III

_Mercredi._

Encore un attentat à la pudeur; commis sur la personne de sa fille par

un journalier de Barentin, père de cinq enfants dont l’aîné a douze ans.

On demande le huis clos.

* * * * *

Lorsque le public fut de nouveau admis dans la salle, une rumeur

d’indignation accueillit la décision du jury et son désir de reconnaître

des circonstances atténuantes.

Je fus assez surpris pour ma part (et déjà je l’avais été dans les

précédentes affaires de cette nature) de voir la modération

qu’apportaient ici la plupart des jurés. L’on fit valoir, dans la salle

de délibération, que l’attentat avait été commis sans violences; enfin

et surtout le grand désir que manifestait inconsciemment la femme de

l’accusé de se débarrasser de son mari, la passion qu’elle ne put

s’empêcher d’apporter dans sa déposition, affaiblit grandement la portée

de son témoignage; l’accusé bénéficia également du peu de sympathie que

nous pouvions accorder à la victime. Mais c’est ce que le public, par

suite du huis clos, ne pouvait savoir. Même, à certains jurés la

condamnation à cinq ans de prison parut excessive. Par contre, tous

approuvèrent la déchéance de puissance paternelle.

L’accusé écouta sans sourciller la condamnation à cinq ans; mais, en

entendant sa déchéance, il poussa une sorte de grognement étrange, comme

une protestation d’animal, un cri fait de révolte, de honte et de

douleur.

*

* *

L’étrange affaire dont nous nous occupâmes ensuite amena devant nous un

commis principal au bureau de recettes des postes (bureau principal de

Rouen).

C’est un gros homme rouge, épais, carré d’épaules, et sans cou. Ses

mains sont gourdes. Il porte un col bas, une petite cravate grise; les

cheveux demi-ras sur un front bas. Il a quarante-sept ans, a fait la

campagne de Madagascar où il a pris les fièvres paludéennes; il boit par

accès et a été sujet à quelques hallucinations; l’examen médical

reconnaît sa responsabilité atténuée. Mais depuis qu’il est au service

des postes sa conduite est irréprochable--et il était à jeun lorsque, le

matin du 2 Avril, il a soustrait du bureau une enveloppe contenant

treize mille francs. Il reconnaît les faits, s’en excuse et ne cherche

même pas à les expliquer. Tous les jours il était appelé à manier des

sommes considérables; ce matin même, à côté de l’enveloppe aux treize

mille francs, _une autre enveloppe en contenant quinze mille était là,

également à sa portée, qu’il avait vue, qu’il n’a point prise_.

Mais cette enveloppe de treize mille francs, tout à coup, il la met dans

sa poche; il quitte la cabine des chargements en disant à son collègue

qu’il va aux cabinets; prend tranquillement son paletot et son chapeau,

et comme il est midi et demie, personne ne s’étonne de le voir sortir.

Dehors il ne se sauve pas, il ne se cache de personne; il va dans un

bordel voisin; dépense 246 francs à régaler la maisonnée; puis se

réveille tout penaud, pour rapporter à la direction le reste de la somme

et s’engager à rembourser la différence.

Le jury rapporte un verdict négatif; la Cour acquitte.

Souvenirs de la Cour d'Assises · 第 7 / 15 题