la patronne. C’est une vieille de
plus de soixante ans, sèche et solide, comme momifiée, aux traits durs,
aux yeux froids, aux lèvres serrées. Le visage est cerné par un bonnet
de dentelle noire, et le ruban qui l’attache retombe sur un petit
mantelet noir.
Le Président.--Vous aviez la fille Rachel à votre service? Étiez-vous
contente d’elle?
La patronne.--Oh! oui, j’étais bien contente. Pour sûr je n’ai jamais eu
à me plaindre d’elle.
Le Président.--Vous ne vous êtes jamais aperçue de sa grossesse?
La patronne.--Non, jamais. Si j’avais su son état, je ne l’aurais pas
gardée, c’est sûr.
Le Président.--A l’instruction vous avez dit que vous voyiez bien
qu’elle devenait _fameuse_, mais que vous croyiez que ça venait de
l’estomac. La veille du jour de l’accouchement vous avez vu du sang et
de l’eau dans la cuisine, à l’endroit où la fille s’était assise.
La patronne.--J’ai cru que c’était d’un poulet qu’on venait de vider.
Et l’on sent encore dans la voix nette et sèche de la vieille cette
volonté de ne rien savoir, de ne rien avoir vu, de ne rien voir.
L’instruction a établi que, dans cette ferme isolée, ne venait jamais
aucun homme et que la fille n’a pu voir que le mari de la patronne, âgé
de 75 ans, ou que le fils, âgé de trente-deux ans, à l’une de ses rares
et rapides apparitions. La vieille nous apprend également qu’il fallait
passer par sa chambre pour entrer dans celle de la servante,--ceci dit
comme pour bien montrer que ça ne peut pas être son fils qui... etc...
Et le Président visiblement désireux de ne pas laisser dévier l’affaire
et de limiter l’accusation, passe outre.
* * * * *
La déposition du docteur ne nous apprend rien de nouveau; il explique
très longuement que l’enfant a vécu, de sorte qu’on se trouve en
présence d’un cas, non d’avortement, mais d’infanticide; pourtant le
coup de ciseaux, légèrement donné et comme avec précaution, était plutôt
pour s’assurer que l’enfant était mort; mais il a respiré car, dans la
cuvette d’eau où il l’a mise, la masse pulmonaire flottait.
* * * * *
Tandis que le jury délibère, une rumeur circule dans la salle: le fils
de la patronne est dans la salle; on se le montre, assis à côté d’elle.
Gêné par les regards hostiles, il tient la tête basse, appuyée contre le
pommeau de sa canne et je ne parviens pas à le voir.
* * * * *
La fille Rachel, reconnue coupable mais comme ayant agi sans
discernement, est acquittée et rendue à ses parents.
*
* *
On amène devant nous Prosper, surnommé Bouboule, tailleur d’habits; né à
X... en 86.
Extraordinaire tête de plumitif (il ressemble à s’y méprendre à Z...)
vaste front bombé, longs cheveux plats partagés sur le milieu de la
tête; épaisseur générale du torse et des membres, petites mains larges
et courtes; doigts auxquels semble manquer une phalange; le vêtement de
prison qu’il a gardé l’engonce et le grossit encore. Le juré, mon voisin
de droite, se penchant vers moi:
--Il n’a pas l’air intelligent!
Mon voisin de gauche, à demi-voix:
--Il n’a pas l’air bête!
De dix à quatorze ans, il s’était fait condamner quatre fois pour vol;
trois fois remis à ses parents, on l’envoyait enfin à la maison de
correction où il resta jusqu’à sa majorité, soumis à une surveillance
spéciale.
Depuis sa première libération il a été poursuivi cinq fois. De vingt à
vingt-quatre ans il travaille à D. où il retrouve Bègue, un ancien
camarade de la colonie pénitentiaire; c’est ensemble, toujours ensemble
qu’ils vont opérer. A chaque fois qu’ils cambriolent, on retrouve dans
la cuisine les restes d’un festin impromptu; sur la table, des
bouteilles vides et deux verres; et des étrons sur le tapis du salon. A
chaque fois, ils ne se contentent pas de voler, mais font toujours le
plus de dégâts possible; dans telle villa où ils n’ont pu trouver
d’argent, ils laissent en évidence un couvercle de boîte d’amidon, où
ces mots, de l’écriture du Bègue: «Bande de cochons, fallait laisser de
l’argent.»
Ce Bègue, six mois précisément avant le jour où nous sommes, a été
condamné aux travaux forcés à perpétuité, pour avoir dévalisé plusieurs
villas à N. et à P. «avec des circonstances de violence donnant à
l’affaire une tournure particulièrement grave», dirent les journaux. A
ce moment un des accusés faisait défaut: c’est Prosper qu’on arrêta
trois mois après à Y. où il s’était réfugié après de nombreuses
pérégrinations en Espagne.
Bègue avouait tout, paraît-il. Prosper nie tout, au contraire; il se
prétend victime d’une méprise, victime de sa ressemblance avec Bouboule;
car Bouboule, dit-il, ce n’est pas lui. Cette déclaration soulève un
grand rire dans la salle.
Encore qu’elle ne me persuade pas, je voudrais pouvoir suivre un peu
mieux sa défense; mais le Président la bouscule et ne laisse pas
Bouboule ou Prosper s’expliquer.
A quel point il appartient au Président de gêner ou de faciliter une
déposition (fut-ce inconsciemment), c’est ce que je sens de nouveau, non
sans angoisse, et combien il est malaisé pour le juré de se faire une
opinion propre, de ne pas épouser celle du Président.[3]
[3] Je crois volontiers que cette dernière remarque ne s’appliquerait
pas également à tous les jurys--à celui de la Seine en particulier.
Prosper parle d’une voix sourde, qu’on a quelque mal à entendre, et il
semble avoir grande peine à s’exprimer. Au cours de son interrogatoire,
sentant les mailles du filet, autour de lui, qui se resserrent, il dit
que la fatalité s’acharne contre lui, parle de «coalition»; il devient
livide et de grosses gouttes de sueur commencent de rouler de son front.
Le gardien d’une des villas cambriolées, M. X., appelé à témoigner, fait
une déposition très émouvante et très belle. Son sang-froid, son
courage, semblent avoir été admirables; admirable aussi la modestie de
son attitude, de son récit, que les journaux ont reproduit. Inutile d’y
revenir.
* * * * *
Je note ce curieux trait, au cours de l’interrogatoire: Immédiatement
après le cambriolage à N., Bouboule s’en revenant vers D., à minuit,
rencontre sur la route un ouvrier qu’il connaissait. Quel étrange besoin
eut-il de l’arrêter, quand il était si simple de passer outre; de lui
demander une cigarette (a-t-il cru peut-être que cela paraîtrait à
l’autre plus _naturel_) et, après quelques minutes de conversation,
peut-être subitement pris de peur, de dire à l’autre:
--Surtout ne dis pas tu m’as rencontré cette nuit.
* * * * *
Les jurés furent d’accord pour répondre affirmativement à toutes les
questions posées, et la Cour condamna Prosper aux travaux forcés à
perpétuité.
V
Encore un attentat à la pudeur; le quatrième. Cette fois la victime n’a
pas six ans; c’est la fille de l’accusé...
Pour ce cas comme pour les autres, je voudrais savoir quelle est la part
de l’occasion; le crime eût-il été commis si l’accusé avait eu le
choix...? et faut-il y voir préférence, ou simplement facilité plus
grande, trompeuse promesse d’impunité?
Germain R. a souillé son enfant pendant que sa femme était à l’hôpital
pour de nouvelles couches.
Il est petit, laid, de triste aspect; sa tête est bestiale. Il porte,
sur une vareuse de cotonnade noir-jaunâtre, un épais cache-nez
bleu-violet. Il nie obstinément, avec un air buté, stupide. Les
témoignages recueillis sur lui sont mauvais. «Il pense à lui plutôt qu’à
sa famille.»
Le Président.--Il était souvent ivre?
Le témoin.--En grande partie tous les jours.
Et un autre témoin:--I’s’saoûle et laisse ses enfants crever d’faim.
Ils couchent tous, le père, la mère et les deux petits de six et trois
ans, dans la même pièce sans lit, sur la paille. On prétend que déjà
précédemment il avait voulu toucher la petite. Une fois il la fit entrer
avec lui dans un sac; mais il avait coutume de coucher dans un sac, et
comme on était en hiver, il peut dire que c’était pour se réchauffer. On
ne sait. La petite ne veut ou ne peut rien dire. Sur la chaise où on la
fait monter, pour être plus près de l’oreille du président, elle pleure
silencieusement et par instant un gros sanglot la secoue. On n’obtient
d’elle pas le moindre mot. On dirait qu’elle a peur d’être punie elle
aussi. (Elle est à l’Assistance Publique. Un homme en livrée, à gros
boutons de cuivre, l’avait amenée, qui reste assis sur un des bancs des
témoins.)
Puis vient la femme R. épouse de l’accusé. Elle ne serait point trop
laide si sa face n’était si terriblement boucanée. Elle a l’aspect d’une
«femme de journée». Ses cheveux sont tirés en arrière et lustrés; un
petit châle de laine noire tombe sur un tablier bleu.
Le Président.--Qu’est ce que vous avez fait pour obvier à cet
inconvénient?
Le témoin.--???
Il arrive plus d’une fois que le Président pose une question en des
termes complètement inintelligibles pour le témoin ou le prévenu. C’est
le cas.
On procède à l’interrogatoire de l’unique témoin: la voisine:
Le Président.--Enfin vous n’avez rien vu!
Le témoin.--C’est que je suis entrée ou trop tôt, ou trop tard.
Et, comme après tout, l’on ne sait à quoi s’en tenir, si nous condamnons
R., ce sera sur des présomptions (comme bien souvent) et non point tant
pour l’acte reproché, si douteux, mais bien pour sa conduite générale;
et aussi pour en débarrasser sa famille.
*
* *
Je suis de nouveau chef du jury pour la dernière affaire de ce jour.
Joseph Galmier, âgé de vingt ans, fils d’Anaïse Albertine (quels noms on
rencontre! Samedi dernier, la pauvre femme X., dans l’affaire Z., où je
n’ai trouvé rien de curieux à relever, répondait aux noms
d’Adélaïde-Héloïse! Est-ce un sentiment poétique qui pousse les miséreux
à baptiser si étrangement leurs enfants?) est accusé d’avoir commis deux
vols, avec les circonstances aggravantes: de nuit; dans une maison
habitée; avec effraction; avec complices.
Galmier est journalier au Havre; tête point laide, banale, rougeoyante;
nez un peu trop pointu; cheveux ramenés sur le front; moustache
naissante; l’air d’un guerrier normand de Cormon. Bien bâti et de formes
assez élégantes; porte un jersey sous une veste déteinte.
Condamné précédemment à six mois.
Arrêté la nuit, porteur d’un pince-monseigneur, en compagnie de rôdeurs
munis de fausses clefs.
Dans une lettre au Procureur, il a fait des aveux complets; mais il dit
à présent que, cette lettre, un repris de justice l’a forcé à l’écrire.
Et il nie tout.
Le Président.--Quel repris de justice?
L’accusé.--Je n’ose pas le nommer. Il m’a menacé d’un mauvais coup en
sortant, si je parlais.
Le Président reste sceptique.
* * * * *
Je transcris mes notes telles quelles. Toutes ne s’appliquent peut-être
pas à cette cause en particulier:
... L’accusé qui parle le plus vite possible, par grande peur que le
Président ne lui coupe la parole (ce qu’il fait du reste constamment) et
qui cesse d’être clair--et qui le sent... le malheureux qui défend sa
vie.
* * * * *
L’innocent sera-t-il plus éloquent, moins troublé que le coupable?
Allons donc! Dès qu’il sent qu’on ne le _croit_ pas, il pourra se
troubler d’autant plus qu’il est moins coupable. Il outrera ses
affirmations; ses protestations paraîtront de plus en plus déplaisantes;
il perdra pied.
Le côté _chien_ du commissaire de police, dans ses dépositions; son ton
rogue. Et l’air _gibier_ que prend aussitôt le prévenu. L’art de lui
donner l’air coupable.
Le malheureux qui se rend compte, mais seulement au moment où il
l’entreprend, que sa défense est insuffisante. Son effort maladroit pour
la corser.
* * * * *
L’imprudence du malfaiteur et cette sorte de vertige qui l’amène à
dépenser aussitôt la somme qu’il vient de voler. Galmier achète un
pardessus, un complet, des chemises, bretelles, mouchoirs, cravates,
etc.; il donne un franc de pourboire au commis qui lui apporte le paquet
(il loge à côté du magasin).
* * * * *
La joie des malfaiteurs professionnels, lorsqu’ils rencontrent un
_bleu_, flottant et un peu niais, qui consentira à prendre le crime à sa
charge. (On lui a promis de lui payer un avocat.)
* * * * *
La version la plus simple est celle qui toujours a le plus de chance de
prévaloir; c’est aussi celle qui a le moins de chance d’être exacte.
*
* *
L’affaire suivante en amène cinq devant nous. Elle devrait en amener
six, mais l’un a pris la fuite. L’aîné n’a que vingt-deux ans. C’est une
bande de chapardeurs. Huit vols sont relevés à leur charge. Ils avouent
tout.
C’est Janvier qu’on a pincé d’abord; le plus jeune; il refusait de
nommer ses complices. Sans domicile depuis huit jours, il couchait avec
un autre de la même bande; le 12 février dernier, il chipait une
saucisse à un étalage; coût: quinze jours, avec sursis.
Janvier sourit facilement, joliment; il a du mal à ne pas sourire; il
est de belle humeur. Il ne plaisante pas, mais on sent encore frémir
dans ses réponses un souvenir de l’amusement du vol, des parties de vol
où l’on s’aventurait ensemble. On jouait à voler, à chaparder... Cette
joie va recevoir tout à l’heure un fameux coup de trique sur la tête.
Peut-on jamais se relever d’une condamnation? Peut-on s’en relever _tout
seul_?...
“He can be saved now. Imprison him as a criminal, and I affirm to you
that he will be lost.”[4]
[4] Ce sont les paroles que John Galsworthy prête à l’avocat défenseur
dans son drame: _Justice._